Day 7
Broken
C'était comme si toute la chaleur de la salle s'était volatilisée en une fraction de seconde. Envolés, les éclats de rire d'Erd. Disparues, les jérémiades d'Auruo. Évanouis, les précieux conseils que dispensait Gunther. Même le charmant sourire de Petra, qui ne quittait pourtant jamais ses lèvres, s'était effacé. Le mess était plongé dans un silence des plus glacials.
N'ayant rien vu de la scène, Eren observa tour à tour ses camarades dans la plus grande confusion. Les yeux d'Erd étaient tellement écarquillés qu'il s'attendait à les voir jaillir de leurs orbites d'un instant à l'autre. La bouche grande ouverte, Gunther semblait retenir son souffle. Une mouche s'y serait introduite qu'il ne l'aurait même pas remarquée. Le regard de l'adolescent se porta ensuite sur les trois autres membres de son escouade. Il n'aurait su dire qui de Petra ou d'Auruo était le plus blême, mais une chose était sûre : le fanfaron de la bande l'avait échappé belle.
Le regard d'Auruo ne cessait de faire des allers-retours entre la tasse que le caporal avait rattrapée in extremis, et l'anse de celle-ci que Petra tenait toujours entre ses doigts. Incrédule, il ne savait s'il devait remercier son supérieur d'avoir sauvé ses cuisses d'un ébouillantage certain, ou prendre ses jambes à son cou. Jamais ô grand jamais il n'avait vu une telle colère dans ses yeux.
Quand le caporal reposa finalement la tasse sur la table dans le plus grand silence, tous s'attendaient à ce qu'il laisse éclater sa fureur. Ils se préparèrent inconsciemment au pire, mais le seul bruit qui parvint à leurs oreilles fut celui de la porcelaine contre le bois. Le signal avait été donné. Auruo se leva d'un bon, tandis qu'Erd et Gunther s'emparaient d'Eren. Ils détalèrent comme des lapins, laissant derrière eux leur camarade figée dans son incompréhension. Petra n'avait pas bougé d'un pouce, interdite. Comment avait-elle pu laisser une telle chose se produire ?
Avec un claquement de langue, le caporal lâcha une bordée de jurons qui sortirent la jeune femme de sa transe. Comme si elle venait de recevoir une décharge électrique, elle prit pleinement conscience de la réalité de la situation : sa négligence allait lui coûter cher. La panique commençait à la gagner, mais elle réussit à la maîtriser avant qu'elle ne puisse plus la contrôler. Pour l'heure, le plus important était de soigner son supérieur. Il fallait stopper l'inflammation.
Sans douceur, Petra déposa sur la table le plateau qu'elle tenait jusqu'alors, puis se précipita dans la cuisine. Ouvrant la porte du garde-manger à la volée, elle se rua sur l'étagère qui se trouvait tout au fond de la réserve, cherchant frénétiquement parmi les plantes médicinales qu'elle avait cueillies le matin même celles qui lui seraient utiles. Elle ne mit pas longtemps à mettre la main sur ce qu'elle cherchait. S'emparant de tout le plantain et le millepertuis disponible, elle revint dans la cuisine en trombe pour y découvrir le caporal, la main plongée dans le bac d'eau froide qui se trouvait sous la pompe de la fontaine. Il leva un sourcil interrogateur quand elle passa à côté de lui, les bras encombrés de ce qu'il avait toujours considéré comme de la mauvaise herbe. Petra déposa les plantes sur la table avant de se retourner vers lui pour le fixer d'un regard déterminé malgré son anxiété.
- Laissez-moi vous soigner, déclara-t-elle sans que sa voix ne tremble une seule seconde.
Puis elle le rejoignit, et plongea sa main dans le bac pour en saisir la sienne. Délicatement, elle la sortit de l'eau et la porta à son regard. Le thé brûlant avait fait disparaître les couches supérieures de son épiderme, laissant à l'air libre une peau rougie, fine et fragile. La blessure était sérieuse, mais pas dramatique. Elle pouvait la gérer.
- C'est une brûlure au second degré, l'informa-t-elle calmement. Gardez la main dans l'eau le temps que je prépare le plantain.
Petra se détourna du caporal, s'empara d'un pilon et d'un mortier avant de s'en retourner vers la table. Sans perdre un instant, elle commença à presser les feuilles de plantain pour en extraire le jus. La tâche fut fastidieuse, d'autant plus qu'il ne fallait pas que des morceaux de plante se mélangent au liquide. Quand elle en eut suffisamment, elle revint vers son supérieur qui sortit la main du bac en la voyant approcher. Avec un torchon propre, elle tamponna la brûlure pour en essuyer l'eau, puis après avoir repositionné sa main bien au-dessus du bac, versa directement sur la plaie le liquide à la teinte légèrement dorée.
- Restez comme ça, lui dit-elle. Il faut laisser agir.
Elle n'avait pas fini sa phrase qu'elle était déjà partie laver le mortier. Bien vite, elle se retrouva à nouveau devant la table, broyant le millepertuis avec ferveur. Le silence lui était inconfortable, car il permettait à son esprit de rejouer encore et encore la scène. Sa stupidité l'affligeait, mais plus elle y repensait, plus il lui apparaissait que le plus stupide des deux était bien le caporal. Pourquoi avait-il fait une chose aussi bête ? Alors qu'il aurait très bien pu la laisser se briser sur le sol. Ce n'était qu'une simple tasse après tout.
- Quelle idée de la rattraper au vol… laissa-t-elle échapper à voix basse sans s'en rendre compte.
- T'aurais préféré soigner les burnes de Bossard ?
Petra se figea, réalisant soudain que ce serait précisément ce qu'elle serait en train de faire s'il n'était pas intervenu. Gênée, elle replaça une mèche de cheveux derrière son oreille, et continua sa tâche sans répondre. Le léger rouge qui avait coloré ses joues n'avait pas échappé au caporal. Il décida de la rejoindre, et s'installa sur la chaise qui se trouvait à côté d'elle. Intrigué, il ne la lâchait pas du regard, détaillant chacun de ses gestes, découvrant cette compétence exceptionnelle qu'elle lui avait cachée jusqu'alors. Peu de gens savaient soigner par les plantes.
- Qu'est-ce que tu fais ? lui demanda-t-il finalement.
- Je prépare un cataplasme, répondit-elle comme si cela était évident. Ça sera beaucoup plus efficace que le jus de plantain.
Il acquiesça d'un signe de tête avant de détourner les yeux pour fixer un point imaginaire à l'autre bout de la pièce. Pendant un instant, seul le bruit du pilon perturbait le silence qui les enveloppait.
- Petra ? l'appela-t-il doucement.
- Oui, caporal ?
Aucun d'eux n'avait osé porter son regard sur l'autre.
- Sais-tu pourquoi Auruo passe son temps à m'imiter ?
- Oh… vous avez remarqué.
- Difficile de manquer ça. Alors ? insista-t-il.
Petra suspendit son geste, et prit un instant pour réfléchir à sa réponse. Bien qu'embarrassée par le comportement de son camarade, elle ne voulait pourtant pas le dénigrer davantage. Après tout, il ne faisait pas ça pour être méchant, bien au contraire.
- Hum… Je crois que c'est parce qu'il vous admire, déclara-t-elle le plus sincèrement du monde. C'est sa façon à lui de vous prouver son dévouement.
Surpris par sa réponse, le caporal tourna immédiatement la tête vers elle. Sans qu'il ne le veuille, leurs regards s'accrochèrent, mais peut-être était-ce pour le mieux. Petra put véritablement observer pour la première fois la couleur de ses iris. Elle les avait toujours imaginées d'un gris sombre, mais elles étaient en réalité aussi bleues que le ciel qui annonçait la nuit.
- Tu en es sûre ? appuya-t-il pour s'en assurer.
- Oui, répondit-elle en bafouillant légèrement, soudain intimidée par le regard froid qu'il lui lançait.
Il fronça davantage les sourcils.
- C'est bizarre, lâcha-t-il d'une voix monocorde, j'avais cru comprendre qu'il faisait ça pour attirer ton attention.
- Ne racontez pas de bêtises, caporal ! s'offusqua-t-elle, le rouge lui montant immédiatement aux joues. C'est juste un imbécile qui ne comprend rien à rien !
Petra recommença alors à broyer le millepertuis avec plus d'ardeur que précédemment, ignorant le regard dubitatif que le caporal posait sur elle.
- Il ferait mieux de rester lui-même, murmura-t-elle entre ses dents après quelques minutes de silence boudeur. Ça lui éviterait d'être ridicule !
Furieuse, elle reposa fortement le pilon qui émit un bruit sourd contre le bois de la table. Elle se dirigea ensuite d'un pas lourd vers le vaisselier à l'autre bout de la pièce, s'accroupit devant le meuble, et commença à chercher le faitout dont elle avait besoin.
- Tu tiens beaucoup à lui ?
Le caporal savait qu'elle avait entendu sa question, car le vacarme qu'elle faisait en remuant les casseroles avait cessé le temps d'une seconde. Elle n'avait pas besoin de lui répondre, son hésitation était suffisante.
- Oui, souffla-t-elle d'une voix à peine audible après quelques instants.
Ayant réussi à mettre la main sur le récipient tant convoité, la jeune femme le remplit d'une mesure d'eau avant de le déposer à côté du caporal. Elle retourna ensuite dans le garde-manger, où elle en revint avec un bandage et une bonne poignée de farine de lin. Elle délaya la farine puis ajouta le millepertuis. Son cœur battait la chamade, elle avait une boule dans la gorge. Le besoin de justifier sa dernière réponse devenait irrépressible. Elle ne pouvait laisser cette discussion s'arrêter là.
- Avec Auruo, ça fait des années qu'on se connaît, reprit-elle. Depuis qu'on est gamin en fait. Je suis fille unique, c'est un peu le frère que je n'ai jamais eu.
- Je vois…
- Non ! rétorqua-t-elle durement tout en se dirigeant vers la cuisinière pour en raviver le feu. Ce n'est pas ce que vous imaginez.
La fonte ne mit pas longtemps à monter en température. Elle put donc, sans trop attendre, commencer à faire cuire son mélange. Préparer un cataplasme demandait une attention de tout instant. Il fallait remuer sans s'arrêter jusqu'à obtenir la bonne consistance.
- Auruo, Erd, Gin, Eren, continua-t-elle. Ce sont tous mes camarades, mes amis. Je me comporte de la même façon avec chacun d'entre eux. Même avec vous.
- Détrompe-toi.
Petra se figea. Lentement, elle se retourna et dévisagea le caporal. Elle ne voyait pas où il voulait en venir. Ou peut-être ne le voyait-elle que trop bien. Les battements de son cœur s'étaient accélérés. Ils s'observèrent en silence, puis comme il n'ajoutait rien, elle reporta son attention sur sa préparation.
Finalement prête, elle la retira du feu et la plongea dans le bac d'eau froide pour qu'elle refroidisse plus rapidement. Elle s'installa ensuite face au caporal, saisit à nouveau sa main et commença à appliquer délicatement le cataplasme sur la brûlure.
- Tu te comportes différemment avec Auruo, reprit-il en cherchant à capter son regard. Tu es beaucoup plus franche et plus directe avec lui qu'avec n'importe qui.
- C'est vrai, admit-elle, toujours concentrée à étaler soigneusement la bouillie sur la plaie.
- Et tu te comportes aussi différemment avec moi, ajouta-t-il en se penchant légèrement vers elle.
- C'est normal, caporal, répondit-elle sans relever les yeux. Vous êtes mon supérieur.
- Non, souffla-t-il près de son oreille.
Le ton de sa voix avait été inflexible. Un léger frisson parcourut l'échine de la jeune femme. Il s'écarta d'elle et reprit :
- Avec les autres chefs d'escouade, avec Erwin, tu te comportes comme tu le dois. Pas avec moi.
Elle se saisit alors du bandage, commença à envelopper sa main.
- Dis-moi pourquoi ?
Son pouls ne cessait d'augmenter.
- Je ne sais pas, caporal, déglutit-elle difficilement toujours en prenant grand soin d'éviter son regard. Peut-être parce que vous êtes plus proche de vos hommes que ne le sont les autres chefs d'escouade ?
- Foutaises !
Petra noua le bandage, puis se força à plonger son regard dans le sien, essayant de calmer son cœur qui n'en finissait pas de s'affoler.
- Je sais que la raison pour laquelle tu te comportes différemment avec moi est la même que celle qui pousse Bossard à croire qu'il pourra attirer ton attention en m'imitant. N'ai-je pas raison ?
- Désolée… caporal, répondit-elle avec un sourire amer après un instant de silence, mais je ne peux pas répondre à votre question.
- Non. Bien sûr que tu ne peux pas.
Petra baissa les yeux. Alors, lentement, le caporal leva sa main blessée, et saisit délicatement la pointe d'une mèche de ses cheveux cuivrés. Il s'amusa un instant avec, les caressa du bout des doigts.
- Si un jour l'envie te prend de briser la glace et d'aller voir de l'autre côté du miroir, dis-le-moi.
Le cœur de la jeune femme cessa définitivement de battre quand il déposa délicatement ses lèvres sur son front. Un remerciement pour les soins qu'elle lui avait dispensés ? Une promesse informulée ? Un peu des deux peut-être. Elle le regarda s'éloigner, incrédule. Pourtant, elle ne pouvait pas le laisser partir comme ça. Pas après ce qu'il venait de faire.
- Caporal ! Je…
- Fais-moi plaisir, Petra, la coupa-t-il sans se retourner. La prochaine fois que nous serons seuls, laisse tomber mon titre et appelle-moi simplement Livaï.
Puis il franchit la porte sans un regard en arrière, laissant Petra tremblante retomber sur sa chaise.
