« On ne vit que pour se quitter. On survit dans l'attente de se retrouver à nouveau. »


JAMAIS ILS NE DEVRONT SAVOIR...

CHAPITRE 12


La Rocheneuve était dans mes souvenirs la cité la plus vaste et la plus majestueuse qui m'ait été donnée de voir, bien que j'eusse peu voyagé durant ma vie. Les façades extérieures étaient hautes, larges et linéaires, épaisses et lisses, et sans aucune trace d'une quelconque tentative de prise. J'étais incapable de dire combien de temps il avait fallu pour ériger de telles fondations. A ma naissance, elles y étaient déjà depuis longtemps. L'impression que l'on avait vu de l'extérieur était que la force de la ville ne laissait place à aucun doute – surtout lorsque le regard finissait invariablement par se poser sur la Tour des Cieux, majestueuse et hautaine. Tout semblait réglé, contrôlé, planifié au millimètre et à la seconde près. Ce n'était pas tout à fait exact, cependant.

En vérité, sitôt que les portes d'entrées étaient franchies, on déboulait en plein cœur de la ville elle-même, frappé de plein fouet par l'effervescence, la fièvre de la vie ainsi que le choc des cultures, peu importait l'endroit depuis lequel on y pénétrait. Les premières minutes engendraient sur l'être une sensation de vertige mêlé à de l'oppression, qui prenait plus ou moins de temps à disparaître. Toutefois, l'intérieur n'était pas si « organisé » ou aussi « linéaire » que paraissait l'être l'extérieur, n'était pas si parfait. On aurait pu s'attendre à ce que la ville fût fondée sur une sorte de quadrillage, parfaitement calculé où chaque quartier aurait son nombre exact d'individus etc. mais il n'en était rien.

La Rocheneuve avait des quartiers vastes comme minuscules, très fortement habités ou quelque peu désertés. Néanmoins, il ne fallait pas non plus y voir une sorte de négligence. Pour tout dire, il s'agissait en fait d'une répartition purement voulue et, aussi incroyable que cela pût paraître, planifiée mais selon des critères plus… stratégiques, en quelque sorte. En effet, chaque quartier s'étendait avec plus ou moins d'importance en fonction de sa spécialisation.

Ainsi, le véritable cœur de la ville, bien qu'il fût difficile de dire que le reste de la Rocheneuve était « peu fréquenté », se situait à l'Est avec l'essentiel de l'activité marchande, grandement influencé par la présence du port qui continuait ensuite de s'étendre de lui-même vers la mer, en continuant de longer le cours du fleuve afin d'accueillir le plus de navires possible.

Cependant, le paysage qui s'étendait là, à ma vue incrédule, n'avait plus rien en commun avec celui qui perdurait dans mes souvenirs. Il ne s'agissait même plus des braises d'un feu mourant, qu'il aurait suffi de nourrir pour ressusciter. Non, ce n'était rien de tout cela. Il m'était difficile de me dire que j'avais pu grandir dans un tel endroit. Il m'était difficile d'admettre que le paysage désolant qui s'étendait devant moi et dans lequel je m'apprêtais à entrer était le lieu qui m'avait vue naître, m'avait appris la vie, m'avait vue évoluer.

A ce simple constat, j'ai senti mon cœur se serrer malgré moi, prise au piège d'une brusque vague d'anxiété qui m'étouffait. C'était presque comme voir le mal arriver vers soi, sans en avoir la force de s'en soustraire, comme aller directement aux portes de l'Enfer. Tant et plus de choses semblaient avoir changé ici, comme si la Rocheneuve, en l'espace de quelques années, avait vieillie de plusieurs âges… comme si elle les avait endurés au lieu de les traverser, les accompagner. Elle semblait avoir perdu de sa primauté en matière de commerce, de point de rencontre, de… tout. Même les couleurs qui n'avaient jamais été très joyeuses paraissaient s'être transformées en un camaïeu de gris désolant, pareil à des cendres bien que rien n'eût été brûlé ou ne paraissait l'avoir été.

Un sentiment de froideur tel un souffle de la mort émanait des lieux, mais bien davantage encore celui de la haine voire de la rancœur envers quelque chose d'invisible à mes yeux. On se serait cru hors de l'espace-temps, dans un monde qui n'existait pas. Il régnait dans l'atmosphère un cruel sentiment d'insécurité qui, en théorie, n'aurait jamais dû exister, même en cauchemar. Or il était bel et bien présent, purement réel, et je le sentais à chacune de mes respirations il affluait dans mes veines tel un insidieux poison et me pétrifiait de l'intérieur. En toute objectivité, je ne reconnaissais plus rien. Ne nous étions-nous pas trompés de route à un moment donné ?

Il avait été érigés des sortes de remparts de fortune au pied de ceux qui existaient déjà. Ils étaient plus fragiles mais non moins imposants, agrémentés de piques et de lances, pointés avec ferveur en direction d'une menace censée venir de l'extérieure. Qui cela était-il censé arrêter ? A mes yeux, ils ne constituaient rien de plus qu'une prison intérieure au lieu d'une protection contre les dangers venus d'ailleurs.

Cela ne pouvait pas être ma ville, définitivement pas.

« — Qu'est-ce qui s'est passé ici ? » ai-je demandé à voix haute, bien que la question en elle-même ne s'adressât qu'à moi.

« — C'est dans la nature de l'homme de détruire ce qu'il a créé, et ce depuis la nuit des temps. La Rocheneuve a connu son apogée, il est dans l'ordre des choses qu'elle connaisse à présent son déclin. » m'a répondu Del d'une voix de sage.

« — Certes, » ai-je concédé malgré moi. « Mais pourquoi si vite et d'une manière si brutale ? Je veux dire, il n'y a eu aucune transition sinon… »

Sinon la mort de mon père.

Même non-dits, ces mots sonnaient âprement et faisaient mal plus que de raison. L'âme n'est parfois pas aussi forte et résistante que ne l'est le corps. La violence des sens de ces mots aurait d'ailleurs pu m'arracher des larmes si j'avais été de nature à pleurer facilement.

Il se pouvait en effet que le décès de mon géniteur fût la cause de tout ceci ou, du moins, qu'il en fût un élément déclencheur parmi tant d'autres. Cependant, je refusais de croire que mon frère, qui dans mes souvenirs étaient un être consciencieux et peu passif, ait pu laisser la Rocheneuve sombrer dans un tel état de déchéance, de décadence en si peu de temps. Il y avait forcément quelque chose qui n'allait pas et, à première vue, il s'agissait de quelque chose de grave. Mais pouvais-je réellement me fier à mes souvenirs ?

Je ne pouvais toutefois pas partager mes impressions ni mes doutes avec mes compagnons ; Solena n'était pas Alana, elle ne connaissait pas les mêmes choses, n'avait pas vécu la même vie ni vu les mêmes places. J'ai donc aidé en silence Del et Kheran à se rapprocher du port afin d'y accoster – bien que l'homme fût réticent à me voir toucher à son matériel avec si peu d'expérience. Peut-être craignait-il que je nous fisse tous couler…

Lorsqu'est venu le temps des adieux, je n'ai pu m'empêcher de ressentir une pointe de tristesse à l'idée de laisser derrière moi une amie précieuse, une compagne d'aventure autant intéressante que divertissante derrière moi. En dépit de cela, je m'en serais voulu toute ma vie si je l'avais contrainte à rester. Surtout en sachant que Solena était aussi éphémère que Del et son bateau ; il était temps qu'elle s'en aille elle aussi, afin de recouvrer la liberté que je lui avais soutirée.

Cependant, malgré les dires que l'on peut entendre, tourner le dos à un mensonge n'est jamais aussi facile qu'on semble le croire. Pour ma part, je sentais déjà que ce serait difficile.

Lorsque mon pied s'est posé sur la terre ferme, j'ai ressenti une faible sensation de vertige qui était toutefois suffisamment fugace pour s'en aller la seconde suivante. Dharin dans les bras, fermement serré contre ma poitrine, je me suis retournée pour faire face à ceux qui avaient été mes compagnons de voyage et leur ai adressé un sourire réconfortant. En cet instant, les mots me paraissaient désœuvrés à moins que ce ne fût car ils m'auraient sans doute fait rebrousser chemin. Déjà je sentais la boule de la tristesse et de l'abandon se former au fond de ma gorge, m'empêchant de déglutir avec aisance. A la vérité, c'était davantage la peur d'être seule et l'appréhension d'être si proche de la vérité sans la connaître que je ressentais, plus encore que la tristesse elle-même. Même aussi loin d'Erebor, je ne cessais d'être égoïste.

« — Je me permets de te tutoyer Solena, car je préfère établir entre nous une relation de proximité si je veux être sûr que mes mots te touchent et te fassent réfléchir. Je n'ai pas été très ouvert avec toi, pas très amical et je m'en excuse à présent… J'espère qu'en dépit de cela tu accorderas crédit à mes dires. Je sais que les raisons qui te poussent sur ces terres sont de nature sacrée, toutes les dernières volontés d'un défunt le sont. Néanmoins je ne pourrai trouver le sommeil et dormir la conscience tranquille si je ne te fais pas part maintenant des doutes qui me rongent le cœur. Tu as pour mission de ramener ce petit à son père, soit. Toutefois, je ne peux m'empêcher de songer qu'il sera mieux avec toi loin d'ici. La Rocheneuve n'est plus ce qu'elle a été, il s'y passe des choses néfastes à présent. Les gens murmurent et parlent de guerre civile, d'une lutte pour la justice d'un pouvoir usurpé. La cité réclame vengeance et elle cherchera à l'obtenir dans le sang. Tu devrais fuir Solena, pendant que tu le peux encore. Je ne te le demanderai donc qu'une seule fois : viens avec nous, pendant qu'il en est encore temps. »

J'avais cessé de respirer tant la surprise qui m'avait saisie à la gorge me serrait avec force, comme si elle voulait annihiler toute forme de souffle possible à l'intérieur de mon corps. Mes yeux écarquillés devaient offrir à Del et Kheran un tableau de ma personne assez pitoyable, en plus de celui d'être figé de stupeur. Les propos que l'homme m'avait tenus résonnaient étrangement en moi et ne paraissaient pas avoir de sens propre. Sans comprendre, je fixais Kheran qui en faisait autant, attendant sans doute une réponse de ma part. Ses yeux sombres m'ont rappelé ceux de Kili, mais la peur, le sérieux et la détermination qui s'en échappaient n'ont fait durer l'illusion que quelques secondes. Kili n'avait pas cette certitude de fer lorsqu'il s'adressait à moi ; ce n'était décidément pas la même personne qui se tenait devant moi, définitivement pas le même regard non plus.

Je n'aurais jamais pu prévoir que Kheran se fût tant attaché à moi – pour ainsi dire – pour vouloir à ce point m'éloigner de mon foyer. A moins que ce fût car il s'y tramait des choses réellement horribles, suffisamment pour ne vouloir les souhaiter à personne…

« — S'il m'avait été donné de pouvoir faire autrement, je n'aurais sans doute pas hésité une seule seconde… Mais je ne peux pas, je regrette… » me suis-je entendue dire, bien que je ne me rappelasse pas avoir prononcé ces mots de mon plein gré. « Je… Il faut que je reste. Je le dois. J'ai promis. »

A qui l'as-tu promis et en tant que qui ? a argué ma conscience, mais je l'ai ignorée.

« — Puissent les dieux te venir en aide dans ce cas, car ne tu pourras faire confiance à personne ici. Adieu, amie, puissions-nous nous revoir dans une autre vie… une vie meilleure. » m'a-t-il alors répondu, déçu que j'eusse à prendre une telle décision, folle à ses yeux.

« — Elle s'en sortira, Kheran. » est alors intervenue Del d'une voix calme ; elle ressemblait tellement à Taenna ! « Notre amie cache certainement plus de choses qu'elle ne le laisse croire derrière son silence. C'est d'ailleurs peut-être ce qui la sauvera. Dans un monde de désolation, seule l'ombre domine. Et une ombre ne parle pas, c'est connu. Je crois fort que Solena réussira sans problème à se fondre dans les murs et à devenir cette ombre qui regardera la ville, là où sans doute beaucoup ont échoué. Elle survivra, j'en suis certaine. »

Je savais que ses mots n'avaient que pour unique vocation celle de nous rassurer tous. Pourtant, la partie lucide et terre-à-terre de mon être me laissait entendre que je ne devais pas oublier que Solena n'existait pas, pas réellement. Or Del parlait justement de celle que je n'étais pas. Si Solena avait une chance, infime ou sûre, de survivre en ces lieux, ce n'était pas nécessairement mon cas. Cependant je n'étais pas n'importe qui non plus. J'étais Alana, Alana de la Rocheneuve, j'étais enfin de retour chez moi, sur ces terres qui étaient les miennes, peu importe ce qu'il en restait. Quelle demeure ne voudrait pas de son propriétaire ?

Je leur ai donc adressé un dernier signe de la main avant de leur tourner le dos, bien résolue à franchir les remparts de ma cité natale pendant qu'il me restait encore un peu de volonté et de force. Comme je m'y attendais, mes yeux se sont portés d'eux-mêmes vers la Tour des Cieux, qui me toisait avec un regard lourd de sous-entendus. Elle paraissait être la seule chose qui n'était pas à déplorer ou sur le point de s'écrouler. Elle était la seule chose qui n'avait pas changé, qui était conforme aux souvenirs que j'en gardais. La tour s'étendait toujours vers les cieux, toujours plus haut comme pour percer les nuages et offrir à quiconque avait le courage d'accomplir son ascension jusqu'au sommet une vue entière, parfaite et dégagée de l'ensemble de la ville, jusque dans les moindres recoins alors mis à nu. J'ai tressailli sans même m'en rendre compte. Vu de là-haut, on ne pouvait décidément rien manquer, pas même la venue d'une ombre…

A l'approche des portes Est – celles du port –, j'ai vu que deux gardes maintenaient l'entrée close. D'ordinaire, ces portes n'étaient jamais fermées car chacun devait être en mesure d'enter ou de sortir d'ici quand bon lui semblait… Inquiète de ce qui allait suivre, j'ai voulu me retourner vers Del et Kheran pour leur demander conseil avant de me souvenir que j'étais de nouveau seule, livrée à moi-même. Quand bien même j'aurais voulu tourner les talons, cela ne m'était plus permis : les gardes m'avaient vue. Je ne doutais pas qu'ils m'auraient pris en chasse, de crainte que je fusse une espionne. Mais, je n'avais rien à craindre : j'étais Alana, j'étais fille de la Rocheneuve. Si les masques devaient tomber, ils tomberaient maintenant.

Sois forte, ma fille. Et trouve les mots justes.

Prise d'un élan de courage, comme les vagues qui reviennent continuellement s'écraser avec toujours plus de force contre des rochers, j'ai continué ma route la tête haute jusqu'à ce que des lances fussent plantées dans ma direction, prête à m'empaler sur leur pointe acérée. Je ne me suis arrêtée qu'au dernier moment, toisant les gardes d'une arrogance hautaine. Les sourcils froncés, j'ai attendu qu'ils baissassent leurs armes. Voyant que rien ne s'est produit, j'ai tonné d'une voix forte :

« — Laissez-moi passer. »

« — Pourquoi le ferions-nous ? Qui êtes-vous pour prétendre franchir les portes de la Rocheneuve rien qu'en le demandant ? » m'a demandé un garde aux cheveux clairs.

Il était jeune et imposant, la vingtaine d'années tout juste. Sans être réellement dépourvu de muscles, il n'était pas non plus quelqu'un que j'aurais qualifié de massif. Il tirait son respect d'autre chose que sa force physique, bien que je ne susse pas d'où ni de quoi exactement. Il me paraissait être quelqu'un de droit, qui suit les ordres à la lettre sans rechigner et sans aucune forme d'émotion inappropriée. L'autre à ses côtés ne disait rien, mais un sourire carnassier se dessinait sur son visage ; la situation avait l'air de l'amuser et des deux, il était sans doute le plus à craindre. J'ai tout de suite reconnu le visage d'un guerrier, celui d'un homme dont le sang qui coule surtout et son goût commençaient à lui manquer.

Thorin avait eu le même, les premières années de notre mariage. Une vie d'homme, disait-on, n'était pas suffisante pour effacer cette habitude malsaine et contre-nature. Si les nains avaient une espérance de vie plus longue que les humains et pouvaient prétendre un jour se soustraire de cette barbarie, cet homme-là était définitivement perdu. Comment se faisait-il que mon frère ait engagé ce genre d'individu pour protéger la ville ? Un esprit belliqueux dans une ville censée être en paix n'apportait et n'apporterait rien de bon…

« — Alana. » ai-je simplement dit. « Je suis la sœur de Girael, maître de la ville. Je suis prête à parier qu'il sera heureux de retrouver et d'accueillir sa sœur et son neveu dans son foyer. » ai-je ensuite avancé.

Tu es vraiment naïve au point de croire qu'ils vont te laisser passer, juste parce que tu le leur demandes ? a fait ma conscience. On verra bien, lui ai-je répondu.

« — Joren, si c'est bien elle, il faut que nous la conduisions à… »

« — Bien essayé, mais Alana est blonde de cheveux. Et Alana n'a aucune raison de revenir seule à la Rocheneuve pour voir son frère par voie de mer. Aucune escorte d'Erebor, aucune missive, aucune tenue appropriée… Tu aurais pu trouver quelque chose de plus intelligent pour pénétrer à l'intérieur de la ville. » a rétorqué le garde au regard de rapace en levant davantage sa lance au niveau de ma gorge. « Dis-nous à présent la vraie raison de ta présence ici, ou je me ferai un plaisir de t'ouvrir le corps en deux. »

Le premier garde a frémi et a voulu ajouter quelque chose mais l'autre l'a fait taire d'une main. Le privilège de l'ancienneté et celui de l'expérience primaient avant tout, apparemment. A ce moment-là, mon cerveau m'a envoyé une multitude de signaux de détresse, des messages d'alerte me hurlant de fuir à toute jambe pour éviter la Mort qui levait lentement mais sûrement un doigt dans ma direction sous son long manteau noir à capuche. Dans toute culture, quelle qu'elle soit, tout un chacun sait que personne ne peut se soustraire de l'emprise de la Mort dès l'instant où celle-ci a jeté son dévolu sur vous. La mort est la seule chose contre laquelle personne ne peut lutter, triompher. J'ai serré les poings et ai avalé ma salive. Je n'allais assurément pas reculer, pas si proche du but. Et je n'allais pas mourir.

« — J'exige de voir mon frère, sur le champ. Ai-je réellement l'air de constituer une forme quelconque de menace ? Vous ne tueriez pas une femme avec un enfant tout de même. »

Le plus jeune a rengainé son arme et tenté de dire quelque chose d'autre mais son camarade ne l'a pas écouté et s'est approché vivement de moi. J'ai voulu m'esquiver mais j'ai trébuché et ai manqué de tomber. Le soldat m'a rattrapée par le bras avec vivacité avant de me tirer brutalement vers l'avant, collant sa bouche contre mon oreille. Son souffle chaud et aride m'a aussitôt fait penser au souffle putride d'un dragon avide. Sa barbe rêche contre ma peau n'avait rien de comparable à celle de Thorin ou celle de Fili. Instinctivement, j'ai serré mon enfant pour le protéger alors que ses cris ont raisonné dans le silence, arrachant un sourire mauvais à mon « sauveur ».

« — Tu veux rentrer dans la ville ? Parfait. Une cellule humide te sierra bien davantage que n'importe quoi d'autre. Et si tu es chanceuse, il se peut que je vienne te rendre visite cette nuit pour te tenir chaud et tenir les rats en respect…Mais je ne donne pas cher de ton enfant. » a-t-il fait avant de plonger son regard dans le mien. « Ma femme avait les mêmes yeux que toi et elle était magnifique avant que je ne la tue pour adultère. »

« — Joren, je ne pense pas que ce genre d'acte soit toléré… » a rétorqué l'autre homme mais sans pour autant me venir en aide. « Ce n'est pas ce qu'a ordonné Girael. »

« — Aah Frayn, pourquoi faut-il toujours que des raclures dans ton genre gâche toujours tout ? C'est le genre de femme qui a besoin d'être dominée pour comprendre envers qui elle doit le respect. »

« — Et peut-être bien que c'est à toi que l'on devrait apprendre le respect ! » a tonné une voix puissante, une voix que j'ai tout de suite reconnue.

Girael !

« — Je… »

« — Lâche-la tout de suite. Tu n'as pas honte de t'en prendre à une femme et un enfant, qui plus est ma sœur ? »

« — Elle est sans doute une espionne seigneur. » s'est justifié le garde, me lâchant néanmoins, la peur le dominant entièrement à présent. « Vous nous aviez dit que votre sœur était blonde… »

Avait-il réellement dit « seigneur » ou avais-je mal entendu ? La Rocheneuve était – de son temps du moins – plus riche que bien des domaines pour prétendre être une bonne position, toutefois elle n'avait jamais été dirigée par quelqu'un de la royauté et n'était rattachée à aucun royaume à proprement parlé. Elle vivait en parfaite autarcie et autonomie. Notre famille était riche, certes, mais pas au niveau du sang. Nous n'avions jamais prétendu à aucun titre, bien que cela aurait été possible si mon géniteur avait été orgueilleux. Seul le qualificatif de Maître était toléré et appliqué.

Mon frère a ensuite porté son regard vers moi. J'ai vu ses yeux se rétrécir puis un sourire satisfait se dessiner sur ses lèvres. Il m'a détaillée de la tête au pied, s'assurant que je fusse celle que je prétendais être. J'ai senti le rouge me monter aux joues : je n'étais pas du tout présentable.

« — Le brun n'est décidément pas une couleur qui te va, Alana. Ravi de te voir enfin de retour chez toi, ma sœur bien aimée. »

OoO

La nuit était tombée depuis plusieurs heures à présent. L'air était moite et désagréable ; les gens ne sortaient plus dans les rues qui n'étaient guère allumées plus que nécessaire. J'avais l'impression que la clarté de la lune et celle des étoiles étaient trop peu puissantes pour parvenir jusqu'à la terre… Néanmoins, cela ne me dérangeait pas plus que ça. J'étais enfin de retour chez moi et cela me laissait un goût étrange en bouche. J'avais l'impression d'avoir atteint mon but et qu'à présent il ne me restait plus rien à accomplir. Ce n'était pas tout à fait vrai, cependant, et je n'ôtais pas cela de mon esprit.

Mon frère n'avait pas témoigné d'une surprise ou d'une joie flagrante à mon égard, comme s'il s'était attendu à me voir arriver d'une seconde à l'autre. Il avait prétexté des affaires urgentes pour me laisser dans mon ancienne chambre, avec à disposition des robes neuves et de quoi me décrasser de mon voyage. « Tu n'as plus besoin de mentir ni de te cacher ici, Alana. Tu es en sécurité à présent, je te le promets. Tu peux redevenir celle que tu as toujours été. » m'avait-il dit, me laissant sous-entendre que je pouvais me débarrasser de ma teinture, - j'en avais d'ailleurs toujours la boite avec moi.

Au début, son attitude m'avait troublée et rebutée, presque vexée, mais son nouveau statut lui imposait d'être attentif à des choses plus importantes que ma venue, à d'autres problèmes auxquels il devait se consacrer pleinement. Notre père était comme ça, aussi… Je comprenais donc et ne lui en avais pas tenu rigueur ensuite. Une part de mon être redoutait cependant qu'il devînt comme l'avait été notre père…

Désormais redevenue blonde et vêtue d'une longue robe serrée brune et verte, j'errais dans les couloirs de mon ancienne demeure, m'imprégnant de nouveau des odeurs que je ne connaissais plus, me remémorant les brides de conversations et les éclats de rire qui accompagnaient chacune des pièces que je visitais. Les courants d'air qui s'incrustaient dans les couloirs me caressaient la nuque avec douceur, mais me faisaient frissonner à l'endroit où mes cheveux noués en un chignon avec une pince d'or n'étaient plus.

J'avais laissé mon fils dans ma chambre alors qu'il dormait profondément, après l'avoir fait manger. Il ne s'agitait pas beaucoup, c'était une bonne chose et il se calmait généralement assez vite quand il pleurait ; il suffisait seulement de le bercer un petit peu. Mes doigts défilaient le long des murs, effleurant les façades froides mais douces sous ma peau, faisant resurgir du néant des souvenirs que j'avais cru enfouis et perdus à tout jamais dans les méandres de mon esprit. Les souvenirs sont une chose étrange et parfois incompréhensible.

Puis une fois que j'eus parcouru toute ma demeure, j'ai rejoint la grande salle à l'étage, celle qui faisait office de bureau, de salle de rencontre etc. Elle ne me paraissait plus ni aussi grande que par le passé, ni aussi intimidante. C'était plus comme si une amie m'ouvrait les bras pour m'accueillir après un long moment d'absence, tout sourire aux lèvres de lui avoir tant manqué. Ici, le passé et le présent se confondaient, j'avais l'impression de sentir les regards rassurés de ma mère sur moi, bien qu'elle ne fût plus de ce monde depuis trop longtemps à mes yeux. Etait-elle fière ou déçue de sa fille ?

J'ai pris un tabouret et me suis assise au coin du feu qui flamboyait doucement dans l'âtre, crépitant doucement en un bruit sourd mais apaisant. J'avais l'impression d'être retombée en enfance et au tout début de ma vie de femme, soit voilà une éternité, du temps où ma vie était pleine de chansons sur l'avenir. Mon frère finirait bien par me rejoindre alors je l'attendais, bien résolue à lui demander des explications.

« — Tu n'as pas l'air d'avoir beaucoup changé, ça me rassure. » a-t-il dit en entrant, me tirant de mes songes avec un sursaut.

« — Pourquoi aurai-je changé ? » ai-je fait incrédule, avec un léger sourire.

« — Je ne sais pas. Peut-être parce que tu es partie loin de chez toi pendant longtemps, que tu as gouverné un peuple qui n'était le tien qu'à moitié et que tu as été contrainte d'adopter un mode de vie dont tu ignorais tout. » a répondu Girael comme si cela tombait sous le sens.

« — J'ai choisi cette vie, frère. » lui ai-je aussitôt fait remarquer, désirant mettre les choses au clair sur ce point avant d'aller plus loin. « Crois-moi, je ne regrette rien. Simplement… j'ai tout gâché en en voulant trop. »

« — Je sais ce qui s'est passé pour toi. Personne ne peut te blâmer. »

Je n'ai rien trouvé à ajouter à cette remarque, ignorant ce qu'il savait réellement sur mon compte. De plus, ce n'était pas mon cas qui me préoccupait en cet instant, mais plus le sien et celui de feu notre père. J'ai gardé le silence un moment, réfléchissant à la façon dont j'allais aborder le sujet avec lui ou que lui-même en parlât le premier. Son regard intense qui créait un sentiment de malaise aigu en moi m'a forcée à prendre la parole la première :

« — Dans ce cas, cela n'a pas d'importance. Je sais mieux que personne ce qui m'est arrivé. Dis-moi plutôt ce que je ne sais pas. J'ai besoin de savoir de quelle façon notre père est mort et pourquoi je n'en ai rien su comme avec notre mère. Et… comment tu t'en sors avec la gérance des lieux. Que s'est-il passé ici, Girael, pour que tout donne l'impression que cette cité est en train de mourir ?»

« — Notre père se faisait vieux, Alana. Et la Mort ne précise jamais l'heure à laquelle elle vient nous chercher. Son trépas a toutefois été rapide et fulgurant il n'a pas souffert, je te le promets. Pour ce qui est de la Rocheneuve, ce n'est que passager. Le temps de régler certaines affaires et tout rentrera dans l'ordre. »

« — Comment peux-tu l'affirmer avec une telle certitude ? Pour notre père, je veux dire. »

« — J'étais présent ce jour-là. Je n'ai rien pu faire, son cœur s'est arrêté d'un coup. Les guérisseurs n'ont servi à rien.»

« — C'est étrange, notre père n'a jamais été malade et… il n'était pas si vieux que ça. »

« — Ce n'est pas non plus si étrange que ça. » a-t-il contredit avec un sourire mystérieux. « Dans le monde, rien n'arrive par hasard. Il faut simplement contrôler le moindre de ses faits, anticiper le moindre de ses gestes afin de ne jamais avoir à se faire surprendre par un imprévu. Le danger n'existe pas, pour peu qu'on sache le tenir à distance. C'est ce que je me suis efforcé à faire depuis toujours. »

« — J'ai oublié qui de nous deux est l'aîné quand je te regarde là, maintenant… »

« — Cela n'a pas d'importance en soi. » a gentiment rétorqué Girael.

« —Tu sais plus de choses que moi. Pourtant, j'ai l'impression que tu ne veux rien me dire. » ai-je constaté. « Pour quelle raison ? N'ai-je pas, moi aussi, le droit de savoir ? »

Depuis quand Girael était-il si renfermé, si mystérieux ? Si j'avais beau n'avoir que « peu » changée comme il le prétendait, je ne le reconnais plus du tout en ce qui le concernait. Ou très peu. Comment en était-il arrivé là, lui ? Je le savais homme d'action, mais d'un tout autre genre… Et si Kheran avait raison au final ? Si je n'étais pas en sécurité ici, si je ne pouvais réellement faire confiance à personne, pas même à ma propre famille ?

« — Il est encore trop tôt pour ce genre de chose. Tu es fatiguée et tu as besoin de repos. Si tu le permets, nous en parlerons demain. » a-t-il suggéré.

Ce n'était qu'une suggestion, toutefois elle avait sonné à mes oreilles comme un ordre qui clôt le sujet. Il n'était pas le seul que ce sujet mettait mal à l'aise mais je devais savoir. Ou je n'en dormirais pas la nuit. Je n'ai pas osé répliquer toutefois, j'ai acquiescé en silence avant de me lever, de l'étreindre et de quitter la pièce.

« — Bonne nuit, Alana. » ont été les dernières paroles que j'ai entendues.

OoO

Mon réveil n'a pas été des plus rudes, mais pas des plus doux non plus. J'avais rêvé cette nuit, je m'en rappelais parfaitement. Et mon oreiller était énormément mouillé, signe que j'avais pleuré à m'en dessécher les yeux. Dans ce rêve, j'étais de retour à Erebor, dans les tous premiers jours de mon arrivée. Sauf qu'à la différence de ce qu'il s'était vraiment passé, je savais déjà tout ce qui allait suivre. Je me voyais moi avant et moi à présent. J'avais voulu tenter de me prévenir, de me mettre en garde contre ce qui allait m'arriver mais je n'en avais rien fait au final, les mots ne trouvant pas le chemin.

Tout simplement aussi car, aussi cruel et étrange que cela pût paraître, je n'avais pas envie de faire marche arrière. J'avais connu des frayeurs et des regrets certes, mais avec Thorin comme Fili, les plus beaux instants de ma vie également. Envers eux aussi, cela n'aurait pas été juste.

Je me suis donc levée puis, avisant l'endroit où mon fils était supposé dormir, j'ai découvert avec effroi qu'il ne s'y trouvait plus. Sans plus réfléchir, j'ai crié avant de me précipiter hors de ma chambre, me cognant contre les murs jusqu'à la salle principale où je comptais prévenir mon frère de l'enlèvement de mon fils. J'ai donc été surprise de le voir avec Dharin dans les bras, le berçant doucement :

« — Eh bien Alana ? Y aurait-il un problème ? J'ai cru t'entendre crier. J'allais venir avec le petit… Il vient juste de s'endormir. »

« — Dharin… »

Le souffle court, les cheveux en bataille qui me retombaient devant les yeux, je me suis approchée de mon fils que j'ai repris sans aucune forme de procès et ai salué comme un cadeau du ciel. Je n'aurais pas supporté de le perdre lui aussi…

Deux, ai-je alors répété en mon for intérieur. J'ai eu deux enfants. Un garçon et une fille. Melgane et Dharin…

« — C'est comme ça que tu as appelé ton fils ? C'est… pour le moins original. Et comment as-tu appelé ta fille ? »

J'ai cru discerner une pointe de mépris dans sa voix, mais la colère plus qu'autre chose accaparait tous mes sens et je n'ai donc pu en être sûre. Quel problème le nom de mon fils aurait-il pu lui poser de toute manière ?

« — Comment sais-tu que j'ai eu deux enfants, je n'ai jamais envoyé de lettres ici. » ai-je rétorqué avec violence, au bord des sanglots.

« — Cela ne répond pas à ma question… »

« — Melgane. » ai-je alors répondu.

« — Pourquoi ne pas l'avoir emmenée ici, avec son frère ? »

« — Je ne voulais pas qu'elle devienne comme moi, alors je l'ai laissée auprès de son père. Là-bas, elle aura une chance de devenir une personne d'honneur, de respect et de mérite. Là-bas, elle aura de quoi devenir une vraie reine avec les enseignements de Dis et de Thorin. »

« — Tu as pourtant emmené ton fils avec toi. » a-t-il cru bon de préciser.

« — Ils demeurent tous deux mes enfants, quoiqu'on en dise. Je veux ce qu'il y a de mieux pour eux. J'ai osé caresser l'espoir que tu puisses te charger de l'éducation de mon fils mais… mais en ce qui concerne ma fille, je ne voulais pas qu'elle grandisse auprès de sa mère qui est une menteuse et une fornicatrice. Une femme qui a floué son mari, souillé son peuple dans l'opprobre de son égoïsme, qui a… »

La gifle a été si inattendue que je ne l'avais pas vue venir une seule seconde. Elle n'a pas été violente, toutefois, lorsqu'elle m'a touchée la joue, n'ayant pour unique vocation que de me faire taire. J'ai porté la main à ma joue, outrée d'avoir ainsi été blessée. Jamais personne n'avait osé porter la main sur moi. Jamais la main, du moins. J'ai vu que les yeux de mon frère s'étaient rembrunis, néanmoins la colère ne déformait pas ses traits. Ce n'était pas donc pas sous l'emprise d'une émotion forte qu'il m'avait frappée, mais bel et bien en tout état de conscience – ce qui était pire et mieux à la fois. Je l'ai dévisagée, incrédule et stupéfaite. Il devait être déçu…

« — Ne m'oblige plus à lever la main sur toi, Alana. Je t'interdis de te rabaisser plus bas que terre. Tu n'es responsable d'aucune des choses que tu as citées, tu n'en as été qu'une victime. Je sais que j'aurais dû agir plus tôt, tu n'as pas besoin de me le rappeler. Je veillerai à faire de mon mieux, chère sœur, pour mon neveu. Ne t'inquiètes plus de rien ici. Je vois que tu es encore trop fragile émotionnellement pour que nous puissions parler calmement. Accorde-toi une semaine de repos au minimum, les choses ne pressent pas. Je t'expliquerai tout ce que tu veux savoir quand j'aurai jugé le moment approprié. Désolé, ma sœur, mais pour le moment tu es trop faible. »

Ça fait mal…

Il m'a prise dans ses bras et j'ai dû me faire violence pour ne pas me soustraire de son étreinte doucereuse. C'était difficile à admettre, mais mon frère me faisait peur. Terriblement peur. Il avait beau me caresser les cheveux pour me rassurer, me susurrer que tout irait pour le mieux à partir de maintenant je n'en demeurais pas moins apeurée, craintive. J'avais l'impression d'être animal apprivoisé que l'on retirait subitement de sa captivité. Recouvrer la liberté après un si long moment habitué à la servitude… cela vaut-il vraiment le coup ? Qu'est-ce qui était le plus dangereux, le plus tentant ? Je ne me sentais pas prête à tenter une nouvelle expérience. Je me suis finalement dégager de son étreinte en m'efforçant de sourire.

« — Tu as sans doute raison mais… je me sens tellement perdue, tellement loin de la réalité. J'ai l'impression d'avoir vécu dans un monde à part. »

« — Je te le répète : ne t'inquiètes de rien. Je prendrai soin de toi jusqu'à ce que tu puisses m'aider à rendre la splendeur perdue à cet endroit. Notre maison, je te rappelle. Tu as confiance en moi, n'est-ce pas ? » a soufflé mon frère d'une voix à peine audible, ponctué d'un léger sourire.

« — Oui… »

Non.