Dernier chapitre :

Ruvik baladait un regard las sur la ville qui, à mesure que le véhicule s'en éloignait, se faisait de plus en plus petite. Il était nonchalamment accoudé à la vitre de la voiture. Lorsqu'elle fut réduite à un minuscule point sombre, perdu à l'horizon, il s'en détourna enfin. Face à lui, la route se déroulait, tel un interminable tapis grisâtre. Quelque chose passa sous les roues. Un lézard sans doute. La voiture ne ralentit pas. Une vieille musique passait à la radio et tout était si... calme, si tranquille. Les yeux pâles glissèrent vers le siège voisin. Du vieux cuir s'écoulait un peu de sang. Le flux avait repris quand le blond avait extrait la balle. Il avait cautérisé la plaie, mais dans la hâte et pas parfaitement semblait-il. Il avait encore son sang sur les doigts. Il ne restait jamais blanc très longtemps ; il en était complètement incapable. Sebastian l'avait toujours su au fond. Que personne ne l'arrêterait, parce que c'était là la chose que Ruvik lui-même ne contrôlait pas, le problème auquel il ne connaissait pas de solution. Il ne se maîtriserait sans doute jamais. Elle serait toujours présente, cette part de lui qui faisait le mal tout en croyant peut-être faire ce qui était juste et bon. Une raison de plus de partir, de s'échapper en permanence. Mais Sebastian ne l'abandonnerait pas, surtout pas maintenant ; ça n'aurait fait qu'empirer les choses. La voix de Ruvik se fit soudain entendre, neutre et plutôt froide.

- Tu n'avais pas l'ombre d'un frisson.

- Non.

C'était vrai. La peur ne l'avait pas étreint une seule seconde, parce qu'à présent, enfin, il devait avoir confiance en lui.


Ruvik frémissait, tremblait, de tous ses membres. Seul son regard ne cillait pas, comme toujours.

- Tu me fais du chantage ? C'est tout ce qu'il te reste ?

La menace de me laisser seul. Dans ce monde où je n'ai plus rien en dehors de toi.

- Non, je veux juste ce qui est le mieux pour toi.

Le pire restait sa sincérité. Et Ruvik peinait à y croire, parce que, soudainement, la réalité avait de nouveau rejoint son idéal mental préfabriqué. Il avait suffi d'une courte, d'une ridiculement courte, phrase. Sebastian le fixait toujours. Il ne se détournait plus devant ces yeux. Aujourd'hui, il le défiait presque. A toi de me comprendre. Accepte-moi tel que je suis, avec mes failles, comme tu as les tiennes.

- Tu failliras... encore. Et encore, se répétait Ruvik, la bouche tordue par la colère, tant la seule pensée l'insupportait.

La poigne se raffermit sur l'arme ; Sebastian le perçut. Le canon vibrait nettement moins. Il crut même le voir rougeoyer et tirer l'ultime balle, mais il n'implorerait pas sa pitié. Il ne l'apaiserait pas non plus par des mensonges, en lui disant ce qu'il voulait entendre. Qu'il n'y aurait plus d'échec, plus d'hésitation. Conneries... Tu es un gamin, Ruvik. Pour avoir tant besoin qu'on te rassure. Au lieu de le contredire, il affirma, le plus calmement du monde :

- Sans doute.

Il se sentait en paix, malgré ce flingue braqué sur lui et prêt à l'envoyer au Ciel. Ou plutôt en Enfer. Etait-ce un péché si grave que de tuer par amour ? Il verrait bien. Il ajouta, comme s'il se confessait :

- Et je te blesserai.

Même si je t'aime à en crever. Ses propres mots revinrent frapper Ruvik, en plein visage, de plein fouet. Je te ferai du mal. Comment pouvaient-ils être si similaires tout en possédant des fonctionnements et une moralités si contraires ?

- Tu ne pourras jamais détruire toute éventualité d'être déçu.

Il n'avait pas remué d'un pouce. Il brandissait toujours le pistolet sous son nez, mais Sebastian se redressa, non sans mal. Le combat était fini. Inutile d'être un génie pour le deviner ; Ruvik avait baissé les yeux. Mais, brutalement, il les releva. Le reflet d'un canon argenté frappa les rétines de Sebastian et, la seconde suivante, il gisait de nouveau sur la pelouse tachée. Un long filet de sang coulait de sa bouche. Il regarda à son tour Ruvik, qui le fixait, presque rageusement.

- Je t'aime.

Malgré tout. Alors je te pardonne. Cet aveu soi-disant tendre sonnait comme une sentence, mais Sebastian savait s'en contenter ; Ruvik n'avait guère plus à donner. Le blond rangea enfin son arme et lui tendit la main. Malgré le revers qu'il venait de recevoir en pleine mâchoire, le brun la saisit. Comme il clopinait déjà avec mal, Ruvik se chargea de tirer le cadavre de Myra à l'intérieur, puis il alluma le tuyau d'arrosage pour effacer les éclaboussures, avant que des voisins trop curieux ne viennent jeter un oeil. Aussitôt sa tâche accomplie, il ferma l'eau et rejoignit Sebastian à l'intérieur. Celui-ci avait baissé son pantalon et essayait de retirer le plomb logé dans sa cuisse. Loin de le moraliser ou de l'incriminer, Sebastian se contenta de soupirer et de maugréer :

- Heureusement que t'as déchiré que du muscle...

Ruvik s'accroupit face à lui et inspecta la plaie. Il repéra vite la balle.

- Je ne fais rien au hasard.

J'espérais que tu me donnerais l'opportunité de t'épargner. Encore.


Et Sebastian l'avait fait. Même hors du STEM, il lui avait permis de le garder en vie, sans quoi ils n'auraient pas été occupés à discuter, comme si de rien n'était, dans cette voiture, à cet instant. Ils se dirigeaient vers la frontière. De sa propre initiative, Ruvik adressa un sourire à Sebastian, sans seulement attendre une réponse du brun, puis il s'enfonça dans son siège et ferma les yeux.

Pour les rouvrir tout à coup. Il avait même redressé le buste, si bien que Sebastian le sentît s'agiter, sans même dévier son regard de la route.

- Doucement. Il n'y a pas de problème.

Il n'y en aura plus. Ruvik secoua négativement la tête. Une question demeurait sans réponse. Cette interrogation le tourmentait, ainsi que le sentiment d'échec cuisant qui l'accompagnait. Il restait cette face noire sur laquelle il ne parvenait pas à mettre de visage. Cet homme, cet inconnu, qui avait continué à tuer en toute impunité, que Ruvik n'avait pu arrêter. Cet homme. Il l'avait battu à son propre jeu, sur son propre terrain. Ses poings blêmes se fermèrent et se serrèrent, de toutes leurs forces. Sebastian n'eut aucun mal à deviner ce qui le préoccupait.

- On ne saura jamais qui se cachait derrière ces meurtres et alors ?

Après tout, le tueur avait de lui-même cessé toute activité. Il ne tuait plus ; il n'en éprouvait plus le besoin.

- ça ne fait pas le moindre sens... marmonna Ruvik, se remettant à cogiter sur le sujet.

Sebastian haussa les épaules, l'air de rien.

- Peut-être que l'organisation se cachait derrière tout ça, pour te faire sortir de ta cachette et te repérer. ça expliquerait que les meurtres aient stoppé d'eux-mêmes après notre enlèvement.

Il était vrai que cette solution semblait plausible. Ruvik secoua la tête, un peu fatigué. Quelque chose pourtant le turlupinait. Il restait une zone d'ombre, un point noir au tableau. Non, décidément, ça ne collait pas.

- Je ne comprends pas, fit-il tout à coup. Pourquoi faire tout ça ? Ils nous surveillaient depuis un bon moment déjà ! Ils pouvaient me kidnapper quand ils voulaient !

C'était beaucoup trop tordu ; ça ne ressemblait pas aux plans de Mobius. Ils n'avaient aucun intérêt à tuer tous ces gens.

Des gens qui avaient tous quelque chose à se reprocher, de ceux qui se rapprochaient le plus des monstres du STEM.

Un léger ricanement, des plus étranges, passa alors les lèvres ridées de Sebastian. Surpris, Ruvik le regarda. Il vit quelque chose. Et il comprit. Il suffit d'une seconde. Un sourire irrésistible gagna peu à peu ses lèvres, puis il éclata de rire. Finalement, ils avaient tous les deux gagné la chasse. Ils étaient si similaires ; Ruvik ne le réalisait qu'à présent. Tous deux prêts à tout, pour garder ceux qu'ils chérissaient auprès d'eux. A absolument tout.


Bon j'ai laissé pas mal d'indices tout le long de la fic, donc je pense que ça devrait aller, mais, au cas où la fin ne paraisse pas claire à tout le monde ou qu'il subsiste des doutes, je vais faire un petit explicatif dans le chap suivant SPOILER.

Merci aux lecteurs,

Beast Out