Rating : T

Genre : Yuri, Drama

Disclaimer : Les personnages et l'univers de One Piece appartiennent à Eiichiro Oda

Résumé : Silhouette solitaire sur la falaise, tu joues de la harpe. Cachée dans la jungle, j'observe et j'écoute. Yuri [Laki/Conis]

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Note : Ce texte a été écrit à l'occasion de la 100ème Nuit du Fof, le 4 Août 2018. La consigne était d'écrire un texte en une heure sur le thème « J'aime, j'aime tes yeux, j'aime ton odeur, tous tes gestes en douceur, lentement dirigés, sensualité » avec pour contrainte : Interdiction absolue d'écrire du rating MA (Ou du lemon ou du sexe explicite) sur ce thème !

Bon, par contre, j'ai laaaaaaargement dépassé le délai d'une heure. Vous m'en excusez ?


L'ange et la guerrière

Comme chaque matin, tu es là.

Tous les jours, sans jamais la moindre exception, tu viens sur la falaise et tu accompagnes le lever du soleil de tes notes mélodieuses, les cordes tendues de ta harpe produisant une atmosphère de féérie nouvelle à mes oreilles. Pourtant, à chaque fois que je m'en fais la témoin silencieuse, cette scène éveille en moi un sentiment troublant de familiarité, au delà du rituel qui se dessine entre nous. Rituel dont tu ne sais rien, mais qui me pousse chaque jour à me lever avant l'aurore et à traverser la jungle dans l'obscurité des heures d'après minuit pour venir t'observer en cachette.

C'est absurde, mais une volonté plus forte que la mienne me guide chaque nuit vers cette falaise que tu affectionnes, pour admirer la naissance du jour nouveau sous la musique de tes doigts graciles sur la harpe.

Ah. Inutile de nier ainsi l'évidence.

Je ne visite pas quotidiennement cette falaise pour la beauté du spectacle solaire, ni pour la douceur des notes que ton instrument chante. Ou plutôt, si, je viens pour cela. Bien sûr.

Et pour bien plus encore.

Pour ta silhouette solitaire sur l'à-pic vertigineux, pour tes longues tresses blondes balayées par le vent matinal, pour ton visage qui devient si serein dès lors que tu joues, pour le doux sourire qui habille tes lèvres dans la lumière dansante du soleil nouveau-né. Tu dégages quelque chose de magnétique, qui chaque jour me prend au piège, et à chaque fois je regrette un peu plus que nous soyons ennemies. Car tu es native du Ciel quand mon peuple vient de la Terre, cette précieuse Vearth que les vôtres nous ont arraché et que les miens sont tant déterminés à reconquérir.

Wiper serait furieux s'il apprenait que je viens, en cachette, m'enfiévrer devant une citoyenne d'Angel Beach... Il ne tolère aucune faiblesse, ne pardonne pas l'échec. Et je comprends son intransigeance. La guerre centenaire dans laquelle nous sommes engagés ne nous accorde aucune concession. La victoire ne s'arrachera pas sans mal mais il ne peut y avoir d'autres alternatives. Au delà de la promesse ancestrale transmise par mon peuple, notre cause est juste. Nous combattons pour nos terres, avec pour nul autre enjeu que notre héritage, notre identité.

Nous sommes les Shandias et cette Terre nous appartient.

C'est avec cette certitude chevillée à l'âme que je prends chaque jour les armes, portée par la volonté inébranlable de mes camarades, pour perfectionner mes aptitudes au combat et faire tomber le faux dieu. C'est ce qu'il est juste de faire, même si nous devons pour cela faire couler le sang rouge des Skypiéens car ne sont-ils pas tous complices dans leur ignorance, voleurs dans leur inaction, coupables par leur seule existence ?

Mais comment peux-tu, toi, jeune fille sans nom, adolescente anonyme aux cheveux d'or qui joue la paix et l'harmonie par les cordes de ta harpe, comment peux-tu être complice de notre déchéance, voleuse de notre patrimoine, coupable de nos malheurs ?

Quand je te vois, ma volonté vacille.

La voix des Anciens, me dictant de combattre tout ce qui vient du Ciel, se fait indistincte sous ta musique. Le regard dur et absolu de Wiper s'efface sous la douceur de ton sourire, qui est à peine plus qu'un frémissement de lèvres, mais qui met tant de baume à mon cœur que, le temps d'un battement de cils, je cesse d'être d'une guerrière. Je ne peux m'imaginer brandir une arme sur toi, lire la peur dans tes yeux d'obsidienne ou faire saigner ta peau blanche comme les nuages. Je ne peux concevoir la moindre forme de violence lorsque tu habites mon esprit car il y a en toi une telle tranquillité, une douce sérénité apaisant les fols courants qui pulsent dans mes veines.

Venir te voir est dangereux, je le sais. Ta présence me rend incertaine, emplit mon esprit de doutes, or l'indécision est la pire ennemie du combattant. Dans la rage de la bataille, nulle place pour l'hésitation. Les questions n'y ont pas leur place, les cheminements de pensée détournent des faits, alors que l'esprit doit se focaliser sur attaques et parades, feintes et défenses. Le combat est une action du corps et chaque pensée doit tendre à ce but.

Tu me distrais. Une pensée de toi sur le champ de bataille peut signer mon arrêt de mort. Ou pire, celui de mes camarades. J'ai déjà failli par ta faute, et je crains que Wiper ne se doute de quelque chose.

Chaque jour, je me promets de cesser cette absurde mascarade et de t'abandonner à ta falaise solitaire.

Chaque jour, j'échoue.

...

Les choses se sont brutalement accélérées.

Je pressens, au fond de mes tripes, que cette guerre vieille de quatre cents ans touche à sa fin. Je voudrais avoir la force, encore, de croire en la victoire, mais je suis trop lucide pour ignorer les paroles écorchées de Kamakiri. J'ai eu la sensation que la Terre si convoitée d'Upper Yard se dérobait sous mes pieds lorsque je l'ai trouvé, à moitié mort, au détour d'une route de nuages. Ses lunettes brisées, son arme égarée et sa peau ! Sa peau brunie par la foudre, l'odeur de chair brûlée, la chaleur qui se dégageait de son corps carbonisé, foudroyé sur place par un dieu plus puissant que légitime.

Kamakiri a raison. Cette bataille sera la dernière. Nous sommes impuissants face aux pouvoirs d'Ener.

Combattre n'a plus aucun sens.

La fuite est notre seul salut. Mais je ne peux abandonner le champ de bataille en laissant Wiper derrière moi. Son entêtement dans la lutte causera sa perte. Je sais que ses valeurs sont justes, mais il s'aveugle de cette promesse d'un autre temps et laisse la rage embrouiller ses pensées. Le fiel qui pollue ses veines le poussera aux pires extrémités, il n'a pas conscience de la vacuité de notre combat. Je dois lui faire comprendre.

Je dois lui faire entendre.

Il est comme un frère pour moi, je ne peux le laisser mourir pour une cause perdue.

Remontant le long du haricot géant, j'émerge d'une mer de nuages et aperçoit au loin une cage de fer blanc. Et entre les lignes barbelées, la silhouette familière.

- Wiper !

Je cours vers lui, abandonnant mon cloudboard et lui hurle de s'enfuir. Les mots s'entremêlent dans ma bouche, Wiper se met à crier à son tour. Je ne comprends pas ce qu'il dit, lorsque je sens l'atmosphère se charger d'électricité statique, tout autour de moi. Je me fige, le cœur lourd et les membres glacés. Wiper est à quelques pas de là, prisonnier des fils blancs, et crie des paroles que je ne perçois pas. Un léger crépitement résonne à mes oreilles, mon cœur bat si fort que je n'entends plus que lui.

Je sens sa présence sans avoir besoin de me retourner, dès lors qu'il se matérialise dans mon dos.

Ener.

J'ai l'impression de flotter alors que mon corps n'a jamais été aussi lourd. Respirer est un calvaire, j'ai la sensation de devoir soulever une montagne à chaque inspiration. Chaque mouvement me demande un effort considérable, me donnant l'étrange sensation de me mouvoir dans une mélasse collante qui emprisonne chacun de mes gestes. Je me retourne avec une lenteur aussi étouffante que déchirante, comme si je devais m'arracher à une prise invisible pour affronter le danger qui m'attend.

Il est là, devant moi.

Le Dieu qui appelle à la Foudre.

Dans un état second, je lève mon fusil, plus pour faire barrière à sa présence que dans le but conscient de tirer. Pourtant, malgré moi, mes doigts pressent la gâchette.

Une fois.

Deux fois.

Un réflexe de défense sans doute, car je suis en l'état incapable de réfléchir, incapable de penser. Je fixe stupidement les deux trous que j'ai percé dans son torse, mais il n'y a pas la moindre goutte de sang, et il sourit.

Je vais mourir.

Les images se bousculent dans ma tête. Wiper enfant me contant la légende de Kalgara. Braham et Genbo m'enseignant les ficelles du corps à corps. Kamakiri me montrant le maniement du cloudboard. Mes ces souvenirs s'effilochent dans le flot de mes pensées terrifiées et il ne reste plus qu'une mélodie secrète qui chante à mes oreilles une harmonie que je n'ai pas eu la chance de connaître. Les notes virevoltent en silence dans ma tête, familières, si familières.

Je revois ta silhouette au sommet de la falaise.

Je vais mourir.

Dans une dernière impulsion, je me retourne et crie à Wiper de fuir. Si je suis condamnée, lui peut encore survivre. Et j'espère, où que tu sois, que tu as eu le temps de te mettre en sécurité. Loin d'ici. Loin d'Ener.

Je vais mourir.

Le visage de Wiper se tord, puis la foudre s'abat sur moi.

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Je regrette de n'avoir jamais osé t'aborder.

...

La guerre est finie et, contre toute attente, j'ai survécu.

Tout comme Wiper, Kamakiri et tous les autres. Plus surprenant encore, nous sommes victorieux. Ener a été défait, Skypiea n'a pas été détruite, la guerre est terminée. Tout cela est le fait d'un étrange groupe de pirates de la Mer Bleue, mais les Shandias sont en paix avec les Skypiéens, alors je me considère quand même comme victorieuse.

Dans l'euphorie de la fête, se sont mêlés citoyens d'Angel Beach, guerriers de Shandora et forbans du chapeau de paille, dans une joyeuse anarchie. Plaies pansées, rancœurs oubliées, chacun s'est laissé porter par l'allégresse générale, enterrant dans les profondeur de la Vearth immuable les armes de la guerre et célébrant la Paix nouvelle entre les peuples. Et au milieu des chants et des rires, j'ai croisé ton regard.

Portée par la liesse du moment, ou peut-être par l'alcool dont je m'enivre depuis le début de la soirée, je viens à ta rencontre.

- Salut. Je suis Laki.

...

Un an plus tard

- Ferme les yeux.

Je m'exécute, guidée par ta voix claire.

Tes doigts viennent effleurer mon front et bientôt je sens le pinceau courir ses mes paupières closes tandis que tu t'appliques à me maquiller. Tu as sursauté de surprise lorsque tu as appris, quelques jours plus tôt, que je n'avais jamais porté de maquillage. Et tu as juré, ce soir, de corriger cette vilaine habitude.

J'ai grandi dans une tribu guerrière et dès le plus jeune âge, me suis formée à l'art du combat. Il n'y avait pas de place dans ma vie pour les poudres et les parfums. Je me suis toutefois laissée prendre au jeu, touchée par ton enthousiasme, et parce que la paix est revenue, avec tant de facilité qu'elle semble avoir toujours existé. Mais en mon for intérieur, je reconnais n'avoir que peu d'intérêt pour la chose. Cependant, sentir ta présence, si proche de moi malgré mes yeux fermés, électrise ma peau.

- Ne bouge pas, ordonnes-tu.

Il y a dans ta voix une autorité insoupçonnée, et un sourire démange mes lèvres. Je perçois ton agacement à me voir m'agiter ainsi sous tes doigts, alors je me contrains à la plus parfaite immobilité.

Je sais que derrière ton visage d'ange se cache une volonté de fer. Tu n'aimes pas en parler, mais je sais comment, par deux fois, tu as défié Ener, à l'heure de la dernière bataille. J'ai mené ma petite enquête. Tu as informé Mugiwara du péril qui l'attendait, brisant le sceau du secret que le dieu usurpateur imposait aux citoyens d'Angel Beach. Et sous la menace de la destruction imminente de Skypiea, tu as œuvré corps et âme pour sauver tes concitoyens, prononçant à voix haute un blasphème pensé tout bas depuis longtemps.

Tu es bien plus forte que tu ne le laisses paraître. Bien plus forte que tu ne le crois toi-même.

Il se cache derrière l'ange à la harpe, une femme forte et inébranlable.

- Voilà, tu peux ouvrir les yeux.

Tu reposes la petite palette de fard à paupière dans la mallette que tu as apporté ce matin au Café, avant d'en sortir un tube et une brosse à mascara. Je sursaute malgré moi lorsque tu viens peindre mes cils, réflexe instinctif.

Je tente de focaliser mon attention ailleurs.

Cela fait presque trois mois que nous avons ouvert le Pumpkin Café. L'idée vient de toi, et je me suis facilement laissée entraîner dans le projet, désireuse d'une activité sans aucun lien avec la guerre ou le combat. Gan Forr nous fournit ses plus belles courges et nous œuvrons toutes deux à la fois en cuisine et au service. Ainsi produisons-nous les meilleures nouilles au potiron du Ciel et la popularité du Café tout juste ouvert ne cesse de grandir, attirant autant les nouveaux Gardes de Dieu que les Bérets Blancs. Aisa vient parfois nous donner un coup de main, lorsqu'elle n'est pas au parc d'attraction Rubber Band.

Je songe à l'embaucher officiellement, tant le succès de notre petit Café est grand.

Tu plisses les yeux de concentration et je perçois avec une acuité troublante ta proximité, tes bras levés sur mon visage entre lesquels je pourrais facilement me glisser pour peu que je me penche en avant. Assise en face de moi, tes genoux effleurent les miens et je me réjouis de porter un short aujourd'hui, alors que ma peau frôle celle de tes jambes dévoilées par ta jupe.

Alors qu'une solide amitié nous lie aujourd'hui, je ne t'ai jamais parlé de ces instants volés, à la falaise où tu jouais autrefois de la harpe pour le lever du soleil. De même que je n'ai jamais laissé transparaître l'émoi dans lequel tu me plonges.

Une étrange pudeur me retient.

Et je ne manque pas l'ironie de la situation, la fière guerrière Shandia redoutant de se dévoiler...

- Parfait ! juges-tu en reposant le mascara. Il ne manque plus que le rouge à lèvres.

Tu farfouilles dans ta petite mallette jusqu'à trouver le bon tube.

- Ouvre la bouche. Comme ça.

Tu me montres en formant un "O" avec tes lèvres et je t'imite.

Une de tes mains vient se poser sur mon menton et tu relèves légèrement ma tête. Consciencieuse, tu appliques le produit avec des gestes lents et précis. Ton visage est dangereusement proche du mien et je sens mon cœur s'affoler lorsque, dans ta concentration, tu te mords la lèvre inférieure. Je distingue ta peau douce, parfumée, et j'ai la subite envie de t'embrasser, de goûter à tes fines lèvres et de partager avec toi le goût amer du rouge que tu déposes sur les miennes.

L'espace d'une seconde, vertigineuse et délicieuse, je me sens basculer vers toi.

Peut-être le moment est-il venu de révéler au grand jour ce que je garde caché depuis si longtemps, et d'annoncer haut et fort, avec fierté et passion, combien j'aime, j'aime tes yeux, j'aime ton odeur, tous tes gestes en douceur, lentement dirigés, alors que, du bout des doigts, tu ajustes le rouge sur mes lèvres. Atroce sensualité, lorsque tu humidifies ton pouce pour rectifier la commissure de ma bouche. Mon souffle se creuse et des frissons saisissent mon corps.

Mais la seconde s'évapore et tu t'éloignes, jugeant ton travail d'un œil averti.

Puis tu hoches la tête, satisfaite.

- Tu es fin prête, annonces-tu.

J'acquiesce, m'efforçant de reprendre contenance, et me demande jusqu'où tu as perçu mon trouble. Tu ne laisses rien paraître et je me demande si tu n'agis pas ainsi pour éviter d'avoir à me rejeter. L'idée me fait mal au cœur, mais je préfère encore le doute et l'ignorance que de te voir me repousser de toi.

Une certaine aigreur envahit ma bouche. Que je suis risible à me bercer ainsi d'illusions.

- Le bar n'est pas très loin, nous y serons vite, m'informes-tu. Et c'est le meilleur endroit d'Angel Beach pour faire la fête.

Ah oui, c'est vrai que nous nous sommes maquillées et apprêtées pour sortir.

Je ne rechigne pas à la fête et j'apprécie la boisson, occasionnellement. Mais d'après ce que j'ai entendu dire, les fiestas des Shandias n'ont pas grand chose à voir avec les soirées skypiéennes. Je souris pour te faire plaisir, et t'accompagnes sans rechigner car nous avons prévu le programme de ce soir ensemble. Cependant, je calcule déjà en silence le temps que je dois t'octroyer avant de pouvoir m'esquiver sans te vexer de cette soirée faite de manières qui ne sont pas les miennes.

Nous sortons et tu verrouilles la porte du Café alors que je t'attends.

Te retournant, tu te presses soudain contre moi et chuchotes à mon oreille :

- Tu m'accorderas bien une danse, ce soir ?