Chapitre 14 : Atteindre son but
Il fait beau, il y a juste une petite brise qui balaye les feuilles de l'arbre qui surplombe la table en bois. La chaleur de la mi-journée l'a poussé à s'arrêter pour se mettre à l'ombre. Finalement, l'aire de repos est plutôt accueillante. Emily s'allonge sur le banc. Elle a posé le pain et la grosse boite de pâté qu'elle a pu acheter. Elle a eu de la chance, elle est arrivée à la sortie de la messe au dernier village qu'elle a traversé. Elle a fait la manche. Les gentils paroissiens ont été plutôt généreux. Il faut dire qu'elle sait faire maintenant, quand on a faim, on apprend vite. Elle se souvient que trop bien de l'horreur qu'elle a vécue avant d'arriver à Montluçon. Elle boit une rasade d'eau. Etre clean, aide aussi.
Elle est étonnée de ne plus ressentir de manque. Elle n'a plus envie de produits, même l'idée de boire une bière la révulse. Quoi qu'il en dise, le médoc de Samuel a été efficace. Pauvre Samuel, une fois de plus elle a fui en laissant derrière elle un champ de ruine.
Mais elle a un but et elle doit l'atteindre. La carte de France lui a été utile. Elle trainait dans un fossé, désespérée de ne plus servir. « Trop ancienne » avait dit son ancien propriétaire pendant qu'il nettoyait sa voiture, en la jetant au sol. Et le vent l'avait emportée. Mais dans les mains de cette jeune fille, elle se sentait revivre. Elle avait été défroissée et une ligne droite tracée jusqu'à la mer méditerranée.
Cela fait plus de 7 jours qu'Emily avance à travers de magnifiques paysages. Elle a vu de vieux volcans, traversé des villages perchés sur des collines, visité d'immense églises. Elle aime cette région verte et paisible. Elle est libre presque heureuse. Elle plonge la main dans son sac et en tire quelques cerises. La veille, un paysan lui a permis de mettre sa tente dans son champ et au matin sa femme lui a donné gros sachet de cerises avec un café et des biscuits.
Le camion vient stationner un peu plus loin. Un jeune type en descend, une grande glacière à la main. Il s'installe à la table à côté. En passant, il lance un « salut » clair avec un grand sourire.
Emily met la main dans la poche de son jean. Le cran d'arrêt ne la quitte jamais. Elle ferme les yeux.
Elle entend le gars sortir des trucs, des couverts certainement. Puis une voix l'interpelle. « Ça te dit de manger avec moi ? »
Elle ouvre un œil, la luminosité l'aveugle un peu. « Pardon ? »
« Je te demande si tu veux manger avec moi. »
« Non, merci. J'ai ce qu'il faut. »
« Pain et pâté ? » Il fait la moue. « C'est pas top. Ecoute ma femme m'en fait toujours trop et si ce soir j'en ramène elle va faire la tronche. T'as pas envie qu'elle me fasse la tronche ? Sois sympa, aide-moi. » Il a pris une petite expression malheureuse.
Emily se met à rire. En fait un repas ne se refuse pas. Elle cale son couteau dans sa poche.
« Ok, j'apporte le pain. »
Mike est chauffeur routier. Il aime parler. Il lui raconte son trajet hebdomadaire qui le mène de Pierrelatte, « c'est une ville du sud », précise-t-il, vers un entrepôt près du Mans. « Je vais te montrer sur la carte. » « Je travaille pour une centrale atomique. Je vais chercher des pièces. Il en faut toujours pour la maintenance. Trois jours, un pour monter, un pour charger parce que c'est fragile et un autre pour descendre. »
Il lui sert une sorte de compote de légumes froids pleines de couleur rouge, orange, verte. « C'est de la ratatouille, chez nous on l'appelle la « chichoumé. » C'est un mélange de courgettes, tomates, poivrons et surtout d'aubergines. Tu peux mettre des petits lardons, si tu veux. Mais il ne faut pas oublier les oignons et surtout l'ail. Tu connais ? » Emily fait non, mais en tout cas c'est très bon. « On les fait frire séparément avec de l'huile d'olive et ensuite on les rassemble. » Il rit. « Tu vois, c'est ça la Provence, on mélange tout et c'est le paradis. » Sur le ton de la confidence, il lui dit : « Ma femme cuisine très bien. Depuis qu'on est ensemble, j'ai pris au moins 10 kg. » Et il se pince le ventre.
Finalement, ils arrivent à finir assez facilement l'énorme poêlé. Devant un délicieux moelleux au chocolat, Mike demande à Emily, où elle va.
« A Marseille. » répond-t-elle.
« Marseille, si tu veux je te rapproche. Pierrelatte, c'est sur le chemin. Après tu peux faire du stop, avec l'autoroute c'est facile. Marseille, c'est à une heure et demi, à peine. »
Emily sourit par politesse, en se disant qu'elle éviterait bien le stop. Elle fixe ce garçon. Elle reste suspicieuse même s'il parait sympa. La confiance est une denrée rare et quand on la perd, il est toujours difficile d'en renouveler le stock. Mais là encore, si elle peut éviter la marche à pied. Car à ce rythme elle n'est pas encore arrivée. Elle tâte son pantalon pour se rassurer.
« Ok, c'est gentil. »
Mike est un vrai moulin à paroles. En quelques kilomètres, elle sait tout de lui, son mariage, sa passion du foot, il a grande écharpe bleu et blanche étalée sur le dessus de son tableau de bord, devant son pare-brise. « L'OM, c'est plus qu'une équipe, c'est ma vie. Tu verras à Marseille, c'est la chose la plus importante. Et tu dois aller au stade. L'ambiance est magique. » Il poursuit. « Tu es anglaise, non ? » Emily acquiesce. « En Angleterre, vous avez de grands clubs, Liverpool, Manchester, Arsenal, Chelsea. » Emily avoue son ignorance. Le foot, n'a jamais été son truc, ni le sport en général, d'ailleurs. Mais Liverpool ça lui parle. « Mohamed, qu'est-il devenu ? »
Par contre, il ne lui a posé aucunes autres questions sur sa vie ou pourquoi elle faisait la route. Est-ce par désintérêt ou pas discrétion ? Quel qu'en soit la raison, finalement ça l'arrange, cela lui évite de devoir se raconter.
Le paysage change, il devient plus sec, les forêts moins vertes. Les montagnes sont plus escarpées, les ravins plus abrupts. La route est sinueuse. Elle suit le relief au plus près. Emily découvre un ciel bleu d'une plus grande pureté. Des roches blanches affleurent. La rocaille peu à peu supplante la végétation. Plus au nord, la terre se cache sous les fougères, les rochers s'enfouissent sous les mousses. Ici, c'est la victoire du minéral sur le végétal. Ce dernier est obligé de se plier à la loi des éléments. Plus d'eau, plus de fraicheur, les arbres n'ont plus l'orgueil de leurs grandes feuilles majestueuses, plus le sud s'impose, plus elles rétrécissent et au bout du voyage, il ne leurs restent que des aiguilles.
Emily cligne des yeux, la luminosité est encore plus forte, la chaleur devient intense et lourde. Elle enleve son blouson. Elle se surprend. Sans vraiment en être consciente, elle a sorti l'appareil photo.
« Ben dis donc, c'est une antiquité ton Kodak. T'as pas un portable ? »
Emily plisse ses yeux avec un petit sourire. « J'ai perdu mon téléphone. Et tu apprendras que ce n'est pas l'appareil qui compte, c'est l'œil du photographe. « Ne bouge plus ! »
Le téléphone de Mike vibre. Il lui fait un clin d'œil. « C'est ma femme. Oui, mon amour ? Ça va ? »
Grâce au kit main-libre, Emily suit toute la conversation.
De façon, très naturelle, Mike dit à sa femme qu'il a pris une auto stoppeuse.
« Elle est très sympa et très jolie. Anglaise en plus. Je ne suis pas sûr de rentrer. »
Emily entend sa femme rire, lui dire bon débarras, fais attention sur la route et raccrocher.
Mike rigole. « Elle dit ça mais elle doit être morte de jalousie. Ce soir, les retrouvailles n'en seront que meilleures. » Il regarde Emily. « Je l'aime beaucoup. Elle est super, j'ai beaucoup de chance. » Il lui passe son portable. « C'est elle. »
Emily voit une jolie jeune femme blonde, un peu ronde, au visage très doux et aux yeux très verts.
Mike continue. « On attend notre premier enfant. C'est un garçon. Moi, très brun avec mon teint mat et elle toute blonde avec ses coups de soleil, je ne sais pas ce que ça va donner. »
Il caresse le volant comme s'il était une peau.
« En fait, je l'ai toujours aimé. Je l'ai rencontrée au collège, le jour de la rentrée. Elle était la plus jolie. J'avais 12 ans et elle 11, mais moi, j'avais déjà redoublé. » Il rit. « Je ne suis pas doué pour l'école. Elle, si, elle a réussi le concours pour être professeur de français. » Il part dans ses souvenirs. « Je ne voyais qu'elle. Et un jour, je l'ai croisé dans un couloir, j'ai fait un truc de fou. On était seul. Elle s'est arrêtée et m'a regardé, je me suis avancé et je l'ai embrassé, puis je suis parti en courant comme un imbécile. Pendant 4 ans, je n'ai plus osé lui parler, j'ai cru qu'elle me détestait. Les autres filles ne m'intéressaient pas. Chaque fois que je sortais avec une ça ne durait jamais. Les potes m'appelaient le tombeur mais moi, je me sentais seul. Un soir, je l'ai retrouvé pour l'anniversaire d'une copine. J'en pouvais plus, des mecs lui tournaient autour. J'ai picolé. Puis je suis allé sur la piste de danse, j'étais complétement HS. Je l'ai attrapée et entrainée dehors. Et là, je l'ai à nouveau embrassée. J'étais sûr de prendre une baffe. Et tu sais ce qu'elle m'a dit ? » Emily lui sourit, elle s'en doute un peu.
« Elle m'a dit : « Et bien, on en a mis du temps. » « Elle croyait qu'elle ne m'intéressait pas. Tu te rends compte on a perdu 4 ans parce qu'on n'a pas osé se parler. C'est con, il faut toujours avouer ses sentiments. Parce que le temps c'est précieux, tu ne crois pas ? »
Emily tourne la tête vers la vitre. « Oui, c'est précieux. » L'amour, un enfant, elle n'y a plus droit.
Le camion stoppe devant les grilles d'un énorme complexe. Deux hautes et énormes cheminées envoient dans l'air des vapeurs blanches.
Mike lui tend une main franche. « L'autoroute est juste au rond-point. Je suis sûr que tu trouveras une voiture au péage. Bonne continuation, Emily. C'est chouette de t'avoir rencontrée. »
Mike la regarde s'éloigner. Il lui fait un dernier signe par la portière. « Elle est sympa cette fille. »
Au rond-point, Emily laisse l'entrée de l'Autoroute et s'engage sur une petite départementale. « Ce n'est pas tard, je vais un peu marcher et trouver un coin agréable. »
Un grand fleuve s'écoule à sa droite. Elle découvre le Rhône et son flot parfois si tumultueux. Il n'a pas le calme et la majesté de la Loire ou de la Seine. A le voir comme cela, avec juste de gros filets d'eau qui se frayent un passage entre des bancs de graviers, on a du mal à imaginer qu'il est un torrent alpin capricieux et vigoureux, capable de colère centennale qui font trembler les riverains et nourrissent les mythes. Du lac Léman à la Camargue, il est vénéré et tout le monde en parle comme d'un être vivant doué de raisons, de sentiments et surtout de passion.
La terre portée par les alluvions millénaires du fleuve est riche. Les fermes sont hautes et massives. Les routes serpentent entre des champs droits, bien rectilignes. Peu à peu elles se rétrécissent, deviennent des chemins, enjambent des ruisseaux. La fin de l'après-midi arrive, le soleil devient plus rasant. Il donne des reflets d'or à l'eau. Emily aperçoit à l'horizon, un lourd clocher carré qui s'impose dans le ciel qui se charge en nuages.
C'est une église, non, une cathédrale qui accompagnée de son prieuré, veille sur la ville depuis le Moyen-Âge. Sur le panneau routier est inscrit Pont Saint Esprit, Porte d'Or de la Provence. Emily traverse le Rhône sur ce pont. Construit au XIIIe siècle, prouesse technique avec ses 25 arches, il a résisté au temps, aux invasions, aux crus déchainées du Rhône et aujourd'hui aux semi-remorques de 38 tonnes. Ce qui n'est pas le cas de son grand frère, le pont Saint Bénezet d'Avignon qui ne sert plus depuis longtemps qu'à faire danser la farandole. La légende dit qu'il fut construit avec l'aide du Diable, l'architecte s'engageant à livrer à Satan l'âme du premier être vivant qui traversera le pont. Ce fut une chèvre. Même le maître de l'enfer peut se faire duper. Les spiripontains ont toujours été d'excellents commerçants.
Ainsi Emily attiré par ce monument, qu'elle prend en photo, entre dans cette paisible petite bourgade et s'enfonce dans la vieille ville.
Sur une grande place, encadrée par l'église et son prieuré, qui surplombe le fleuve, seule, sans autre compagnie que quelques pigeons, Emily admire le pont. De vieux platanes assurent une ombre bienfaisante. Elle s'assoit sur le parapet. Elle respire. Cette lumière, ces couleurs, la Provence lui plait.
Le bruit du tonnerre se fait entendre au loin, en quelques minutes le ciel devient noir et menaçant. La Provence ne se laisse pas apprivoiser facilement.
De grosses gouttes commencent à tomber. « Merde, il faut trouver un abri. » L'église est fermée. « Shit » Elle traverse le quartier, se met à courir dans les ruelles. L'eau tombe avec une force inouïe. C'est un rideau opaque qui se dresse devant Emily. Elle n'y voit pas à 10 mètres. Une rue qui descend vers le fleuve et là un lavoir, du temps où les lavandières existaient encore, lui offre un refuge. Elle se tapie au fond, elle est trempée. « Ce n'est pas grave. Je sécherai. »
Par chance, le duvet est sec. Elle est coincée, elle passera la nuit ici. La pluie fait un bruit épouvantable. Les éclairs strient la nuit qui s'est imposée avec de l'avance sur son horaire. Emily s'installe. Elle n'est plus impressionnée. Elle va être très bien dans ce lieu de pierre. Visiblement des jeunes doivent s'y retrouver car des canettes vides de la bière qu'elles contenaient gisent dans un coin. Elle repère aussi des bouts de joint. Elle sourit à une époque, elle se serait jetée dessus.
Emily sort son pâté, le pain qui reste et le gâteau au chocolat que Mike lui a laissé. Demain, elle fera la manche. Une ville avec un tel nom doit être généreuse. Elle verra bien.
Jules, de la fenêtre de son bureau de la Mairie, voit le déluge s'abattre. Il en a l'habitude, les épisodes cévenols comme on les appelle dans le Gard sont communs. « Tant que l'Ardèche ne bouge pas, on est tranquille. » La rivière Ardèche, affluent du Rhône, c'est le cauchemar des gens du cru. Les touristes la voient comme la rivière des vacances, des canoës kayak et des superbes gorges. Mais c'est aussi un monstre, capable en une nuit de se transformer en furie. Il faut avoir vu un mur d'eau d mètres de haut s'avancer dans les gorges puis venir emporter les flots du Rhône et se fracasser sur les digues de la rive opposée qui souvent n'y résistent pas. Dans ce cas, c'est l'inondation assurée de toute la vallée en face de la ville. Mais le pire est quand le Rhône lui-même est en folie, alors là rien ne peut arrêter l'eau boueuse, charriant des troncs énormes, qui vient submerger et ensevelir les quartiers bas de la ville et toute la plaine autour. C'est pour cela que les anciens construisaient les maisons en hauteur et avaient toujours la barque accrochée sur la façade au niveau du premier étage.
Jules a connu des tragédies dans des villages voisins. Des habitants emportés et dont les secouristes ne trouvaient les corps que plusieurs jours plus tard à des kilomètres, coincés par des rochers sous un amas de branches.
Il referme le dossier, éteint son ordinateur. Il jette un dernier coup d'œil au Rhône que le bâtiment surplombe. Il est certainement le dernier à partir. Quoique le souvent le Directeur Général reste tard aussi.
Sur le pas de la porte, il ouvre son Burberry acheté à Londres. Ce soir, il sera tranquille, il pourra poursuivre l'écriture de son roman. Il marche jusqu'à sa voiture. Il sait que le temps qu'il ferme le parapluie et ouvre la portière, son costume sera trempé. Ma foi, les pressings sont faits pour ça.
Installé enfin au volant, il sort un mouchoir en papier. Il essuie ses lunettes et se regarde dans le rétroviseur. Il se dit qu'à 26 ans, ses cheveux blonds comme les blés selon les dire de sa coiffeuse commencent à tourner au blanc. En fait, il s'en fout, il n'a jamais prêté attention à son physique. Peut-être aussi parce qu'il n'en a pas besoin ou qu'il se trouve moche. Il est encore jeune et mince, très mince, c'est sûr ce ne sont pas les muscles qui le gênent.
Il rigole, de toute façon, il n'a jamais été un tombeur et il se demande parfois, s'il ne va pas rester un vieux garçon. Quand on préfère lire un bouquin le samedi soir plutôt que sortir en boite, il ne faut pas être étonné et assumer. Et puis, autant se l'avouer, il a peur des sentiments.
Il roule doucement. Il habite une ancienne ferme en dehors de la ville. Pour s'y rendre, il ne prend jamais la route principale. Il a toujours préféré les chemins de traverse où qu'il aille. Il longe la vieille ville. Il la connaît par cœur. Par reflexe, il regarde dans le lavoir, il y a souvent des sdf et ça fait partie de son job de directeur des services sociaux de s'en préoccuper. Bon, à vrai dire, il n'est pas vraiment obligé mais il aime ça.
A la lumière du poteau d'éclairage de la rue, il voit une silhouette. « Et merde, il y a quelqu'un. » Il arrête la voiture le long du trottoir. Il s'extrait, tant pis pour le parapluie. Il entre dans le lavoir. Il s'arrête, et sent l'eau lui couler dans le dos. Il ne veut pas alarmer le gars qui est dedans. Il arbore son sourire. « Bonsoir ! »
Emily est surprise. Elle voit un type en costard de l'autre côté du lavoir. Elle met la main sur son cran d'arrêt. Elle n'aime pas les costumes. « Shit, au moment où j'allais bouffer. »
Jules n'en revient pas, une fille. La vallée du Rhône est un lieu de passage important pour tous les routards qui descendent vers la méditerranée et ses grandes villes. Il y a parfois des femmes, mais seule, c'est la première fois. Femme et seule sur la route, c'est très dangereux. Plus encore quand la fille est jeune et jolie. « Putain qu'est-ce qu'elle fout là ? »
Il faut la rassurer très vite. Les premières secondes sont essentielles pour essayer de capter la confiance ou plutôt ne pas accentuer la méfiance. « Excusez-moi, je ne veux pas vous déranger Je m'appelle Jules Cristini. Je suis le responsable des services sociaux de la ville. Je vois ai vu en passant. Vous avez besoin de quelque chose ? A manger ? Une couverture ?
Emily fronce les sourcils, services sociaux, elle n'aime pas ces mots. « Non, merci, je n'ai besoin de rien. »
Jules repère l'accent, alors très naturellement, il poursuit en anglais. Il se dit que son année à Bristol va enfin lui servir à autre chose qu'à visionner les films en VO.
« Je comprends mais en fait ce lavoir n'est pas très étanche. » Il lui montre les rigoles d'eau qui se sont formées, qui s'étendent et envahissent les pavés de pierre. « Je sais que vous préfèreriez être seule et tranquille mais nous avons un centre d'accueil. » Il voit Emily qui fait la grimace. Son regard est méfiant comme celui d'un chat qui est prêt à envoyer la patte vers la boite qu'il a devant lui. Il connaît bien les chats, il en a un, enfin techniquement, c'est une femelle.
« Vous auriez une chambre pour vous toute seule, qui ferme à clef. Il y a des douches, un repas chaud et vous pourrez laver vos affaires. »
Il ne la sent pas convaincu, c'est normal quand on fait la route c'est justement pour éviter les contraintes et dans un centre il y en a obligatoirement, la première étant, no alcool, no drugs.
« Ecoutez, vous pouvez toujours venir voir. Et si ça ne vous plait pas, je vous emmènerai dans la cabane du chantier d'insertion. Elle est un peu plus loin, et sans risque d'inondation. » Il se met à rire. « Car ici, c'est le bain assuré. »
Jules ouvre sa veste. « Je n'ai rien sur moi et je suis totalement inoffensif, je vous assure. »
Le silence s'installe, Emily jauge le bonhomme. Il a un sourire franc et un bon anglais mais cela ne veut pas dire que ce n'est pas un pervers. Pourtant, elle a une impression de quiétude face à ce garçon. Il a une voix douce et chaude, avec un bel accent du sud. Elle se détend un peu. Et puis, effectivement un filet d'eau arrive à ses pieds. « Ok, allons voir votre palace. »
En lui-même, Jules cri : « Yes ! »
Dans la voiture, Emily garde sa main sur le couteau.
« Ce n'est pas loin, au bout de ce boulevard. » lui dit-il.
La caserne Pépin, du nom d'un général de Napoléon, natif de la commune, est un vaste bâtiment au centre de la ville qui regroupe la salle des fêtes, des bureaux, des boutiques en rez-de-chaussée et un grand centre d'accueil dont quatre chambres ont été réservées à l'hébergement des SDF. Il faut dire que depuis le moyen âge et la construction du pont auquel était rattachée une collégiale et donc un hôpital et un hospice, la ville à une tradition d'accueil des malades et des démunis.
Le centre est au premier étage. Jules va prévenir le gardien de la caserne. Il est affalé devant sa télé avec sa famille. « Ne te dérange pas, je vais faire une admission. Je prends la chambre 4, ça te va ? » Il récupère une clef et retourne auprès d'Emily qui l'attend dans le couloir.
« Bien, je vais vous montrer votre chambre. » Il ouvre une porte qui donne sur une pièce assez grande où Emily voit 2 lits de chaque côté, accompagnés de deux armoires et deux tables de nuits. Tout est propre et sent bon.
« Voilà, vous serez seule. Alors ? » Il n'attend pas la réponse. « Posez votre sac si vous voulez, je vais vous montrer où sont les douches et la cuisine.
La cuisine est équipée de tout ce qu'il faut. « Vous avez des boites de conserves dans le placard des pâtes, du riz, café, thé. Dans le frigo vous trouverez du lait, du beurre et des yaourts et des steaks hachés au congélateur. Par contre, et je le déplore, il n'y a pas de glace. » Il sourit à nouveau.
Les douches également sont propres et spacieuses. « Et avec de l'eau chaude. » Il jette un œil en coin à Emily. Il sait que souvent c'est un argument qui porte. Car la bouffe, c'est pas un problème à priori pour un sdf. Pour le lit, ils dorment partout et par terre. Par contre l'eau chaude est une denrée beaucoup plus rare. Jules sort un kit d'hygiène avec une serviette. « Il y a un shampoing à l'intérieur. »
« Vous feriez un bon commercial. » lui dit Emily.
« Mais j'en suis un. » rétorque-t-il. « Sauf que moi je vends un peu de fraternité. »
Emily soupire. « Bon, vous avez besoin de mes papiers ? »
Jules secoue la tête. Il a compris sa gêne. « Non, juste votre prénom. Les papiers vous savez ce n'est pas toujours la garantie d'avoir la bonne identité. »
Elle sourit. « Je m'appelle Emily. »
« Enchanté Emily. Je peux te tutoyer ? Tu es la bienvenue à Pont Saint Esprit. Tu peux rester jusqu'à trois jours. Au-delà c'est possible mais alors il faut s'engager dans une démarche d'insertion. »
« Trois jours seront largement suffisants. »
Il lui tend le règlement intérieur. « Tout est écrit. » Il lui met la clé de la chambre dans la main. « Il y a deux gars dans une autre chambre mais ils sont cools, on les connaît. Et si tu as un problème, le gardien est là. »
Cela fait combien de temps qu'elle n'a plus pris une douche réellement chaude. Elle a mis le verrou et gardé son sac avec elle. Elle pense à la route qu'elle a accomplie. Elle n'a plus qu'une chose en tête, arriver à Marseille. Ensuite elle verra. Marseille, ce mot raisonne comme une promesse. « Le roi Arthur n'attendait pas plus intensément le Graal que moi, cette ville. »
Elle essuie ses cheveux. Ils ont poussé. Ils descendent au milieu de son dos, raides et sans reflets. Elle est maigre. Elle voit ses cotes, ses omoplates. Elle ressemble à ces chiens sans poils décharnés, comme ses bras et ses cuisses. Ses seins ont perdu du volume, ils ne sont plus que deux petites pointes, deux taches sur sa poitrine. Elle disparaît peu à peu. Est-ce cela le terminus ? Quand elle sera au bord de la mer, elle s'effacera à jamais sans laisser aucune trace. L'écume des vagues l'emportera.
Elle passe devant la cuisine. Deux types se préparent un repas. L'un coupe des pommes de terre, c'est un colosse qui doit faire deux mètres, l'autre fait chauffer une poêle. Il est l'inverse, petit et rond. Ils n'ont pas d'âge si ce n'est celui des marques de leurs vies mais alors ils ont mille ans. Le petit devant les fourneaux l'interpelle. « Ho, fille, tu viens d'arriver ? »
« Oui, tout à l'heure. »
« T'as bouffé ? Steak, frite et un bon calendos. Si ça te dit. »
Le gars lui fait penser à Gilbert, sans la lueur dans le regard, mais avec la même tristesse.
« Ok, c'est sympa. Il me reste du pain, du pâté et du gâteau au chocolat fait maison. »
« T'inquiète on a tout ce qu'il faut. Mais remarque, je dis pas non pour le gâteau. »
Elle ramène le gâteau et le pain. De toute façon, il va durcir.
La table est déjà installée.
« Lui, c'est Wladimir, il est russe, enfin, un truc comme ça. Il parle pas français. Moi, c'est Loco, pour locomotive, à une époque je bossais à la SNCF. Et puis, parfois je pète les plombs. »
« Emily. »
« T'es quoi ? Anglaise ? »
« Yep. »
« Ok, ben installe-toi. Tu la veux comment ta viande ? »
« M'en fous, cuite. »
« Ha non, parce que tu comprends la cuisson de la viande, c'est un art. Wlad, il y comprend rien, il la laisse trop cuire après c'est de la semelle. Hein Wlad ? »
L'autre fais un grand sourire en disant « Da, da.»
« Tu vois, il entrave que dalle. Mais c'est un brave type. Bon, je te la fais saignante. »
Il dépose un bout de beurre dans la poêle et s'applique avec méticulosité.
« Comment vous avez fait pour avoir de la viande ? Vous l'avez récupéré où ? » Emily imagine les poubelles d'un super marché.
« Dis-moi, ça fait pas longtemps que tu fais la route toi ? Je t'explique. » Il retourne les steaks.
« Les gens, ils hésitent toujours à te filer du fric, tu vois, cause qu'ils croient qu'on va acheter du pinard. Bon, ils n'ont pas tort. » Il rigole. « Du coup, tu fais la manche devant le magasin et tu demandes qu'ils t'achètent un bout de viande ou autre chose parce que t'as faim. Et ben ça marche du tonnerre. Hein Wlad ? »
L'autre secoue la tête. « Da, da. »
« Le matin, on se fait notre liste de course et c'est rare qu'on arrive pas à bouffer ce qu'on veut. Ils sont trop contents de voir que tu picoles pas. Les bourges, ils aiment se donner bonne conscience. »
Il met le bout de viande dans une assiette et la pose devant Emily. Wlad apporte les frites.
« Allez, bon appétit. » Il regarde Emily. « Putain, ça fait du bien de parler à quelqu'un qui te comprend. Parce qu'avec celui-là. » Il désigne Wladimir de sa fourchette. « Difficile d'avoir de la conversation. T'es content d'avoir une invitée et jolie en plus ? Hein Wlad ? »
« Da, da. » Il enfourne dans sa bouche une quantité impressionnante de frites. Emily commence à rigoler. Elle s'aperçoit que chaque fois qu'il s'adresse à son ami il hausse la voix comme si l'autre était sourd.
« Ça fait deux ans qu'on fait la route ensemble. C'est un brave type mais heureusement qu'il m'a sinon, il s'en sortirait pas. Et toi t'es seule ?»
« Ouais, je suis tranquille. »
« Et tu vas où ? Enfin sans indiscrétion ? »
« Le sud, Marseille. »
Il fait la grimace. « Un conseil, ici ça peut aller et encore mais dans les grandes villes, tu pourras pas rester seule. Tu vas vite te faire repérer alors fais gaffe. Je veux pas te faire peur hein, mais bon, t'es vachement mignonne et des chacals y'en a partout, tu comprends. Nous, on va sur Avignon, y a un festival genre théâtre tu vois. Y a plein de monde. On arrive à se faire du fric. Si tu veux, tu peux faire un bout de chemin avec nous. Crois pas que c'est par charité mais avec une fille comme toi, on peut se faire encore plus de blé. Et puis, tu me plais. » Il se reprend. « Non, c'est pas ça, les femmes j'ai donné, j'ai eu ma dose. Je veux dire, t'es franche, moi c'est des trucs que je sens. Alors, t'en dis quoi ?»
« T'es gentil, Loco mais non, je préfère rester seule, Les chacals je les connais, je sais me défendre. »
« Comme tu veux. » Wlad ramène une bouteille de rouge. Il la montre à Emily.
Elle décline d'un mouvement de tête. « Je croyais que c'était interdit ? »
Loco rigole en s'essuyant la bouche d'un revers de la main. « Ma foi, on exagère pas. Et puis, sans rouge, le calendos, il a pas le même gout. »
« Le gardien dit rien ? »
« Qui ? L'adjudant, non, il est cool. Il boit des coups avec nous. Tant que ça ne dégénère pas. On connaît bien la maison, on passe régulièrement. Une fois, c'est nous qui l'avons ramené à sa piaule. »
« L'adjudant ? Pourquoi ? »
« C'est un ancien juteux dans l'armée. »
Emily fronce les sourcils, juteux ?
« T'es sûre, t'en veux pas ? » Il a la bouteille à la main, prêt à se resservir un deuxième verre.
« Non, vraiment. »
« Tu bois pas ? Jamais ? »
« Disons que je bois plus. » Elle pense à Samuel, elle lui doit bien cela. Et elle le doit à Naomi, elle se le doit aussi.
Loco hoche la tête. « Respect. Sinon ce calendos, comment tu le trouves ? »
« Bon, mais à vrai dire, j'en ai mangé de plus crémeux près de la Normandie. »
« Alors, si madame est une connaisseuse. » Il se tourne vers son copain, un peu vexé. « C'est le monde à l'envers Wlad, voilà que les anglais ils connaissent mieux le fromage que nous. Le calendos en plus, y a pas plus français. Hein Wlad ? »
« Da, da.»
Emily rit franchement. Wlad se marre également.
Le sommeil la fuit comme souvent. Pourtant le lit est confortable. La porte est fermée, elle est en sécurité mais dans son cerveau c'est toujours la confusion. Les images de ces derniers mois reviennent en boucle. Elle a trahi tous les gens qui ont essayé de l'aider. A chaque fois, elle n'a pas voulu affronter la réalité. Après quoi, court-elle ? Une chimère. Cette obsession d'aller à Marseille n'est-elle pas ridicule ? Naomi ne sera pas à Marseille. A quoi sert-il de serrer ce tee-shirt contre elle tous les soirs ? Naomi est morte et son odeur s'est évaporée. Elle a disparu dans le temps, comme disparait sa chair dans ce cercueil de bois. « Merde, le vide est toujours là. » Au fond, elle croyait dans ce voyage trouver un appui pour continuer ou bien tout arrêter mais elle a tout foiré même sa mort. "Même pour ça je ne suis pas douée."
Elle ferme les yeux. La pluie continue à frapper les vitres. Emily s'enfonce dans la nuit avec la peur en elle.
Il y a du bruit dans le couloir. Elle ne sait même pas l'heure qu'il est. En tout cas, il fait jour. Se lever, faire son lit, ranger son sac, il faut quitter la chambre à 8h. Visiblement, ils ne veulent pas que l'on reste toute la journée dans la piaule.
Dans le couloir, elle tombe face à face avec un drôle de type. La chemise ouverte et tachée sur un ventre bedonnant, le short kaki qui découvre des jambes arquées, les sandales avec des chaussettes blanches, le style n'est pas net. Il la toise. « Bonjour, je suis René, le gardien. Tu es celle qui a été admise hier soir, Emily, c'est ça ? »
Le prénom l'a fait frémir. « C'est ça. »
« T'es en retard. La chambre c'est 8h. Après les femmes de ménages sont à la bourre. Tu as fait ton lit ? »
« Oui. »
« Ok. Si tu utilises les toilettes, ne les salope pas. Tu reviens ce soir ? »
« Normalement. Votre directeur m'a dit que je pouvais rester trois jours. »
« Affirmatif. » Il regarde son sac à dos. « Il y a un local où tu peux le laisser. Il sera en sécurité. Je suis le seul à avoir les clefs. »
« Non merci, je le garde avec moi. »
« Comme tu veux. Il y a du café à la cuisine. Wladimir l'a préparé. A ce soir. »
Il repart, en essayant de garder une allure martiale.
Effectivement, elle retrouve Wlad dans la cuisine, il nettoie. Quand il aperçoit Emily, il se fend d'un grand sourire. « How are you ? Did you have a good night ? »
Emily est interloquée. « Tu parles anglais ? »
« Oui, j'ai appris à l'armée. »
« Mais pourquoi, tu n'as rien dit hier soir. Loco croit que tu ne parles que russe. »
Il se gratte la barbe en souriant. « Oui, c'est très bien ainsi. Mais je connais aussi, l'allemand et … » Il hésite. « … Un peu le tchéchène. »
« Mais tu comprends le français. »
« Avec le temps, mais je préfère que Loco n'en sache rien. Notre relation est très bien ainsi. Il parle et moi j'écoute. Tu veux du café, il en reste.»
« J'ai vu des sachets de thé. J'aime mieux. » Emily fait bouillir de l'eau. « Un thé, Wladimir ? »
« Pourquoi pas ? »
Ils s'installent à la table.
« J'ai tout lavé. C'est mieux pour la femme de ménage, c'est pour la remercier. »
Emily détaille Wladimir, il a tout du moujik. La carrure imposante, la barbe fourni, la voix grave. « Et que fait un russe en France ? »
« La même chose qu'une anglaise, je suppose. Il essaie de trouver un lieu où il puisse trouver la paix. »
« Touché. Et alors ? »
« Disons que c'est ça dépend des jours. Et toi ? »
« Pareil. »
Naturellement, ils se confient. L'âme humaine sait reconnaître sa sœur de peine.
Il se gratte à nouveau. « J'ai fait la guerre en Tchétchénie. J'ai déserté, je ne pouvais plus détruire et tuer. »
Emily a un ton amer. « Moi, je continue. Tous les gens que j'approche je les détruis. C'est terrible. »
« Mais toi, ce n'est pas intentionnel. »
« Peut-être, mais je suis lâche. Je les abandonne. Ils n'ont pas d'importance, tu comprends. Au fond, ils ne comptent pas. Il n'y en a qu'une qui comptait et elle n'est plus là. »
« Ainsi, tu crois que tu n'as personne qui compte pour toi. Je suis sûr du contraire. »
« Comment peux-tu en être sûr ? »
« Parce que malgré ce que tu dis ou plutôt parce que tu le dis, cela prouve que tu as du cœur et donc que des gens comptent pour toi. »
« Et bien je le leur montre mal. »
Finalement, elle n'était plus très sûre de rester les 3 nuits.
Jules a pensé à cette fille toute la soirée. Il en a laissé son bouquin pour commencer à écrire un texte sur elle. Essayant d'imaginer comment elle pouvait se retrouver seule, à faire la manche, à vivre dans la plus grande précarité. Quelle est sa fracture ?
Il décrit son visage, son corps gracile et si fin. C'est la fascination qu'elle exerce sur lui qui le trouble. Elle lui apparaît inaccessible. Cette liberté qui se dégage d'elle en fait une héroïne, sans toit, ni loi.
Pourtant, il ne la désire pas, il la voit comme une muse, une incarnation de son inspiration. Surtout, il sent confusément qu'il n'en a pas le droit. Il a le sentiment que s'il la désirait, il briserait une chance. Il rit de lui-même. « Mon pauvre ami, tu seras toujours aussi stupide et compliqué avec les femmes. » De toute façon, a-t-il encore la force d'aimer ?
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L'orage est parti comme il est venu, soudainement. Il n'en reste aucune trace, si ce n'est quelques coulées de boue sur le bitume. La chaleur est encore plus étouffante.
Comme tous les matins, Jules va acheter son journal. Souvent, il va boire un crème à la terrasse du bar et manger un croissant. Les allées sont le centre de vie de ce gros bourg. Ça lui permet de prendre la température de la ville, rencontrer des gens, des amis, des élus, avoir des infos. Il ouvre sa messagerie, et traite ses mails. Il lui arrive même de travailler des dossiers à l'ombre des platanes. Le patron, Christophe, est un type cool. Il a un look de mousquetaire et pratique les médecines parallèles.
« Désolé, j'ai été dévalisé. J'ai plus un croissant, un bus de touristes. Ils sont arrivés à l'ouverture, ils étaient affamés. »
« C'est pas grave. »
« Rends-moi, service. Va à la boulangerie, tu m'en prends une vingtaine. Ça ne te dérange pas ? Dominique les mettra sur mon compte. » Dominique est la femme du boulanger mais la comparaison avec l'œuvre de Pagnol s'arrête là. Elle est amoureuse de son enfariné de mari.
Dans les petites villes, il y a de services qu'on ne refuse pas. Il faut dire que Jules s'était même retrouvé derrière le comptoir deux ou trois fois.
« Bien sûr. »
Elle est assise par terre, en ayant posé devant elle une soucoupe. Il y a déjà quelques pièces dedans. Il faut dire que son visage d'albâtre, ses cheveux longs et sa tristesse la fait ressembler à une jeune madone dolorosa.
Jules s'approche. « Bonjour, Emily. »
Elle lève vers lui des yeux sans expression.
« Tu as bien dormi ? »
« Oui, merci. » Et elle détourne son regard.
Il n'insiste pas.
La boulangerie-pâtisserie Maurel est connue de toute la région pour ses spécialités, croquant aux amandes, brassados, ses pâtes de fruits et surtout ses pâtisseries au chocolat. Mais Jules résiste à la tentation.
Plusieurs personnes se concentrent devant la caisse où une petite vendeuse, plutôt jolie et débrouillarde, arrive à prendre une commande à l'une, rendre la monnaie à l'autre et souhaiter bonne journée à la troisième. Quand elle voit Jules, son visage s'éclaire.
« Bonjour monsieur Cristini. » Mais lui ne s'aperçoit de rien.
« Bonjour Maria. Ta patronne t'a abandonnée ? »
« Non, elle est derrière. »
« Il te reste des croissants pour Christophe ? »
« Justement elle est allée en prendre. » Elle lui sourit tant qu'elle peut. Mais voilà, les hommes sont souvent aveugles des trésors qu'ils ont sous les yeux et porte leurs regards au-delà de l'horizon, cherchant l'inaccessible endroit où l'arc en ciel se pose.
Une matrone plantureuse apparaît un panier à la main. « Je connais cette voix. Alors mon beau, comme on va ? »
Jules se faufile derrière la banque et embrasse cette femme qui d'un bras le serre fort. « Bien Dominique, merci. »
« Il me faudrait une vingtaine de croissant. »
Maria se précipite. « Je vous les prépare. »
Dominique sourit. Elle regarde Jules. « Ce grand couillon ne comprend rien. »
« Ton enfariné de mari a toujours les mains dans la pâte. »
L'enfariné est le surnom d'Ursule le boulanger. Il faut dire qu'avec un tel prénom, …. Quoi qu'il fasse, on trouve toujours sur lui une trace de farine.
Une voix forte retentit de l'atelier. « Grâce à l'enfariné, tu manges le meilleur pain qui existe. »
L'enfariné, c'est réservé aux amis sinon on l'appelle aussi l'ours, vu son diamètre imposant.
Effectivement, c'est un ours qui sort, il en a la démarche et la gueule. « Ho, fils, t'es venu faire le plein. » Jules se retrouve avec la main blanche. « C'est toujours bon pour samedi prochain ? »
« Toujours, Gilbert vient avec nous. »
« Alors, si nous avons Môsieur le Maire ! En tout cas le premier match de la saison ça ne se rate pas. »
« T'emballe pas, c'est juste un match de préparation. »
« Tu apprendras que quand on joue à Marseille, ça n'existe pas les matchs de préparation. C'est un match et on le gagne. Surtout après la saison pourrie qu'on a connu.»
Jules rigole, il connaît la passion irraisonnée de l'ours pour l'OM. Il a même créé un gâteau avec du curaçao bleu et du chocolat blanc, les couleurs du club.
« Bon, j'y vais sinon les croissants vont arriver à l'heure du pastis. »
Pourquoi avoir fait cela ? Jamais il n'avait eu ce geste pour un usager. Il mettait toujours une certaine distance. C'est le métier, ne jamais s'impliquer émotionnellement. En tout cas, ne jamais le laisser apparaître surtout avec une jeune femme.
« Emily, ça te dit un croissant avec un café ? »
Elle cligne des yeux, gênée par le soleil qui frappe son visage qui se tend vers le haut. « Oui, je veux bien. »
Pourquoi avoir répondu aussi vite. Elle le connaît à peine. Son invitation sent la drague à plein nez. Putain, elle est conne.
Jules pose les croissants sur le comptoir et en garde deux. Christophe a le regard amusé.
« Je t'avais demandé de ramener des croissants mais je n'en espérais pas autant. »
« Christophe, je t'en prie. » La réflexion agace Jules. « Je te présente Emily. »
« Mademoiselle, je suis enchanté. » Il est grand, mince et malgré ses 40 ans, ses cheveux longs bouclés le rendent encore jeune.
Jules le regarde faire. Il ne changera jamais.
« Tu prends quoi Emily ? Café ? Un crème. »
« Un thé. »
Christophe revient à la charge. « Sais-tu qu'ici, c'est le paradis des thés ? Noir, vert ? »
Emily le défi. « Un banc d'Ecosse.»
Christophe effaré se tourne vers Jules qui rit doucement. « Tu savais que ça existait le thé blanc ? »
Il regarde Emily et prenant une voix soumise. « J'en ai au jasmin. C'est bon le jasmin. »
Elle consent à sourire. « Ok pour le jasmin. »
Ils sont à l'ombre, protégés de la chaleur. Une petite brise traverse la terrasse. Elle fait flotter les nappes qui recouvrent les tables et danser la cravate de Jules. En 5 minutes, il a dit au moins bonjour à 10 personnes. Emily l'observe tout en décortiquant son croissant, feuille par feuille qu'elle porte ensuite à sa bouche. Les gens semblent vraiment l'apprécier. Il est bizarre ce type. Il n'a eu aucun geste déplacé, ni aucune parole ambigu. Au contraire, il est prévenant et gentil. Elle le trouve apaisant. Elle prend son appareil et le shoote. Il lui sourit. Mais elle ne doit pas s'attacher. Elle sème le malheur.
Elle aime manger son croissant par couche successives. Ses mouvements sont lents et gracieux. Sous ses airs de garçonne, qu'elle veut durs et sans concession, cette fille est douce et pleine de sensibilité. Jules l'apprécie. Il ne la voit toujours pas comme une conquête possible, malgré les clins d'œil marqués que lui lance Christophe. Il aimerait simplement être son ami. Ce qui est sûr c'est qu'elle n'est pas à sa place dans la rue. Mais personne n'a sa place dans la rue.
« Tu fais de la photo ? »
« Je m'amuse. »
« Et alors, quelle est ta destination ? »
« Marseille. Je veux découvrir cette ville. »
« Tu as raison, c'est une ville fantastique. D'accord je ne suis pas objectif, je suis marseillais. Mais je t'assure tout peut arriver à Marseille. »
Emily a déjà entendu cela, mais c'était il y a un siècle.
« Tu vas faire quoi après ? »
« Après quoi ? » Emily est troublée par la question
« Après Marseille. C'est une étape ou un terminus ? »
« Je ne sais pas. Je verrai. » Son visage se referme.
« Ici, tu seras toujours la bienvenue. Si tu veux te poser et commencer quelque chose. »
« Commencer ? Difficile de commencer, si terminer est impossible. »
« Qu'est-ce que tu veux dire par terminer est impossible ? Tu crois que certaines choses ne peuvent pas se solder et, je ne sais pas, que nous les trainons derrière nous et qu'elles nous empêchent de poursuivre notre vie, d'entreprendre. » Ces mots raisonnent en lui.
« Je crois qu'il y a des blessures qui ne se referment jamais. Et que fait un animal blessé ? Il se cache et attend de mourir. »
« Et bien, Emily, je pense le contraire. La vie est riche. Elle t'enlève, c'est vrai mais elle te donne aussi. C'est une surprise permanente. » Il aimerait lui dire comme notre rencontre mais il se retient. Il veut surtout se persuader lui-même. Il se répète ses phrases comme un mantra depuis si longtemps.
« Il y a des surprises dont on se passerait. » Son visage s'est rembruni. Elle est ailleurs.
« Mais il y en a tant qui sont magnifiques. » Il lui sourit pour essayer de la distraire de ses pensées mais c'est peine perdue. Il sait bien lui aussi que certaines surprises de la vie vous détruisent à jamais.
Emily le fixe. « Je vais repartir. Ce n'est pas que je sois mal ici mais il faut que je parte. »
« Bien sûr. Comme tu veux. » Jules est déçu, il aurait aimé la convaincre de rester. Mais c'est son choix, il le respecte. « Accompagne-moi à mon bureau. Je vais te donner un bon alimentaire et un bon de transport. Tu pourras prendre le train pour Marseille, ça ira plus vite. »
« Non, je me débrouille. Tu n'es pas obligé. »
« Mais je ne le fais pas parce que c'est toi. Nous le faisons pour tous les routards qui passent. »
En fait, ce jour-là Jules menti un peu. Il lui donna un bon de 30 euros alors que le montant pour un sdf de passage était de 10. Quant aux bons de transport, ils étaient réservés aux situations exceptionnelles. Il avait considéré que c'était une situation exceptionnelle. Il faut bien qu'être directeur des services sociaux, serve à quelque chose.
Ils n'ont pas parlé dans la voiture. La gare est à l'extérieur de la ville, à quelques kilomètres. Lorsqu'il l'a déposée, il faillit lui faire une bise mais il s'est vite ravisé. Il ne comprend pas pourquoi, il se sent aussi proche de cette fille qu'il ne connaît finalement pas. Comme il ne s'explique pas cette tristesse qui l'étreint lorsqu'il rentre seul chez lui ce soir-là. Pourra-t-il briser cette solitude un jour ?
Emily, installée dans le TER, regarde défiler le paysage. Elle sort le sandwich que ce garçon lui a acheté à la boulangerie avant de partir, avec une petite bouteille de jus d'orange. Il est adorable. Il vaut mieux qu'elle soit loin de lui.
Le soleil de ce début d'après-midi frappe les vitres. La lumière du ciel est devenue blanche. Malgré la climatisation, la chaleur est présente. La moiteur est partout, même les sièges semblent transpirer. Elle n'a jamais vécu une telle canicule. Elle se tasse sur son siège. Elle a tellement peur de perdre ses dernières illusions en arrivant à Marseille. Pourtant plus le temps passe et la rapproche de son but, plus elle sent l'excitation la gagner. Elle porte la main à sa bouche. Le train vient de sortir d'un tunnel sur les hauteurs de la ville. Elle est brumeuse, irréelle. Elle est un mirage. Entourée de montagnes d'un calcaire éclatant, elle épouse parfaitement les courbes du relief qui la mène vers un bleu d'une intensité qu'Emily n'avait jamais vu. La baie est un écrin où la beauté s'incarne. La Mer Méditerranée accueille Emily. Comme à tous les migrants qui depuis 26 siècles cherchent un refuge, Phocée lui tend les bras.
