Chapitre 14 :

Katerina s'arrêta après une heure de route, hors d'haleine et épuisée. Sa marche en solitaire lui avait permis de faire le point et de mieux comprendre pourquoi son père ne l'avait pas tuée après la naissance de Violetta : il n'avait pas besoin de se salir les mains car la forêt s'en chargerait pour lui. Elle s'appuya contre un arbre avant de se laisser glisser à terre en fermant les yeux. Elle en voulait tellement à son père pour tout ce qui s'était passé, pour avoir déchiré devant ses yeux sa vie en petits morceaux. De rage, elle frappa du poing sur le sol. Plus jamais elle ne laisserait quelqu'un la faire souffrir comme elle avait souffert en l'espace de quelques mois. Elle se releva et, plus déterminée que jamais, reprit son chemin. Elle ne savait où aller car elle n'avait jamais été au-delà du village où on l'avait accueillie lors de sa fuite. Elle décida qu'elle tenterait de mettre le plus de distance possible entre elle et ce pays qui l'avait rejetée et humiliée. Elle savait que ce ne serait pas facile et qu'il était temps qu'elle laisse toute cette rage de vivre accumulée au fond d'elle ressortir. Elle sourit, convaincue que c'était sa seule chance de pouvoir vivre enfin comme elle l'entendait. Elle repensa aux paroles de sa mère et se remit en chemin. Au bout de deux heures de marche elle décida de faire une nouvelle pause : ses pieds la faisaient souffrir. Elle vit un petit bras de rivière et s'agenouilla pour boire ainsi que pour se nettoyer son visage.

- Mademoiselle ?

Elle se retourna et vit un jeune homme blond s'avancer vers elle, l'air timide. Elle se releva en époussetant sa robe et fit une rapide révérence. L'homme bégaya, visiblement décontenancé.

- Excusez mon impolitesse, je m'appelle Sir Andrew, je suis un humble voyageur.

Elle l'observa en inclinant légèrement la tête, comme pour le détailler : il était habillé de chauds vêtements étranges et avait la peau très clair, tout comme ses yeux. Il n'était visiblement pas un autochtone.

- Je viens d'Angleterre, je suis un romancier qui voyage beaucoup pour écrire sa prochaine œuvre. J'ai traversé toute l'Europe avant d'arriver ici, mais je ne connais pas ces terres.

- Vous êtes en Bulgarie Sir, ces terres sont peuplées de petits villages qui vivent avec leur temps, répondit d'un ton doux la jeune femme.

- Je ne pensais pas avoir voyagé si loin, s'exclama t-il en se frappant le front du plat de la main, comment vous appelez vous ?

- Katerina, Sir.

- C'est très joli, voulez-vous boire un verre chère Katherine ?

Elle le fixa, un peu hésitant. Voyant qu'elle adoptait une attitude méfiante, il ajouta :

- Ne vous inquiétez pas, j'ai une femme qui m'attend déjà en Angleterre. J'aimerai beaucoup que vous me parliez un peu de votre pays, j'en ferai de même avec le mien si cela vous intéresse. Mon chariot est un peu plus loin, je vous invite cordialement à m'y rejoindre, sinon je vous souhaite une bonne journée.

Il termina son discours en enlevant son chapeau pour la saluer. Katerina l'observa partir, intriguée par cet étranger qui semblait très bien élevé contrairement aux hommes ici. Elle trouva alors sa proposition intéressante peut-être pourrait-elle aller jusqu'en Angleterre, se faire appeler Katherine et démarrer une nouvelle vie ? Elle prit ses affaires et rejoignit l'homme près d'un immense chariot qui faisait chauffer une tasse sur un petit feu. Elle songea aux opportunités que pourrait lui apporter la possession d'un chariot aussi bien équipé. Il sourit en voyant la jeune femme s'asseoir à côté de lui.

- Voulez-vous un peu de thé ?

- Avec plaisir.

Il versa le liquide fumant dans une tasse en étain et la tendit à a jeune femme qui le remercia d'un hochement de tête. La discussion dura des heures, partageant à tour de rôle la richesse et la culture de leur pays. Katerina passa sous silence son passé, n'hésitant pas à mentir sur son vagabondage en forêt. Elle apprit qu'il venait d'une île à l'autre bout de l'Europe, beaucoup plus peuplée que la Bulgarie.

- Mais nous avons très souvent de la pluie, dit –il d'un air rêveur.

Sir Andrew lui raconta toute sa vie et Katerina regretta bien vite d'être venue, ennuyée. Elle lançait de temps à autre un regard au chariot lourdement remplit et essayait de se concentrer à nouveau sur la conversation. L'après midi était sur le point de se terminer lorsque le jeune homme leva les yeux au ciel.

- Déjà si tard ! merci Miss Katherine pour cet agréable après midi en votre compagnie.

Il saisit sa main et y déposa un baiser. Elle se leva et s'apprêta à partir lorsqu'une idée lui traversa l'esprit. Elle sourit un peu plus et se retourna, l'air taquin.

- Si vous le souhaitez, on pourrait partager le repas du soir ? Je connais un endroit où poussent de délicieuses baies, à quelques minutes de marche.

L'homme sembla hésiter en voyant la jeune fille indiquer du doigt la forêt dense.

- Ne vous inquiétez pas, je connais le chemin, ajouta t-elle en le gratifiant d'un sourire rassurant.

L'homme accepta, visiblement tranquillisé. Elle posa ses affaires près du chariot et s'enfonça dans la forêt en compagnie du jeune homme. Ce dernier évoluait avec difficulté dans la végétation fournie, contrairement à Katerina qui était habituée depuis sa tendre enfance. Voyant qu'il tombait souvent, elle accéléra un peu le pas en pouffant dans sa paume. Une fois arrivée à destination, elle s'assit sur un rocher et attendit patiemment le jeune homme rouge et essoufflé.

- Et bien, je ne suis pas habitué à ce genre de balade, j'espère que le jeu en valait la chandelle.

- Regardez par vous-même Sir.

D'énormes buissons chargés de mûres les encerclaient. Andrew s'avança vers le premier buisson et cueillit une mûre avant de la faire exploser sous ses dents.

- Délicieux…

Katerina le rejoignit, les mains dans le dos.

- Je venais souvent les cueillir ici plus jeune et je me souviens que Père me conseillait de prendre celles qui étaient les plus exposées au soleil car elles sont gorgées de sucre, comme celles-ci.

Du menton elle désigna un buisson ensoleillé grâce à un trou dans la voute des arbres. L'homme s'approcha, manifestement émerveillé devant cette abondante générosité de Mère Nature. Il s'agenouilla devant les fruits et commença à rassembler plusieurs baies dans un grand sac.

- Un peu d'aide ne serait pas de refus, s'exclama le jeune homme tout en croquant dans une mûre.

- J'arrive, un petit instant, dit –elle en s'éloignant.

La jeune femme le contourna et s'enfonça un peu plus loin, munie d'une grosse pierre, préalablement ramassée. Elle espérait que son plan fonctionnerait, même s'il était très risqué. Enfin elle trouva ce qu'elle cherchait : le trou béant d'une sombre grotte. Elle tendit l'oreille et sourit en entendant le souffle régulier d'un ours endormi. Père lui avait interdit de venir sur ce lieu car il était régulièrement habité par de gros ours du fait de la proximité de la nourriture. Elle pensa que ce dernier aurait été heureux de la voir prendre de tels risques car elle pouvait à tout moment se faire attaquer. Elle sourit un peu plus en pensant que ce n'était pas elle qui dégoulinait de jus de mûre très odorante, apprécié par les ours. Katerina lança le caillou qui rebondit contre la paroi, provoquant un écho sans fin. Elle se recula de quelques pas, puis se mit à courir en entendant l'énorme animal s'agiter en poussant des grognements mécontents. Elle rejoignit alors Sir Andrew dont le sac s'était considérablement alourdit sous le poids des fruits.

- J'ai crû que vous étiez partie, fit le jeune homme sans relever la tête

Elle mit le plus de distance possible entre elle et le jeune homme, qui lui lança un regard perplexe.

- Qu'est ce qui vous arrive ? Vous êtes toute pâle.

- J'ai oublié mon sac, je vais le récupérer, bégaya t-elle, mal à l'aise.

Il fallait qu'elle parte au plus vite avant que l'ours n'arrive, car elle serait un excellent plat d'accompagnement. Elle s'apprêtait à descendre lorsque l'ours fit irruption; elle avait totalement oublié à quel point l'animal pouvait être silencieux malgré son imposante masse. Si Andrew écarquilla les yeux de peur devant l'ours et tomba sur les fesses, Katerina ne put retenir un sourire satisfait en voyant que son guet-apens avait fonctionné. L'ours lui arracherait la tête avant même qu'il ait le temps de réagir car il était couvert du sang des mûres. Elle aurait largement le temps de descendre, de prendre le chariot et de partir au triple galop, avant que l'ours ne parte à sa poursuite. Le crime parfait, un malheureux anglais qui aurait eut l'imprudence de se perdre dans les bois pour satisfaire un des sept péchés capitaux. Elle aurait de quoi vivre et voyager jusqu'à l'autre bout de l'Europe. Cependant, elle n'avait pas prévu que l'ours fondrait sur elle en premier pour se venger, ayant mémorisé son odeur depuis le fond de sa grotte. Elle cria, plaçant son bras en protection. L'ours lui assena un coup de patte et elle vint percuter un arbre. Elle se releva avec difficulté, légèrement sonnée avant de voir Sir Andrew se précipiter vers elle pendant que l'ours dévorait les fruits fraîchement cueillis. Katerina sentit une vive douleur irriguer son bras et vit que sa manche avait été déchirée, révélant de longues et profondes griffures qui saignaient. Elle grimaça et vit Sir Andrew s'approcher d'elle pour l'aider.

- Ca va ? Mon Dieu vous saignez… Cet ours, d'où vient-il ? Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu ?

La jeune fille, pâle, soutint son regard en affichant un cruel rictus.

- Désolée Sir, il n'est pas recommandé d'errer dans les bois en compagnie d'une jeune femme qui a tout perdu au point de ne plus rien regretter.

- Co…Comment ca ? dit-il d'une voix blanche.

- Au revoir Sir Andrew, fit la jeune fille en le poussant.

Il chuta, déséquilibré, à quelques mètres de l'ours qui s'avançait vers eux, menaçant. Elle courut aussi vite qu'elle put, ne se retournant pas une seule fois. Elle ne pouvait cependant ignorer les cris déchirants de l'homme, qui était en train de se faire mettre en pièces par l'animal. Cela ne lui fit ni chaud ni froid et elle continua sa course effrénée en riant comme une démente. Katerina avait perdu tout repère et toute raison, comme si elle avait vendu son âme au Diable après avoir commis un acte aussi atroce. Étrangement, elle se sentait bien et libre, car elle savait que peu importe ce qu'elle ferait à présent elle n'aurait jamais à subir les conséquences. Le temps où elle n'était qu'une fragile jeune fille soumise était révolu, et cela elle le devait à son Père et à toute la cruauté dont il avait fait preuve à son égard. Elle se dit qu'elle avait hérité de lui bien plus qu'elle ne le pensait auparavant.

Elle arriva près du chariot, chargea son baluchon et prit les rênes avant de partir le plus vite possible. Elle prit la peine de s'arrêter après dix minutes de galop, pour panser sa plaie qui saignait abondamment. Cela ajouterait un peu plus de réalisme à sa version de l'histoire. Elle savait que ce qu'elle avait fait était impardonnable et qu'elle méritait la peine de mort, mais elle ne regrettait rien. Parce qu'elle était déjà morte de l'intérieur, saignée à blanc par son père, par la mort d'Andreï, par la séparation définitive de son enfant. La jeune femme n'avait plus rien à perdre ici, son âme ayant été arrachée par petits bouts depuis sa naissance. Les derniers événements l'avait conduite à se remettre en question et à adopter une attitude beaucoup plus bestiale, basée sur ses besoins primaires.

- C'est pas vrai ! S'énerva t-elle en voyant le morceau de tissu fraichement noué s'imbiber de sang.

Elle sentait qu'elle perdait peu à peu le contrôle d'elle-même. Dans une rage folle, Katerina arracha le morceau de tissu avant de se mettre à hurler en tenant sa tête à deux mains. Il lui fallut plusieurs minutes pour se calmer et se rendre compte de l'inextricable situation dans laquelle elle s'était fourrée. Elle venait de tuer un homme de sang froid, un homme qui avait une famille et une femme. Elle se releva en secouant la tête car elle n'arrivait pas à chasser une pensée malsaine qui la hantait. Cet homme méritait de souffrir autant qu'elle avait souffert elle-même au cours de sa misérable existence, parce qu'aucun des deux ne méritaient pas la vie qu'on leur avait offerte. Katerina savait son raisonnement erroné, trompée par une monstrueuse folie qui s'insinuait dans ses veines tel un poison, mais elle l'adorait quand même. Elle se releva, chancelante et s'approcha du bord de la rivière pour laver le sang qui avait coulé sur tout son avant-bras. La brûlure de l'eau fraiche sur ses plaies lui rappela à quel point elle n'était qu'humaine et fragile. Elle méritait de se vider de son sang et de mourir au bord de la rivière, abandonnée comme un chien empreint de folie. Mais Katerina pensait que le destin ne la laisserait pas mourir comme ça, car elle n'avait pas encore assez souffert pour mériter la mort. Elle essuya son bras ruisselant sur sa robe tachée de sang, la faisant ressembler à ces chimères que lui contait sa mère lorsqu'elle était plus jeune. La jeune femme prit un vêtement de Sir Andrew pour emballer son bras douloureux. Elle se hissa sur le chariot et conduisit jusqu'à que son corps poussé à bout, ne l'oblige à s'arrêter. Blottie en boule, la couverture de Violetta dans sa main valide, elle tomba dans un profond sommeil qui l'enveloppa dans les ténèbres.