Chapitre XIV – La Route des Expatriés

Le temps, tel une eau calme, suivit son cours et s'écoula. Quelques années passèrent ainsi. Haldir prit en main Thalat Valinor, sans difficultés majeures et fut un Intendant appréciable, bien que ce ne fût que son premier mandat.

Il en débuta un second.

La vie des Elfes était paisible. L'est de Valinor, tout comme le reste de l'Aman, était plus tranquille que jamais. Haldir, plus à l'aise dans son second mandat, put l'exercer plus facilement et consacrer le temps gagné à d'autres choses, dont voir l'un de ses confrères, Menore, Intendant de Harad Aman : une profonde amitié était née entre eux dès l'arrivée de Haldir parmi les Intendants.

Silmariën fut une bonne Conseillère. Mais ni elle ni Haldir ne se laissèrent accaparer par leurs fonctions et virent au contraire souvent Elrond, Celebrian ainsi que leurs autres connaissances. Malras, Intendant d'Alqualondë, demeura également en très bon termes avec Haldir.

Puis, comme les relations entre Haldir et Menore s'amélioraient toujours, cela incita Haldir et Silmariën à faire une escapade dans les contrées sud de l'Aman. Ils visitèrent des pays où soufflait un vent à l'accent plus exotique qu'à Valinor, où la terre, plus chaude et colorée, buvait les rayons d'un soleil méridional. Ils y séjournèrent un mois, entre août et septembre de l'an 95 du Quatrième Age ; il leur fallut deux semaines pour s'y rendre. Ils durent néanmoins retourner à Valinor, car, comme le rappela Silmariën, ils étaient toujours de fonction dans l'intendance de Thalat Valinor. Toutefois, ils ne laissaient par le Harad Aman derrière eux…Loin de là…

« Silmariën », annonça un jour Haldir en rentrant à Parth Isil. « J'ai pour la première fois de bien piètres nouvelles. »

Silmariën, qui était arrivée quelques minutes à peine avant Haldir, ôta sa cape et vint s'asseoir en face de lui.

« Quelles sont-elles ? »

« Des dires, ou mieux des rumeurs », répondit Haldir. « Mais, tout aussi imprécises qu'elles soient, elles n'en peuvent pas moins susciter quelques inquiétudes. Vous savez que je travaille beaucoup avec Menore. A mon premier mandat, il m'a apporté son aide. »

Haldir soupira puis reprit :

« Il demande presque la mienne à présent. Une agitation est née dans le sud de l'Aman, mais les nouvelles sont vagues. Cette agitation a concerné certaines Elfes de Harad et des Elfes de contrées désolées tout à fait au sud de l'Aman. »

« Des contrées qui n'appartiennent pas au Harad ? »

Haldir acquiesça puis reprit :

« Les Elfes là-bas sont assez marginaux et peu loquaces. Comment voulez-vous que l'on en sache plus à propos de cette agitation ? »

Silmariën eut un soupir.

« Un mystère va planer sur ces Elfes. Ce n'est pas bon. »

Haldir et elle se regardèrent en silence. Ces Elfes ne devaient rester qu'un simple problème dans le sud de l'Aman, et ne pas représenter une menace quelconque pour quoi que ce soit, par pour le Royaume d'Aman. Haldir songea qu'il était peu probable que du mal germe dans leurs cœurs de même que par le passé chez des Elfes ambitieux, cupides, ou égoïstes.

« Nous devons rester vigilants », dit Silmariën.

Dans le nord de l'Aman débutait, en dépit des événements du sud, une timide idylle entre Legolas et Earwesta. De séjour chez son père, Legolas ne tarda pas à s'enquérir de son avis à propos de cela ; Thranduil bénit alors les deux amants, qui se fiancèrent.

« N'oubliez point », leur rappela-t-il, « qu'il vous faudra vous marier ensuite ! »

Cependant Menore demeurait silencieux. Il s'absenta de plus en plus souvent de la capitale de Harad Aman, Anar Ennyn dont le nom signifiait littéralement « Les Portes du Soleil », cherchant à éclaircir les rumeurs et à s'assurer que tout soit relativement calme en Harad. Au-delà des frontières, tout était moins sûr, mais personne ne souhaitait y prêter attention, ni ne s'intéressait aux Elfes qui avaient choisi d'aller tout là-bas.

Mais cette agitation, bien qu'elle soit finie, devint suspecte. Une méfiance s'installa. Le problème résidait en ce que les terres que bordaient les océans du sud avaient toujours été arides et souvent inhospitalières, et jamais entièrement explorées car elles étaient dangereuses ; outre les caprices du climat, certaines bêtes, héritage des Jours Anciens sombres, devaient probablement encore vivre voire même se reproduire un peu là. Les premiers abords des régions d'extrême-sud étaient désertiques, et certains Elfes y avaient élu domicile.

Mais l'on douta sur eux. Cela signifia les remettre en question, et cela ne se fit pas sans un arrière-goût sombre, car c'était grave. Ces Elfes semblaient exigeants, subjectifs et critiques, et comme insatisfaits de la vie actuelle en Aman et désireux de nouveaux horizons. Néanmoins, s'il ne semblait pas y avoir de mauvaises intentions, cela fut démenti par des actes inattendus de malveillance.

Menés tout à fait dans le sud du Harad Aman, ils touchèrent non pas les déserts mais une Région du Royaume d'Aman. Le mot, sur toutes les lèvres, fut à peine crédible, et la méfiance s'accrut véritablement. Menore était désormais très préoccupé. Il prit la décision d'agir au plus vite.

Haldir vint dans la capitale de Harad Aman aux côtés de Menore. Silmariën vint également.

« Je ne comprends pas, et je ne peux point comprendre, cette malveillance » prononça Menore une énième fois.

Il parcourut de long en large la promenade où le couple de ses amis se tenait.

« Que tout cela doit-il cacher ? » dit-il alors.

« Je l'ignore », répliqua Haldir ; « j'ai vécu bien peu de temps en Aman pour y répondre ! »

« Ces Elfes désirent quelque chose », déclara finalement Silmariën.

Menore accomplit encore quelques pas ; il s'arrêta.

« Je ne crois pas », estima-t-il, « qu'ils aient toutefois des buts bien définis ; ils cherchent à être remarqués ainsi qu'à prendre leurs marques parmi le commun des immortels. Nous ne sommes pas tous les mêmes dans une société et vis-à-vis d'une société. Je dois, demain », poursuivit-il, « partir à Valmar m'entretenir avec Olwë, Surintendant car Vice-Aîné, de ces événements. Notre rôle consistera à dissuader nos confrères de tenir encore dans le futur une telle conduite. »

« Vous vous exprimez », dit Haldir, « en véritable homme politique…Ce que je ne serai jamais. »

Menore haussa, en souriant, les épaules :

« J'ai très tôt été plongé dans le domaine politique. Que voulez-vous… »

« Vous possédez l'art de la parole », dit Silmariën doucement.

« Qu'importe. Il nous faut agir en les présentes. »

Tous trois se considérèrent d'un regard grave. Menore prit la parole.

« Je serai absent deux semaines au moins, car il me faut aller à Valmar et rencontrer Olwë. J'ai chargé mes Conseillers de veiller à la sécurité et recommander aux gens la vigilance. Haldir, vous ne pouvez pas négliger très longtemps Thalat Valinor. »

Haldir fronça les sourcils avec désapprobation, et Menore insista :

« Vous êtes l'Intendant de cette Région. Vous m'aidez déjà trop. Restez ici pour veiller en mon absence, mais non faire plus ! »

« Oui, Menore », concéda Haldir à contrecœur.

Il était conscient qu'il ne pouvait aider Menore au détriment de sa propre Région.

« Néanmoins », dit Silmariën, « je puis me rendre dans le sud afin d'observer attentivement ce qu'il s'y déroule. Nous avons besoin de comprendre les agissements de ces Elfes. »

De l'inquiétude naquit chez Haldir, et il dit :

« J'aurais mieux aimé que vous rentriez à Thalat Valinor afin de me remplacer ! »

« Voudriez-vous être espionne ? » s'enquit Menore.

« En quelque sorte… » dit Silmariën. « Si l'on veut observer proprement les Elfes du sud, la discrétion doit être de rigueur ! »

« Cela est dangereux », prononça Haldir.

Menore dit alors :

« Tenez-vous à y aller ? »

« J'irai. »

Les deux hommes échangèrent un regard. Menore exprima sa pensée.

« Non ! »

« Je suis une femme », répliqua Silmariën. « Or une femme qui enquête ou espionne est moins suspecte, et moi –même je puis être très discrète. »

Silmariën était ferme et la discussion s'acheva.

Le lendemain, aux premières lueurs de l'aube, et alors que Silmariën s'apprêtait à partir et harnachait son cheval, Haldir vint.

« Silmariën ? » l'appela-t-il doucement.

Celle-ci sursauta et se tourna vers lui.

« Que … ? »

« Rien d'essentiel…Quand comptez-vous revenir ? »

« En même temps que Menore, dans deux semaines… »

« Si je ne vous laisse point partir de mon plein gré, c'est parce que vous vous rendez dans les contrées où rien n'est sûr. Je vous aime », ajouta-t-il. Et je ne voudrais pas vous perdre. »

Silmariën eut un pâle sourire.

« J'enverrai une courte lettre chaque jour », dit-elle. « Si vous ne les recevez point, inquiétez-vous. Non avant. »

Malgré la pointe d'inquiétude qui perçait dans son regard, Haldir sourit légèrement.

Deux semaines s'écoulèrent. Silmariën voyagea d'abord dans la Région – Harad Aman – et fit des haltes dans de petites auberges. Dans sa solitude, elle pensa à son père, Aragorn, qu'elle avait tant aimé. Son absence était dure. Arwen et lui, s'ils n'étaient pas morts à Minas Tirith, auraient pu vivre ici, en Aman.

Elle conserva avec soin son anonymat. Ainsi elle progressa discrètement vers les frontières de la Région et l'extrême-sud. A l'affût, elle écouta, observa, s'imprégna de l'atmosphère locale ; mais elle ne décela rien d'anormal ou de suspect, bien qu'elle se trouvât là où avaient eu lieu des actes de malveillance.

Elle perdit confiance dans les auberges lorsqu'elle se fut aventurée dans les premières terres de l'extrême-sud. Chaque regard qu'elle croisa était méfiant et inquisiteur. Et, bien que tout semblât normal dans l'un des établissements, qui s'appelait Au Cheval Altier, elle sentit que des Elfes marginaux figuraient parmi les voyageurs assis aux tables. Nulle femme ne se tenait là. Suspecte à présent, Silmariën sortit précipitamment ; une sueur froide l'envahit. Elle avait pénétré le terrain des Marginaux. Elle devait désormais éviter d'être vue.

Comme elle avait chevauché durant cinq jours avant d'atteindre les frontières de l'extrême-sud, et comme elle ne devait s'absenter que deux semaines d'Anar Ennyn, capitale du Harad Aman, elle disposait de quatre journées d'enquête dans le sud.

Elle prit une étroite et sinueuse route qui s'enfonça dans des vallons. L'air était chaud et la terre sèche se souleva en poussière sous les pas de son cheval. Après une heure de cheminement, un groupe de cavaliers apparut au loin. Silmariën détourna son cheval de la route et galopa à bride abattue.

Comme la soirée approchait, la silhouette d'autres cavaliers se découpa à nouveau à l'horizon. De l'activité avait donc bien lieu dans ces contrées. Silmariën observa ces Elfes. Avançant au rythme de leurs chevaux, ils n'affichaient aucun air pressé, mais semblaient néanmoins savoir où ils allaient, et préoccupés par diverses réflexions.

« Pour quelque manigance… » songea Silmariën, pensive. La nuit tombait ; bientôt, ces Elfes s'établirent pour la nuit près d'un groupe d'arbres qui dressaient leurs branches maigres et sèches dans le ciel obscurcissant. Silmariën s'arrêta également, non loin, et hésita à s'approcher plus. Toutefois les ténèbres grandissaient et cela l'encouragea. Elle gravit furtivement une butte rocailleuse et se concentra sur la discussion du groupe de Marginaux.

« …pas assez pression. Nos chers confrères irréfléchis, près des frontières, ont cru agir efficacement. Ils n'ont entrainé que peur ou méfiance de l'autre côté, en Harad. Ce qu'il nous faut », dit l'interlocuteur posément avec gravité, « est de faire pression sur la population afin de créer une pression politique. De là, nous pourrons peut-être entreprendre des négociations. »

Un de ses compagnons le coupa.

« Ou simplement emprunter de nouvelles voies ! Si nous pesons politiquement, nous pouvons tout faire. Les négociations ne seront que des compromis dérisoires. »

« Vous êtes trop expéditif », répliqua le premier Elfe.

Deux autres intervinrent.

« Nous devons asseoir notre pouvoir, assurer nos arrières. Si vous brûlez des étapes, je serais surpris que vous parvinssiez à quoi que ce soit. »

« Il n'est pas de fumée sans feu ! Nous sommes les premiers à nous aventurer de ce côté… »

Le Marginal baissa grandement la voix en achevant sa phrase.

« Nous pouvons faire pression », reprit le premier, « mais nous ne disposons pas encore de l'influence de notre chef. »

« Celle des émissaires me fait froid dans le dos », avoua un dernier Elfe marginal. « Et la créature… »

Silmariën déduisit qu'il devait s'agir de leur chef et maître ; quant à sa nature, elle n'en savait rien. Uniquement qu'elle était sombre et comparable à Arachne, araignée géante de Cirith Ungol aux lisières du Mordor, en Endor.

« Certes », répliqua le premier.

Il prononça quelques mots que Silmariën distingua mal, puis dit :

« Mais son influence est plus puissante et dissuasive qu'une armée. »

Un silence se fit. Silmariën, pétrifiée, considéra ces nouvelles de mauvais augure. La conversation reprit.

« Une armée. Nous sommes loin d'être assez nombreux pour en former une… » dit avec ironie l'un des Marginaux.

Un autre riposta d'une voix incisive :

« Pourquoi mener une guerre ? Nous voulons un changement radical, dans le but que nous, marginaux, perdions ce nom…Non une guerre. Mais nous devons rallier des Elfes à notre cause. »

Le cheval de Silmariën, demeuré au bas de la butte, devint nerveux et détourna l'attention de sa maîtresse.

« Paix, Nimrodel », murmura-t-elle. « Paix ! »

Surprise par une telle nervosité, elle eut quelque difficulté à le calmer et l'éloigner silencieusement du campement.

Silmariën rejoignit le lendemain un relais, nommé Les Sablons d'Arien, sur la route principale ; de même que chaque journée qui avait précédée, elle rédigea un court message à Haldir, lui indiquant qu'elle ne s'était heurtée à encore aucun problème. Encapuchonnée, laissant à peine voir ses traits, elle déposa sa lettre sur le comptoir et s'adressa à un homme basané. Le vêtement de ce dernier se fondait dans la pénombre du modeste relais.

« Combien demandez-vous pour que ce message parte aujourd'hui et soit acheminé en territoire Harad ? »

L'Elfe ne répondit pas immédiatement.

« Tout dépend », dit-il enfin d'un ton légèrement mêlé d'ironie et de mépris.

« Je ne désire qu'une chose : que vous ralliez aujourd'hui les frontières de Harad. Passé ces frontières, ce n'est ensuite plus vos affaires », répliqua-t-elle. « Un autre messager haradien se chargera du mot. »

« Avez-vous de l'or ? »

« Oui. »

Elle posa sur le comptoir de la monnaie en silence. D'un regard, l'Elfe indiqua la somme requise. Puis elle sortit.

Une petite compagnie de cavaliers émergea des collines arides et franchit la route, alors que Silmariën venait à peine de la quitter ; et Silmariën dut convenir que beaucoup d'Elfes étaient en mouvement dans l'extrême-Sud. L'homme du relais sortit. Il monta à cheval et suivit la route en direction du nord.

« Halte ! »

Un des cavaliers venu des collines arides avait crié. Le messager s'arrêta.

« J'ose espérer », poursuivit-il, que vous ne vous rendez pas au nord. »

« Si, Monseigneur. »

« Je suis contrit de vous contrarier, mais vous ne pouvez rallier le Harad Aman. Nul n'a besoin d'y être amené. »

« Je n'accomplis que mon travail, qui me permet de vivre, Monseigneur », répliqua l'Elfe, courroucé.

« Certes, certes…Mais nous menons des attaques masquées dans le nord. Ne voulez-vous point, au lieu de nous gêner en traversant le nord pour porter des messages, participer à cette pression que nous exerçons avec un succès croissant sur cette populace du Harad ? »

Silmariën frissonna. L'Elfe postier répondit :

« Si. »

Silmariën éperonna alors son cheval et fila comme le vent à travers le relief assez désolé. Si dès aujourd'hui elle ne pouvait plus envoyer de message à Haldir, celui-ci partirait assez rapidement pour le sud, inquiet. Il lui fallait atteindre le Harad, d'où elle savait qu'il lui serait possible d'écrire à Haldir – à moins que…A moins que ce ne soit le chaos à cause des attaques d'Elfes marginaux. Il lui faudrait peut-être rentrer directement à Anar Ennyn, capitale du Harad !

Comme le chef des cavaliers marginaux avait immédiatement compris que l'auteur du message ne pouvait être loin, il quitta prestement la route pour l'intercepter. Et, comme Silmariën s'était, avant l'interception de sa lettre, dirigée vers le sud-ouest, cela lui causa un inutile détour avant de prendre la direction du nord.

Elle fut forcée de s'arrêter lorsque les cavaliers marginaux se mirent en travers de sa route. Il eut été vain de fuir. Trop de Marginaux parcouraient le pays et l'auraient repérée puis poursuivie.

« Une femme », s'écria le chef : « voilà une agréable compagnie ! »

« Je fais route vers le nord », dit Silmariën avec placidité.

« Je l'ai constaté. Informez-moi donc de votre destination. »

« Malheureusement elle ne pourrait vous concerner. »

« Assurément…Venez, ma belle… »

Il mit pied à terre et elle dut l'imiter. Le Marginal la tint près de lui.

« Ne résistez pas », dit-il d'une voix basse. « Voudriez-vous que je vous ôte à ma compagnie ? »

Un instant de silence s'écoula.

« Voudriez-vous, immédiatement ? »

Une lettre mettait habituellement cinq jours à parvenir à Anar Ennyn, capitale de Harad Aman. Lorsque pour la première fois aucune lettre n'arriva, Haldir attendit un jour supplémentaire. Aucune n'arriva non plus le jour suivant. La mort dans l'âme, il s'apprêta immédiatement à partir et rejoignit les frontières de l'extrême-sud. Il entendit nombre de rumeurs à propos des Marginaux. Rien, hélas, qui pût permettre d'établir si cette situation se poursuivrait longtemps ainsi. Les gens étaient sur le qui-vive et guettaient les moindres allées et venues suspectes. Bien que les actes de malveillance n'aient plus lieu, les Marginaux pouvaient ressurgir, et seuls les dieux savaient ce qu'ils avaient en tête.

Seul dans la nuit, seul dans des terres désertiques, Haldir se tenait immobile quelque part au nord-est de l'extrême-sud. Il avait pris la Route des Expatriés, le principal chemin d'extrême-Sud, puis l'avait quittée et s'était enfoncé dans les contrées désolées, avec pour seul guide les étoiles. Deux jours durant il avait enquêté et appris sans surprise que les Marginaux ne portaient naturellement que peu d'attention aux prisonniers, bien qu'ils fussent également enclins à en faire volontiers. Haldir avait, près des frontières du Harad, réussi une entrevue pacifique avec un Marginal ; et celui-ci lui avait dit que les étrangers n'étaient pas forcément pris et emmenés ; il n'y avait que rarement des étrangers en Extrême-Sud et ce n'étaient que des curieux.

« Nous n'avons pas de geôles », dit-il ; « car nous ne voulons point faire de mal aux gens, mais seulement attirer leur attention sur nous. Et nous ne possédons aucun prisonnier. Nous le saurions. »

L'enlèvement de Silmariën était alors l'œuvre de ravisseurs en marge de ce système. La seule partie de l'extrême-sud, assez peu fréquentée, qui pusse les accueillir sans qu'ils fussent remarqués était le nord-est.

Angoissé pour Silmariën, Haldir ne possédait aucun indice, aucune trace. Elle était quelque part dans cette part de l'extrême-sud, mais il ne savait rien de plus. Un silence immense pesa. De la brise soufflait silencieusement dans la nuit qui avait recouvert les terres désertiques. Haldir plongea dans une angoisse muette…Il était conscient que s'il avait prévenu le départ de Silmariën, il aurait également prévenu une enquête capitale ; mais il était, quelque part en lui-même, furieux.

Deux jours auparavant, Menore était, lui, rentré à Anar Ennyn, et ce, quatre jours après que Haldir en soit parti. Il apprit les funestes nouvelles. Parmi les messages arrivés en son absence, il trouva également une lettre. Intrigué, il rompit le cachet et la lut. Elle était de Legolas.

« J'ai le regret de devoir vous annoncer que notre très cher ami Gimli, en ce 18 du mois de décembre de l'an 96 du Quatrième Age, a rejoint ses ancêtres, loin en dehors du monde matériel.

Hélas ! J'ai tellement de peine à réaliser le vide immense qu'il laisse. Gimli, fils de Gloïn, manieur de hache émérite, ardent défenseur de la Communauté de l'Anneau et vif au combat a toujours été l'un des plus vaillants et des plus amicaux représentants du peuple Nain. Et l'aventure s'est achevée ici, en Aman, bien que celle-ci soit la terre des immortels. Depuis longtemps il se faisait vieux ; il était un mortel.

Que dire de plus ? Je le pleure comme un frère, car j'avais rencontré en lui l'inextinguible ferveur d'une amitié extraordinaire. La mort nous a séparés. Et je sais que les âmes des mortels ne sont pas sauvées comme celles des immortels ; peut-être partent-elles très loin, dans un lieu qui nous est inconnu…

Je vous envoie toutes mes amitiés. Puisse votre cœur ne pas être trop triste.

Legolas Vertefeuille. »

Menore reposa la lettre. Son esprit était étrangement vide et sa gorge un peu nouée. Il n'avait que très brièvement connu Gimli ; pourtant il en avait gardé une forte impression. Tout en Gimli avait été à l'encontre de ce que l'on racontait habituellement des Nains, peuple fier, orgueilleux, irascible, égoïste. Non seulement étonné par cela, Menore avait en outre été frappé par l'amitié qui liait Gimli et Legolas. Il songea alors à celui-ci… Il devait, au moment de la mort de son ami, être en lune de miel avec Earwesta !

Aux mains de ses ravisseurs, Silmariën ne reçut aucun traitement de faveur. Le voyage vers le nord-est ne fut point le plus pénible. Elle endura les sarcasmes de l'Elfe qui était à la tête de ses quatre autres compagnons. Son surnom était l'Ecume. Son tempérament, fougueux, avait aussi une note âpre et sauvage comme ces terres où il entraînait Silmariën. Et, si au début il ne sembla rechercher que la satisfaction de la capture d'une Elfe du Royaume d'Aman, il se satisfaisait pourtant aussi de la compagnie féminine que formait Silmariën.

L'aima-t-il vraiment ?

L'aima-t-il parce qu'elle était femme ?

Etait-elle un sujet ou un objet à ses yeux ?

Silmariën chercha alors à lui échapper, à s'éloigner de lui, lorsqu'il posait trop longuement son regard sur elle, s'approchait d'elle, ou lorsqu'il la tenait fermement pour la forcer à obéir. A ces moments-là il était près d'elle, et elle sentait sa poigne serrée comme un étau sur son bras, et sa présence lui était insupportable.

La compagnie s'arrêta dans une petite dépression. Le sol y était sablonneux. Silmariën était percluse de douleur. Le voyage avait été rude pour elle.

« Vous êtes ma prisonnière », dit l'Ecume, « et je ne vous ferai aucun cadeau. Mais je vous aime et c'est ce qui vous sauve. Je veux que vous suiviez ma volonté et pour ne pas engager de bras de fer, il faudra que vous soyez soumise. Que vous vous laissiez faire, et non que vous résistiez. »

L'Ecume la soumit à un interrogatoire. A travers ses réponses Silmariën dut révéler quelques parts de vérité ; certes, elle était en exploration dans le sud, mais elle dit aux Marginaux que ce n'était que par simple curiosité ; elle désirait connaître les Marginaux. Elle n'évoqua jamais la moindre chose qui eût un aspect politique.

Les heures s'égrenèrent. Parfois ignorée par l'Ecume et ses compagnons, parfois étroitement surveillée, elle était forcée de remplir des tâches, comme soigner les chevaux, réparer une gourde… L'Ecume posa son regard sur elle.

« Faites reluire mes bottes », dit-il.

Silmariën demeura de marbre, et seul son visage, la bouche ouverte, exprima sa stupéfaction. Elle était épuisée par les jours de voyage incommode et ne pouvait perpétuellement se plier à leurs exigences.

« Je refuse », dit-elle simplement.

Un poignard étincela alors dans la main de l'Ecume.

« Cela vous persuade-t-il ? » répliqua-t-il.

« Il est animé de sentiments contradictoires », pensa Silmariën. « Il est amoureux et haineux à la fois…Ce sentiment amoureux est lâche, il est sa faiblesse car lui est un Marginal et jamais il ne devrait être amoureux d'une personne comme moi ! Il cache ce sentiment derrière une haine froide et implacable…Il me tuera. »

Elle savait en outre qu'il était agile à l'épée. Elle se mut finalement et alla chercher le nécessaire à reluire les bottes.

« Quelqu'un vient », dit soudain l'un des Marginaux.

Tous se raidirent et portèrent la main à la garde de leur épée.

« Ne bougez pas », murmura l'Ecume.

Il tenait encore le poignard. Au bord de la petite dépression sablonneuse apparut alors Haldir. Il était seul. Les Marginaux se tenaient prêts à l'affronter. Silmariën trembla.

« Non ! » hurla-t-elle presque.

L'Ecume regarda alternativement Haldir et Silmariën, porteur d'une expression indéchiffrable. Il tourna le dos à Haldir qui se tenait plus loin, et se tint ainsi face à Silmariën, le poignard à courte distance d'elle.

« Adressez-vous à moi d'une voix forte ; dites avec conviction : 'Je vous aime.' »

Une flamme de triomphe brûla dans ses yeux. Silmariën tenta un regard vers Haldir, un regard désespéré. L'Ecume l'en empêcha.

« Il ne peut pas voir ce poignard…Il ne saura pas qu'à cause de lui vous allez dire ces trois mots. Il croira que vous m'aimez réellement. Quant à moi…Dites-le ! Maintenant ! »

La respiration de la jeune femme se suspendit silencieusement.

« Faites-le ou je vous tue. »

Rage et douleur l'envahirent. Elle ne parvenait à croire ce qui était sur le point d'advenir. Et, soudain, elle prononça la phrase maudite.

Plus loin, Haldir se figea, incrédule. Un doute naquit dans son cœur tel une ombre terrible ; cela éclairait-il le « non » que Silmariën avait crié en l'apercevant ? Les compagnons de l'Ecume s'élancèrent vers lui. En quelques instants, il décrocha deux flèches mortelles avec son arc. Alors que les troisième et quatrième se ruaient vers lui, il eut encore le temps de blesser l'un des deux d'une flèche ; malgré tout il se releva tandis que le quatrième engageait un combat à l'épée. Les armes virevoltèrent et s'entrechoquèrent.

L'Ecume se saisit fermement de Silmariën et lui lia les poignets, dans le dos, ainsi que les chevilles, puis empoigna la bride de son cheval qui s'affolait. Haldir se battait avec les deux Marginaux. L'Ecume les observa silencieusement. L'un des compagnons chut brutalement. Les traits de l'Ecume se durcirent et se figèrent. Il suivit son dernier ami du regard. Toutefois celui-ci perdait l'avantage ; il fut réduit à la défensive et une ouverture permettrait peut-être à Haldir de le toucher. Elle vint. Le coup fut mortel.

Silmariën eut un sursaut de joie très bref. L'Ecume se reprit immédiatement malgré le choc et saisit sa chance de fuir. Il porta à Silmariën un coup de poing très violent au ventre. Silmariën s'écroula. L'Ecume enfourcha sa monture et fuit.

Un étrange calme tomba sur la petite dépression. Silmariën tenta de ramper vers l'une des pentes qui formaient les extrémités de la cuvette, et dont elle était non loin. Elle parvint à peine à respirer. Haldir, lui, se tint immobile, l'esprit comme pris par un froid immense, laissé par la flamme éteinte d'un amour que celle qu'il aimait avait trahi. Cela était-ce possible ?

Silmariën essayait d'ignorer la douleur et avait encore en elle la honte cuisante des mots qu'elle avait prononcés à l'Ecume. Elle ne ressentait qu'une faible joie pour la victoire sur les Marginaux, et celle-ci s'envola : elle vit Haldir demeurer immobile, l'épée pendant dans sa main.

« Haldir », appela-t-elle avec difficulté. « Haldir ! »

Il vint vers elle.

« Libérez-moi…Haldir, libérez-moi… »

Elle chercha à reprendre son souffle.

« Pourquoi ? » prononça-t-il lentement et froidement.

« J'ai assez enduré de souffrances avec les Marginaux », répliqua-t-elle, brusquement excédée ; ses nerfs lâchaient et les Marginaux l'avaient mise à bout… « Ne croyez pas ce que j'ai été forcée de dire ! »

« Même en faisant abstraction de ce que vous avez pu dire ou faire il y a peu, je n'oublie pas que vous êtes partie quasiment contre mon gré ; or je n'avais pas tord ! »

« Haldir, je vous en prie, libérez-moi… »

« Non », dit-il.

Il était irrité à son tour. Mais à cela s'ajoutait une douleur affreuse. Son « non » fut empreint d'amertume.

« Si vous ne m'aimez plus », répondit Silmariën, « abandonnez-moi…mais libérez-moi…Haldir ! »

Il s'éloigna de quelques pas, le visage fermé. Comment pouvait-il croire que Silmariën avait été forcée ? Mais pouvait-il croire qu'elle ait pu penser sincèrement ses paroles ? Au demeurant, si Silmariën avait survécu aux mains de ses ravisseurs sans qu'aucune rançon n'ait été exigée, il fallait une forte raison pour que c'eusse été ainsi ; une liaison avait donc dû naître entre le principal ravisseur et elle. Cependant Haldir douta. Comment le ravisseur aurait-il pu aimer Silmariën quand il l'avait délaissée et pis, frappée violemment ? Cela était très paradoxal. Colère et douleur écrasèrent Haldir.

Silmariën crut que la folie allait la prendre, et malgré la douleur elle dit :

« Vous avez été libéré des Cavernes de Mandos…Souvenez-vous seulement…Seulement de cela. »

Haldir la contempla. L'avait-elle trahi ? Néanmoins le paradoxe lui revint à l'esprit. Il comprit que la vérité n'était peut-être pas celle qu'il croyait. Alors il libéra Silmariën.

« Merci », prononça-t-elle.

Un instant de silence eut lieu. Puis elle ajouta :

« Jamais je n'ai voulu vous tromper, ou vous trahir. Il s'est produit un désastreux concours de circonstances… »

Silmariën toussa et ne put poursuivre.

« Respirez », dit Haldir.

A genoux dans le sable, derrière elle, il la tint contre les épaules et l'amena contre lui. La crise s'atténua ; elle dit :

« Je vais mieux ; ce sont les effets d'un rude coup… »

« Je sais », dit Haldir.

Il hésita, puis reprit parole :

« J'ai failli ne point vous libérer. »