13.
Sitôt ses spacewolfs récupérés et revenus sur leur catapulte, l'Arcadia avait décroché de l'orbite de la Terre et en deux sauts spatio-temporels s'était mis à distance de sécurité – enfin c'était très relatif pour un cuirassé battant pavillon pirate pour qui tous les autres appareils en vol étaient autant des ennemis que des cibles potentielles !
Son capitaine s'était alors légèrement détendu, pas fâché d'avoir quitté la proximité de la Terre, d'Heiligenstadt et donc de Skendar Waldenheim qui ne lui courrait plus après depuis de nombreuses semaines !
Depuis la passerelle de son Kestellan, Lothar avait suivi la progression de l'Arcadia, la balise de ce dernier le rendant traçable pour tous ceux de la bande du Roi des Pirates.
- Décidément, j'ai dû grandement me tromper puisque ce gamin se dirige droit vers mon Xortal, lui simplifiant la tâche, même s'il ne s'agit que d'une coïncidence. En quelques jours, il semble avoir perdu tout son génie guerrier et cet instinct qui lui faisait deviner les intentions des Militaires et donc les éviter – ce qui a bien contribué à sa jeune légende… J'ai intérêt à ne pas trop le laisser se développer, ou alors soigneusement le tenir à l'œil, le brider et le contrôler comme je le fais depuis cinq ans. Il me semble que quelques jours au contact de la Terre t'ont ramené à l'état presque balbutiant de tes débuts quand je t'ai pris en main ! J'aurais surestimé tes talents ? Je me surprends moi-même… Mais, je vais te secouer un peu et je pense te ramener à de meilleurs sentiments et sensations !
Des éclairs de contrariété passèrent dans les prunelles bleu glace du Roi des Pirates.
- Je ne peux pas me permettre de te perdre malgré tout, ronchonna-t-il. J'ai vu tant de promesses d'exploits guerriers en toi. J'ai misé mon propre instinct et j'ai investi un budget assez insensé pour toi ! Je ne veux pas le passer dans la colonne « pertes » mais si tu sembles seulement être une menace pour ma suprématie ou les Pirates, je te sacrifierai sans hésiter. Tout comme Yogan s'apprête à faire en sorte que ces deux passagers inattendus ne bouleversent pas ton équilibre !
Rasséréné, Lothar se cala dans son fauteuil et attendit paisiblement la suite des événements.
Ne comprenant lui-même pas la raison de sa démarche, le capitaine de l'Arcadia s'était rendu à la soute où étaient encore entreposés le mobilier saisis au château d'Heiligenstadt, celui des appartements d'Ilian Waldenheim.
« Je devrais détester ce mobilier de gamin encore mouillé derrière les oreilles… et pourtant je sais déjà que je me sentirai parfaitement à l'aise au milieu d'eux ! Autant à l'arrivée au château, je n'en menais pas large, autant là je me sens comme à la maison… Réflexion idiote, l'Arcadia est effectivement ma nouvelle demeure ! ».
Toujours aux Soins Intensifs, Skendar Waldenheim avait à nouveau reçu la visite de son beau-frère.
- Les Forces d'Interventions policières avaient envoyé plusieurs véhicules blindés, ainsi qu'un appui aérien. Mais si ça a obligé les Pirates au repli, cela n'a pas pu empêcher que ton château ne soit en partie pillé. Crois-moi, Skent, si ce capitaine de l'Arcadia était Ilian, il ne se serait pas lui-même dépouillé ! Ou alors il est très bête, ce qui est tout l'inverse de sa réputation !
- C'est un Pirate, piller est sa seconde nature, la première étant de veiller à demeurer hors-la-loi ! Qu'a-t-il emporté ? ajouta-t-il d'une voix altérée, et ce n'était plus uniquement dû à son piètre état physique.
- Quelques tableaux, des meubles aussi ainsi que tout ce qui semblait être en matière précieuse et qui pouvait être arraché.
Skendar fronça les sourcils.
- Qu'est-ce que tu me dissimules, toi ?
- Rien du tout, tenta piteusement Thysg.
- Je finirai par le savoir, alors accouche !
- Il a vidé la chambre d'Ilian de presque tous les meubles…
- Oh non… Je ne le lui pardonnerai jamais !
- On dirait enfin que tu retrouves de saines sensations, et que tu vas arrêter de partir dans des délires insensés.
Skendar fit se redresser la tête du lit.
- Thysg… gémit-il.
- Essaye d'avoir un avis froid depuis ce fichu duel ! insista ce dernier. D'ailleurs, si cet Albator pouvait être un Ilian revenu d'entre les morts, il n'a absolument hésité à te fuir et à t'affronter d'abord de bord à bord, avant ce duel au corps à corps ! Et il a encore moins hésité à te transpercer ! Pourquoi Ilian se serait-il à ce point rangé du côté du Roi des Pirates ? Cela n'a absolument aucun sens.
Skendar finit alors par livrer le fond de sa pensée.
- Il n'a pu qu'être grièvement blessé lors de l'éperonnage et Lothar Grudge le récupérer in extremis – amnésie ?
- Jamais entendu scénario plus stupide ! rétorqua sèchement son beau-frère. Tu es aussi barge que ce jeune Pirate !
Toshiro avait offert une grande bouteille de la plus forte des bières existant sur le marché à sa mince invitée à la longue chevelure bleu marine, joliment drapée dans une robe d'un blanc immaculé.
- Vous êtes insomniaques sur Jura ?
- Comme vous parfois, les Humains. Je me demandais comment nous allions pouvoir faire. Et bien qu'en réalité, en réponse à votre question, j'aie besoin de très peu de temps de sommeil, cette question me taraudait et j'avais besoin de partager ce stress !
- Je vous comprends, bien évidemment… Et si nous nous trompions du tout au tout ?
- C'est effectivement envisageable et très possible, reconnut le petit ingénieur génial, en pyjama rayé et comique bonnet de nuit sur la tête, mules aux pieds. Mes programmes de vieillissement et de manipulation ne sont pas une science exacte. Ces deux hommes ont bien un air de ressemblance, de là à les faire père et fils !
- Il y a tant de similitudes, de coïncidences venant trop à pic, je dirais… Cet âge qui correspond, les cinq ans de la mort du fils Waldenheim et les débuts justement d'Albator, cette science du combat qui allie manœuvres militaires et techniques pirates, et puis donc cet indéniable air de famille !
- Un bâtard ? hasarda Toshiro qui lui aussi n'avait cessé de réfléchir au « problème ». Cela expliquerait simplement tout !
- Je l'ai envisagé aussi. Mais cela ne m'éclaire pas sur le fait que je ne perçois, involontairement, que des souvenirs revenant aux cinq dernières années, comme si rien n'avait existé auparavant ! ? Je ne suis pas spécialiste de la nature humaine, mais ça me semble impossible !
- Etrange, convint Toshiro. Mais il peut, à nouveau, y avoir tant d'hypothèses ! Un accident qui lui serait arrivé à lui aussi, sa mémoire effacée, mais ne l'empêchant pas de fonctionner.
- Je vois ce que vous voulez démontrer : les connaissances techniques demeurées, mais les souvenirs enfouis. Dans un cas comme dans l'autre, fils de ce Waldenheim ou non, le mieux serait quand même qu'il retrouve son passé. Et ce quelles qu'en soient les conséquences.
- Et on fait quoi ? grinça Toshiro. On prend une poêle et on lui donne un bon coup sur la cafetière ?
- Simpliste, possible, mais inefficace si j'en crois la profondeur du traumatisme. Il faudrait bien plus que cela !
Le petit ingénieur eut un sursaut.
- On aurait dû prolonger le séjour au château, non ?
- Oui. Mais c'était impossible. Et je doute que nous y retournions ! En tout cas, il n'y a eu lors de ces visites aucun déclic romanesque…
- Clio, est-ce que je pourrais vous demander… ?
- D'accord. Demain j'irai le voir, et j'amorcerai votre venue et votre démonstration… Toshiro, tes éléments scientifiques ?
- Ils confortent plutôt une option « bâtard » mais tout mis ensemble, ça pourrait être assez détonnant ! Il n'empêche que quelle que soit la réaction, ça va déménager !
Clio rit doucement, se leva et se retira.
