14.
- La balle est rentrée par le dos et t'a transpercé le flanc de part en part. Blessure béante qui explique la perte de sang. Il va te falloir plusieurs semaines pour récupérer.
- De toute façon, je serais incapable de me lancer dans une tentative d'évasion…
- T'enfuir, mais pourquoi ?
- Vous Pirates, moi Militaire. L'équation est simple ! Et je ne suis pas ici de ma propre volonté… Ce Pirate qui se prétend être mon père, il m'a emporté sans que je puisse seulement lever le petit doigt… Je crois d'ailleurs que j'ai tourné de l'œil avant qu'il ne me sorte de cet entrepôt sur le Massacreur. Et toi, Doc, qui es-tu ?
Anthénor passa la main sur son front.
- Je crois que je me souviens de toi, en Salle de Réveil… Tu venais de m'opérer.
- Et ça a pris pas mal de temps ! Tu as été bien amoché, jeune Aspirant. Certains n'auraient pas survécu à cette blessure infligée par ton ancien compagnon, Erendal Thorpe.
- Je sais, j'ai pour fait impardonnable que j'existe… La Flotte tolère des Boursiers, pas les élèves. Et cette vie est un enfer… Je crois que j'aurais préféré que cette balle tranche mon fil de vie. Et en m'emmenant, ton capitaine a réduit à néant le seul espoir qui m'avait fait tenir jusque-là : obtenir mes galons ! Et je n'ai plus d'avenir !
- Ne raconte pas n'importe quoi. Je suis Doc Zéro, tu es mon patient et je prendrai soin de toi pour te mener à ta guérison totale !
Anthénor but le verre d'eau que le petit docteur chauve lui avait rempli.
- J'ai mis pas mal d'analgésiques dans tes perfusions, sinon tu te tordrais de douleurs et ça ne ferait que rendre ta blessure mortelle ! Mais ne t'endors pas tout de suite, tu vas avoir une visite.
- Je ne veux parler à personne. Je veux rentrer chez moi ! Ma mère me manque…
Doc Zéro caressa tendrement les joues du jeune homme.
- Oh oui, c'est bien ça, tu es encore si jeune ! Et tu viens de subir une terrible épreuve. Et si tu es loin de ta mère, il est temps de faire connaissance avec ton père !
- Il m'a abandonné ! Il nous a laissés si faibles… Juste des insectes que des êtres comme Erendal Thorpe se sont complus à écraser… Pourquoi n'aurions-nous pas le droit d'exister ?
- Tant de souffrances pour ces jeunes années. Personne ne pourra jamais rien changer. Mais le temps te donnera les armes pour t'affirmer et briller comme jamais !
- Je ne comprends pas… Ou c'est toi qui ne comprends pas, Doc. En ne pouvant rejoindre le Suprême, j'ai perdu tout espoir d'avenir. Je suis aussi déchu de tout futur comme l'est Erendal Thorpe pour sa haute trahison ! J'ai trahi tous les espoirs de ma mère !
La porte de la chambre coulissa.
- Je peux voir le jeune homme, Doc ?
- Oui, mais pas longtemps. Il n'est sorti de chirurgie que depuis soixante-douze heures. Il a encore tout à récupérer. Et surtout aucun mouvement brusque, ça rouvrirait cette terrible blessure !
- J'ai eu mon lot de plaies, Doc. Les Illumidas, puis j'ai fui à travers toute la mer d'étoiles ! J'ai dû éviter certains combats. Par l'entremise de Clio j'ai eu la vision de femmes-plantes, de nébulosités démoniaques aussi. Mais j'en resté à cette guerre contre les Illumidas. Mon temps s'est arrêté là, quand pour souffler je me suis arrêté sur une planète où un ange m'attendait ! Et le fruit de nos étreintes est là… Mais je crains qu'il ne me déteste pour les avoir laissés dans le dénuement ! ?
- Il est agressif, désespéré. Mais c'est ton fils, capitaine !
- Et j'ai bien l'intention d'essayer d'être, sinon un père, un protecteur. Retire-toi, je te prie. Je t'appellerai si la santé du jeune homme nécessitait tes soins !
- Et je reviendrai vite ! Ne le bouscule pas ! insista Doc Zéro. Il a la passion de ses vingt ans, et toi et moi sommes passés par là !
- Ne me fais pas rire, Doc : tu n'as jamais eu que le nez dans tes tablettes de Médecine !
- Pas d'insultes, je te prie, capitaine. A ton service !
- Merci.
Attirant un fauteuil, Albator s'assit près du lit d'Anthénor.
- Je ne porte toujours pas de masque. Pourquoi dissimuler une évidence ?
- Tu l'as fait durant vingt ans, ce n'est pas moi qui te donnerai cette excuse, capitaine Albator !
Anthénor finit son verre d'eau.
- Le Colonel Desteyn a parlé un jour du fait qu'une famille affaiblissait autant un Pirate que ceux qu'il avait pu aimer ou engendre… Est-ce pour cela… ?
Albator inclina positivement la tête, soudain du doute et de l'inquiétude dans son unique prunelle marron.
- Je devais qu'on ne puisse faire le lien… Et ce qui est arrivé avec Thornwald l'a prouvé… Je suis venu à ton secours, j'ai tout dévoilé. Et si j'ai gagné un fils, tu as en effet cru perdre ton avenir.
- Mais, qui es-tu ?
- Je suis ton père ! Regagne en forces, ensuite on s'expliquera !
- Oui, j'ai beaucoup à te dire, capitaine Pirate !
Et sur ces paroles, Anthénor sombra dans un profond sommeil.
