Chapitre 14 : Toi, Moi, Nous
Yûgi s'étrangla. Yami était dans sa chambre, assis près de lui. Il entendit la porte se refermer. Il était seul avec Yami ! Il se ratatina encore plus sur lui-même, souhaitant disparaître.
- Sors de là, ordonna doucement le nouveau venu.
Yûgi secoua la tête sous la couverture. Yami ne pouvait pas le voir mais comprit sans doute le message car il reprit :
- Je ne partirai pas tant que tu ne seras pas sorti. À toi de voir.
De longues minutes passèrent. Yûgi était si tendu que tous ses membres lui faisaient mal et qu'il sentait son pouls battre dans ses tempes sous l'effet du stress. Yami n'avait pas esquissé un geste, ni ajouté le moindre mot, attendant simplement qu'il se décide. Finalement, et sachant que c'était le seul moyen de mettre un terme à son calvaire, il sortit le bout de son nez. Il posa les yeux sur Yami qui fixait le parquet de la pièce, le visage totalement fermé. Ce n'était pas bon signe. Comme s'il avait senti son regard, il tourna vers lui ses yeux rubis. Yûgi se figea, arrêtant même de respirer.
- Pourquoi as-tu besoin de te mettre dans des états pareils ? soupira Yami en lui adressant un petit sourire en coin.
Yûgi prit une nouvelle inspiration, se sentant immédiatement fautif. Ses yeux le piquaient d'avoir trop pleurés et sa tête lui faisait mal. Il n'offrait sans doute pas un spectacle très reluisant. Mais ce qui le préoccupait davantage, c'était l'objet de la présence de Yami. Venait-il se moquer de lui ?
- Je pensais avoir été clair l'autre jour : celui qui te rejetterait serait bien bête.
Incapable de répondre, le plus petit se contenta de cligner des yeux pour lui signifier qu'il avait entendu. Yami hocha la tête en retour et détourna une nouvelle fois le regard. La pièce étant plongée dans l'obscurité, Yûgi ne pouvait pas bien distinguer son visage et cela le faisait se sentir encore plus mal.
- Ce que tu m'as dit… c'est la vérité ? reprit Yami.
Yûgi écarquilla les yeux. Sa voix était basse, incertaine.
- Oui, réussit-il à articuler après quelques instants d'angoisse.
Un nouveau silence s'en suivit. Finalement, Yami passa une main dans ses cheveux dans un geste nerveux et se tourna de nouveau vers lui après avoir poussé un profond mais rapide soupir.
- Tu me laisses une place ?
Yûgi mit un instant avant de comprendre ce qu'il voulait dire et de se décaler. Bientôt, ils furent allongés l'un à côté de l'autre, l'un le nez dans l'oreiller, l'autre fixant le plafond. Yûgi attendait la suite en silence, le cœur battant à toute vitesse dans sa poitrine.
- Tu m'as demandé hier si j'avais déjà été amoureux. Mais tu ne m'as pas demandé de qui.
Yûgi se maudit. Il n'avait pas envie d'entendre la suite, de l'entendre parler de cette personne qui occupait son cœur et qui, inévitablement, ne serait pas lui. Il avait si mal. Il sursauta quand il sentit la main de son ami se faufiler dans la sienne. Interloqué, il leva les yeux vers lui mais celui-ci refusa de croiser son regard. En revanche, il était prêt à parier qu'il rougissait.
- C'est toi, souffla-t-il, reprenant les mots que Yûgi lui avait adressé quelques heures auparavant.
Le jeune homme se mit à serrer de toutes ses forces la main qu'il tenait. Il n'en croyait pas ses oreilles. Ça ne pouvait pas être possible. Il hésita puis, prenant son courage à deux mains, se redressa sur ses coudes pour pouvoir mieux observer le visage de Yami. Celui-ci le regarda à son tour et Yûgi sentit naître des papillons dans son estomac alors qu'un doux sourire étirait ses lèvres.
- Ça veut dire que je me suis inquiété pour rien ? Murmura-t-il, pris d'un fol espoir.
- Oui.
Accompagnant sa réponse, Yami souleva doucement sa tête du matelas et posa ses lèvres sur celles de Yûgi. Surpris, celui-ci s'empressa néanmoins de répondre, timidement. Heureusement, son ami, ou petit-ami maintenant, ne semblait pas plus expérimenté que lui dans le domaine des baisers. Lorsqu'ils se séparèrent, à bout de souffle, Yûgi se retourna et passa un bras autour de Yami pour le sentir tout contre lui. Celui-ci le laissa faire sans bouger, ce qui dans un sens tranquillisa Yûgi : il ne le rejetait pas.
- Tu es sûr que je ne rêve pas ? demanda Yûgi, qui trouvait ça un peu trop beau pour être vrai.
- Honnêtement ? Non.
Le plus petit rit doucement et pouvait clairement sentir que Yami était amusé lui aussi.
- Pourquoi ne m'as-tu rien dit hier lors de notre discussion si toi aussi tu m'aimais ?
- Tu venais de me dire que tu étais amoureux de quelqu'un, répondit très sérieusement Yami.
Yûgi ouvrit la bouche pour poser une nouvelle question avant de se rappeler comment lui avait réagi lorsqu'il avait pensé que Yami était amoureux d'une fille.
- Tu m'as encouragé à me déclarer à cette autre personne malgré tout.
- Tout ce que je veux, c'est ton bonheur, Hikari. Même si c'est avec quelqu'un d'autre.
Yûgi ne savait pas exactement pourquoi mais il aimait bien quand Yami utilisait son pseudonyme pour le désigner. Dans sa bouche, il ne sonnait pas comme un nom d'emprunt, mais comme un surnom affectueux. Hikari. Lumière. Cela s'accordait bien avec le nom qu'on lui avait donné. Yami. Ténèbres.
- Tu restes avec moi ? murmura-t-il finalement.
Il ne voulait pas qu'il s'en aille. Tant qu'il était là, à ses côtés, il était certain que tout ceci n'était pas un mirage. Dès qu'il s'en irait, la terreur reviendrait sans doute le hanter.
- S'il te plaît, ajouta-t-il en avisant l'hésitation de Yami.
Comme une réponse, celui-ci passa un bras autour de sa taille.
Le lendemain, Yûgi fut le premier à se réveiller. Quel ne fut pas son bonheur en réalisant que Yami se trouvait toujours à ses côtés, profondément endormi. Il avait tellement craint que tout ceci n'ait été qu'un beau rêve. Il contempla de longues minutes son visage endormi. Oublié son expression impassible, il était totalement lui-même, paisible et honnête. Plus il y pensait, plus cette distinction entre le Pharaon et le Roi des Jeux s'imposait à son esprit. Le Pharaon était la personne qui se cachait derrière le masque du Roi des Jeux. Yami était à moitié l'un à moitié l'autre et s'il aimait ce Yami, c'était le Pharaon qui le touchait le plus.
- Pharaon…
Il se pencha légèrement au-dessus du jeune homme et déposa ses lèvres sur les siennes. Il sentit des papillons naître dans son estomac lorsque celles-ci répondaient à son baiser. C'était une sensation exquise, mais Yûgi ne prit pas le temps de la savourer, son cerveau lui indiquant qu'un endormi n'était pas censé répondre à ce genre d'attention. Se reculant précipitamment, il vit Yami, yeux grands ouverts, qui le fixait. Aussitôt, Yûgi rougit violemment en baissant les yeux. S'il avait pu quitter son lit et s'enfuir en courant, il l'aurait certainement fait : seulement, Yami était sur son chemin.
- Je suis désolé, bredouilla-t-il. Je n'aurais pas du faire ça.
La petite lueur moqueuse qui transparut dans les prunelles de son interlocuteur lui tira un soupir de soulagement. Il allait avoir du mal à s'y faire si Yami envisageait chaque chose comme un jeu.
- Arrête de me faire peur comme ça, marmonna-t-il.
Aussitôt, un sourire en coin apparut aux lèvres de Yami, rajoutant au malaise du jeune homme. Celui-ci se détourna en croisant les bras pour lui montrer clairement ce qu'il en pensait.
- Ne boude pas, lança Yami, légèrement amusé.
Yûgi lui jeta un regard sceptique par-dessus son épaule avant de sourire franchement. Il était heureux. Yami ne semblait pas avoir changé d'avis au cours de la nuit. Alors… il l'aimait vraiment ? C'était si étrange de formuler cette pensée.
- Je te pardonne à une condition, déclara finalement le plus petit en se mordant la lèvre, encore incertain.
L'autre se redressa, attentif. Il ressemblait à un enfant à cet instant, tout comme lui pouvait l'être, alors qu'il attendait impatiemment quelque chose.
- Laquelle ?
- Je veux un autre baiser.
Aussitôt un éclat de malice passa son regard. Yami approcha dangereusement son visage du sien et s'arrêta à quelques centimètres de son objectif. Yûgi resta totalement immobile, les yeux braqués dans les siens, l'estomac serré.
- Viens le chercher.
Et Yami s'échappa.
C'est un immense sourire aux lèvres que Yûgi arriva au lycée. Il avait finalement réussi à attraper Yami, malheureusement terriblement agile et rapide dans l'espace de sa petite chambre, et lui avait volé un baiser. Cela lui avait énormément plu. C'était lui qui avait demandé, c'était lui qui avait agi. Il n'avait pas été qu'un spectateur. Malheureusement, cela les avait mis en retard pour le lycée et ils avaient dû se presser, l'un comme l'autre. Il avait à peine eu le temps de rassurer son grand-père quant à son humeur avant de se sauver en courant.
- Salut ! lança-t-il joyeusement à ses amis en entrant dans sa salle de cours.
- Oh ! En voilà un qui est de bonne humeur ! répondit Joey avec un sourire tout aussi important. Qu'est-ce qui s'est passé ? Raconte !
Aussitôt, Yûgi perdit son sourire. Devait-il leur annoncer qu'il sortait avec Yami à présent ? Comment réagiraient ses amis ? Et Yami ? Sortait-ils seulement ensemble ? Sans doute que oui… Dans ce cas, Yami voulait-il rendre leur relation publique ? Après tout, il était assez connu. Et lui ? Ils n'en avaient pas parlé ensemble, ils n'en avaient pas eu le temps. Non, ce n'était pas une bonne idée. Ni pour lui, ni pour Yami.
- Absolument rien, mentit-il en passant sa main dans ses cheveux d'une façon innocente.
Il essaya d'y mettre tout son cœur mais le regard sceptique que lui envoya Tristan lui fit comprendre qu'il avait échoué. Il se maudit d'être un aussi piètre menteur.
- J'ai juste bien dormi, ajouta-t-il en sortant ses affaires de mathématiques.
- Yûgi ?
Le jeune homme se tendit instantanément en reconnaissant la voix de Téa. Prudemment, presque craintivement, il se tourna vers elle et se risqua à croiser son regard. Elle aussi semblait de très bonne humeur. Presque aussitôt, il sut que son secret avait désormais une nouvelle gardienne.
- Mana m'a chargée de te dire qu'elle nous invitait tous à Kaiba Land demain
- Mana ? répéta Joey, tout aussi surpris que Yûgi.
- Oui, on a échangé nos numéros le jour où on est allé manger une glace. On s'entend très bien.
- Quand tu dis «tous»… commença Yûgi, incertain.
- Je veux dire, toi, moi, Joey, Tristan, Mana et Yami, éclaircit Téa avec un petit sourire satisfait.
Yûgi déglutit. Yami serait là. Bien sûr qu'il serait là. On parlait de Mana.
- Ok... Pourquoi pas ?
- Ça ne va pas, Yûgi ? demanda Joey, qui semblait un peu contrarié.
Était-ce parce qu'il n'appréciait pas que l'invitation concerne Yami ?
- Non, absolument pas, répondit-il.
Yûgi se coupa de la conversation et se perdit dans ses pensées. Il fallait absolument qu'il parle à Yami de cette sortie mais pouvait-il le faire immédiatement et risquer d'attirer l'attention de ses amis sur la relation qu'ils partageaient ? Mme Chono le coupa au milieu de ses tourments, les renvoyant tous à leur place respective.
Vers midi, après plusieurs heures de cours qu'il n'avait pas suivi avec beaucoup d'assiduité, il tira son portable pour envoyer un message au Pharaon, et découvrit qu'il en avait déjà un en attente.
Pharaon : Tu es au courant pour demain ?
Hikari : Oui. Je suis sûr que Téa et Mana ont tout manigancé. Parce qu'elle aussi elle sait tout, n'est-ce pas ? Comme Téa.
Pharaon : Bien sûr. C'est Mana. Elle va me rendre dingue. Je la vois d'ici qui m'observe. C'est tout juste si je ne l'entends pas glousser...
Yûgi leva les yeux et vit que Téa le fixait elle aussi. Il rougit fortement. Ces filles étaient diaboliques. Pourquoi avait-il fallu qu'elles se rencontrent ? Il prit une grande inspiration et tenta de faire le vide dans sa tête.
Hikari : Justement je voulais te parler de ça. De nous.
Il attendit quelques minutes mais aucune réponse ne vient. Il se décida donc à continuer, la peur au ventre. Yami regrettait-il ? Non. Il l'aimait. Il le lui avait dit.
Hikari : Est-ce que tu veux que tout le monde sache ?
Il attendit de longues secondes avant que son téléphone ne vibre et qu'il ne s'autorise à respirer de nouveau.
Pharaon : Que veux-tu, toi ?
Il serra les dents et retint un grognement de frustration. Il ne savait pas ! Il n'avait pas envie de se cacher, il voulait profiter du temps qu'il passait avec Yami, mais d'un autre côté, il risquait les railleries et les jugements. Il n'était pas assez fort pour supporter cela. Et si les brutes de son école venaient à savoir qu'il sortait avec un garçon, fût-il le Roi des Jeux, il allait avoir des ennuis.
Hikari : Je ne sais pas.
Ce n'était ni une bonne ni une mauvaise réponse.
Pharaon : Dans ce cas, agissons simplement comme à notre habitude.
Hikari : Est-ce que tu m'en veux ?
Il avait cette sensation au fond de lui-même et il n'aimait pas du tout cela. Était-ce juste de l'angoisse ou une intuition ? La réponse de Yami le fit fermer les yeux, appréciant le bonheur qu'elle lui procurait.
Pharaon : Je t'aime.
C'est avec une certaine gaîté qu'il lui répondit.
Hikari : Je t'aime aussi.
Pour une fois, rien ne clochait dans sa vie.
