Chapitre 14 : Un souvenir heureux

Elle décida d'essayer de l'apaiser pour qu'il la laisse tranquille.

-Pensez à quelque chose d'agréable, un souvenir heureux par exemple.

-Je n'ai aucun souvenir heureux. Ma vie est un tourment depuis ma naissance.

-Vous exagérez, vous avez sûrement plus de cent ans et vous n'avez aucun souvenir heureux ? Le soir où vous avez joué aux ricochets, ce n'était pas malheureux.

-Je n'y ai pas joué ! Et ce jeu est d'un pathétique…

-En fait, vous ne savez pas reconnaître les bons moments. Je vais vous montrer, visualisez le lac.

D'un seul coup, la pièce de la cuisine se transforma en un paysage, le lac du refuge italien, comme si le souvenir de Loki avait pris vie en trois dimensions. Elena, ébahie, se resservit un verre de remontant à tâtons.

-Gardez… les yeux bien fermés, vous êtes sur la bonne voie. Vous êtes seul, près du lac, personne ne peut vous tourmenter. Vous décidez de prendre une pierre plate et de la lancer. Mais c'est un échec.

Stupéfaite, elle vit un second Loki, imaginaire, celui de la projection, lancer une pierre. Elle continua :

-Vous essayez encore, jusqu'à réussir ces ricochets. Et là vous êtes…

-… déplorable de m'abaisser à un jeu aussi lamentable ?

-Non, heureux ! Vous êtes heureux, s'écria-t-elle comme un professeur s'adresse à un cancre irrécupérable. Joyeux, en paix, satisfait, content, calme, tranquille ! Vous aimez ce moment.

Cela dit, malgré les sarcasmes de Loki, elle arrivait à percevoir de la tranquillité émaner de lui.

-Voilà, continua-t-elle d'une voix douce. Continuez, trouvez d'autres idées agréables.

Le Loki fictif continuait ses ricochets, tandis qu'elle tentait d'ouvrir ses menottes avec un couteau trouvé à l'aveugle sur la table.

-Oui, admit-il, on dirait une forme d'ennui. Cela dit, je sens que cela pourrait être plus puissant.

-Il vous faudra de l'entraînement, dit-elle précipitamment. Bon, maintenant que vous savez comment faire… Je peux peut-être y aller ?

Loki ne répondit pas, il semblait plongé dans ses pensées. Elle allait insister pour le réveiller quand elle vit une silhouette dans la vision de Loki s'avancer à côté de lui. Intriguée, elle essaya de deviner qui était cette silhouette avant d'écarquiller les yeux de surprise : c'était elle-même. Estomaquée, elle vit cette Elena virtuelle lancer quelques galets avec lui. Puis s'arrêter. Puis, sous le regard incrédule d'Elena, elle mit sa main dans celle du Dieu.

Que se passait-il devant ses yeux ? Loki souriait, le visage apaisé. Elena vit alors son double se tourner vers lui et le prendre tendrement dans ses bras. Sous le choc, Elena en lâcha son couteau qui tomba au sol. Que devait-elle en penser ? Là encore, ses prémonitions étaient aux abonnés absents.

Loki était-il amoureux d'elle ? Non, impossible. Elena déduit qu'elle avait dû paraître à l'esprit du Dieu comme la personne la plus capable de lui témoigner de l'amour, en raison de son humanité et de son don de voyance. Elle ressentit une puissante tristesse pour lui : malgré tout l'amour fraternel que Thor lui témoignait, il restait aveugle et se tournait vers une parfaite inconnue.

Mais soudain, la vision de Loki s'évanouit, la cuisine d'Asgard réapparut, et Loki ouvrit les yeux.