Chapitre XIII

Bill Weasley

Bill sait qu'il en a trop dit. Il n'a pas besoin de l'effondrement spectaculaire de son neveu pour le lui dire : il a remarqué, merci. Et quoi qu'il dise, le type terrifiant – Batman ? Honnêtement ? – a raison. Les enfants sont plus ou moins conditionnés pour ne pas laisser échapper une parole compromettante en cas de rencontre avec les moldus. Dans une situation extrême comme celle qui a eu lieu sept ans auparavant, et dans un pays différent, dont il ne connaissait pas les règles, cette simple règle a dû devenir cauchemardesque.

Bien sûr, le renforcement de la règle est fait par la famille, par les moyens de son choix. Il ne sait pas exactement ce qui a été utilisé pour Albus et à voir sa réaction, il n'en a pas particulièrement envie.

C'est vrai qu'il sait que les enfants de Potter avaient un statut très particulier dans sa maisonnée : promesses non tenues, outils n'ayant pas rempli leur mission, atouts inutiles. Il est impossible qu'ils n'aient pas grandi avec une part du ressentiment dû à la situation tordue dans laquelle ils se sont tous trouvés après la guerre. Mais savoir si le ressentiment était le leur ou s'il a été utilisé contre eux…

Il y a des raisons pour lesquelles Bill ne rentrait que rarement, et ça n'est pas celles qu'on lui attribuerait généralement. Oui, il a trop bu. Non, il n'y a pas eu d'autres femmes. Et Fleur ne lui reprochait même pas de la fuir; seulement de la laisser dans ce qu'elle appelait un enfer, avec la belle-mère qu'elle détestait. Elle le haïssait, oui et ne désirait pas plus que lui passer du temps ensemble. Les efforts qu'elle faisait, c'était pour les enfants. Et même ça, il l'a raté. Et ils sont morts, maintenant. Pas de troisième chance.

Ce qui fait qu'il s'en fout un peu. De tout. Ces dernières années, il a erré, saoul et brutal, d'un côté de l'Europe à l'autre, sans jamais rien trouver. C'est quelqu'un qui voulait l'éloigner d'Angleterre qui lui a suggéré de s'intéresser aux colonies, parce que « dans cet endroit barbare, qui sait qui fait quoi ? » Alors il est venu voir. Il lui a fallu du temps pour s'introduire dans les réseaux criminels locaux; il a dû rendre des services et se faire connaitre. Il n'a même pas menti : il cherche ceux qui ont tué sa famille. Il peut donner des dates et un lieu. S'ils viennent le chercher, il les attend. Il veut surtout que la douleur cesse, mais il n'est plus assez brave pour se coucher et se laisser partir. Trouver Albus, ici, ça a été une véritable surprise et pas une des meilleure; une qui lui rappelle qu'un meilleur côté des choses existe et qu'il peut encore le choisir, que c'est possible, que d'autres l'ont fait. Petit Albus, toujours si silencieux et prudent, si brave en face de l'adversité… si reconnaissant d'avoir trouvé une famille qui l'aime qu'il ferait n'importe quoi pour elle. Y compris leur mentir et les manipuler loin de la vérité. Mais comment et où aurait-il appris l'honnêteté, petit Albus ? De son oncle ? De sa mère ? De sa grand-mère ? Et son père a fichu le camp sans un regard en arrière, tout ce qui lui en reste c'est une version délavée de ses yeux et cette peur irrépressible. Bill a été surpris d'abord mais maintenant il comprend; Albus est le témoin du crime, ou son témoignage. Si Potter met jamais les yeux dessus… Eh bien, il serait parfaitement en droit d'atomiser le garçon, né sans son accord, comme il lui a refusé son nom.

Sa famille a créé un merdier sans nom. Maintenant qu'il est là, sept ans plus tard et à huit mille kilomètres, il peut bien se l'avouer. Et il ne peut même pas le reprocher aux autres parce qu'il était un des plus lucides. Il savait que ce qu'ils faisaient était malhonnête et pouvait très mal tourner. Et pourtant il n'a rien dit et a été surpris comme les autres quand les choses ont effectivement mal tourné.

Tout ça pour dire qu'en voyant ce gamin étalé sur ce toit, avec une expression assommée et de grosses larmes qui lui coulent sur le visage – le tout sans émettre un son de plus que la terrible plainte qui les a fait tous se taire tout à l'heure… il ne peut pas s'empêcher de voir les évènements présents comme une terrible fin et conclusion au passé. Il a cru que tout était fini au massacre. Puis que tout finirait quand il trouverait les meurtriers. Mais non, c'est maintenant la fin, avec Albus et lui payant l'addition, les derniers d'une famille d'escrocs. Albus a de qui tenir, sans qu'il le sache. Ou peut-être qu'il le sait ? A choisir entre le héros et le traitre, quand le héros est ton père

Bill a le temps d'y réfléchir pendant que l'autre type terrifiant – en bleu celui-ci… Nightwing ? – exécute son petit rituel avec son neveu. Il n'a pas besoin d'entendre les mots prononcés pour savoir que c'est une condamnation. Comme lui, son neveu a joué et il a perdu. Rien ne le sauvera maintenant. Et Bill comprend, il comprend vraiment, et il le lui dirait… sauf qu'il n'a jamais pu. Jamais pu être la bonne personne au bon moment, avoir la bonne réaction, faire le bon choix. Alors il souhaite à son neveu toute la chance du monde et se tourne vers Batman.

« C'est une description un peu exagérée mais plutôt exacte. » fait-il à voix basse.

L'homme en bleu se rapproche, le visage fermé. Sa main est crispée sur la ceinture qu'il vient de retirer d'Albus. Bill avale sa salive et continue.

« Normalement, pour un incident, quelque chose vu par hasard, on met juste un blocage sur cette mémoire. Non, je n'ai pas vu un homme apparaitre en face de moi. Ce n'est généralement pas une mémoire essentielle, donc le sujet poursuit sa vie sans dommages, et le plus souvent sans même s'en apercevoir. Même s'il s'aperçoit qu'il a perdu un souvenir, ça n'est généralement pas alarmant : j'étais tellement absorbé dans mes pensées que je ne me rappelle pas avoir pris le train. Maintenant,si la personne a eu accès à une information interdite, c'est un peu plus compliqué : on l'interroge pour savoir qui quand quoi et à qui elle l'a dit. On essaie si c'est possible, de démystifier l'information : c'est un escroc, c'est pour la télévision, c'est du chiqué, et vous l'avez cru ? Ça marche bien plus qu'on ne penserait. »

Batman n'a pas l'air heureux. Tant pis.

« Quelque fois on ne peut pas prendre de gants. L'information est arrivée à vos scientifique, ou à vos politiciens – dont certains sont parfaitement au courant, en fait mais aux plus hauts échelons – et il y a au moins une personne qu'on ne peut pas bluffer. La mémoire est devenue essentielle à son fonctionnement normal, on ne peut pas la retirer sans modifier son fonctionnement de façon notable alors on le réécrit."

Nightwing est très bon. Bill ne l'aurait pas vu tressaillir s'il n'avait pas guetté le mouvement. Oui, qui que tu sois derrière le masque c'est le sort qu'Albus essayait de t'épargner. Et il a eu beau s'y prendre d'une manière complètement morbide, pour un môme de six ans c'est une vraie preuve d'amour.

« Je ne sais pas si on le signale toujours à vos autorités. En Angleterre, du moins, on a l'impression que tout ceux qui décident de publiciser ce merdier au lieu de le passer à l'échelon supérieur comme c'est la règle sont franc jeu. Mais c'est pour les fonctionnaires. Les civils… rien ne protège les civils. Personne ne pose de questions. Et il y a… des dérapages. »

« Des dérapages. », fait Batman d'une voix distante.

« Les oubliators… les fonctionnaires chargés du rattrapage des incidents – ils sont une loi en eux-mêmes. Non qu'il n'y ait pas des règles concernant leur métier, il doit y en avoir, mais personne ne s'y intéresse. Les moldus… les Normaux… personne ne s'y intéresse beaucoup. Chacun de son côté, pour ainsi dire. Et… s'il y a des incidents… l'important est que notre existence ne soit pas remarquée. Le Code du Secret est souvent la seule connaissance que les enfants ont des moldus. »

« Quel genre d'incidents ? » demande Nightwing, prenant Bill par surprise.

Il le regarde sans comprendre.

« Les incidents. Que ces… oubliators… effacent. Quel genre ? Comment est-ce que des individus qui ne s'intéressent pas aux moldus peuvent se trouver assez près d'eux pour qu'on doive effacer leur mémoire ? »

Son intonation ne laisse pas le moindre doute sur ce qu'il pense de ces actes, mais il ne peut pas comprendre : il n'a jamais vécu dans la réalité d'une société secrète.

« Quelquefois des types boivent, et oublient qu'ils doivent être discrets. Des fois ils se laissent emporter et se défoulent sur un pauvre type qu'ils ont croisé. Il y a des blagueurs, qui ne trouvent rien d'aussi marrant que de se moquer du pauvre moldu qui ne comprend rien."

« Vraiment. » fait l'homme en bleu d'un ton qui ne plait pas à Bill. Oui, c'est sa société, mais ça n'est pas lui qui fait les règles.

« Il y a aussi des mauvais éléments, » avoue-t-il à contrecœur. « Bien sûr, comme c'est mal vu de frayer avec les moldus, mais pas interdit, ceux qui le font sont généralement des criminels. »

« Voleurs, violeurs, assassins, » résume Batman. « A la recherche d'une proie facile. »

Bill hoche la tête sans rien dire. Il n'ajoute pas qu'en général, les gens honnêtes sont soulagés que leurs bons à rien aillent jouer avec les moldus plutôt que s'en prendre aux leurs. Ce ne sont que des moldus, de toute façon, et il y en a tellement… !

Vu la façon dont Nightwing le dévisage, il a dû le penser très fort de toute façon.

« Donc si j'ai bien compris, » résume l'homme, « les moldus sont une espèce protégée par les sorciers. Les ivrognes, les violents, les arnaqueurs peuvent s'en prendre à eux à peu de frais, ainsi que les criminels en tout genre à condition qu'ils ne fassent pas de vagues. »

« Il y a des sentences, » proteste Bill.

« Laissez-moi deviner : quelques sous pour avoir dérangé la paix publique, une nuit en prison le temps de dessoûler. Mais des excuses, des réparations pour les victimes en question, zéro. »

« Ils ne comprendraient pas… ! » affirme farouchement Bill qui en est persuadé.

« Effectivement, » accorde l'autre. « Difficile de comprendre quand on vous dit : oh cette personne vous a maltraité mais ça n'est pas grave. Vous avez été volé ou violé, mais on a quand même des choses plus importantes à considérer. »

« C'est une exagération ! » proteste Bill, qui n'aime pas l'interprétation de l'autre.

« En comparaison », l'interrompt l'homme en bleu. « Si un de vos citoyens voit sa fille violée, les peines sont-elles semblables ? »

Bill ouvre la bouche comme un poisson puis la referme. Bien sûr que non ! Mais les situations ne sont pas les mêmes !

Il se tait, n'étant pas stupide au point de livrer ses pensées.

« Y a-t-il même procès ? » demande Batman. « Quand la victime est moldue ? »

Bill secoue la tête lentement.

« Les oubliators se chargent de tout. Ce sont eux qui sont affectés aux relations sorciers-moldus. »

« Mais ils ne font qu'effacer les mémoires, » reprend Nightwing sans le regarder. « Alors il n'y a plus de témoins. Mais ça n'a pas d'importance, n'est-ce pas ? »

Bill sent la colère le reprendre devant ses accusations inattendues.

« Je ne sais pas ce que vous voulez ! C'est la loi, elle n'est pas parfaite mais elle marche ! »

Les deux hommes échangent un regard et c'est l'homme en noir cette fois qui se tourne vers lui et lui répond d'un ton neutre.

« Weasley, vous nous avez donné des exemples d'interaction sorcier-moldu, les plus courantes j'imagine. Mais vous n'avez pas l'air de vous rendre compte que dans chaque exemple, le crime a été commis par un sorcier et c'est le moldu qui a été puni. »

Bill se retrouve muet encore une fois. Ça n'est pas… ça n'est pas…

« Donc en gros, chaque fois que les oubliators interviennent, c'est la victime qui est punie. » Ajoute Nightwing qui leur tourne toujours le dos.

« Vous ne comprenez pas ! » éructe Bill, dépassé par leur vison injuste des choses. « Notre existence est un secret ! Si on savait… »

Il frissonne rien qu'en y pensant. Il y a des années, son opinion des évènements possibles en cas de conflit moldu-sorcier était des plus vague, mais après des années à croiser le pire du pire dans les bas-fonds de l'un et l'autre, il a des idées plus que claires sur le sort réservé aux siens.

Le massacre de sa famille n'en est qu'un exemple.

« Il faut nous protéger ! » proteste-il d'une voix plaintive. « Ils ne perdent que des souvenirs ! »

« Oui, le souvenir d'avoir été violés. Volés. Maltraités. Traités cruellement par « de brave types » qui ont bu un coup de trop en sortant du boulot. Le tout sous l'œil attendri des représentants de la loi parce que ce ne sont pas de vraies personnes après tout. Le souvenir d'avoir été bafoué, refusé tout droit, par des individus n'ayant aucune autorité pour ce genre de choses. Et surtout, le souvenir d'avoir le droit de réclamer justice. Oui, ça la foutrait mal si on savait au large qu'il y avait un tel nombre de voleurs, violeurs et assassins en liberté, qui sont considérés comme citoyens modèles par leurs pairs à condition qu'ils ne s'en prennent qu'aux moldus. »

« Nightwing. »

La voix de Batman coupe la tirade de l'autre aussi bien qu'un cri. L'atmosphère violente qui pèse sur le toit depuis qu'il a commencé à parler se dissipe complètement, laissant Bill perdu dans un calme qu'il sait artificiel.

Et le Batman lui pose la question qu'il aurait voulu éviter.

« Parlez-moi des dérapages. »

Il voudrait broder, il le voudrait vraiment, mais un regard à l'homme au masque pourtant ridicule, lui passe l'envie de plaisanter. Il passe sa langue sur des lèvres soudain sèches.

« Oubliator… ça n'est pas un métier de renom. Il ne faut pas énormément de qualifications… »

Nightwing ne bouge pas et ne dit rien, mais Bill l'entend comme s'il avait crié :

Oui, ça n'est pas comme si on avait besoin de prendre des précautions en effaçant les mémoires de quelqu'un ! Ça n'est qu'un moldu, on s'en fiche ! Il ne s'en rendra peut-être même pas compte !

Ce qui le mettrait moins mal à l'aise s'il n'avait pas entendu plusieurs personnes, dont des oubliators, exprimer un sentiment très semblable.


A Suivre.