Une gêne pouvait se lire sur le visage d'Ishwari, tandis qu'elle montrait à Ajay d'un léger mouvement la direction à prendre.
Sa motivation la poussait à rejoindre une petite baraque marquée par le temps, disposée à l'écart de l'habitat de Pagan. Elle semblait pourtant loin d'être abandonnée, des dalles en pierre soulignaient un chemin jusqu'à elle, marqués de nombreuses traces de pas encore ancrée dans une terre sèche.
Ajay ne pouvait apercevoir que son dos, masquant à ce moment-là l'état de son visage, mais il pouvait par contre analyser sa démarche titubante. Une force opposée paraissait lui interdire son action.
- Suis-moi, s'il te plait.
Ces simples mots s'étaient envolés avec légèreté, sous l'emprise invisible de ne pas vouloir brusquer son interlocuteur.
Une de ses mains arriva enfin à hauteur de la veille porte, voilant l'intérieur de la maisonnée. Prise de tremblements, elle effleurait de ses doigts fins le bois jusqu'à trouver la poignée. Ajay n'acceptait pas ce qu'il était en train de voir lorsqu'elle dévia sa position pour se retrouver en face de lui. Des traits tirés par la tristesse, son visage angélique n'était plus qu'une mauvaise image inspirant la pitié.
- J'aurais préféré garder ce secret pour moi, Ajay. Mais je te comprends, tu as voulu savoir la vérité. N'importe quel enfant aurait réagi de la même façon. C'est trop dur de rester dans l'ignorance quand on devine que cette vérité est loin d'être banale.
Une main fraîche se posa sur la joue tiède du jeune homme.
- Je te demande juste une chose, s'il te plait, ne m'en veut pas.
Elle essaya d'ignorer l'expression perplexe de son fils en glissant son regard aux alentours. Pagan ne devait en aucun cas savoir qu'ils se trouvaient devant ce lieu si important pour leurs souvenirs. Mais elle le connaissait, il serait capable de rappliquer d'un moment à l'autre pour retrouver sa chère amante.
La mère à la quarantaine agrippa son dernier courage en avalant une grande quantité d'air, et entraîna son fils avec elle dans cet espace confiné par d'épaisses fumées aux odeurs enivrantes. Il avait suffi d'une simple odeur d'encens pour que tous ces souvenirs vécus à cet endroit lui reviennent. Pagan n'avait pas oublié les moindres petits détails des goûts de son amante.
Ishwari continuait d'entraîner d'un pas lent son fils avec elle, essayant d'oublier son triste sort en se délectant les narines d'une odeur qu'elle n'aurait jamais pu oublier. Un parfum doux et épicé à la fois. De nombreux pots fleuris de roses rouges aux couleurs éclatantes laissaient leur délicat parfum se mélanger aux autres odeurs exotiques.
Elle avait encore du mal à se rendre compte de sa situation, à poser ses pas ici, en compagnie de son fils. C'était malheureux à dire, mais elle avait fait preuve d'une ignorance complète sur les motivations d'Ajay. Oui, une mère proche de ses enfants aurait fait son possible pour éviter cette situation. Elle aurait réussi à devancer les mauvaises pensées de son fils rien qu'en observant son visage effacé de toute trace de bonheur. Et cela grâce à un amour qu'elle n'avait pas su démontrer à cet être qu'elle chérissait pourtant plus que tout.
Le nom gravé sur l'urne mortuaire ôta Ishwari de ces pensées. Ce fut une fois de plus une hécatombe de culpabilité qui la rongea de l'intérieur.
- Voici Lackshmana. Ta demi-sœur.
Son bras élevé désigna un tableau. Le portait de Lackshmana, une petite fille au regard profond, les accueillait chaleureusement au sein de son refuge éternel.
Malgré les sanglots étouffés de sa mère, Ajay ne pouvait quitter son regard sur cette petite fille ne dépassant même pas la tranche d'âge des 5 ans. Il la trouvait si adorable, son visage innocent marqué par ses joues prédominantes le comblait d'un sentiment d'injustice encore plus grand.
- Mais... Que lui est t-il arrivé? C'est à cause de cette putain de guerre c'est ça?
- Non, c'est autre chose. Plus grave que ça.
Le jeune s'éveilla d'une curiosité le poussant à connaitre tous les moindres détails de cette histoire cachée.
- Elle est née la même année que moi... Maman...
Cette dernière enlaça l'urne contenant les restes de sa défunte petite fille avant de se décider.
- Elle est morte d'une façon que je n'oublierais jamais...
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Tirtha, Décembre 1989:
Une petite cour ou quelques enfants jouaient à l'aide d'une simple balle en plastique animait à elle seule un village reculé des hautes montagnes de l'Himalaya. Une mère à la fois inquiète et impatiente les observaient d'un œil attentif. Assise sur le rebord de l'entrée d'une maison, elle semblait pourtant préoccupée par autre chose que ses enfants.
- Fait attention Ratna, tu lances la balle trop loin! Tu n'iras pas me faire descendre ces 5 mètres de hauteur pour aller la chercher.
- Mais maman, lui aussi il l'a lance trop fort à chaque fois, il fait exprès chui sur! c'est pas juste!
- Peut-être, mais contrairement à lui, ce n'est pas du vide qu'il y a derrière toi.
Elle décida d'ignorer les plaintes aiguës de son fils et leva son nez vers le ciel. Le soleil agressa ses yeux plissés par cette source soudaine et trop forte de lumière. Il était bientôt l'heure. Elle n'allait pas tarder. Le sourire aux lèvres, elle releva sa position en dégageant la poussière accolée à sa tenue traditionnelle. Une tenue auquel elle ne mettait que lorsqu'un événement particulier se déroulait au sein de leur famille. Même si aujourd'hui, ce n'était pas un événement familial qui allait se produire.
- Bon les enfants, il va falloir venir m'aider à préparer le dîner maintenant. Le soleil est en train de se coucher, vous connaissez Ishwari, je ne l'ai jamais vu une fois en retard.
Sous quelques regards froids échangés entre les deux enfants, la mère les laissa aller rejoindre leur père pour commencer les préparatifs. Elle ressentait dans son corps une tension qu'elle-même ne comprenait pas l'origine. Pour évacuer ce mal, elle partit s'adonner à réciter quelques mantras, une pratique ancestrale bouddhiste lorsque une voix l'interpella.
- Shanti, tu peux venir m'aider?
Une jeune femme se tenait un peu plus loin, les bras chargés de deux enfants en bas âge, et une autre un peu plus âgée assise du haut de ses épaules, restait agrippée de ses petites mains sur son cou. On remarquait à vue d'œil que cette femme ne montrait qu'un aperçu de ses faiblesses éprouvées par le poids de ces enfants.
- Le père d'Ajay n'est pas chez lui? Oh, alors c'est toi! Il est aussi chou que ces demi-sœurs!
Shanti prit le parti de prendre Ajay, à moitié endormi. Sa petite main presque endolorie par son sommeil menaçait de lâcher son nounours favori en forme d'éléphant.
- Il est en mission. Mission urgente apparemment, puisque je n'ai pas été prévenue de son départ... Je l'avais pourtant averti de mon retour. Ça fait bien 1 mois que je ne l'ai pas vu. Depuis la naissance d'Amita...
Son amie serra chaleureusement le petit corps qui lui réchauffait dorénavant son torse, le regard perdu dans celui d'Ishwari.
- Sache qu'Amita est la bienvenue chez nous, tu peux très bien venir en pleine nuit si tu le souhaite, on sera toujours ravie de te la garder en lieu sûr. Mais... Pourquoi cacher l'existence d'Amita à l'Armée Royale? Quand Pagan va revenir de son voyage d'affaire, que vas-tu lui dire à propos d'elle? Il n'est même pas au courant de cette naissance...
Le visage d'Ishwari se tordait de grimaces à mesure ou son amie lui remémoraient ses pires soucis. Elle reposa Lackshmana à terre, décidément piquée d'une envie d'aller s'essayer à la marche.
- Je ne sais pas... Tu sais, déjà que l'Armée Royale me prend pour une... Une catin, je veux même pas imaginer ce qu'ils me feraient subir si ils apprenaient l'existence de notre deuxième bébé.
Un air embêté marqua le visage de Shanti. Elle réfléchissait en vitesse pour tenter de remettre un peu de joie autour d'elles. Un jour d'anniversaire se devait d'être contraint de parler de choses aussi stressantes.
- Oh, je peux vous prendre en photo? Ça me fait penser que tu n'as encore aucune photo d'elle.
- Tu sais que je n'aime pas vraiment ça... Mais bon vas-y, si ça peut te faire plaisir.
Shanti rappela par plusieurs fois son amie de regarder l'objectif, mais en vain.
- Tu aurais pu montrer un peu plus de joie, hé!
- Désolé, mais Lackshmana ne marche pas encore très bien. Elle peut se faire mal!
Un petit rire lui échappa malgré tout lorsque Lackshmana se retrouva assise au beau milieu de la cour, clouée au sol sans avoir la force de pouvoir se relever.
- Mais juste... Que va devenir Amita, si elle n'a pas de domicile? Pas de père? Tu ne vas tout de même pas...
- Je... Je ne sais pas je te dis ! On ferait mieux de rentrer Lackshmana au chaud, elle a attrapé un petit rhume dernièrement. Et que dis-tu de profiter ensuite de ce merveilleux coucher de soleil, C'est pas tout le monde qui peut en voir d'aussi beaux.
Shanti n'avait pas eu le temps de reprendre la parole qu'Ishwari rejoignait déjà sa petite fille en pleurs pour l'aider à se relever. Une simple esquive que Shanti traduisit comme un lourd secret gardé en elle.
Shanti prit le soin de confier Lackshmana à Anjan, avant de venir la retrouver assise devant ce spectacle au jeu de couleurs impressionnants.
Les deux amies se laissèrent bercer par la douce luminosité de cette fin de journée. Elles eurent l'idée de passer un peu de temps à discuter jusqu'à ce que la pénombre recouvre leur panorama grandiose.
- On ferait mieux d'aller rejoindre ton mari, Shanti. Il va finir par croire qu'on s'est endormie pour éviter d'aller l'aider.
- En fait je veux bien. Je commence sérieusement à geler. Tu devrais faire attention qu'Amita ne prenne pas froid aussi, on attrape facilement quelque chose à son âge.
Par instinct, Ishwari remonta le col de l'épaisse fourrure protégeant le petit corps lové dans ses bras, son attention entièrement retournée vers ses enfants. Les yeux clos, Amita ne semblait en rien être affectée par la fraîcheur ardue de ce mois de décembre.
- Je vais aller coucher mes deux trésors. Ils me font des signes que je ne peux pas louper!
La jeune maman laissa son amie derrière elle pour se diriger vers l'entrée, en prenant soin d'aider la petite famille en attrapant au passage un panier en osier, rempli de feuille de riz.
Après avoir fournis des efforts à tenter d'ouvrir la vielle porte, coincée par l'emprise de ses bébés, elle s'attendait à recevoir l'accueil chaleureux d'Anjan, mais il n'en fit rien. La pièce centrale n'était presque pas visible à l'œil, montrant qu'aucune âme vivante ne se trouvait dans les environs.
- Y'a quelqu'un? Anjan? Vous êtes ou?
Elle s'était inconsciemment stoppée de tout mouvement, essayant de s'accrocher au moindre petit bruit qui pourrait s'échapper de quelque part. Seul le silence planait dans toute la surface, un silence si inhabituel que c'était bien la première fois qu'Ishwari découvrait la maison de son amie dans cet état.
Elle retourna sur ses pas pour aller dire la nouvelle à Shanti, l'esprit un peu chamboulé. Cette dernière se trouvait à quelques centimètres d'elle, ses bras maintenant posés sur ses épaules chargées.
- Surprise!
Un éclat de rire s'échappa de sa gorge. Forcée d'être pivotée dans l'autre sens, la jeune maman se laissa guider pour se retrouver au milieu d'une pièce sombre malgré les nombreuses bougies allumées.
- ... Anjan, qu'est-ce que tu fais, c'est à vous maintenant!
Des secondes passèrent dans un nouveau silence. La respiration saccadée de Shanti démontrait un mécontentement certain. Ishwari attendait patiemment la suite de cet événement qu'elle avait jugé normal. Une petite surprise à l'occasion de l'anniversaire de Lackshmana, c'était si gentil de leur part.
- Anjan?
Une lumière tamisée vient éclairer le salon convivial ou une table préparée à recevoir ses convives se présentait. Ishwari esquissa un large sourire face à toute la nourriture préparée en l'honneur de sa fille.
- Ça devait pas se passer comme ça! C'est curieux. Installe toi j'en ai pas pour longtemps. Je vais voir ou sont Anjan et mes enfants.
Sa tête pivotait rapidement de droite à gauche, exprimant un agacement certain. Elle racla sa gorge pour confirmer ses nerfs mis soudainement à vif. Ishwari suivit le conseil de son amie tout en la suivant du regard, d'un œil inquiet. Elle appréhendait sa réaction et ce qu'allait devoir subir son mari incessamment sous peu. Son caractère impulsif la rendait parfois effrayante lorsque la colère la trouvait.
Son regard dévia très vite sur ses deux bébés. Assit sur leurs chaises prévues à leur petite corpulence, ils semblaient épuisés de leur journée. Sûrement dû au fait de leur long trajet en véhicule.
Ishwari n'hésita plus une seconde et préféra directement passer à l'étape dodo sans passer par le repas. Une chambre avec un lit déjà alité les attendaient. Mais un cri figea les gestes doux et rassurants de la jeune maman, qui s'apprêtait à border ses deux enfants.
Une seule petite bise à chacun de ses trésors suffira pour ce soir-là. Elle priait intérieurement pour que rien ne soit arrivé à Shanti. Ses cris recommençaient à faire trembler les membres d'Ishwari.
- Shanti? Qu'est-ce qu'il se passe? Où es-tu?
Sa seule réponse ne sera que ces répétitions de cris glaçants, qu'Ishwari se déterminera à croire qu'ils provenaient de l'étage. Le souffle court, ses pas précipités l'emmenèrent jusqu'au bout d'un couloir serré. Des bruits sourds retentissaient, annonçant qu'une personne descendait de l'escalier pentu.
- I... Ishwari?
Devant elle, un homme au regard perdu transperçait ceux de sa femme.
- Quoi... Toi...
La gorge coincée par le choc ne lui permit de sortir aucun autre son. Seul ses yeux pouvaient manifester de son effroi sans précédent. Lackshmana n'était plus qu'un petit corps entaché de sang. Son visage blême confirmait ce qu'Ishwari ne voulait surtout pas conclure.
- Je t'avais averti Ishwari. Mais tu n'as pas changé. Tu es resté la même sale pute depuis que tu l'as rencontré. Il fallait que j'emploie les grands moyens.
Il resserra son étreinte autour du petit cadavre, la tête soudainement rabaissée du poids qu'il venait de commettre.
- Je suis désolé pour elle. Elle ne méritait pas ça.
- Tu es... Désolé? Comment oses-tu dire une chose pareille après...?
Sa tristesse se noya très vite dans une colère, sans que celle-ci ne puisse exploser librement. Mohan venait de se frayer un passage, pour éviter les problèmes qu'Ishwari serait capable de lui faire.
Assez futée pour prévoir à l'avance les actions de son mari, la jeune femme réussit tant bien que mal à l'agripper fermement.
- Tu t'en prendras pas à Amita crois-moi! Tu devras me tuer d'abord!
La détermination de son mari la surpassa largement. Violemment repoussée, l'impact de sa chute n'arrivera pas à l'affaiblir. Mohan arrivait bientôt à hauteur du petit lit, mais il fut à son tour percuté contre un mur. Une lampe de chevet attira l'attention d'Ishwari, qui se retrouva vite dans sa main. Elle était prête à user de la violence sur cet homme perdu dans une haine démesurée. Il n'aura pas le temps de parer son coup, du moins, c'est ce qu'elle pensait. Quelque chose l'attira vers l'arrière, l'empêchant d'exécuter la moindre action.
- Pas trop tôt! Vous étiez caché où?
- Le reste de la famille, Mohan! On a eu du mal à les contrôler, mais c'est bon maintenant, ils sont bien attachés.
Pas de doute, les personnes qui venaient de rassurer le chef du Sentier d'or faisaient eux aussi partit de ce clan de rebelles. La pauvre femme les jura de tous les mauvais noms possibles.
Comment avaient-ils pu en arriver là? Ces trois personnes à ses côtés qui autrefois se partageaient un respect inestimable lui provoquait maintenant d'horribles envies de meurtre.
- S'il te plaît Mohan ne fais pas de mal à Amita! Elle a tous les droits de vivre!
Mais ses idées meurtrières se décuplèrent encore plus lorsque Mohan prit possession de leur fils. Son fils. Il n'avait accordé aucun regard à sa femme, préférant s'éclipser de la même manière qu'un voleur, avec dans ses bras l'être le plus cher d'Ishwari.
