Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !


CHAPITRE XIV

Tous les yeux se levèrent à l'entrée dans le bar d'un grand jeune homme blond qui, sans hésiter, traversa la salle et se dirigea tout droit vers le comptoir.

« Bonsoir, Eiri. Tu es en retard, l'accueillit Tôma Seguchi.

– Bah, je savais que tu m'attendrais, de toute façon.

– Je t'offre quelque chose ? » proposa le directeur de N-G Productions sans se démonter, habitué de longue date aux manières sèches et directes de l'écrivain à succès qui avait pris place à ses côtés.

Une fois servis ils burent en silence, puis Tôma reprit :

« Pourquoi ce rendez-vous, Eiri ? Quelque chose ne va pas ?

– … J'ai mis Shûichi à la porte, lâcha enfin Yuki d'un ton mécontent.

– Vraiment ? Mais c'est une excellente nouvelle ! s'exclama Tôma, le visage éclairé par un sourire radieux qui ne vacilla pas même sous le regard noir que lui décocha le romancier. Et… pourquoi cette soudaine décision ?

– Je n'en pouvais plus de ses jérémiades, et hier soir… »

Satomi repoussa sa chaise d'un geste brusque et se mit debout. Ses mains tremblaient si fort qu'elle laissa échapper le petit écrin.

« Comment as-tu pu faire une chose pareille ? J'avais confiance en toi !

Je t'en prie, Satomi, écoute-moi…

Non ! J'en ai assez entendu, et si j'avais su !… »

La jeune femme ramassa son sac, les yeux miroitant de larmes. Comme elle se détournait pour partir, Yoshi la retint par le poignet.

« Pour l'amour de tous les kamis, Satomi, je t'en prie écoute-moi ! Je t'aime, c'est la vérité ! Tu n'imagines pas tout ce que j'ai dû faire pour plaire à ton père ! Je suis allé jusqu'à lui

« … envoyé un verre de Coca en pleine figure ! Tu imagines un peu ? Et ce traître de Hiro a pris son parti plutôt que le mien, tout ça parce qu'il a envie de se le faire ! Yuki ! Pourquoi tu ne me dis rien toi non plus ? »

Excédé, Eiri leva les yeux de son écran et vit Shûichi planté devant lui, l'air chagrin. Depuis quelques temps la scène se rejouait tous les soirs, il lui fallait subir les récriminations de son jeune amant à propos de « ce traître de Nakano », et avec l'arrivée des vacances d'hiver, la perspective d'avoir à endurer ces pleurnicheries du matin au soir était tout bonnement insupportable, d'autant qu'il abordait un passage-clef de son dernier roman et avait besoin avant tout de concentration et de silence. Son sang ne fit qu'un tour et, à l'instar de son personnage de papier, il repoussa brutalement son siège.

« Maintenant écoute-moi bien, ça fait des jours que tu ne cesses de geindre à propos de cette histoire et j'en ai vraiment assez ! C'est à ton copain Nakano que tu devrais aller dire tout ça, pas à moi ! Alors débrouille-toi pour régler tes problèmes avec lui mais cesse de me rebattre les oreilles avec ça, parce que trop, c'est trop ! »

Sans laisser le temps à Shûichi d'ouvrir la bouche, Eiri poursuivit :

« D'ailleurs, je ne peux pas lui donner tort de te préférer quelqu'un d'autre, parce que ça m'étonnerait qu'il existe sur Terre quelqu'un de plus bruyant et plus pénible que toi !

– Mais… Yuki… » souffla Shûichi, les yeux remplis de larmes. Le romancier n'en fut nullement ébranlé et continua de vider son sac sur sa lancée :

« Alors si c'est pour devoir entendre tes lamentations toute la sainte journée pendant les deux semaines qui viennent, j'aime autant que tu ailles les passer ailleurs ! Je suis certain que tu manques beaucoup à ta famille, pourquoi n'irais-tu pas faire un tour chez tes parents pendant ces quinze jours ? Et au passage, tu en profiteras pour régler tes comptes avec ton Nakano, comme ça je pourrai peut-être enfin avoir LA PAIX ! »

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« Et donc, il est parti ? s'enquit Tôma qui avait écouté le récit de son beau-frère en silence. Et… je parie que tu le regrettes, maintenant. »

Il y avait une pointe de déception dans sa voix, mais il savait que, quoi qu'il puisse se passer entre eux, Eiri ne renoncerait pas à Shindô. Autant en prendre son parti, même si c'était difficile.

« Mon appartement paraît vide sans lui », convint Yuki, un peu à regret lui aussi, car il avait beau faire et beau dire, il avait Shûichi dans la peau. Mais ça, hors de question de le reconnaître ouvertement, et surtout devant son beau-frère !

« J'ai toujours des problèmes à cause de vous, les Seguchi. »

Tôma vida son verre d'un air pensif.

« Je ne savais pas que Suguru s'intéressait aux garçons. Enfin, ce n'est pas non plus comme si je m'intéressais à la vie sentimentale de mon cousin. Bon, j'ai peut-être un moyen de régler cette histoire ridicule. Voici ce que tu vas faire… »

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« Il faut que j'y aille, Nakano. Je vous tiendrai au courant pour le ski. Et puis, vous pouvez appeler à la maison aussi, au cas où vous viendriez à passer par Kyôto. »

L'Hikari n'allait pas tarder à partir. Suguru chargea ses bagages dans le train, lança un rapide regard à l'entour et déposa un rapide baiser sur les lèvres d'Hiroshi.

« À bientôt », dit-il avant de gravir le marchepied. Une fois assis à sa place, il adressa un petit au revoir de la main au jeune homme, toujours sur le quai, qui lui répondit et s'éloigna. Suguru plaça les écouteurs de son baladeur MP3 dans ses oreilles et laissa son esprit revenir sur les dernières semaines écoulées.

Chaque fois qu'il songeait à la manière dont les choses s'étaient déroulées entre Hiroshi et lui depuis cette rencontre fortuite dans le train, il se disait qu'il y avait bien quelque chose de plus qu'un simple hasard qui les avait mis en présence. Et s'il n'avait pas hésité aussi longtemps, il aurait peut-être même pu sortir avec le jeune homme bien des mois auparavant ; toutefois, maintenant qu'il avait choisi d'assumer pleinement sa préférence, il se sentait nettement mieux.

Pour être honnête, il aurait bien aimé passer les vacances à Tôkyô, en compagnie de son petit copain, d'autant que depuis la panne d'ascenseur, il avait découvert un tout nouveau champ de sensations… et qu'il était tout à fait disposé à l'explorer plus en avant. D'un autre côté, il avait vraiment besoin de décompresser un peu. La valse-hésitation qu'il avait menée avec Hiroshi avait laissé des traces, ainsi que la dispute avec Shindô, et tout compte fait il ne serait pas plus mal de se ressourcer un peu en famille. Et puis, il pouvait voir s'il lui était possible de rejoindre quelques jours Hiroshi, son frère et Sakura à Rusutsu.

« Je ne sais pas skier, Nakano. Je ne suis jamais allé à la montagne.

C'est pas grave, je t'apprendrai. Et puis, si vraiment le ski ne te branche pas… Je pourrai t'apprendre… d'autres choses.

Évidemment, présenté comme ça… »

Cependant, Suguru sentait bien que son petit ami était préoccupé par quelque chose mais se refusait à lui en parler. Était-ce à cause de sa dispute avec Shindô ? Il n'évoquait jamais Shûichi devant lui, pas plus qu'il ne parlait de Bad Luck, et le jeune homme n'osait pas lui poser de questions. De plus, avec son travail et les examens universitaires qui se profilaient à l'horizon, il avait d'autres occupations en tête.

Oui, couper quelques jours avec son existence tôkyôïte ne serait pas de trop.

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Les sept jours qui venaient de s'écouler avaient probablement été les pires de toute la vie de Shûichi Shindô. Yuki l'avait mis à la porte sur des paroles très dures et il ne l'avait pas revu depuis. En temps normal, il se serait tourné vers son meilleur ami, mais depuis leur dispute devant le café, en ce soir horrible où Fujisaki lui avait envoyé son verre en plein visage, il n'avait plus adressé un seul mot à Hiroshi, même pendant les cours. Sakura n'étant pas à Tôkyô en ce début de congés, il n'avait personne à qui se confier en dehors de Maiko. Celle-ci, cependant, était loin d'être aussi compréhensive que ses deux camarades et l'avait même accusé de l'avoir bien cherché ; à ses yeux d'admiratrice transie, Eiri Yuki avait systématiquement raison face à son idiot de frère.

Depuis, Shûichi se traînait comme une âme en peine. Ce n'était pas lui qui était à l'origine de cette brouille, alors pourquoi son amant l'avait-il chassé de chez lui aussi brutalement ?

C'était la question qu'il était – à nouveau – en train de se poser quand, sortant un soir du café, il trouva Yuki en train de l'attendre, adossé à sa voiture. Il s'immobilisa, les yeux écarquillés.

C'est pas possible… Je dois être en train de rêver…

Mais il ne s'agissait pas d'un rêve, et quand le jeune homme lui intima de prendre place à bord du véhicule, Shûichi obtempéra aussitôt.

« Yuki… où on va ?

– On rentre à la maison, qu'est-ce que tu crois ? D'ailleurs, j'ai des choses à te dire. »

Et, subitement, les nuages d'orage qui pesaient sur le moral du garçon se dissipèrent comme par enchantement.

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Il faisait très froid en cette fin d'après-midi, et c'est avec soulagement que Suguru poussa la porte de la maison familiale. Il se sentait fébrile depuis la veille et ce n'était vraiment pas le moment d'attraper la grippe, attendu qu'il avait obtenu de ses parents l'autorisation de partir skier à Rusutsu en compagnie d'Hiroshi, son frère et Sakura. D'ailleurs, le fait qu'il s'agisse d'Hiroshi, qui n'était pas tout à fait un inconnu aux yeux de sa mère, avait définitivement pesé dans la balance.

C'est pourquoi, à côté de ses sorties avec ses amis, Suguru avait tenu à prendre un peu d'avance dans son travail universitaire. Mais voilà qu'il se sentait franchement patraque ! La force maligne qui avait tout fait pour les éloigner n'allait quand même pas se remettre à l'œuvre ? Quoi qu'il en soit, il n'avait pas l'intention de la laisser faire !

Comme la veille, il garda le silence sur son état et se coucha tôt, après avoir avalé un comprimé d'aspirine.

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« Bonjour, vous êtes bien sur la messagerie de Suguru Fujisaki. Je ne peux pas vous répondre pour l'instant mais n'hésitez pas à laisser un message, je vous rappellerai. »

Hiroshi raccrocha avec un juron de dépit. Il tentait de contacter son petit ami depuis le matin, mais son téléphone renvoyait invariablement sur sa messagerie. Quelques jours plus tôt, Suguru l'avait informé que ses parents étaient d'accord pour le laisser aller au ski avec lui, mais ils n'en avaient plus reparlé et le départ avait lieu le surlendemain, très tôt dans la matinée. Il n'avait tout de même pas l'intention d'annuler sa venue ?

Mais quel abruti ! Je vais l'appeler sur son fixe !

Cette fois, quelqu'un décrocha au bout de quelques secondes.

« Allô ? » fit une voix enfantine. Suguru n'ayant qu'un seul frère, il ne pouvait s'agir que du petit Ritsu.

« Bonsoir, Hiroshi Nakano à l'appareil. Je voudrais parler à Suguru, tu peux me le passer, s'il te plaît ? »

À l'autre bout du fil, Ritsu marqua une brève hésitation.

« Heu, Suguru il est pas là », répondit-il.

Mais son portable ne répond pas… pourquoi ? « Est-ce que par hasard tu sais où il est allé, Ritsu ? Je dois lui parler, c'est important.

– Mais il est malade. Il est à l'hôpital. »

Hiroshi demeura glacé par la réponse du petit garçon. À l'hôpital ? Qu'est-ce qui avait bien pu se produire pour que Suguru soit hospitalisé ? Un accident, peut-être ? Le cœur battant à tout rompre, il demanda :

« Et tu… tu sais pourquoi il est à l'hôpital ?

– Ben, cette nuit il arrivait pas bien à respirer, alors papa a téléphoné au docteur, et après l'ambulance est venue et Suguru et maman sont partis à l'hôpital, expliqua Ritsu d'une voix qui tremblait un peu au souvenir de cette scène qui l'avait terriblement impressionné.

– Mais… mais c'est grave, ce qu'il a ? insista Hiroshi.

– Je sais pas. Papa est parti à l'hôpital lui aussi mais il a dit qu'il allait revenir vite, alors moi je garde la maison. »

Hiroshi raccrocha sur un « Au revoir » à peine audible, le cœur serré, dévoré par l'inquiétude. Qu'est-ce qui avait pu arriver à Suguru pour qu'il soit hospitalisé en urgence, en plein milieu de la nuit ?

Toute idée d'aller s'amuser à la neige totalement envolée, le jeune homme n'hésita pas longtemps ; après avoir informé sa mère de son changement de programme, il rassembla quelques affaires dans un sac, bondit dans sa voiture et partit sur le champ pour Kyôto.

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Le trajet jusqu'à l'ancienne capitale impériale fut long. Il aurait préféré prendre le train, mais en période de vacances tout était bondé aussi n'avait-il eu d'autre choix que de s'y rendre en voiture. Tout au long des cinq cents kilomètres, Hiroshi ne cessa de se faire du souci. En chemin il appela Akio, le frère aîné d'Etsu, pour savoir s'il pouvait l'héberger chez lui quelques nuits. Entendant le ton inquiet de son ami, Akio accepta en dépit du fait que tout ne s'était pas très bien passé entre Nakano et sa soeur lors des dernières vacances. Néanmoins, il connaissait le caractère versatile des deux jeunes gens et, en ultime argument, Etsu n'était pas là en ce moment.

Hiroshi arriva à Kyôto aux alentours de 21h30. Trop tard pour aller chez les Fujisaki, aussi prit-il le parti de manger un morceau dans un petit restaurant de nouilles avant de se rendre chez Akio.

Pas vraiment d'humeur à bavarder, Hiroshi écoutait d'une seule oreille les nouvelles qu'Akio lui délivrait et répondait tout aussi distraitement à ses questions.

« Tu squattes toujours chez tes parents ? Ton paternel rentre quand d'Hokkaïdo ?

– Mmmhh…

– Hiro, tu m'écoutes, là ?

– Mmmhh…

– Tu t'es vraiment fait enlever par des Martiens en kimono ?

– Mmmhh… répondit le jeune homme, toujours perdu dans ses pensées.

– HIRO ! »

L'interpellé tressaillit et adressa un sourire penaud à son camarade.

« Pardon… Excuse-moi. Je n'écoutais pas vraiment.

– Je vois ça. Qu'est-ce qui ne va pas ? Tu débarques sans prévenir à presque dix heures du soir et tu as l'air complètement ailleurs.

– Un… J'ai un ami qui habite ici. On devait partir au ski après-demain et… il a été admis à l'hôpital en urgence la nuit dernière alors je viens le voir, relata Hiroshi.

– Qu'est-ce qu'il a eu ?

– Je ne sais pas. Demain je vais voir ses parents. En tout cas, merci de me recevoir au pied levé. Surtout après ce qui s'est passé avec Etsu cet été. » Akio sourit et lui envoya une tape réconfortante sur l'épaule.

« Je sais très bien comment vous êtes tous les deux. Pas de souci, elle ne doit rentrer que dimanche. »

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Le lendemain, après une nuit assez peu sereine, Hiroshi se leva tôt, et dès que l'heure fut décente, contacta les Fujisaki. Une voix de femme l'accueillit ; la mère de Suguru, donc.

« Madame Fujisaki, bonjour, je suis Hiroshi Nakano.

– Bonjour, monsieur Nakano. Ritsu nous a dit que vous aviez appelé hier.

– Oui… Euh, je voulais vous demander comment va Suguru. Euh… je suis à Kyôto et… euh… est-ce que je pourrais passer le voir s'il est… euh… conscient ? »

Il se tendit, redoutant d'apprendre le pire, mais le ton de son interlocutrice se fit plus léger.

« Oui, il est conscient, son état n'est pas si grave que ce que nous l'avions craint au début. Il souffre d'une infection pulmonaire mais sa fièvre est retombée et il est rentré hier après-midi à la maison. Il tousse beaucoup et est très fatigué mais je suis sûre qu'il sera content de vous voir. Mais… vous ne deviez pas partir à Rusutsu demain ?

– Si… mais c'est pas grave, j'irai un de ces week-ends. C'est à dire que… Je me suis un peu inquiété…

– Il va mieux, ne vous inquiétez pas. Passez donc nous voir en début d'après-midi.

– Merci beaucoup, madame. À tout à l'heure. »

Le garçon avait peu dormi et il lui restait encore la matinée à tuer mais il ne parvint cependant pas à trouver le repos. Il tourna en rond jusqu'au déjeuner, toujours un peu inquiet en dépit des précisions rassurantes de la mère de Suguru sur l'état de santé de ce dernier. Après un rapide déjeuner sans beaucoup d'appétit, il partit.

Redoutant un nouveau coup de malchance et la perte du papier sur lequel il avait noté l'adresse de son petit ami, il l'apprit par cœur. Cependant, il connaissait relativement bien la ville et n'eut en fin de compte aucun mal à trouver. Les Fujisaki habitaient une maison très ordinaire à un étage, ceinte par un petit jardin soigneusement entretenu. Il sonna et attendit.

La petite femme qu'il avait déjà vue au parc Ueno vint lui ouvrir. Ils se saluèrent et Hiroshi offrit les pâtisseries qu'il avait achetées en chemin.

« C'est très gentil à vous, monsieur Nakano. Il ne fallait pas. Si vous voulez voir Suguru, il se repose dans sa chambre. Suivez-moi, je vous prie. »

Ils passèrent au salon dans lequel trônait le Pleyel familial, Ritsu assis devant. Le garçonnet se leva et vint saluer Hiroshi puis retourna s'asseoir, attendant que sa mère revienne poursuivre sa leçon.

Une fois à l'étage, son hôtesse toqua à la deuxième porte à gauche et l'entrouvrit.

« Ton ami Nakano est là. Tu n'es pas trop fatigué pour le recevoir ? »

Un petit sourire ourla les lèvres du jeune pianiste en guise de réponse. Sa mère l'avait averti de la venue du jeune homme et il attendait son arrivée avec impatience.

« Il a passé une nuit un peu chargée, alors ne le fatiguez pas trop », conseilla la maman avant de refermer la porte et de laisser les deux garçons seuls.

« Nakano ! Bonjour ! » le salua Suguru en faisant le geste de se lever. Il n'avait vraiment pas bonne mine, très pâle et les yeux largement cernés.

« Reste couché, reste couché ! Je peux prendre la chaise ?

– Non ! Venez plutôt vous asseoir sur le lit. » Le jeune garçon prit une profonde inspiration, comme si ses bronches étaient obstruées, et toussa. « Je ne vous embrasse pas, je n'ai pas envie de vous donner mes microbes. »

Hiroshi s'assit sur le lit, à côté de son petit ami, et lui serra doucement les doigts. La chambre de Suguru était à l'image de son studio tôkyôïte : sobre et parfaitement ordonnée.

« Tu m'as manqué et j'ai eu tellement peur quand ton frère m'a dit que tu étais à l'hôpital !

– Vous m'avez manqué aussi mais il ne fall… »

Une violente quinte de toux, rauque et grasse, lui coupa la parole et le secoua pendant une bonne minute, sous les yeux inquiets d'Hiroshi. Suguru reprit, les yeux larmoyants :

« Il ne fallait pas venir vous savez, c'est juste une infection pulmonaire. Rien de sér… »

Nouvelle quinte de toux suffocante. Contrairement à ce qu'il prétendait, sa maladie n'était pas « rien de sérieux » mais une affection grave susceptible d'entraîner des complications.

C'est bien lui de minimiser sa maladie, songea Hiroshi en lui faisant passer un verre d'eau. S'il ne s'était pas soigné, il aurait pu en mourir !

Il lui serra plus fort la main à cette idée. Jamais il n'aurait cru ressentir quelque chose de si fort et il réalisa à cet instant que Suguru comptait pour lui bien plus qu'il ne se l'était jamais avoué.

« Je t'aime, dit-il en serrant très doucement son petit ami contre lui.

– Moi aussi, Nak… »

Mais Suguru s'interrompit encore et quand sa toux cessa enfin, il remercia le jeune homme d'être venu le voir tout en s'excusant pour son désistement – forcé – de la semaine au ski.

« Ne t'en fais pas, j'irai une autre fois. C'est un petit appartement qui appartient à nos parents. On pourra toujours y aller en février.

– Pourquoi, vous ne comptez pas y aller ?

– Non, je reste à Kyôto. Akio, le frère de… euh… Etsu, me loge.

– Etsu ? répéta Suguru en fronçant légèrement les sourcils au souvenir déplaisant de la jeune fille roucoulant au bras de son petit ami.

– Elle n'est pas là. Et même si elle était là, ça ne changerait absolument rien. Je suis avec toi maintenant. »

Le malade ne put retenir un petit soupir de satisfaction.

« J'étais mort d'inquiétude hier quand ton frère m'a dit que tu étais aux urgences. Je passerai te voir tous les jours, si cela n'ennuie pas tes parents, bien sûr.

– Non, je ne pense pas. Je leur en parlerai. »

Les deux garçons bavardèrent encore un peu ; ils ne s'étaient pas vus depuis une semaine et n'avaient pas énormément de choses à se raconter mais ils se sentaient bien ensemble et n'avaient pas envie de se séparer.

Quand la mère de Suguru toqua à la porte en fin d'après-midi pour apporter du thé, personne ne répondit. Elle ouvrit donc et la surprise la figea sur le seuil de la pièce ; Nakano était à moitié couché contre son fils, leurs mains se frôlant, tous les deux assoupis par leur longue nuit sans sommeil. Comme les deux garçons ne bougeaient pas, elle referma la porte, un peu songeuse. Quel lien les unissait donc ? Une simple amitié ou… Elle secoua la tête. Non, Suguru était bien trop conventionnel.

Une heure plus tard, quand elle revint, Hiroshi quittait la pièce.

« Au revoir, Suguru.

– Vous partez, monsieur Nakano ? demanda la maîtresse de maison.

– Oui, madame. Je ne vais pas vous déranger davantage. Pourrai-je revenir demain en début d'après-midi, s'il vous plaît ?

– Bien sûr. Je vais vous raccompagner. »

Dernier petit signe de la main et Hiroshi quitta la chambre. Il salua Ritsu et sa mère et rentra sans détour chez Akio.

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Ponctuel et régulier, Hiroshi passa, comme il l'avait promis, chaque jour à 14 heures chez son petit ami tout le temps que dura son séjour.

Ce dimanche était sa dernière journée à Kyôto et il voulait profiter de chaque seconde en compagnie de Suguru, qui se remettait bien mais très lentement de sa maladie. À 15 heures, cependant, un petit groupe d'adolescents, les mêmes que ceux qui l'accompagnaient lors de la Fête des étoiles, vinrent lui rendre visite. Pensant bénéficier d'une après-midi entière aux côtés de son petit ami, Hiroshi écourta sa visite à regret.

« On… Tu me rappelles quand tu reviens à Tôkyô, et si tu veux que je te ramène des affaires de chez toi tu n'auras qu'à m'envoyer les clefs de ton appartement et je viendrai, OK ?

– Bien sûr. Merci Nakano », répondit Suguru, le cœur serré aussi par la séparation, car même s'ils restaient en contact par téléphone, il n'était pas prévu qu'il puisse retourner à Tôkyô avant trois semaines au moins.

Hiroshi salua tout le monde et repartit directement sur la capitale.

À suivre…