7 Janvier 2026

- C'est vraiment marrant de vivre avec des Invisibles.

Astrid ne répondit pas à son horloge. La journée avait été longue. Et peut-être que la suivante le serait tout autant. Peut-être qu'elle avait légèrement exagéré avec Cole, la veille. Il n'était pas en bon état, aujourd'hui, même si elle soupçonnait Darren et Rory de ne pas l'avoir traité de la façon la plus adéquate qu'il soit en l'amenant en salle d'audience, ce matin. Mais le résultat était le même. Cole était dans un sale état, et chaque fois qu'il ouvrait la bouche, il mimait être bien trop blessé pour parler.

Sale enflure, songea-t-elle en se jetant sur son canapé.

Elle fut rejointe rapidement par une boule de poils.

- Salut, Fléreur, dit-elle, abattue. Toi, au moins, on ne te fait pas de reproches quand tu te venges d'un affront…

Will et Jones l'avaient convoquée dans leur bureau, à la fin de cette journée, pour discuter de la façon qu'elle avait de traiter ses problèmes. D'accord, elle aurait pu être un peu moins violente. Mais comme l'avait fait remarquer Camille, qui était venu pour parler à Will, lui-même ne se serait pas gêné pour faire pire. Et puis, de toute façon, toute la salle avait envie de faire ravaler son arrogance à Cole, donc bon. Fallait pas chercher le dragon sous un rocher. Ce qui était fait, était fait, et tous auraient fait pareil.

Heureusement que les Invisibles n'avaient pas à rendre de comptes aux Aurors concernant les traitements qui étaient faits à leurs prisonniers dans les salles d'audience. Soi-disant que Kingsley aurait simplement exigé que ne soient pas employées les baguettes. Définitivement, Kingsley n'était pas au mieux de sa forme, le jour où il avait reçu Will dans son bureau pour créer les Invisibles – ce qui était définitivement une bonne chose pour les Invisibles en question.

Elle s'étendit un peu plus sur le sofa, appréciant le contact du Fléreur qui vint s'enrouler sur sa poitrine, son ronronnement n'étant troublé que par les grognements désapprobateurs de son horloge.

Elle laissa sa main traîner dans le pelage de l'animal, ses yeux se fermant peu à peu. Elle avait faim, mais le tiraillement de son estomac la gardait éveillée, et elle voulait que son attention soit aiguisée au maximum. Elle se rappelait de Poudlard, quand elle exigeait que chacun se nourrisse avant un match de Quidditch. Et aujourd'hui, elle estimait qu'elle ne devait surtout pas être nourrie pour bien réfléchir.

Comme les choses avaient changé, en trois ans et demi…

Elle se morigéna de se laisser aller à la nostalgie, et recentra son esprit sur l'affaire. Cole. Les Rapaces Nocturnes. Il fallait qu'elle trouve le lien. Il y en avait un. Il y en avait toujours un. Pourquoi est-ce qu'ils ne le trouvaient pas, aujourd'hui ? Ils avaient vérifié les poignets de l'homme, et il n'avait aucun tatouage. Ils avaient essayé différents sortilèges révélateurs, mais rien à faire. Il n'y avait aucun camouflage les empêchant de voir un tatouage qui attesterait de son lien avec les Rapaces Nocturnes. Elle se sentait frustrée, comme jamais elle ne l'avait été, et cela la frustrait encore plus. Elle avait besoin d'une vue d'ensemble sur cette affaire, elle avait besoin d'un élément perturbateur, et à chaque fois qu'elle avait l'impression de toucher au but, la solution s'éloignait comme un Détraqueur une fois qu'il avait absorbé l'âme de sa victime.

Elle en était là de ses pensées lorsqu'on frappa à sa porte.

C'était tellement… impossible – jamais personne ne rendait visite aux Invisibles, parce que jamais personne n'en avait le besoin, ou l'envie – que tous les êtres plus ou moins vivants et présents dans son salon sursautèrent – ou essayèrent, dans le cas de son horloge. Fléreur sauta sur le dossier du canapé, feulant, tandis qu'elle-même sortait sa baguette. Elle éteignit rapidement les lumières, et se dirigea à pas lents vers sa porte, au même moment où d'autres coups se firent entendre. Elle réajusta sa prise autour de sa seule arme, prit une légère inspiration, puis ouvrit en grand la porte, s'apprêtant à faire regretter à l'intrus sa venue. Elle le saisit par le col, le jetant dans l'appartement, prête à en découdre.

- Eh ! s'exclama la voix qu'elle connaissait tant.

- James ? souffla-t-elle.

Elle referma sa porte d'un coup de pied, et relâcha son col, avant de rallumer les lampes.

- Tu sais accueillir les gens chez toi, ricana-t-il, essayant d'alléger l'atmosphère qui s'était quelque peu alourdie avec la réaction d'Astrid.

- Il n'y a jamais personne qui vient ici, dit-elle en guise d'explications, adoptant une posture défensive. Et les gens comme toi ne devraient pas pouvoir venir.

Il haussa les épaules, lui faisant remarquer que, de toute évidence, si, les personnes comme lui pouvaient venir chez les Invisibles.

- C'est une mauvaise idée, de venir, insista Astrid. Tu devrais repartir.

Il sourit, et leva un sac en papier, pour qu'elle le voie. La faim tiraillait tellement Astrid qu'il ne fallut qu'un dixième de seconde à son cerveau pour comprendre que le fumet qui se dégageait du paquet n'était autre que celui de la nourriture. Et, si elle en croyait son odorat, James avait apporté du…

- Mexicain. Ah, cette petite lumière dans tes yeux… Je peux rester donc ?

- J'ai le choix ?

- Eh bien… Si je devais écouter Lily, non. Je dois absolument exiger des réponses. Mais comme je suis galant, et que je sais que tu peux me virer de cet appartement non sans quelques dommages, vu la tête de Cole ce matin, je vais dire que oui, tu as le choix. Mais la seule chose que je veux, ce soir, c'est des réponses.

- Des réponses à quoi, cette fois ?

Il hésita un instant.

- Disons plutôt que je veux un compte-rendu de tout ce que tu as fait durant ta disparition.

Astrid s'accorda quelques secondes pour réfléchir. Elle regarda James, puis le sac qu'il tenait encore à la main. Elle se dit qu'elle était sur une pente glissante, particulièrement dangereuse, mais elle se sentait aussi grisée par ce nouveau danger. Alors, elle recula d'un pas, et désigna à James l'intérieur de son appartement.

- Tu veux manger dans le salon, ou dans la cuisine ?

- Le salon ira très bien, je veux de la compagnie, moi aussi ! s'exclama l'horloge, arrachant un sursaut à James.

Inquiet, il se tourna vers Astrid, qui haussa les épaules.

- J'en parlerai dans mon récit.

- Très bien…

Il se dirigea vers le canapé, s'installant à côté du fléreur.

- Tu as un fléreur ? s'étonna-t-il.

- Pas vraiment. C'est celui de tout l'immeuble, en fait. Mais comme je laisse tout le temps les fenêtres ouvertes…

- Toi, tu vis avec les fenêtres ouvertes ? s'étonna James.

S'agissait-il bien d'Astrid, en face de lui ? Cette fille qui ne sortait jamais sans trois couches de vêtements, et qu'il avait toutes les peines du monde à embrasser en hiver, à cause de cette écharpe qu'elle remontait jusque sous ses yeux, et ce bonnet qui lui cachait les sourcils ?

- De toute évidence, dit-elle sans accorder de l'importance à sa surprise.

Elle le rejoignit sur le canapé, Fléreur grimpant sur ses genoux en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire. Elle agita sa baguette pour que la fenêtre de la cuisine se ferme, puis ramena ses genoux sous elle.

- Avant qu'on commence… Tu ne comptes pas me mentir ?

Astrid secoua la tête, et James poussa un soupir de soulagement. Il y avait déjà bien trop de mensonges dans sa vie pour que d'autres s'y ajoutent ce soir.

- Alors… Pourquoi est-ce que tu acceptes de me parler des dernières années ?

Elle ne douta pas un instant de sa réponse.

- Parce qu'après tout ça, tu n'en auras aucun souvenir.

- C'est vraiment pour cette raison ?

Elle lui lança un regard noir, un de ceux de la nouvelle Astrid, celle qu'il ne connaissait pas vraiment.

- Si tu connais mieux la réponse que moi, pourquoi est-ce que tu poses la question ?

- Parce que je pense qu'en réalité, tu veux que je le sache. Pour que tu ne sois pas toute seule à savoir tout ce par quoi tu es passée.

Ils s'affrontèrent quelques secondes du regard, avant que l'horloge ne tranche.

- Il est plutôt doué, comme thérapeute.

- Oh, toi, la ferme, soupira Astrid.

- Tu dis toujours ça, bougonna l'horloge.

- Elle est tout le temps comme ça ? s'amusa James.

Astrid hocha la tête, lasse.

- Je vais finir par la faire taire. Et je te jure que je vais le faire, continua-t-elle à l'intention de l'horloge. James, vraiment… Tu ne vas te rappeler de rien, après. Même si cela devait soulager ma peine, ce ne serait que bref. Alors franchement, je ne vois pas quelle satisfaction je tire de mon récit.

Il hocha la tête, lui signifiant ainsi qu'il avait compris ce qu'elle voulait dire. Un sourire fugace éclaira le visage de la jeune femme, avant de disparaître tout aussi rapidement.

- Allez, passe-moi de quoi me nourrir, exigea-t-elle. Et je commence à te raconter. Mais après ça… tu devras me raconter tes trois années.

- Elles n'étaient pas franchement passionnantes, ricana James.

- C'est pas grave. Je veux quand même les connaître.

James la dévisagea un moment avant de finalement hocher la tête.

- Comme tu veux. Mais ça va être plutôt déprimant, la prévint-il.

Elle se retint difficilement d'éclater de rire.

- Parce que tu crois que mon histoire va être remplie de Boursouflets ?

- Un point pour toi, reconnut-il. Allez, lance-toi.

Elle se cala plus confortablement dans son sofa, Fléreur ronronnant de plus en plus fort alors qu'elle le grattait à la base du cou. Puis, elle se lança.


Le récit d'Astrid.

Juillet 2022

Lorsqu'Astrid entra dans le bureau où elle avait rendez-vous – elle avait dû faire preuve de toutes ses compétences de déduction pour trouver le lieu exact, dont l'adresse était dissimulée dans les nombreux indices de la lettre qu'elle avait reçue – elle comprit immédiatement qu'elle s'aventurait dans des aspects du monde magique que peu connaissaient.

Elle fronça les sourcils. Aucune décoration, seulement trois chouettes et deux hommes. Et trois sièges.

Les deux hommes dans la pièce lui faisaient face, mais ne paraissaient pas gênés du manque de formalité de la visite. Aucune convocation directe, aucun accueil particulier. En fait, vu leur tenue, Astrid aurait même pu croire qu'ils étaient ici simplement par hasard. Mais pas pour un entretien. Parce que c'était bien ce qui était dissimulé dans la missive reçue – elle était convoquée pour un entretien. Alors, pourquoi est-ce qu'ils portaient tous des tenues du dimanche ?

- Astrid Smith, affirma plus que ne demanda l'un des hommes.

Elle hocha la tête, parce que sa gorge nouée l'empêcherait de prononcer le moindre mot. C'était peut-être stupide, d'avoir suivi les indications de cette lettre, finalement. Ce n'était définitivement pas une entrevue normale. Donc, ce qui allait en découler ne pourrait pas être normal. Et ce n'était peut-être pas une bonne chose du tout.

- Asseyez-vous, proposa le même homme.

Elle ne se fit pas prier. Ne serait-ce que pour cacher le léger tremblement de ses jambes, la position assise lui était bénéfique.

- J'imagine que vous vous demandez qui nous sommes, commença immédiatement le même homme. Nous sommes les Invisibles. Vous n'avez jamais entendu parler de nous, et c'est normal. Mais nous, nous savons qui vous êtes. Et nous vous voulons.

C'était une entrée en matière qui avait le mérite d'être directe.

- Vous voulez être Auror. Pas la peine de le confirmer, nous le savons. Nous vous proposons mieux que ça.

Elle haussa un sourcil alors qu'on lui offrait cette affirmation.

- Mieux qu'Auror ? se risqua-t-elle à dire. Dans ce cas… Pourquoi les Aurors existent-ils ?

- C'est une excellente question ! s'exclama celui qui, depuis le début, parlait.

Il se leva de son fauteuil, contourna le bureau, et s'assit sur l'angle le plus proche d'Astrid. Elle admira son assurance. Et l'absence de pitié dans ses yeux, qui côtoyait la tristesse qu'ont les personnes qui ont perdu énormément.

- Imaginez l'après-guerre. La menace principale est éradiquée. Tous les sorciers heureux, parce que Harry Potter a détruit Lord Voldemort. Mais la société sorcière sort d'un véritable enfer. Jusqu'à présent, les Aurors étaient corrompus. À qui peut-on faire confiance, à qui ne peut-on pas ? Harry Potter, d'accord. Ses amis, ceux en qui il avait confiance. Mais ça rassemble, quoi… Cinq personnes ? Une dizaine, grand maximum ? Et qui, parmi ces personnes, vont et veulent être Aurors jusqu'à leur retraite ? Peu. Trop peu. Alors, cela pose des problèmes. Et quand une autre menace sous-jacente se décide à sortir de l'ombre, qu'est-ce qu'on peut faire ? Laisser les Aurors utiliser des méthodes peu appréciées ? Des méthodes qui rappellent à tous qu'ils ont tous les pouvoirs ?

Elle ne s'en rendit pas compte, mais ses interlocuteurs, si – elle retenait son souffle, captivée.

- Des méthodes qui effraient, alors qu'on veut que les sorciers aient confiance en eux ? Pas possible. C'est incompatible. Alors, je songe aux alternatives. Et je la propose à Kingsley. Une société dans l'ombre. Sans règle, sauf les implicites. Qui nettoie la société sorcière de toutes ces pourritures. De tous ces déchets. On utilise les méthodes qui font trembler, mais on n'en retire aucune gloire.

- Parce que ce n'est pas ce que nous voulons, ajouta le second homme, qu'Astrid entendait parler pour la première fois.

Elle hocha la tête, attentive à tout ce qu'on lui disait.

- Parce qu'on sait ce que c'est, que d'avoir tout perdu. On connaît l'injustice, et on ne la souhaite pour personne. On veut les protéger de cette pourriture, de cette menace, de ce danger. Mais on ne veut pas que les autres sorciers en aient conscience.

Peu à peu, ce que cet homme était en train de présenter à Astrid prit un autre sens. Il était impossible de vivre dans une société parfaite. C'était inconcevable. Et avec les plaies tout justes refermées de la seconde guerre des sorciers, annoncer à la communauté qui séchait à peine ses larmes qu'il y avait à nouveau un danger, ce n'était pas humain. Ce serait les blesser, les détruire.

Elle pouvait le comprendre, ça. Enchaîner guerre sur guerre était bien trop difficile pour n'importe qui.

Bien sûr, cela la gênait un peu d'apprendre qu'il y avait toute une société qui agissait dans l'ombre. C'était comme apprendre que nous avions été espionnés depuis notre naissance, et c'était peu agréable. Mais dans un sens... Avions-nous réellement besoin de tout savoir ? Elle n'en était pas certaine. Et si les… comment l'homme avait-il dit que se nommait cette société ? Oui, Voilà. Les Invisibles. Si les Invisibles ne faisaient ça que pour éviter que d'autres souffrent comme ils avaient souffert, leurs intentions ne pouvaient pas être mauvaises. Et ils étaient ceux qui connaissaient le mieux cette menace. Ils avaient montré à Kingsley la nouvelle menace, ils l'avaient découverte et lui avaient dit de ne pas s'en préoccuper – c'était à eux de le faire. Et ils devaient faire ça plutôt bien, si aucun sorcier n'avait conscience de leur existence.

Bien, elle comprenait donc ce qu'étaient les Invisibles.

Mais pourquoi était-elle là ?

« Nous vous voulons. » C'était ce qu'il lui avait dit. Sauf qu'elle ne voyait pas pourquoi elle serait une bonne recrue.

Comme s'il avait pu suivre le cours de ses pensées, le second homme prit la parole une fois qu'elle fut arrivée à cette conclusion.

- Rejoindre les Invisibles est bien plus difficile que ce que l'on croit. Vous abandonnez tout, et pour nous assurer de votre fidélité, le seul contrat qui vous rattachera à nous sera celui du Serment Inviolable. Vous n'existerez plus pour vos anciennes connaissances. Mais vous vous offrez la possibilité d'avoir toutes les connaissances. Vous serez confrontée à des dangers que les Aurors n'ont plus connus depuis que nous existons, vous apprendrez à être tout ce dont vous rêviez. Vous serez bien plus importante qu'eux. Oh, bien sûr… Vous n'aurez aucune reconnaissance. À part celle de savoir que vous aurez permis d'ôter une des nombreuses plaies de notre société. Votre passé n'est plus. Il n'importe plus, ce qui compte, c'est d'empêcher qu'il se répète pour…

- Attendez…, l'interrompit Astrid. Lorsqu'on vous rejoint… Tout notre passé s'efface ?

Comment est-ce que cela pouvait seulement être possible ? Effacer tout un pan de l'histoire d'une personne n'était pas un geste anodin. Et quand elle y réfléchissait, si on effaçait son passé, on effaçait une grande partie de ses relations. Elle ne pouvait pas être la première à réfléchir comme cela, à se demander ce qu'il adviendrait de ceux qu'elle laisserait. Parce qu'elle allait laisser beaucoup d'amis derrière elle, et si elle ne pensait pas être la personne la plus importante du monde, elle savait tout de même qu'une perte, même minime, était difficile à vivre.

- Votre cas est un peu délicat, expliqua le premier homme. Habituellement, nos recrues n'ont pas d'attaches comme c'est votre cas. Leur disparition est plus simple que la vôtre peut l'être. Mais si vous n'avez pas peur des challenges, nous sommes certains que vous saurez trouver la solution idéale à votre disparition.

- Si vous nous rejoignez, nuança le second.

Elle devait prendre le temps de réfléchir.

- Vous n'avez pas le temps de réfléchir. Soit vous acceptez en nous expliquant comment vous comptez disparaître, et vous aurez les réponses à toutes vos questions. Soit vous refusez, et nous vous ferons oublier cet entretien.

- Mes questions ? releva-t-elle.

- Nos recrues ont cela en commun. Elles arrivent ici, la tête remplie de questions. Et nous leur offrons les réponses, quelles qu'elles soient. Une réponse à leur présence sur terre, une réponse à ces questions sans réponse depuis leur naissance, depuis les pertes qu'elles ont subies… Vous comprenez ?

Oh, oui, Astrid comprenait très bien. Elle comprenait qu'elle laissait James derrière elle, qu'elle abandonnait tout, dans la minute. Elle comprenait qu'elle allait blesser beaucoup de personnes – mais pour les empêcher d'être menacées par la suite. Elle avait toujours aimé cette idée. Se sacrifier pour en aider un plus grand nombre. C'était louable, comme intention, pas vrai ? Et ce n'était pas souvent qu'on avait la possibilité d'exécuter cette intention.

Les deux hommes lui souriaient. Elle avait l'impression que l'un d'entre eux était plus réticent que l'autre – mais n'était-ce pas normal ? Pour qu'une équipe fonctionne, il fallait une personne confiante, et une qui réfléchissait avec plus de recul.

Elle allait abandonner James, en acceptant.

Mais elle allait avoir toutes les réponses à ses questions, même celles auxquelles elle n'avait pas encore réfléchi.

Elle allait abandonner James, en acceptant.

Mais elle allait protéger toutes ces personnes, pour qu'elles n'aient pas à se soucier des menaces environnantes.

Elle allait abandonner James.

- Il faut que j'envoie une lettre aux Aurors pour refuser mon examen d'entrée. Et il me faut un corps. Vrai, faux… Il faut un corps qu'on puisse faire ressembler au mien.

- La mort ? s'étonna l'homme resté derrière le bureau. C'est votre solution ?

- Si je ne meurs pas, si je disparais simplement, j'en connais qui passeront le reste de leur vie à me chercher. Et je ne le veux pas.

Ils hochèrent la tête. Son explication était celle qu'ils attendaient.

- Bienvenue parmi nous, Astrid. À partir d'aujourd'hui, vous êtes une Invisible. Vous n'avez plus de nom de famille. Vous êtes Astrid. Simplement Astrid. Votre entraînement commencera dès que vous aurez disparu pour vos anciennes connaissances. Je suis Will. Le chef, même si les Invisibles n'en ont pas vraiment. Et voici Jones. C'est lui l'Enchaîneur. Et ça, c'est votre boîte.

Il usa d'un sortilège d'Attraction pour apporter jusqu'à eux une boîte en bois, de toute évidence pesant un poids considérable.

- Ma boîte ? releva Astrid.

- C'est un petit rituel, pour signer votre entrée chez les Invisibles. Le rite de passage, comme on dit. Selon les cas, nous offrons un moyen de se rappeler à vie de la raison pour laquelle ils ont rejoint les Invisibles… Dans votre cas, nous pensons qu'il est mieux que vous entreposiez tout ce que vous avez sur vous et qui vous rappelle votre passé. Et ensuite, vous brûlerez la boîte. Vous comprenez l'idée ?

Elle hocha la tête, abasourdie par la vitesse à laquelle se déroulaient les événements.

Était-il égoïste de sa part d'être à peine triste de voir sa vie prendre un tournant qu'elle ne pensait pas possible ? Était-ce stupide de se sentir terriblement excitée, et terriblement contente de découvrir une nouvelle manière de vivre ?

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L'appartement était petit, mais elle n'aurait pas besoin de plus. Les meubles de première utilité s'y trouvaient, et c'était tout ce dont elle avait besoin. Elle soupira, sa lourde boîte dans les bras, et s'assit sur le canapé. Elle prit une décision. Elle n'allait pas brûler la boîte.

Elle y était. Elle était une Invisible. Elle avait envoyé une lettre aux Aurors, puis fait en sorte que tous croient à sa mort. Et maintenant, elle était dans cet appartement, sans personne à qui parler.

Elle leva les yeux. Sur un mur, il y avait les règles implicites des Invisibles. Sur l'autre, une horloge.

Elle sortit sa baguette.

C'était peut-être stupide, mais donner la parole à une horloge et discuter avec elle serait moins déprimant que parler toute seule, non ?

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Janvier 2023

Six mois peuvent passer très lentement… ou très vite. Et pour Astrid, ça avait plutôt été la seconde option. Elle n'avait eu que peu de repos, suivant un entraînement qui n'avait rien à voir avec celui dont on lui avait parlé pour rejoindre les rangs des Aurors. Mais ce n'était pas grave. Après tout, elle ne voulait pas être Auror. Plus maintenant. Elle voulait être une Invisible, et c'est ce qu'elle allait faire, dès aujourd'hui.

Elle avait reçu sa première mission deux jours plus tôt. Elle devait aller à Prague, s'installer dans un hôtel – Moldu – et aller à un bar, où un autre Invisible la rejoindrait et lui expliquerait en quoi consistait l'affaire.

Elle n'eut pas à attendre longtemps. Son jus de fruits n'était même pas encore servi qu'un homme imposant s'asseyait face à elle.

- Darren, grogna-t-il si bas qu'elle parvint tout juste à l'entendre.

Automatiquement, elle passa la main par-dessus la table.

- Enchantée, Astrid.

Il lui saisit la main, mais contrairement à ce à quoi elle s'attendait, ne la lui serra pas. Un anneau argenté apparut à l'un de ses doigts, son annulaire, et il examina le bijou sous toutes ses coutures, comme ravi de la nouvelle qu'elle venait de lui annoncer.

- C'est fantastique, Astrid ! Je savais qu'il se déciderait enfin ! s'extasia-t-il d'une voix enjouée.

Il reprit cependant une voix grave, sérieuse et basse dès l'instant suivant, lorsque les quelques regards qu'ils avaient attirés se détournèrent :

- Erreur de débutante. Tu ne te présentes pas à ton collègue de façon aussi visible. Quoi, tu veux te faire griller à peine la mission commencée ?

Elle se sentit rougir, et fut ravie que son collègue pour l'affaire ait trouvé cette excuse d'examiner une bague de fiançailles. Son rougissement pouvait être attribué à sa joie.

Darren ne s'attarda pas sur son erreur – sûrement parce qu'il voulait que cette affaire avance vite.

- Bon, voilà le topo. Le gars est un trafiquant d'objets, d'accord ? Vieilleries, et toute l'histoire. Enfin, j'imagine que tu trouveras que ce sont des vieilleries. Pour ma part, je les trouve fantastiques. Il a réussi à voler une pipe ayant appartenu à Merlin. Comme tout objet ayant appartenu à Merlin, sa valeur est inestimable, et les enchantements qui l'entourent, inconcevables. Nous, nous ne voulons surtout pas qu'il la revende. Son propriétaire légal y tient beaucoup, et souhaite qu'elle revienne chez lui. Si tout ceci semble parfaitement légal, et que normalement, nous ne devrions pas avoir à nous mêler de tout ça, il s'avère qu'en fait, si, parce que de toute évidence, il s'agit d'un Rapace Nocturne. Tu as bien évidemment entendu parler des…

Astrid secoua la tête pour le faire taire, et lui signifier que non, elle n'avait pas « bien évidemment » entendu parler des Rapaces Nocturnes. À peine une allusion à eux, au cours de ses six derniers mois d'entraînement.

- Quoi ?! En un an et demi, tu n'as pas entendu parler des Rapaces ?

- Je…, balbutia-t-elle. J'ai… rejoint vos rangs il y a… six mois seulement.

Le regard que Darren posa sur elle lui fit perdre le peu de confiance qu'elle avait encore en elle. C'était les yeux de quelqu'un qui n'avait aucune envie de la baby-sitter, et qui la laisserait commettre des erreurs pouvant lui coûter la vie.

- L'entraînement n'a duré que six mois ? grogna-t-il. Super. Will ne sait plus quoi faire pour envoyer du monde sur le terrain. Bien. Les Rapaces Nocturnes ne nous aiment pas, et sont la plus grande menace que connaît le monde sorcier. Je t'expliquerai plus en détails ce qu'ils sont quand on aura le temps. Pour les repérer, c'est simple. Un tatouage sur le poignet droit, ou sur le gauche, qui a la forme d'une chouette. Tu me suis ?

Elle hocha la tête.

- Parfait. Maintenant, ce que nous savons de notre homme… Pas grand-chose… mis à part qu'il est un grand amateur d'antiquités. Et c'est là que nous intervenons.

Il prit la main d'Astrid, et désigna la bague qu'elle avait toujours au doigt.

- Ma nièce nouvellement fiancée – tu as été adoptée, ne l'oublie pas – a besoin de remplir la tradition. Un objet emprunté, un neuf, un bleu, et un ancien. Et nous deux, nous allons nous occuper de l'ancien. Comme tu n'as pas de parents, perdus tragiquement dans un accident, tu n'as plus rien leur appartenant qui soit ancien. Et nous, nous allons trouver un objet ancien dans une boutique d'antiquités.

- Là où traîne notre homme, réussit à articuler calmement Astrid.

Son cœur battait la chamade, de peur de dire un seul mot de travers, mais elle ne voulait pas non plus se laisser porter par Darren. Elle voulait faire ses preuves. Tout le monde devait un jour faire ses preuves.

- T'es pas si bête, finalement, plaisanta celui qu'elle devait considérer comme son oncle, à présent. C'est exactement ce que nous allons faire.

Il sortit un objet de sa poche. Une pipe qu'il porta à ses lèvres.

- Et je suis bien entendu un grand amateur de pipes.

Il lui adressa un petit clin d'œil, et elle sourit.

Si elle avait eu peur de se jeter dans le grand bain, elle se sentait étrangement excitée, tout à coup, de savoir qu'elle allait participer à une véritable affaire, sans que personne ne le sache. Ils étaient des Invisibles. Personne ne les voyait, quand ils agissaient pour leur assurer une vie sécurisée.

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- Rapace, annonça-t-elle à Darren qui venait d'immobiliser leur homme.

Une fois qu'il avait été arrêté, alors qu'il avait sorti la pipe ayant appartenu à Merlin pour la montrer à Darren, elle avait relevé les manches de l'homme, et quand elle avait vu qu'il n'y avait rien, avait simplement lancé un sortilège de révélation, pour noter qu'un tatouage, de la forme d'une chouette, était sur le poignet gauche de l'homme.

- Dommage pour toi, mon Rapace Nocturne, l'aventure s'arrête là ! s'exclama joyeusement Darren. Mais tu n'es qu'une petite frappe. Un bras gauche, pas un bras droit. Mais qui sait… peut-être que tu sauras nous donner quelques informations sur le grand maître ?

- Plutôt crever, grogna l'homme.

- Oui, ça peut s'arranger… Mais je vais simplement t'apprendre à parler mieux devant une dame, répliqua Darren en envoyant son poing dans l'estomac du Rapace.

L'homme se plia en deux sous la douleur, hoquetant. Astrid plaqua ses mains sur sa bouche pour étouffer son cri, sans y arriver entièrement. Darren se tourna vers elle, à moitié rieur, à moitié dédaigneux.

- Si tu n'es pas capable de supporter ça, et si tu refuses la violence, tu n'iras pas bien loin, parmi les Invisibles, lui apprit-il.

- Il y a d'autres…

Il étouffa un rire, l'empêchant de terminer sa phrase, tout en relevant l'homme qu'ils avaient arrêté.

- C'est ce qu'on se dit tous, au début. Il y a d'autres méthodes. La violence n'est pas une solution. Et puis, ensuite, on se rappelle que la vie n'est pas du genre à faire des cadeaux, et que ceux-là…

Il secoua l'homme.

- Font partie de ceux qui nous enlèvent les rares cadeaux qu'elle nous offre. Tu comprends ? Allez. Retour à Londres, on fait notre rapport, une petite audience, et ensuite, tu découvriras la Taverne de l'Ombre.

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Mars 2023

- Nouvelle affaire ? s'enquit Darren en la voyant lire un gros dossier.

Elle leva des yeux hagards vers lui, s'étonnant de constater qu'elle n'était plus seule à sa table. Il était revenu la veille de mission, selon les rumeurs de la Taverne de l'Ombre, et il avait rapporté un souvenir. Une plaie encore fraîche, qui déformait son sourire… quand il parvenait à en esquisser un.

- Hein ? Oh, oui. Mais ça, ça n'en est pas une. Je… J'apprends, expliqua-t-elle. J'ai pris quelques dossiers qui n'étaient pas encore aux archives, et je les utilise pour mieux appréhender mes prochaines missions.

C'était comme ça qu'elle apprenait le mieux, pour le moment. En étudiant les rares dossiers que Will et Jones acceptaient de lui offrir. La semaine dernière, elle avait passé son temps à étudier l'histoire des différentes grandes familles sorcières. Certaines appelaient les Invisibles pour régler des problèmes qu'elles ne voulaient pas voir étalés dans les pages des journaux, et elle avait été plutôt surprise de ce qu'elle avait appris sur les familles d'anciens camarades. Mais c'était là, le point important. Anciens camarades. Elle ne pouvait plus les considérer comme ses amis, et ne pouvait plus s'étonner de leur passé.

Elle se replongea dans le dossier.

Darren la regarda étudier quelques secondes. Son air sérieux, les notes qu'elle prenait, la méthode ridiculement scolaire, tout ça le poussa à éclater de rire.

- T'es encore trop dans le passé, expliqua-t-il à ses yeux interrogateurs. Tu n'as pas compris que tes manières de travailler ne vont pas t'aider. Mais alors, vraiment pas. Tu vois les affaires de la manière suivante : introduction, développement, conclusion. Mais ça ne va pas t'aider, loin de là !

- J'ai toujours travaillé comme ça, se défendit-elle.

À nouveau, il éclata de rire, la faisant bouillir. Jamais encore elle n'avait été aussi peu prise au sérieux.

- Tu t'es déjà débrouillée seule sur une affaire, avant ? Non ? Alors, n'essaie pas de paraître plus savante que moi en la matière, parce que ce n'est pas le cas. Tu débarques, t'as à peine la moitié des informations nécessaires, c'est un gros bordel, mais toi, tu dois planter ta tente, compris ? T'oublies ton introduction, parce qu'on s'en fout de ce que tu es, de qui tu es. Ton plan ? Ils vont directement sauter à la conclusion. Leur vie ou la tienne. Travailler de manière linéaire ne te servira à rien.

Elle baissa les yeux. Elle se doutait qu'il avait raison, mais elle voulait quand même essayer. Parce qu'elle pensait que dans certaines situations, la violence n'était pas nécessaire. Du moins, elle voulait le croire.

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Avril 2023

Et voilà. Elle l'avait fait. Elle avait arrêté son homme sans même user de la violence. Là, elle n'avait plus qu'à lui lancer un sortilège de ficelage, et tout irait bien.

Et puis, deux petites secondes d'inattention.

Et le poing de l'homme vint frapper sa mâchoire, la projetant contre le pilier derrière elle. À la douleur ressentie à la mâchoire s'ajouta celle à l'arrière de son crâne.

Astrid Smith ne jurait pas.

Astrid avait compris que parfois, il fallait évacuer sa frustration ainsi.

- Bordel !

D'accord, ce n'était pas encore les insultes que pouvaient proférer les autres Invisibles. Mais c'était déjà beaucoup, pour Astrid.

Autour d'elle, personne ne vint la voir, ne vint l'aider à se relever. Les Invisibles se relevaient seuls, ou ne se relevaient pas. Elle travaillait avec un certain Thomas, qui se chargeait sûrement, à l'heure actuelle, d'attraper l'homme avant qu'il n'aille trop loin.

Elle se releva difficilement, se demandant si une gueule de bois était aussi douloureuse. Si oui, elle ne toucherait jamais à une goutte d'alcool, définitivement pas.

Et dès qu'ils seraient de retour à Londres, et si Darren n'était pas parti pour une affaire, elle lui demanderait de lui montrer comment on gérait des affaires de façon non conventionnelle. Et elle allait aussi prendre en compte son conseil, pour le sport. Le Quidditch, c'était bien sympa, mais ça ne vous apprenait pas à vous défendre.

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- Putaiiiin, il t'a pas ratée, siffla Darren en regardant la bosse à l'arrière du crâne d'Astrid, puis la couleur violacée de sa mâchoire.

Elle serra les dents, et hocha la tête. La douleur était intense, la honte, brûlante.

- Bon. Donc, tu as compris que tu ne pouvais pas être une Invisible en gardant tes anciennes habitudes. Un bon point pour toi. Alors, tu veux des conseils ?

Elle hocha une fois encore la tête, à nouveau rongée par la honte d'avoir été bernée aussi facilement, et s'attendit à une réflexion humiliante, mais eut la surprise de constater que Darren ne lui faisait pas immédiatement remarquer qu'il avait prédit que ce moment arriverait. Au contraire, il semblait anxieux de l'avoir laissée sans aucune méthode de survie jusqu'à ce jour. Et il était bien décidé à ce que cette situation ne se reproduise pas.

- Will et Jones ne nous préparent pas assez à ces situations. Tu m'étonnes qu'après, on perde des Invisibles qui ont commencé à travailler sur le terrain depuis moins d'un an…

Elle acquiesça. De ce qu'elle avait appris, les Invisibles avaient, jusqu'à il y avait peu de temps, un an et demi de préparation. Mais ce temps avait été réduit – elle-même n'avait eu droit qu'à six mois d'entraînement avec Will et Jones. À présent, elle comprenait que ce n'était pas suffisant, et elle était prête à écouter les conseils de Darren pour éviter que cette situation ne se reproduise. C'est qu'elle tenait tout de même à la vie.

- Très bien. Déjà, tu dois faire des exercices physiques. Dans ton appartement, ajouta-t-il. Pas de jogging, ou des trucs du genre. Les Rapaces Nocturnes sont partout, tu le sais, il y en a un qui t'a refait le portrait.

- Ouais, je le sens encore…, grimaça-t-elle.

- Bon. Alors, des exercices, beaucoup. Et dès que tu en as la possibilité, tu installes un truc pour apprendre à frapper.

- Un punching-ball ?

- Voilà. Tu l'utilises dès que tu peux. Et dans la limite du possible… Deux heures d'entraînement par jour. Pas moins. Plus, si tu dois évacuer ta frustration.

Il jeta un coup d'œil autour d'eux. Ils étaient une vingtaine dans la taverne, ce soir. Tous en train de boire. Lui-même porta son verre à ses lèvres, sans même grimacer sous la brûlure de l'alcool.

- Crois-moi, des frustrations, tu en auras beaucoup à évacuer, ricana-t-il.

Elle ne pensait pas qu'il ait raison sur ce point. Mais elle s'était déjà dit ça, la dernière fois, et à présent, son crâne la faisait tellement souffrir qu'elle n'était pas sûre de pouvoir se relever de la chaise sur laquelle elle était affalée. Elle pensait s'en sortir sans qu'il ne réalise qu'elle ne partageait pas son point de vue, mais l'esprit de déduction de Darren était bien trop développé pour qu'elle réussisse à lui cacher quoi que ce soit.

- Pourquoi tu es là, si tu n'as aucune frustration, alors ? ricana Darren. Simplement pour un grand sens de la justice ? Tes parents t'ont brimée quand t'étais gamine ?

Elle lui lança un regard à peine noir, qui ne fit que sourire Darren. Il n'avait vraiment pas peur de cette petite bleue.

- Je n'ai pas eu de parents. Ils sont morts à trois ans.

- Assassinat ? demanda-t-il sans même montrer la moindre once de compassion, alors que le visage d'Astrid se tordait sous la douleur du souvenir de cette perte.

- Non, personne ne…

Elle se tut.

Personne ne savait ce qui était arrivé à ses parents.

Elle devait avoir une vue d'ensemble sur tout ça.

Elle se leva, faisant taire la douleur de son crâne, et grimpa sur sa chaise.

Vue d'ensemble. Darren avait raison. On ne pouvait pas réfléchir de façon scolaire, lorsqu'on était chez les Invisibles.

Personne n'avait jamais su ce qui était arrivé à ses parents.

Personne ne savait jamais rien quand l'affaire avait un lien avec les Invisibles.

- Il faut que j'aille aux archives, murmura-t-elle fébrilement.

Elle allait enfin savoir qui avait assassiné ses parents.

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Les archives des Invisibles, comme le lui avaient expliqué Jones et Will durant son entraînement, se situaient dans une zone inaccessible pour ceux qui n'en connaissaient pas l'existence – la majeure partie du monde sorcier, donc. Et pour éviter de mauvaises surprises – comme des sorciers se trompant de destination lorsqu'ils transplanaient – le transplanage y était interdit. Et, plus largement, y exercer toute forme de magie était impossible.

La salle avait la forme d'un pentagramme, réalisa Astrid en entrant. En voyant les nombreuses étagères, dont les tiroirs débordaient, elle se sentit mal. Elle n'aurait jamais le temps de trouver le dossier de ses parents ce soir, et cela la démoralisa de réaliser qu'elle était proche du but, sans pouvoir l'atteindre.

Elle se secoua. Elle n'arriverait à rien avec ce genre d'idées. Et puis, peut-être qu'elle trouverait ce soir.

Contrairement à d'autres bâtiments de ce genre, il n'y avait aucune classification générale, dans ces archives. C'était par ordre alphabétique. Seulement, les dossiers pouvaient être classés par nom de prisonniers, nom des victimes, prénom de l'Invisible qui avait géré l'affaire, celui qui avait arrêté les coupables ou, encore, par le sujet de l'affaire.

Astrid prit une torche, accrochée au mur, et comme elle n'avait pas d'autres idées que de commencer en regardant du côté du nom de ses parents, elle se mit à la recherche des S. Elle trouva rapidement les différents dossiers des Smith, mais il lui fallut plus de temps pour trouver celui de ses parents.

Elle étouffa finalement un cri de joie. Elle ne pouvait pas croire à sa chance. Le dossier de ses parents avait été classé par le nom des victimes. « David et Isabella Smith. »

Elle s'assit à même le sol, et ouvrit le dossier. Peut-être aurait-elle dû prendre le temps de savourer ce moment, mais elle était tellement excitée d'enfin connaître la vérité qu'elle ne prit pas le temps de réfléchir à deux fois.

Elle le regretta amèrement.

« Les Smith œuvraient au sein de Gringotts. »

« Détournement de fonds au profit des Rapaces Nocturnes. »

« Tous deux des bras droits. »

« Mari tué lors de l'arrestation. »

« Femme sauvée – enfant à charge. Elle déclarera lors de l'arrestation qu'elle n'avait jamais voulu de l'enfant, mais que ça permettait d'éloigner les soupçons du couple. »

Astrid referma violemment le dossier, les mots dansant toujours devant ses yeux.

Elle inspira profondément.

Et puis, elle lança le dossier contre le mur d'en face.

Elle ne voulait pas que ses larmes saccagent le rapport.

Et elle voulait un verre.

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Elle traversa, pour la troisième fois de la soirée, la Taverne de l'Ombre, et se dirigea vers la table qu'elle avait quittée une petite heure plus tôt. Son dos était droit, ses épaules tendues, ses yeux secs et ses pensées, embrouillées.

- À partir de combien de verres dois-je me sentir dans une autre dimension ? demanda-t-elle sérieusement à Darren, qui était toujours à la place où elle l'avait laissé.

- Beaucoup.

- Je n'ai jamais bu.

- Alors peu devraient suffire. Peut-être. Mauvaises nouvelles ?

- Laisse-moi quelques verres et être dans un état second avant de te répondre, si tu veux bien.

Alors, Darren patienta. Il avait mieux à faire, il partait le lendemain matin en mission. Mais de toute façon, il dormait mal, avec ou sans verre, fatigué ou non. C'était la nuit que revenaient ses faiblesses, ses peurs, ses vieux démons. La nuit qu'il se rappelait toute l'horreur qu'il avait vécue et endurée. Donc, il allait attendre qu'Astrid soit dans un état euphorique pour l'écouter.

- Mes parents… étaient des Rapaces Nocturnes ! s'exclama-t-elle deux heures plus tard, et beaucoup de verres abandonnés sur leur table. Ils ne voulaient même pas de moi. Comment est-ce que j'ai pu me tromper à ce point… sur eux ? J'ai pourtant des sounirs… souvenirs heureux, balbutia-t-elle. Mais j'étais une couv-er-tu-re, articula-t-elle difficilement. Tu vois, quand je suis arrivée chez les Invisibles, je me suis demandée si j'étais bien à ma place. J'adore ce que je fais, mais en même temps, j'ai laissé mon copain derrière moi, c'est pas rien ! J'ai fait croire que j'étais morte.

Elle déglutit, se demandant si elle se sentait mal d'avoir abandonné son petit-ami, ou si c'était simplement le contrecoup des verres qu'elle buvait.

- Enfiiiiiin… Aujourd'hui, je sais que je suis bien à ma place, parce que je dois réparer tout le mal que mes parents ont fait. Ils ont tué dix personnes. Dix personnes. Et deux Invisibles… C'est mooooche, grogna-t-elle. Mais je comprends mieux ton histoire de frustration, là, grommela-t-elle en agitant les bras.

Lorsqu'elle eut fini, elle demanda un autre verre, avant de se raviser. Elle prendrait toute la bouteille, finalement. Dans n'importe quel autre pub, elle aurait paru pathétique. Pas à la Taverne de l'Ombre. Parce qu'ils étaient tous pathétiques, ils vidaient tous leur frustration, ici. Et aucun ne pouvait se vanter de n'avoir jamais dévoilé tout son pathétisme lors d'une soirée trop arrosée.

- Nos parents sont souvent les raisons de nos frustrations, ricana Darren, son visage s'assombrissant quelque peu à cause de ses souvenirs.

- Toi aussi ? devina-t-elle aisément.

Un éclair de lucidité traversa ses yeux, et Darren se dit qu'il pouvait bien se permettre une petite confidence, ce soir. Il hocha donc la tête.

- Comment ? demanda-t-elle presque discrètement.

- Si j'ai rejoint les Invisibles, c'est parce que je savais que je ne pourrais pas échapper longtemps aux Aurors.

Elle retint son souffle, avant d'éclater de rire devant le ridicule de la situation. Mais Darren ne s'en formalisa pas.

- Mon père avait un grand ascendant sur moi. Avant d'être un véritable Invisible, j'étais faible. Un cure-dent. Je t'assure, ajouta-t-il alors qu'elle n'arrivait pas à l'imaginer sans sa masse musculaire. Lorsque je suis arrivé ici, je n'avais jamais fait de sport de ma vie. Pas un seul muscle développé. Et c'est sûrement parce que j'étais un pauvre garçon terrorisé par son père qu'il a pu faire de moi la parfaite marionnette qu'il voulait.

Il posa son avant-bras gauche sur la table, et roula sa manche.

- Je fais partie de ceux qui auraient dû être jugés comme Mangemorts, à la fin de la guerre, lâcha-t-il faiblement.

Fascinée, Astrid ne pouvait détourner son regard de l'ancienne cicatrice. Elle était de moins en moins visible. Mais elle était toujours là, comme pour rappeler ce qu'ils étaient, ce qu'ils avaient fait.

- Mon père était un fervent admirateur du Seigneur des Ténèbres.

Le fait que Darren appelât le mage noir le plus puissant du siècle précédent par le nom que lui donnaient ses fidèles n'échappa pas à Astrid, mais elle s'en moquait.

- Si nous avions vécu au Royaume-Uni, je suis certain qu'il aurait tout fait pour que ce soit chez nous, et non pas chez les Malefoy, que devait se réunir la petite bande, cracha Darren. J'ai regardé le Seigneur des Ténèbres droit dans les yeux. J'étais qu'un gamin, et j'avais peur de lui. Il le savait, et se moquait de moi. Je n'étais qu'un imbécile, qu'un faible. Mais mon père voulait que je sois plus. Que je sois reconnu. Il m'a forcé à beaucoup de choses. Des choses qui me valaient un aller-simple à Azkaban. Mais je suis là. Et j'essaie de me faire pardonner, comme beaucoup de personnes dans cette taverne.

Il arracha la bouteille des mains d'Astrid, et se servit une grande rasade.

- Et j'essaie de me pardonner, aussi, de temps à autre.

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Son crâne la rappelait à l'ordre, et Will ne voulait pas l'écouter. En temps normal, elle aurait abandonné. Mais aujourd'hui, non. Aujourd'hui, elle comprenait ce que c'était d'être une véritable Invisible. Et d'être têtue.

- Vous avez une affaire avec Camille, lui rappela Will. Vous devez être partie dans deux heures.

- Ce sera moins long que ça, assura Astrid.

- Pourquoi voulez-vous être celle qui se charge de ce désherbage, à Azkaban ? Généralement, vous attendez d'être appelés…

Elle haussa les épaules, et jeta trois dossiers sur le bureau de Will.

- Voilà ceux qui, j'estime, méritent de recevoir le baiser du Détraqueur.

Will ne regarda même pas les dossiers. Il soupira. Les cellules d'Azkaban étaient remplies, et Harry Potter n'allait pas en débloquer plus pour les Invisibles – il serait stupide de le croire. Il fallait qu'un Détraqueur passe par-là, et que des prisonniers subissent son baiser pour qu'ils puissent cohabiter dans une cellule – et donc, en libérer d'autres. Pour autant, si cela était une solution avantageuse aux problèmes de Will, il n'aimait pas le regard dans les yeux d'Astrid.

- Vous êtes certaine de ce que vous faites, Astrid ? Ce n'est pas facile.

- Rien n'est facile, dans la vie.

Will hocha la tête, avant de l'observer plus attentivement. Elle était particulièrement fermée, aujourd'hui. Mâchoire serrée, regard déterminé, posture défensive. Elle avait sûrement appris. Il savait ce qu'elle apprendrait. Maintenant, il s'était assuré sa fidélité aux Invisibles. C'était petit, comme méthode, mais parfois, ce genre de bassesses valait bien mieux que les plus beaux discours. Astrid comprenait pourquoi elle les avait rejoints. Elle voulait être une Invisible à part entière, et vider quelques cellules d'Azkaban. D'un côté, cela arrangeait Will. Les Invisibles n'aimaient pas y aller, généralement. Cela leur faisait perdre du temps sur leurs affaires. Donc, Will n'allait pas se plaindre d'avoir une volontaire, pour cette fois.

- Très bien, Astrid. Vous avez mon autorisation.

Elle tourna les talons, sans même dire au revoir.

Elle garderait pour elle la confrontation avec sa mère. Les suppliques de celle-ci. Les souvenirs qu'elle avait essayés de rappeler à sa fille. Les paroles, les beaux mots, les gestes, les histoires racontées le soir. Jamais Astrid n'en parlerait. Elle n'avait aucune envie d'en parler. De toute façon, à qui aurait-elle pu en parler ? Les Invisibles avaient chacun eu leur vengeance, à un moment donné. En sauvant plus de vies qu'ils n'en avaient prises, ou en arrêtant directement les personnes qui les avaient malmenées.

Elle ne regarderait plus en arrière. Elle n'avait aucun lien avec les trois prisonniers qui avaient reçu le baiser du Détraqueur aujourd'hui. Cette femme qui ne ressemblait en rien aux photos montrées par Jill n'était pas sa mère. Sa seule et véritable mère était Jill. Et Jill était morte, aujourd'hui.

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Décembre 2024

Deux ans et demi qu'elle avait rejoint les Invisibles.

Elle tapa du pied sur le bitume, attendant que le vampire avec qui elle travaillait sorte enfin du cinéma où il s'était lancé. Elle repéra un homme, jeune, un couteau à la main, à l'angle d'une autre rue. Décidément, ils étaient vraiment nuls, ceux qui faisaient cavaliers seuls.

Elle souffla, s'amusant de la vapeur qui s'échappait de sa bouche.

Tout avait changé, ces dernières années. Elle s'était affermie et affirmée, elle avait grandi. Elle n'avait plus la même vision du monde, loin de là, et cela lui plaisait. Elle était bien plus cynique, mais comment ne pas l'être dans ce monde qui ne tournait plus rond ?

Elle ressentit une vive douleur à l'abdomen, et grimaça, refusant de se masser pour diminuer la douleur. Le Médicomage des Invisibles avait dit que cela ne servirait à rien. On l'avait empoisonnée, après la ligature des trompes, dans l'idée que régulièrement, elle reçoive une piqûre de rappel concernant sa nouvelle condition. Elle était stérile. Soit. C'était un fait. Si elle avait été énervée, et avait détruit bon nombre d'objets en verre suite à cette annonce, il n'en restait pas moins qu'elle était tout à fait à l'aise avec cette nouvelle situation. Ce n'était pas comme si elle avait la possibilité de fonder une famille, de toute façon. C'était une petite perte. Et une perte intéressante. Elle lui avait permis de se rappeler pourquoi elle était chez les Invisibles. Pour arrêter le plus de Rapaces Nocturnes. Une blessure de leur part, c'était presque un privilège. Cela voulait dire qu'elle avait assez d'importance, qu'elle effrayait assez les Rapaces Nocturnes pour être sur la liste des personnes à blesser.

Elle avait d'autres blessures, aussi. Certaines visibles. Une cicatrice sur le visage, d'autres un peu partout sur le corps, et un fichu tatouage, laissé par les Rapaces Nocturnes. Ils marquaient toujours les Invisibles qu'ils réussissaient à attraper. Elle avait hérité du chiffre cent-trente-sept. Elle était la cent-trente-septième à être attrapée. Soit. C'était le risque du métier.

Elle aurait pu être la cent-douzième tuée, et ça aurait été moins drôle, tout de même.

Au cours de ces dernières années, elle avait utilisé beaucoup d'Impardonnables. Et elle avait tué, aussi. La première fois, elle avait été dégoûtée par son geste. Les fois suivantes, elle avait compris que c'était la nature. Elle, ou son adversaire. Et elle tenait trop à la vie pour que ce soit elle.

Elle avait rencontré beaucoup d'Invisibles. Et Camille, aussi. Le con. Oh, elle aurait presque pu l'apprécier. Il l'avait attendrie, la première fois qu'ils avaient travaillé ensemble. Elle avait vu des facettes de sa personnalité que peu connaissaient, de toute évidence. Mais ensuite, il lui avait proposé de coucher avec lui. Le con.

Le pervers, aurait dit Cassy, mais elle lui laissait ce surnom. Elle préférait le con. C'en était un. Dans toute sa splendeur.

La porte de service du cinéma s'ouvrit. Elle se redressa, laissant ses pensées dans une partie de son esprit qui ne viendrait pas la déranger lorsqu'elle accomplirait sa mission. Le vampire sortit, et l'homme dans l'angle de la rue se prépara à bondir. Lorsqu'il le fit, Astrid était prête. Elle le désarma avant même que le vampire ne se soit aperçu de sa présence – enfin, façon de parler. Le vampire l'avait certainement vu. Il n'avait simplement pas agi.

- Putain, grogna-t-elle alors qu'il se retrouvait sans arme en trop peu de secondes à son goût. Ils sont de moins en moins doués…

Le vampire hocha la tête et s'approcha de l'homme, avant de plisser le nez et d'éternuer bruyamment.

- Oh, je pense que celui-ci s'est armé d'oignons, dit-il en s'éloignant rapidement, son nez caché dans un pan de son écharpe.

- D'oignons ? s'étonna Astrid.

Elle fouilla dans les poches de celui qu'elle tenait dans le col, pour effectivement trouver de l'oignon. Elle leva la plante devant ses yeux, l'examina un long moment, pour finalement esquisser une grimace où se notait son incompréhension. Elle se tourna vers l'homme qu'elle tenait par le bras, agitant l'oignon devant son nez.

- Mais qu'est-ce que tu comptais faire avec ça ?

- Bah… Le détruire ! s'exclama-t-il en désignant le vampire qui s'était éloigné de quelques pas, le visage tordu dans une grimace de dégoût.

Astrid le regarda très sérieusement. Aucune trace de doute dans les yeux de celui qu'elle avait arrêté. Elle éclata de rire.

- Oh bordel, il est vraiment con ! C'est de l'ail qu'il faut contre les vampires, imbécile !

Elle secoua la tête, amusée. D'accord, elle n'aimait pas forcément arrêter des personnes qui n'étaient pas réellement dangereuses, parce qu'il manquait de l'action lors des arrestations. Mais en même temps, si ces personnes n'existaient pas, ils ne pourraient jamais s'amuser, eux, les Invisibles. Astrid retrouva finalement son calme, se rappelant que si elle était au courant de l'oignon dans les poches de l'homme, c'était grâce au vampire.

- Et toi, ça va ? demanda-t-elle au vampire.

Il hocha la tête, les larmes aux yeux. Elle brûla l'oignon d'un coup de baguette, arrachant un soupir de soulagement au vampire, qui baissa son écharpe et avala une grande goulée d'air frais.

- J'ai toujours été allergique à l'oignon, expliqua-t-il une fois ses esprits retrouvés.

- Intéressant, murmura Astrid.

- Eh ! Vous avez dit « vampire » ! réalisa soudainement l'homme qu'elle tenait.

- Et ? soupira-t-elle.

- Vous savez ce qu'il est, et vous le laissez partir ?

- Oh, ça ! Ah. Bah oui. En fait, c'est un gentil vampire, lui expliqua-t-elle. Si, si, je t'assure, ça existe. Et toi, demain, tu auras tout oublié. L'existence des vampires, cette soirée…

- Non, je ne…

Sa tête alla frapper le mur, et il tomba au sol, à présent inconscient.

- Il commençait vraiment à me fatiguer, avoua-t-elle. Bon, alors, c'est réglé ?

Le vampire hocha la tête.

Elle avait mené cette affaire parce qu'un nouveau vampire s'attaquait à des Moldus sans tenter de camoufler ses traces. Cela faisait du remue-ménage, et le Ministère n'aimait jamais se mêler des affaires des vampires. Ce n'était pas très reluisant, comme affaires. Comme toujours, dès que cela ne concernait pas uniquement des sorciers, le Ministère déléguait aux Invisibles. En l'occurrence, un Moldu avait laissé son imagination prendre le dessus, et s'était dit que les vampires existaient réellement, jusqu'à se mettre à les traquer, après que sa sœur ait manqué se faire attaquer par l'un d'entre eux. Celui qui devait être « réglé ».

- Donc…, insista-t-elle.

- Le vampire a été tué.

- Bien.

Elle n'avait jamais été pour ce plan, mais Amory, avec qui elle travaillait, avait insisté. Il n'y avait pas d'alternative, dans le cas présent. Ce vampire appréciait trop ce mode de vie pour risquer de se convertir à une vie plus discrète. Il rechuterait toujours. Le sang était pour lui une drogue.

Astrid se pencha au sol, et récupéra l'homme qu'elle avait assommé.

- C'est ici que nous nous séparons.

- C'était un plaisir de travailler avec vous, mademoiselle.

- Le plaisir était partagé. Veillez bien les uns sur les autres.

- On essaie, dit simplement le vampire en tournant les talons pour disparaître dans une ruelle sombre.

Astrid hissa l'homme sur son dos.

- Putain, il pèse, l'imbécile…

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Camille arriva triomphant à la Taverne de l'Ombre.

- J'ai volé un dossier à Potter ! s'écria-t-il. PUTAIN ! C'est la fête, ce soir ! Il doit tellement avoir les nerfs ! s'esclaffa-t-il. Allez, faites tourner l'alcool, c'est moi qui paie toutes les consommations ! Et j'offre même aux femmes de l'assistance de partager mon lit !

- Ta gueule, Camille ! s'exclamèrent plusieurs Invisibles.

- Il a vraiment pris une affaire à Potter ? s'étonna Darren.

Luis, à côté d'eux, hocha la tête.

- Ouais. Vous avez vu la tête d'Émile ? demanda-t-il en changeant de sujet, habitué aux arrivées fracassantes de Camille. Il n'est pas dans son assiette, ce soir.

Ils se tournèrent vers Émile qui, effectivement, avait le teint plus maladif qu'à l'accoutumée, et l'air plus dépressif que si on venait de lui apprendre qu'il avait commis des horreurs innommables lors de la précédente pleine lune.

- Carlos a été tué, lui rappela Darren en se retournant sur sa chaise. Il n'a plus personne pour lui préparer sa potion Tue-Loup.

- Ah merde ! siffla Luis.

Comme c'était souvent le cas dans une situation pareille, les deux Invisibles qui avaient plus d'une fois travaillé avec Carlos se remémorèrent les souvenirs de leur collègue qui était tombé aux mains des Rapaces Nocturnes, ne se préoccupant pas de celle qui, à côté d'eux, s'était assombrie.

Astrid, si elle n'avait pas entendu le nom Potter, aurait certainement proposé son aide à Émile. Elle aimait bien préparer des potions.

Mais elle avait entendu le nom Potter. Et elle repoussa le moment d'aller se porter volontaire pour la préparation de la potion d'Émile de quelques heures. Le temps d'oublier un peu le passé, qui revenait la hanter pour la soirée.

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Juillet 2025

- Woh, c'est une grosse affaire ? plaisanta Astrid en entrant dans le bureau de Will et Jones.

Elle se laissa tomber sur un fauteuil, et posa les pieds sur le bureau. Elle avait oublié bon nombre des formules de politesse, ces dernières années. Et puis, ce n'était pas comme si les Invisibles se vexaient pour si peu.

Elle avait été convoquée pour une nouvelle affaire, et les airs sombres de Will et Jones lui avaient fait comprendre que ce n'était pas une petite affaire. Loin de là. Mais ça ne l'effrayait pas.

- Oui, lui annonça Will.

- Trafic, enchaîna Jones.

- De quoi ? demanda Astrid en regardant le plafond, avant de redescendre les yeux vers les perchoirs.

Tiens, il manquait deux chouettes. Peut-être que Will et Jones avaient trouvé deux potentielles nouvelles recrues.

- D'êtres humains. De Cracmols, plus précisément, ajouta Jones, un air de profond dégoût sur le visage.

L'expression d'Astrid se figea. La surprise qui se peignit sur ses traits fut rapidement remplacée par la colère et la rage. Elle opta pour la réaction qu'espéraient Will et Jones pour la nommer à la tête de cette mission.

- Quoi ?! siffla-t-elle, les poings à présent serrés sur les accoudoirs de son siège.

- C'est une énorme affaire, Astrid, dit Will, l'air sombre. Il va falloir jouer serré. Et vous allez devoir vous infiltrer auprès de cette Cracmole. Elle semble être la prochaine sur la liste.

Elle battit précipitamment des paupières. Jones lui lança un dossier qu'elle attrapa au vol.

- Tout ce que vous devez savoir sur le monde Moldu, résuma-t-il alors qu'elle comptait l'ouvrir dans l'immédiat. On sait que vous y êtes retournée régulièrement, pour des affaires, mais là, c'est une infiltration de longue durée. Cette Cracmole dont vous allez devenir l'amie s'appelle Elena, est la prochaine sur la liste, et c'est une grande fêtarde. Vous allez devoir vous infiltrer, la suivre partout. Si besoin est, vous devrez lui dire la raison exacte de votre présence à ses côtés, pour qu'elle s'éloigne de ses amis habituels, de sorte qu'aucun mal ne leur soit fait.

Astrid feuilleta les pages du dossier.

- Combien de jours avant que je ne me lance ?

- Trois. On n'a plus de temps à perdre. Selon les renseignements que nous avons réussis à recouper, il y a déjà quinze Cracmols qui ont disparu au cours des douze derniers mois. Nous devons empêcher qu'Elena soit la suivante. C'est bien clair ?

Astrid hocha la tête.

C'était clair.

C'était la plus longue mission à laquelle elle avait pris part. La plus complexe, celle qui impliquait le plus grand nombre d'Invisibles. Et malgré l'ampleur de l'affaire que laissaient entrevoir les moyens déployés, elle n'en était pas revenue lorsqu'une fois Cole arrêté, trois Cracmols avaient réapparus, expliquant ce qui leur était arrivé – kidnappés, revendus, et finalement libérés parce que leur maître avait peur que Cole ne donne leur nom. Trois Cracmols qui étaient retenus depuis sept ans. Et ils n'étaient certainement pas les seuls.


Retour au 7 janvier 2026

- Et c'est comme ça que j'ai renoué avec le monde Moldu. Les talons pour aller danser, les robes bien trop courtes, les fêtes bien trop bruyantes. Je me suis aussi rappelée pourquoi je détestais ça, avant. Je déteste cette proximité, et ces gars qui te collent, et… Cole avait raison. Elena attire toujours du monde, et par conséquent, j'en attirais aussi, grommela-t-elle, dégoûtée. Je devais jouer le jeu, prétendre que ça me plaisait. Et ensuite, j'ai… eh bien, je me suis laissée emporter par tout ça, jusqu'au jour où Cole a agi. Et nous en sommes arrivés là.

Le silence se fit dans le salon, rompu seulement par le bruit des secondes qui passaient.

Cette horloge était définitivement bien trop bruyante.

James souffla un grand coup. Il était reconnaissant envers la jeune femme de lui avoir épargné les fois où elle avait tué, ou les fois où elle avait dû faire preuve d'une trop grande violence. Il savait qu'elle n'avait pas mentionné en détails son passage à Azkaban non pas pour lui épargner une quelconque souffrance, sinon parce qu'elle n'avait pas envie de revenir là-dessus. Et il savait qu'elle ne lui avait montré que la partie visible de l'iceberg. Il y avait pire. Il y avait toujours pire. Mais dans les grandes lignes, il avait compris. Il avait compris qu'Astrid avait toujours eu un instinct de… héroïne, finalement. Qu'elle voulait aider tout le monde, sans en tirer aucun mérite, et qu'elle avait trouvé le moyen de le faire comme ça. Même s'il se doutait qu'il y avait une autre raison, qu'elle tairait parce qu'il n'avait pas besoin de la savoir, parce que cette raison serait bien trop douloureuse, il avait compris, dans l'ensemble, pourquoi elle était partie.

- Alors, c'était ça, ton tatouage… Enfin, ce chiffre.

Elle hocha la tête.

- Toi aussi, tu en as un, lui rappela-t-elle. James, écoute… Je suis désolée de t'avoir dit tout ça. J'aurais dû me taire, en fait. J'aurais dû te renvoyer. Comprendre les Invisibles n'est pas donné à tout le monde, et…

Il lui fit signe de se taire.

- Je t'ai demandé de me raconter tout ça, Astrid, d'accord ? Et tu l'as fait, et je t'en remercie. Et je respecte ton silence sur certains points. Je ne veux pas que tu me dises ce que tu as mis dans la boîte, et je ne veux pas que tu…

- Je peux te le dire, dit-elle avec une nonchalance feinte. Des photos, principalement. Le collier que tu m'avais offert, les dessins de Mélina, et une brindille de mon balai.

Il se tut.

- C'est pas grand-chose.

- Alors pourquoi tu ne l'as pas brûlée ?! s'exclama son horloge. Ce qu'elle est têtue…

- Tu vas la fermer, oui ?!

- Et malpolie, en plus de cela… Allez, au tour du garçon, maintenant ! Ton histoire.

- Elle est bien moins palpitante que celle d'Astrid…

- Un Potter qui n'a pas une vie palpitante ? Comment c'est possible ? se moqua Astrid.

Il sourit, affligé.

- Lorsqu'il est déprimé d'avoir perdu la fille dont il est amoureux…


Le récit de James.

Juillet 2022

- Je pense que James panique, murmura Lily.

- Je ne panique pas, la contredit James.

- Je suis certain que James panique, ajouta Albus.

- Je ne panique pas !

- Si on avait su, on aurait dit à Astrid qu'elle n'avait pas à paniquer. Que tu le ferais pour vous deux ! s'esclaffa Lily.

James baissa la tête, et plongea ses mains dans ses cheveux. Son frère et sa sœur étaient insupportables. Et il avait fichu le bazar dans la cuisine de ses parents, rien qu'en voulant se préparer un café. Il était paniqué.

Mais jamais il ne le dirait à son frère et sa sœur.

- Allez, tu as encore deux jours pour te faire à l'idée que tu vas présenter Astrid aux parents, plaisanta Albus.

James lui lança un regard assassin.

- Maman, James est paniqué ! s'exclama Lily en voyant leur mère entrer dans la cuisine.

Ginny Potter leva les yeux au ciel, habituée aux disputes amicales entre ses trois enfants lorsqu'ils étaient laissés seuls plus de deux minutes dans une même pièce.

- Aucune raison pour cela, mon chéri. J'ai des moyens de pression pour empêcher ton frère et ta sœur d'être insupportables lors du repas.

- Merci, maman, grommela James en rougissant. Mais j'aimerais autant qu'on ne parle pas de tout ça avant… avant le jour où viendra Astrid.

- D'accord, d'accord ! capitula Ginny. Tiens. Votre père rentre déjà…

Elle regarda son mari approcher. Il ouvrit lentement la porte.

- Ginny, est-ce que tu peux venir une minute ? dit-il d'une voix douce, et anxieuse.

Sa femme le rejoignit dehors sans poser de questions, son expression se transformant. D'enjouée, elle redevint neutre, au cas où elle doive passer à la colère. Lorsque Harry arrivait comme ça, elle avait parfois des raisons de se mettre en colère. Blessure due à une étourderie, départ pour une mission qu'il n'avait pas voulu déléguer alors qu'une date importante approchait… Tout ça, c'était le quotidien des Potter. Et les enfants le savaient bien.

- Dix Gallions que papa annonce à maman qu'il part en mission alors qu'on va recevoir Astrid, rit Lily.

- Dix Gallions qu'il a accepté une invitation quelque part, et que maman va devoir l'accompagner, contrecarra Albus.

Ils eurent juste le temps de sceller leur accord d'une poignée de main quand leurs parents entrèrent dans la cuisine.

- Al, Lily… Venez avec moi, exigea Ginny d'une voix tendue.

Elle passa derrière James, et lui serra l'épaule, sans qu'il ne réalise que ce geste était anormal. Elle le soutenait par avance. Mais il ne le réalisa pas.

Son père s'installa en face de lui. James sourit.

- C'est si horrible que ça, ce que tu as annoncé à maman ? Si tu m'annonces que vous vous séparez, je ne te croirai pas. Je parle beaucoup ? Oui, je parle beaucoup. C'est que je suis un peu stressé, avec Astrid, et tout ça, et…

James se tut quand la main de son père se posa sur la sienne. Son père ne faisait jamais ça. Il ne se permettait des gestes tendres qu'avec Lily, depuis qu'ils étaient entrés à Poudlard. Son père était nerveux. Tendu. Et triste.

Son père lui apportait de mauvaises nouvelles.

- James. Je… Astrid ne viendra pas chez nous.

James fronça les sourcils.

- Qu'est-ce que tu racontes ? Bien sûr que si ! Elle a confirmé. Elle viendra.

- Elle ne pourra pas, James. Astrid ne viendra pas. Elle… Astrid est décédée, James.

Il vit les lèvres de son père qui bougeaient. Il les vit, et il savait que cela voulait dire que son père lui parlait, mais il n'entendait rien. Parce qu'il ne voulait pas entendre. Et qu'il y avait ce bourdonnement incessant dans ses oreilles. Il était totalement perdu.

Son père lui parla pendant de longues minutes, avant de se lever, et de le serrer dans ses bras. Et puis, il sortit de la cuisine, laissant Lily et Albus entrer. Sa sœur se blottit dans ses bras, et se mit à pleurer contre son épaule. Et il l'envia, tout à coup. Il l'envia d'être capable de pleurer, alors que lui n'arrivait même pas à entendre ce qui se disait. Il voulait pleurer. Pourquoi, par Merlin, n'en était-il pas capable ?

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Normalement, il aurait dû pleurer. Bien plus que ceux qui étaient à ses côtés. Il était amoureux d'Astrid, pas eux ! Pourtant, il était le seul à ne pas avoir versé de larmes.

Il n'avait pas pleuré.

Et il se sentait particulièrement faible de ne pas pleurer. Il le devait, non ? C'était une façon d'honorer la mémoire d'Astrid. Il devait pleurer. Pourquoi est-ce qu'aucune larme ne coulait ?

Il n'avait pas pleuré.

Pas même lorsqu'il avait appris qu'Astrid avait dit non aux Aurors sans l'en avertir, ni lorsqu'il était allé devant la maison de sa tante et qu'il avait appris qu'elle avait été mise en vente en décembre. Il n'avait pas pleuré lorsqu'il avait vu Chuck, le nez rouge, aller récupérer Lola, sa petite amie, qui venait entourée d'une escorte dont elle n'arrivait pas à se débarrasser. Il n'avait pas pleuré lorsqu'il avait vu les larmes sur les joues de Lola, alors qu'elle se présentait à lui. Ni quand il avait vu celles de Paige, de Ruby, de l'ancienne équipe de Quidditch d'Astrid. Il n'avait pas pleuré lorsque Fred et Roxanne s'étaient laissé aller, il n'avait pas pleuré lorsque même Emily avait laissé couler une larme, lorsque Murray l'avait pris dans ses bras en reniflant.

Il n'avait pas pleuré.

Est-ce que cela faisait de lui un monstre sans cœur ? Pourquoi est-ce qu'il ne pleurait pas ?

Il aurait pu disserter longuement sur ce sujet. Mais les sanglots de Mélina se firent plus forts, et il passa un bras autour de ses épaules. La brune semblait vraiment secouée par les événements, et elle apprécia la présence de James, plus que lui-même n'appréciait le soutien qui lui était donné. Elle accepta le bras de James autour de ses épaules, alors qu'ils n'étaient même pas proches, avant ce jour. Mais les pertes rapprochaient les autres. Et Mélina avait besoin de soutien, réalisa James alors qu'elle se mettait à lui parler. Rien que pour lui. Il était le seul à l'entendre. Sûrement parce qu'elle voulait dire tout ça à Astrid, que celle-ci n'était plus là, et que la personne la plus proche d'elle, c'était James.

- Elle était… toujours… là ! Elle écoutait même… quand on… n'avait rien à dire ! Elle… était là… pour moi ! À la maison, mon père est horrible, murmura-t-elle à l'oreille de James. Il… me dit toujours que… je suis nulle, que je ne sers à… rien…, hoqueta-t-elle. Et moi… je le crois ! Mais quand… Astrid me parlait, j'avais… l'impression de… servir à quelque chose !

James hocha la tête. Astrid donnait toujours cette impression. Celle que vous aviez votre place sur terre. Mais apparemment, elle n'avait plus besoin d'exister. Elle n'avait plus sa place sur terre.

Il n'avait pas pleuré.

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Septembre 2022

Les mains serrées autour d'une tasse de café, James regardait les volutes de fumée qui s'élevaient dans la cuisine de ses parents. C'était son passe-temps favori, depuis début juillet. Le seul qu'il avait. La Coupe du monde de Quidditch ? Rien à faire. Astrid n'avait pas pu y aller, alors lui non plus. Les informations ? Pas envie de les lire. Rien ne l'intéressait. Il ne se retourna pas lorsqu'un invité pénétra dans la maison de ses parents. Il savait très bien de qui il s'agissait. Il n'avait qu'un seul visiteur qui ne prenait plus la peine de frapper avant d'entrer.

- Tu inquiètes tes parents, lui apprit Chuck.

James hocha la tête. Il le savait bien. Il essayait de passer à autre chose, mais c'était impossible. C'était trop tôt, aussi. Il ne voulait pas que ses parents s'inquiètent, mais il n'arrivait pas à ne pas penser à Astrid. Ce n'était même pas une stupidité, comme celle qu'on profère souvent après une perte. Il ne s'était pas rendu compte qu'elle faisait entièrement partie de sa vie, il le savait déjà. Il n'avait pas réalisé à quel point il l'aimait après sa mort, il le savait déjà avant. Seulement, il n'avait jamais songé à l'éventualité qu'elle le quitte d'une manière aussi brutale. Il n'avait pas eu le temps de réfléchir à une telle éventualité. Et c'est pour cela qu'aujourd'hui, il était perdu.

Il avait besoin de changement. Pas quelque chose comme déménager, aller à une fête et oublier tous ses soucis, ou encore rencontrer de nouvelles personnes dans la rue. Il voulait un changement radical sur tout ce qu'il avait prévu de faire au cours de cette année, et qu'il n'arrivait plus à envisager à présent qu'Astrid n'était plus à ses côtés pour les douze prochains mois. Ni ceux qui suivront.

- Chuck, tu as envie de faire un truc un peu stupide ?

- Propose toujours, dit Chuck en haussant les épaules.

C'était devenu l'oreille attentive qui écoutait toujours James. Murray le trouvait trop déprimant, et ne savait pas comment réagir avec lui. En fait, depuis l'enterrement d'Astrid, James n'avait plus revu Murray. Il avait reçu des lettres de soutien, mais rien de plus. Murray ne pouvait pas l'aider. Il n'arrivait pas à être cet ami-là, celui qui vous aide à surmonter une perte à laquelle on ne peut décemment pas être préparé.

Chuck, lui, était cet ami. Parce que Chuck avait lui aussi subi une perte à laquelle il ne pouvait décemment pas être préparé.

- Tu as envie de faire le tour du monde ?

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Décembre 2022

- C'est complètement fou ! s'exclama Chuck.

Ils n'avaient pas la moindre idée d'où ils se trouvaient. Mais c'était vraiment bien. C'était loin de Londres, loin de la famille de James et de tous les regards compatissants qu'il recevait à longueur de journée. James ne pensait presque pas à Astrid. Ou, plutôt, il arrivait à y penser sans s'embourber dans des pensées trop moroses.

- Il faut que j'écrive ça dans mon carnet ! dit Chuck.

- Tu vas finir par écrire un livre, plaisanta James, alors que son ami écrivait ce qu'il avait sous les yeux dans un petit carnet qui ne le quittait presque plus.

Chuck haussa les épaules, et James se demanda combien de fois l'idée lui avait traversé l'esprit depuis qu'ils étaient partis.

- Peut-être que mon beau-père estimera enfin que je suis à la hauteur de sa fille, si je deviens célèbre, grommela-t-il.

- Pas facile de sortir avec la petite fille du Ministre de la Magie espagnol…

- Je te le confirme, dit Chuck. Bon. On retourne faire la fête ?

Chuck savait bien que James n'avait pas l'esprit à la fête. Lui non plus ne l'avait pas. Mais ils aimaient croire qu'ils étaient capables d'avancer, et de ne pas déprimer. Alors ils avaient accepté d'aller à cette fête, même s'ils ne connaissaient les organisateurs que depuis quelques heures, et qu'ils avaient accepté sans savoir comment refuser.

James laissa Chuck s'enfoncer dans la fête, accepter un verre, refuser les avances d'une fille un peu éméchée, et lorsqu'il fut certain que son ami ne pouvait pas le voir, il serra son poing, et le mordit. C'était violent, douloureux, et ça ne le faisait toujours pas pleurer. Mais au moins, il n'inquiétait pas Chuck. C'était sa méthode pour évacuer sa tristesse, son échappatoire pour ne pas se laisser envahir par les souvenirs d'Astrid.

Parfois, même, ça fonctionnait.

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Juillet 2023

- Tu lui ramènes vraiment des Boursouflets ? demanda pour la énième fois James.

Chuck hocha la tête et caressa la petite boule de poils avant de la remettre dans sa cage de transport.

- Ouais.

- Tu as fait le tour du monde, et ce que tu offres à ta copine, c'est des Boursouflets ? Alors qu'elle peut en acheter dans n'importe quelle boutique ? Plus ! Elle peut s'acheter tout ce qu'elle veut, quand elle veut, dans n'importe quelle boutique ! Tu sais quoi ? Je suis même certain que les boutiques ouvriraient rien que pour elle si Lola arrivait à trois heures du matin en exigeant de voir les produits du magasin. Des Boursouflets, Chuck !

- Oui, mais ceux-là sont offerts par son copain ! C'est totalement différent, affirma-t-il en sortant un carnet pour y écrire une simple phrase. Le titre du livre, expliqua-t-il à James. L'idée me plaît, finalement. Pas dit que ça soit un succès. Mais qui ne tente rien n'a rien. Et arrête de rire en regardant mes Boursouflets ! s'énerva Chuck.

Cela faisait déjà une heure qu'ils parlaient de ce cadeau peu original. Et cela faisait aussi une heure qu'ils étaient revenus sur le territoire anglais.

Parler de Boursouflets était la seule manière qu'ils avaient trouvée de ne pas déprimer en songeant à ce qu'ils avaient quitté pour mieux retrouver. Parce que finalement, rien n'avait changé, un an plus tard. Astrid était toujours morte, et toujours trop présente dans leur cœur.

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Août 2023

- J'ai envie de me faire tatouer, dit brusquement James.

Lily et Albus échangèrent un regard inquiet.

- Je suis pour, enchaîna immédiatement Albus. Mais je viens avec toi.

James haussa un sourcil surpris. Que son frère cède aussi rapidement était étrange.

- J'y pensais depuis quelques semaines, lui dit-il.

De suite, cela parut plus clair à James.

- Cool, enchaîna Lily. J'ai une idée pour moi. Mais toi, tu dois nous promettre que tu ne feras pas tatouer le prénom d'Astrid.

Ses deux frères se tournèrent vers elle.

- On fait l'impasse sur ce que James peut ou ne peut pas se faire tatouer, et on revient sur ce que tu as dit…, gronda Albus.

- Une idée pour toi ? enchaîna James.

- C'est exclu, ajoutèrent les deux frères en chœur.

- Ah oui ? Et pourquoi ça ?

- Parce que tu es mineure, répliqua Albus.

- Et ? Si je vais dire aux parents que vous allez vous faire tatouer, majeurs ou pas, ils ne vont pas apprécier !

Les visages de James et Albus se teintèrent une petite seconde d'horreur, avant de revenir à la normale.

- Tu n'oserais pas, affirma Albus.

- Tu veux parier ? plaisanta Lily.

- Elle est sérieuse, marmonna James. Vraiment sérieuse.

- Bien sûr que je suis sérieuse !

- On fait quoi ? demanda Albus.

- On essaie de la dissuader sur le chemin pour y aller, proposa James en se levant. Et on se dépêche. Et personne n'en parle jamais aux parents.

- Compris ! s'exclamèrent Lily et Albus en se levant à sa suite.

Autant dire que jamais Albus et James ne réussirent à dissuader leur petite sœur.

Et sans se concerter, les trois enfants Potter réussirent à se tatouer exactement la même chose.

Et les deux garçons exigèrent de leur sœur qu'aucun garçon ne voie jamais son tatouage.

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Novembre 2023

Au fin fond de la boutique, James était bien. Bien sûr, il ne rechignait jamais à être au comptoir, mais il s'occupait alors moins des plantes. Il avait eu de la chance que l'homme que connaissait Neville, et chez qui il avait obtenu un stage l'année précédente, accepte de le prendre avec une année de retard. Il se trouvait bien, dans cette boutique.

Il entendit son patron fermer magiquement la boutique, puis les pas traînants du vieil homme s'approchèrent du rayon où se trouvait James.

- Oooh, Merlin, tu sais, James, tu es le seul apprenti que je n'aie jamais eu qui s'intéresse avec amour aux plantes… Un véritable amour. Comme celui que devrait recevoir une femme, plaisanta son vieux patron. Tu devrais trouver une fille à aimer comme ça.

James releva les yeux du Mimbulus Mimbletonia dont il prenait soin, et sourit tristement.

- J'en ai eu une, avoua-t-il.

- Rupture douloureuse ?

- Mort douloureuse, murmura James en se replongeant dans son travail.

C'était sa nouvelle méthode pour tout oublier. Il avait perdu une personne à aimer. Alors, il transférait cet amour aux plantes. C'était un amour de substitution, et personne n'était dupe, pas même lui. Mais il se complaisait dans cette illusion.

Et puis, quoi ? Qu'est-ce qu'il aurait pu faire, sinon ? Pleurer sur son triste sort ? Il n'en était pas capable.

Lorsque son patron s'éloigna à nouveau, en lui rappelant qu'il pouvait partir quand il voulait à présent que la boutique était fermée, James reposa l'engrais qu'il avait trouvé pour les plantes de la catégorie des Mimbulus Mimbletonia, et serra son poing tremblant, avant de le porter à sa bouche et de se mordre la peau.

Il n'allait pas crier sa frustration. Il avait réussi à la cacher durant un an à Chuck de cette manière, ce n'était pas pour craquer devant son patron.

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Janvier 2024

C'était horrible d'être enfermé dans ce passé si heureux. Il n'arrivait pas à en sortir. Il n'arrivait définitivement pas.

Il devait sortir. Ce qu'il fit. Il prit sa veste, réalisa qu'une lettre de sa sœur traînait toujours sur la table du salon de l'appartement qu'il avait finalement pris – d'accord, juste au-dessus de la boutique, et qui appartenait en réalité à son patron - haussa les épaules et se dit qu'il y répondrait en rentrant.

Il partit se promener sur le Chemin de Traverse, entra dans un pub, au hasard, et commanda une Bièraubeurre. Puis une deuxième. Et une troisième. Jusqu'à ce qu'on le rejoigne. Il reconnut son parfum avant même qu'elle ne lui adresse la parole.

- Salut, James.

- Salut, Emily.

- Tout seul ?

- Toi aussi.

- On dirait bien… Je me suis fait larguer.

- On s'y fait. Un peu comme au décès de sa petite amie…

- Une Bièraubeurre, commanda-t-elle. T'as bien le temps de boire avec une vieille amie, non ?

- Je dois pouvoir faire ça, ouais.

- En tout bien, tout honneur, évidemment.

Il grimaça. Ce n'était jamais aussi simple, avec Emily Macmillan, et ça l'était encore moins depuis qu'Astrid était morte, et qu'il était revenu de son tour du monde.

- Si tu le dis.

- Tu peux aussi me proposer de me ramener chez toi, pour finir la soirée.

Il éclata de rire. L'offre était tentante, et pas inhabituelle de la part de la Gryffondor.

- Je ne préfère pas, dit-il cependant.

- Et pourquoi ? Il fut un temps où ça ne te dérangeait pas.

Un point pour elle. Seulement, s'il retournait dans ce passé, dans celui qu'il avait avec Emily, il ne pourrait pas s'empêcher de penser à l'autre passé, celui qui avait suivi, et qui était rattaché à Astrid. Et ça, il ne le voulait définitivement pas.

- Je ne préfère pas, parce que sinon, je vais me rappeler que lorsque tu as été ma petite amie, après toi, il y a eu Astrid. Et je vais vouloir répéter le schéma. Et ça va faire vraiment mal.

Elle hocha la tête, un sourire tordant son visage. De toute évidence, elle n'appréciait qu'en partie l'explication, mais James ne comptait pas lui en donner une qui soit meilleure, et qui la satisfasse. Le temps où il satisfaisait les désirs de chacun était bien loin, et il ne lui avait rien apporté.

- Je comprends.

Ils burent en silence, chacun plongé dans ses pensées. Parfois, entre amis, il n'y avait pas besoin de parler.

- Tu aurais accepté ? finit par demander James.

- Accepté quoi ?

- Si je t'avais demandé de me raccompagner… Tu aurais accepté ?

Elle lui adressa un sourire charmeur, juste avant de terminer sa Bièraubeurre.

- Demande-moi, tu verras bien !

Il secoua la tête. Il ne lui demanderait pas, non.

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Août 2024

Sa petite sœur lui parlait, mais il ne l'écoutait pas. Il était reparti dans ses pensées. Comme c'était tout le temps le cas. Il n'arrivait pas à oublier Astrid. Sa vie était morne, morne… Les seules étincelles de bonheur qui l'éveillaient venaient de Lily, d'Albus, de certains de ses amis. Mais sinon, il dépérissait. Encore et toujours. Et il n'arrivait pas à se faire à l'idée que jamais Astrid ne passerait le seuil de cette maison. Que jamais elle ne rencontrerait ses parents.

Soudainement, sa sœur se tut. Elle se leva, et vint le serrer dans ses bras. Et il accepta cette étreinte. Elle venait de lui annoncer qu'elle avait été nommée capitaine de l'équipe de Quidditch de Gryffondor, les résultats de ses BUSE étaient optimaux – c'était le cas de le dire - mais il ne l'avait pas écoutée lorsqu'elle le lui avait dit. Il le devinait, parce qu'il voyait les deux lettres distinctes sur la table. Mais sinon, il était incapable d'être le grand frère qu'il aurait dû être. Il était incapable de se comporter comme le James qu'il avait été. Et pourtant, sa sœur agissait toujours de la même façon. Elle était là pour lui.

Et elle eut la délicatesse de s'éloigner de lui lorsque le reste de la famille entra en grandes pompes dans la maison, pour que personne d'autre qu'elle ne s'inquiète, ce soir.

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Décembre 2024

- Bordel… Je suis parti depuis même pas quatre mois de Poudlard, et elle se trouve un copain ! Un idiot, en plus, grommela Albus. Et…

Il se tut soudainement, oubliant momentanément sa petite sœur qui, selon son opinion, faisait une belle erreur, qu'il s'empresserait de réparer lorsqu'il la verrait. Et s'il pouvait aussi se mettre en travers du chemin menant Basile Martell aux bras de sa sœur, il ne se gênerait pas pour le faire. Il savait que James en ferait de même. Mais il savait aussi que James, régulièrement, avait besoin qu'on le secoue pour se remettre à vivre. Comme ces gadgets Moldus qu'on devait agiter un peu pour qu'ils se remettent à fonctionner. Eh bien, James, c'était la même chose, les pouvoirs magiques en plus. Ce soir, son grand frère devait être secoué. Ils parleraient de Lily demain.

- James, tu veux aller te changer les idées, ce soir ? proposa-t-il à son frère.

James hocha la tête. Oui, il voulait se changer les idées.

Oublier Astrid. Le temps d'une soirée.

Albus devait bien avoir de nouvelles péripéties à lui raconter, à propos de Faith et lui, et ça allait bien prendre la moitié de la nuit. L'autre moitié, il la passerait à écouter Albus lui parler de son travail au magasin de chaudrons.

Au moins, il n'y aurait pas Astrid dans son esprit. Du moins l'espérait-il.

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Mars 2025

Il trouva Mélina au cimetière Moldu. Comme toujours.

Elle était au-dessus de la tombe d'Astrid. Comme toujours.

- Est-ce que c'est stupide d'espérer encore que ce ne soit qu'une mauvaise blague ? murmura Mélina lorsqu'elle réalisa que le nouveau venu n'était autre que James.

James passa un bras autour de ses épaules, et poussa un long soupir. Il n'avait pas tant connu Mélina, à Poudlard. Elle était l'amie d'Astrid, et une Préfète qui aimait le respect du règlement. Il avait appris à la connaître après. Lorsqu'il était devenu proche de Chuck, lequel était déjà proche de Mélina. Il appréciait bien cette brune qui n'avait aucune confiance en elle, et qui avait beaucoup de mal à se convaincre qu'elle valait mieux que ce que son père voulait lui faire croire. Et il savait qu'elle n'était pas stupide.

- Est-ce que c'est stupide d'être encore amoureux d'elle ? demanda-t-il sur le même ton.

- Nous sommes deux imbéciles, donc, en conclut Mélina.

Il hocha la tête, son regard n'arrivant pas à quitter la pierre tombale. Il venait régulièrement, et trouvait tout aussi régulièrement Mélina ici. C'était leurs retrouvailles. Certains le faisaient autour d'un verre. Eux avaient choisi de faire ça autour d'une tombe. Après tout, c'était ce qui les unissait.

- Elle était tellement forte…

- Tu l'es aussi, Mélina. Tu as réussi à partir de chez toi.

Elle esquissa un drôle de sourire, entre la joie et l'ironie.

- Et je suis incapable de croire un garçon quand il dit qu'il m'apprécie, ricana-t-elle. Je manque tellement de confiance en moi que ça en devient ridicule, renifla-t-elle. Je vais finir seule, moche et avec vingt-cinq fléreurs.

James éclata de rire.

- Je doute que tu deviennes laide, un jour. Et je persiste à croire qu'avoir beaucoup de fléreurs est un avantage. Ils chassent les animaux nuisibles. Et puis… que tu sois seule sera toujours une meilleure situation que celle de Fred. Dès qu'il trouve une copine, Bethany arrive en courant pour s'assurer qu'il est toujours prêt à quitter cette fille pour elle.

Mélina étouffa un petit rire, même si elle savait que depuis le temps, il n'y avait plus de quoi en rire. Fred avait rompu avec Bethany, et elle avait été d'accord avec ça. Mais elle n'acceptait pas l'idée qu'il puisse l'oublier. Alors, dès qu'elle entendait dire qu'il avait rencontré quelqu'un, elle s'empressait de vérifier que cette personne n'allait pas permettre à Fred de l'oublier.

- Ou mieux que moi, reprit James. Je suis amoureux d'Astrid. Et elle n'est même plus là pour le voir. J'arrive à peine à aborder les filles. J'en ai trouvé une qui accepte de me parler, malgré mes sautes d'humeur. Et je pense qu'on va sortir ensemble. Mais elle finira par me quitter, parce que je suis trop déprimé. Et je n'en serai même pas désolé.

Mélina hocha la tête. Ils étaient plutôt pathétiques, tous les deux. Une fille qui n'arrivait pas à avoir un tant soit peu de confiance en elle, et qui n'arrivait pas à se lancer dans une relation. Un garçon qui avait confiance en lui, mais qui aimait trop le passé pour ne plus y penser.

- Il faut que j'aille travailler, murmura-t-elle finalement en se dégageant du bras réconfortant de James.

- Le nouveau livre de Chuck ?

Elle confirma.

- Une vraie perle, lui dit-elle. Comment est-ce qu'on a pu rater ça, à Poudlard ? Que c'était un tel génie avec les mots ? Mais, par Merlin, qu'est-ce que c'est long de préparer un livre qui est déjà bon à la base… Heureusement que je n'ai pas à travailler sur la bibliographie de Dandy l'Incompris…

Elle se prépara à transplaner.

- James… Ne traîne pas trop. Essaie de ne pas trop…

- Réfléchir, termina-t-il aisément.

Elle hocha la tête, avant de le laisser seul. C'était son moment, et il savait que Mélina n'irait pas dire à leurs amis qu'il était ici, au cimetière, seul.

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Juillet 2025

- J'ai une grande nouvelle ! s'exclama James.

Il venait d'entrer dans le bar où se réunissaient régulièrement ses amis les plus proches, ainsi que ses cousins. Aujourd'hui, il avait de la chance. Ils étaient presque tous là.

- Laquelle ? demandèrent en chœur Fred et Roxanne.

Les jumeaux étaient toujours inséparables, sauf lorsqu'ils laissaient quelqu'un entrer dans leur vie – ce qui était difficile pour Fred, puisque Bethany Jones était toujours dans les environs, et que Roxanne n'avait trouvé encore aucun garçon qui réussisse à suivre sa folie perpétuelle, et ses humeurs changeantes au fil de la journée. Leur entreprise fonctionnait de mieux en mieux, et ils étaient sur le point de décrocher un contrat avec une petite équipe, afin de fournir à ses joueurs tous les balais dont ils avaient besoin.

- Il s'est trouvé une fille ! s'exclama Lola.

La copine de Chuck était maintenant plus souvent au Royaume-Uni qu'en Espagne, pour le plus grand plaisir de son petit ami. Tous se doutaient qu'elle allait bientôt abandonner son poste en Espagne pour travailler à Londres, ou dans ses environs, même si elle n'en parlait pas lorsque les jumeaux étaient ici. Roxanne, si elle était passée à autre chose depuis longtemps, restait sur la défensive dès que la conversation était centrée sur Lola.

James secoua la tête. Non, il ne s'était pas trouvé une fille.

- Non, ça c'était il y a un mois. Mais elle est partie. Il était trop déprimé, souffla Chuck.

- Je travaille là-dessus, assura James.

Grimaces entendues. C'est ce que disait toujours James, jamais ce qu'il faisait. Et depuis le temps, ses amis ne savaient plus quoi dire ou faire pour le convaincre de changer d'air, de passer à autre chose.

- J'essaie, en tout cas. Non, ma nouvelle est tout autre. Mon patron prend sa retraite, et il veut que je récupère sa boutique ! Je vais avoir ma propre boutique !

- C'est super ! s'exclamèrent ses amis en se levant pour le féliciter.

Oh, oui, ça l'était. C'était un nouveau pas en avant. Peut-être que ce pas le libérerait enfin du passé.

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Décembre 2025

James regarda les trois sorciers qui entrèrent dans sa boutique.

- Vous cherchez quelque chose ? s'enquit-il, sachant par avance que la réponse serait non.

- Nous devons fouiller votre boutique, lui annonça la femme du groupe. Affaire confidentielle.

James fronça les sourcils, mais donna son accord. Après tout, cela ne menait pas à grand-chose, une petite fouille. Et même si ces sorciers ne portaient pas la tenue officielle des Aurors, le parchemin que lui tendit la sorcière était tout ce qu'il y avait de plus correct. Même s'il ne connaissait pas le domaine aussi bien que Rose, son père restait Harry Potter. Il avait assez de jugeote et de connaissance en la matière pour dénouer le vrai du faux, et ce papier était un vrai.

Il ne pouvait pas se douter qu'il pleurerait enfin la mort d'Astrid quelques semaines plus tard.

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Retour au 7 janvier 2026

- Et c'est ainsi que se termina ma triste vie déprimante.

L'expression qu'Astrid avait à présent sur le visage le surprit. Quand il racontait son histoire, généralement, on le prenait en pitié. C'était la première fois qu'on le regardait avec un air coupable. Mais après tout, elle était coupable de son état.

- Je… suis désolée, souffla-t-elle. Je savais que ça allait être dur, mais pas à ce point.

- Quoi, tu pensais que je ne t'aimais pas tant que ça ?

Sa voix était moqueuse, ses yeux non.

- Non, je pensais… C'était stupide, murmura-t-elle. Je me suis dit que tu trouverais quelque chose pour te donner envie de te battre, d'avancer…

- J'ai trouvé. Mais j'avais besoin de toi pour partager tout ça, lui reprocha-t-il. Je ne t'ai jamais manqué ?

- Si, bien sûr !

Elle se rappelait des fois où elle aurait voulu que quelqu'un soit à la maison pour la consoler d'une affaire qui avait mal tourné, quelqu'un qui lui disait qu'il l'aimait, quelqu'un avec qui tout partager. Mais comme elle pensait que James avait tourné la page, elle avait accepté de faire de même, de se dire qu'elle continuerait d'être seule. Et finalement, ils avaient tous les deux été seuls dans les grandes étapes de leur vie. Ils avaient appris à vivre sans avoir une personne à qui tout raconter.

Ils échangèrent un long regard, un de ceux qu'ils avaient l'habitude d'échanger pour se comprendre sans dire un mot. James se leva alors brusquement, se raclant la gorge.

- Je vais y aller.

- Tu es sûr ?

Une pointe de tristesse, dans sa voix, qui manqua faire changer d'avis James, avant qu'il ne réalise que toute cette situation n'était que de la faute d'Astrid, et que lui céder serait lui pardonner. Or, il avait déjà été bien assez faible, dans toute cette histoire. Il ne pouvait pas, encore une fois, lui donner satisfaction.

- Ça vaut beaucoup mieux. On va essayer de ne pas répéter… ce qui s'est passé la dernière fois. C'est peut-être mieux.

Elle hocha la tête. Il avait raison. Mais elle se sentait mal par rapport à ça, et elle aurait voulu qu'il reste un peu plus. Pour se faire pardonner en lui offrant sa compagnie. Mais elle voulait aussi qu'il reste parce qu'elle en avait foutrement envie.

James rejoignit la porte rapidement, et n'attendit pas qu'elle lui ouvre. Elle s'approcha de l'entrée, et le vit disparaître dans les flammes de la cheminée, sans un regard en arrière. Son père lui avait sûrement expliqué que pour venir voir les Invisibles, il fallait connaître le nom de l'immeuble, et le prénom de l'Invisible auquel on voulait rendre visite.

Elle referma sa porte, et se laissa tomber à même le sol.

- Et merde, murmura-t-elle.

- Ce « merde », c'est parce que tu t'en veux de ce que tu lui as fait subir, pas vrai ? demanda l'horloge.

Un jour, vraiment, elle ferait taire cette horloge.


Note d'auteur

Et une semaine encore d'écoulée... Non, mais, vraiment, où passe le temps ?

Déjà, merci à tous pour vos reviews, c'est génial de vous retrouver semaine après semaine, de voir vos réactions sur les différentes époques, et tout ça :). Donc, merci ! Et merci à DelfineNotPadfoot pour ses corrections de chapitre.

J'aimerais revenir sur plusieurs points de ce chapitre, en espérant que cette explication vous permettra de comprendre ce qui, il me semble, peut être mal compris. Déjà, trois points sur l'époque d'Astrid...

Tout d'abord, l'expression "une petite bleue". Je ne sais pas si tout le monde connaît cette expression, mais dans le doute : un(e) bleu(e), c'est le nouveau d'une équipe, le petit dernier, le débutant, même. Voilà. (Et si vous regardez NCIS, j'imagine que vous connaissez plutôt bien cette expression ;).)

Ensuite, j'aimerais revenir sur la décision d'Astrid d'envoyer une lettre aux Aurors pour refuser leur formation. Peut-être que ça vous semble bizarre qu'elle choisisse cela. Personnellement, je le vois dans le sens où, si elle se fait passer pour morte, les Aurors, chez qui elle devait postuler, vont se demander ce qui a bien pu arriver à une future candidate à la formation. Une mort est toujours intrigante ; la mort d'une personne ayant décidé de suivre une formation d'élite me semble encore plus intrigante. Mais si les Aurors ne la voient plus sur leur liste de potentiels étudiants, ils seront moins intrigués.

Et pour finir, j'aimerais souligner un point qui me semble plutôt important, à savoir les parents d'Astrid. Astrid est particulièrement virulente, quant à la nouvelle idée qu'elle se fait de ses parents. Elle estime n'avoir été qu'une couverture, qu'ils ne l'ont jamais aimée. Si, effectivement, elle est devenue une couverture pour ses parents, qui n'avaient pas du tout prévu d'enfants (après tout, ils étaient des Rapaces Nocturnes !), elle a tort de croire qu'ils ne l'ont jamais aimée. C'est la (fausse) idée qu'elle s'en fait, maintenant qu'elle apprend qu'ils ne sont pas parfaits comme elle le croyait. Mais ses parents l'aimaient. Elle n'aurait pas, sinon, les souvenirs de cette atmosphère joyeuse dont elle parle à Jay, dans le chapitre 11. Et, surtout, Jill n'aurait jamais laissé son frère et sa femme se comporter mal envers leur fille. Elle se rappelle que son frère et sa femme aimaient Astrid, comme des parents aiment leur enfant. Et c'était bien le cas. De même, je reste persuadée que si Astrid n'était pas chez ses parents le jour de leur arrestation, c'est parce qu'ils sentaient que quelque chose allait mal tourner, et qu'il ont préféré mettre leur fille à l'abri. Et enfin, je pense que c'est aussi parce qu'elle a conscience que, oui, ses parents l'aimaient, qu'elle est aussi mal suite à cette révélation. Elle n'arrive pas à comprendre qu'on puisse aimer son enfant et prendre des risques pouvant nous séparer de lui. Voilà.

Du côté de James, j'ai aussi quelques petites choses à souligner (Merlin, déjà que mes chapitres sont longs, il faut en plus que je rallonge tout ça avec des notes d'auteur qui n'en finissent pas...) :

En ce qui concerne Mélina et ce qu'elle dit à James lors de l'enterrement d'Astrid. J'aimerais qu'il soit bien clair qu'elle n'est pas victime de violences physiques. Elle a un père qui, malheureusement pour elle, la dénigre, et la fait se sentir comme une moins que rien. Cela reste de la maltraitance, mais pas physique. (Quant à savoir si d'autres que James sont au courant du mal-être de Mélina, je vous dis que vous en saurez plus au cours du prochain chapitre ;) !)

Ensuite, par rapport au tatouage des Potter, qui est le même, je tiens à préciser que NON, ce n'est pas un Vif d'Or. Enfin, il s'en est manqué de peu pour que ça en soit un. Mais après avoir demandé à quelqu'un si les Vifs d'Or ne revenaient pas un peu trop souvent en tant que tatouage dans les FF, et puisque apparemment, si, j'ai laissé tomber. Surtout que finalement, ça ne convenait pas à James ou à Albus, j'ai changé d'idée. Cela dit, ce que c'est et où il se situe, c'est leur problème ;) !

VOILA. Désolée pour ce pavé, ce n'était pas mon intention première, mais ces détails me paraissaient nécessaires, parce qu'il y avait plusieurs interprétations, et peu de façon de les inclure sans que cela ne soit gênant dans la lecture, vu que l'idée première n'était pas d'expliquer tout ça, sinon d'expliquer leur vie. Bref.

Merci à tous d'être toujours là, et on se retrouve la semaine prochaine :) !