Dans la bibliothèque de Grayling
"T'as trouvé quelque chose ?" (en jetant rageusement sur la table tout un tas de paperasses)
"Non. Rien. Mais j'ai autre chose. Regarde ça !..." (en arborant fièrement de vieilles coupures de journaux)
Dean lui fit un petit signe de tête qui lui disait d'une manière plus ou moins discrète de continuer. Non mais sans blague ! Il ne croyait tout de même pas qu'il allait s'amuser à tout relire !... Primo : il avait déjà eu sa dose. Secundo : pourquoi s'embêter alors que Sam pouvait lui faire un topo rapide de la situation ? C'était totalement insensé et une monstrueuse perte de temps.
Malheureusement pour lui, Sam ne l'entendait pas de cette oreille et lui lançait des regards foudroyants teintés d'incompréhension et d'une pointe d'exaspération. Il envoyait des warnings à son têtu de grand frère, mais il ne semblait pas réagir. A son grand dam d'ailleurs. Ne pouvait-il pas rester sérieux trente secondes ? C'était que cette affaire était on ne peut plus grave. S'il avait eu des doutes quant au bien-fondé de cette chasse, ils s'étaient depuis bien longtemps envolés. Il ne pouvait plus nier ce qu'il se passait ici. Des esprits sévissaient aux abords du lac et de pauvres gens en faisaient les frais. Ils devaient trouver un moyen de s'en débarrasser, et vite !
"Dean..."
"Quoi !? On a besoin d'être deux pour lire de stupides journaux...?"
"Stup...? Dean... C'est notre meilleure piste... Ce... C'est la seule piste que nous ayons pour l'instant..." (en soupirant)
Cette dernière remarque sembla faire mouche sur son frère, qui daigna enfin s'approcher.
"Qu'est-ce que t'as ?" (en tendant machinalement son menton vers lui)
"Tu te souviens... Hier soir, on a supposé que Sheryn était la clé... le catalyseur de tout ce qu'il se passe ici..."
"Ouais... ta copine... et alors ?" (ne voyant pas trop où son frère voulait en venir)
"Et alors, je pense que nous avions tort. Du moins, en partie..."
"Vas-y Sherlock ! Montre-moi ta science !"
Sam s'exécuta, non sans avoir préalablement jeté un regard noir à son frère.
"Pour les meurtres récents, ça colle ! La présence de Sheryn sur les derniers lieux du crime. Sa certitude d'avoir des personnes qui l'aiment et qui cherchent à la contacter. Sa profonde détresse et ses émotions confuses. Le terrain idéal pour des esprits en mal d'action. Quels qu'ils soient, ils sont attachés à ses émotions et agissent pour elle en conséquence..."
"Comme l'homme au crochet et la fille du pasteur... c'est quoi son nom déjà...? L... Lori...? Oui. C'est ça. Lori. Un vrai canon, cette fille !" (sourire aux lèvres)
"Tu n'penses décidément qu'à ça ! T'es incorrigible ! Mais oui, c'est un peu comme avec l'homme au crochet..."
"Rien de bien nouveau en somme..." (d'un geste nonchalant)
"Pas tout à fait. C'est valable pour... disons... les dernières semaines. Le truc, c'est que les meurtres remontent bien plus loin !"
"Des meurtres ? Quels meurtres ?" (en redevenant sérieux)
"En parcourant tous ces journaux, j'ai découvert plusieurs cas de mort suspects..."
"Suspects ? Comment ça 'suspects' ?" (en fronçant les sourcils)
"Bah, suspects quoi ! Qu'est-ce que tu veux de plus ?" (s'énervant gentiment mais sûrement)
Sam soupira. Puis, semblant avoir eu la révélation de l'année, il se précipita sur le tas de journaux comme un gamin devant sa glace.
"Attends, écoute ça ! 'Incompréhension totale après la mort d'un pêcheur dans sa baignoire' Et là... 'Hebgen Lake de nouveau endeuillé. Toute une famille retrouvée morte noyée' Ah ! Voici ma préférée... 'Le monstre d'Hebgen Lake. Des témoins racontent' Il y en des tonnes d'autres comme ça, Dean !... Ce n'est pas une coïncidence. C'est la même chose qui a tué tous ces gens ! Et tout a commencé il y a plus d'un siècle et demi..."
Dean passa une main lasse sur son visage. L'enquête ne pouvait donc pas être simple pour une fois ? Il ne pouvait y avoir un schéma simple pour une fois. Et non !... Pourquoi changer les bonnes habitudes, hein ? Rhâââââââââ !... Cette chasse commençait à lui porter sur le système. Sérieusement. Il soupira de plus belle, la tête entre ses mains.
"Dean..."
"T'as raison, mec ! J'me suis planté !..." (regard triste)
"Dean..."
"Ta chérie n'est pas éternelle alors..."
Pendant ce temps, à la clinique...
La jeune Sheryn s'éveilla doucement, l'humeur joyeuse et l'esprit serein, avec cette impression curieuse d'avoir accompli quelque chose de grand. Un léger sourire aux lèvres, elle battit des paupières, laissant le soin à ses yeux de s'acclimater. Il n'y avait pas le feu, pas vrai ? Quel mal y avait-il à prendre du plaisir autour de moments simples ?
Tout était si calme ici... si apaisant... si reposant... Elle se sentait si bien... Etait-ce là le Paradis...? Elle plissa les yeux et son visage se para de nouveau d'un sourire discret. Elle inspira profondément et entreprit d'explorer ce nouveau monde qui s'offrait à elle. Un léger vertige freina quelque peu ses ardeurs, mais avec un peu de patience, elle parvint à s'asseoir sur son lit, bien calée contre son oreiller.
Elle balayait la pièce des yeux quand soudain son regard s'attarda sur une masse qui était étendue au sol. Non. Pas une masse. Un corps... Encore un corps. Elle s'affola. Elle avait encore apporté la mort. Comment pouvait-elle bien se sentir aux côtés d'un mort ? Etait-elle à ce point un monstre... une erreur de la nature...? Cette pensée lui glaça le sang et son visage perdit toute once de gaieté. Avait-elle le droit de vivre ? Non. Non. Bien sûr que non. Elle n'avait pas le droit de prendre la vie d'autrui pour... Pour quoi d'abord ? Il n'y avait aucune raison satisfaisante pour expliquer son geste, ce qui ne faisait que conforter son idée... Elle ne méritait pas de vivre. Pas après ce qu'il venait de se passer. Pas après cette nouvelle mort qui venait peser sur sa conscience. Elle ne se souvenait de rien. Il y avait ce grand trou noir dans sa tête... mais au fond d'elle, elle se sentait... non, elle se savait coupable...
Avec toute la détermination du monde, elle se laissa glisser le long du lit et partit à la recherche de l'instrument de sa libération. Le plus affûté et le plus acéré possible... Elle voulait que tout finisse. Elle le voulait, mais tout n'était pas si simple en ces lieux. Comme si elle était tombée dans un monde pacifiste... Pacifiste ? Laissez-moi rire ! Ce monde était tout sauf le Paradis et elle n'appartenait pas à ce monde. Ça au moins, elle en était sûre.
Elle rampait, à la recherche de l'instrument salvateur, mais il n'y avait rien. Désespérément rien. Juste ce corps sans vie de cette femme dont la proximité et le regard terne la mettaient mal à l'aise. Ecœurée, elle recula fébrilement et son dos heurta un meuble. Un verre tomba et se brisa en mille morceaux, juste à ses pieds. Elle fixa avec intensité ces éclats brillants qui lui faisaient de l'œil. Ça ne pouvait être qu'un signe... un signe divin... un miracle...
D'abord hésitante, Sheryn se saisit du plus gros des morceaux et le pressa contre la chair tendre de ses bras. Elle sentit le liquide chaud couler le long de sa peau. Elle se sentait rassurée. Elle se sentait bien. La vie allait reprendre son cours et la mort l'emporter. C'était ça le deal... Alors pourquoi elle était toujours là ? Pourquoi était-elle toujours en vie ? Un rapide coup d'œil sur ses bras et elle fut renseignée. Plus aucune cicatrice. Plus aucune blessure. Juste un mince filet de sang séché. Elle fronça les sourcils. Ce n'était pas logique. Ce n'était pas juste. Tout devait finir maintenant. Maintenant ! Elle se saisit de nouveau du morceau de verre et se taillada avec encore plus de hargne. Sous ses yeux médusés, elle vit les plaies se refermer une à une. Elle devait vraiment être un monstre. Même la Mort ne voulait pas d'elle. Pourquoi ? POURQUOI ?
"NOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOONNNN ! NOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOONNNNN !" (en s'agitant)
Une infirmière accourut presque aussitôt et elle se figea sur place devant le spectacle. Une jeune femme couverte de sang, agitée, hystérique. Une collègue infirmière étendue au sol à ses côtés, visiblement morte.
"Grands dieux !" (en mettant sa main devant sa bouche, horrifiée)
Sheryn ne fit même pas attention à sa présence. Elle avait toujours les yeux rivés sur ces brisures de verre qui jonchaient le sol et qui refusaient de la tuer. Quelle ironie ! Et dire qu'elle était la cause de tout ça !...
"Ma faute..." (dans un murmure)
"Mademoiselle ! Mademoiselle ? Vous allez bien ?" (en s'approchant d'elle avec précaution)
Sheryn se redressa violemment, ce qui fit reculer la jeune infirmière.
"Laissez-moi ! Vous ne comprenez pas ? Tout est de ma faute !... Laissez-moi !... Laissez-moi mourir !... Je veux mourir... Vous comprenez ? MOU-RIR !"(en hurlant et arborant dans sa main un tesson de verre)
"Vous êtes blessée... Laissez-moi au moins regarder..." (en tendant sa main vers elle)
"Laissez-moi tranquille ! Vous ne pouvez rien pour moi. Personne ne le peut. Tout ce que je veux, c'est mourir. Pourquoi j'y arrive pas ? Pourquoi je peux pas ?"
"Tout le monde a peur de la Mort... C'est humain... Il n'y a pas de honte à avoir..." (en continuant d'avancer)
"Vous ne comprenez rien ! C'est Elle qui ne veut pas de moi !..."
L'infirmière était si proche de Sheryn qu'elle aurait pu la toucher, mais c'était sans compter sur la jeune femme qui refusait tout contact ; et toujours aussi violemment.
"N'approchez pas ! N'approchez pas ou j'hésiterai pas à m'en servir !" (menaçante)
La jeune femme prit peur et fit ce qu'il lui semblait être le plus juste.
"J'ai besoin d'aide, ici ! Gardes ! Gardes !"
A peine une minute plus tard, deux hommes plutôt baraqués et vêtus de blouses blanches firent irruption dans la pièce. L'infirmière leur exposa brièvement la situation et leur demanda d'immobiliser la patiente. Elle se débattit vaillamment, mais elle ne put rien faire contre ces deux armoires à glace... Encore moins quand l'infirmière s'approcha d'elle et lui injecta le contenu d'une seringue dans le cou. Elle se sentit partir. Elle se sentait bien.
"Mourir..." (en souriant)
Puis elle s'effondra dans les bras de ses 'sauveurs', épanouie, sûre d'avoir enfin trouvé la paix.
