14.

Le second du Pharaon était venu s'annoncer aux portes de l'appartement que le capitaine de l'Arcadia occupait sur le Deathbird.

- Je suis désolé de vous déranger, Albator…

- Vous et moi avons eu suffisamment de conversations ces dernières années pour que vous sachiez que vous ne me gênez nullement. Les Remorqueurs de votre Flotte ont mis à l'arrêt et les membres d'équipage présents à ce bord pourront être transférés sur le Pharaon une fois que nous l'aurons rejoint, la capitaine Kordenbach s'est occupée de tout. Le reste de votre équipage fera la jonction à la station spatiale relais Acoros VII.

- Oui, la capitaine Kordenbach m'avait assuré de son assistance, je lui fais entière confiance. Je suis plutôt là pour avoir des nouvelles du mien ! Je m'inquiète au plus haut point, comme vous pouvez vous en douter !

- Gahad ? jeta le grand Pirate balafré.

- Selon mes capteurs audio, les hurlements ont cessé. Je viens d'envoyer Alhannis à son appartement. Peut-être que, cette fois, il arrivera à franchir les portes.

- De toute façon, déverrouille-les ! ordonna Albator. Il est hors de question de laisser plus longtemps Alhie dans cet état. Je veux que sa Doc Mécanoïde puisse le voir au plus tôt à présent !

- J'ai en effet également prié Gaylllie de s'y rendre.

Albator se leva.

- Suivez-moi, Gander. Nous allons au cabinet de Gaylllie, nous avons à avoir son avis sur l'état d'Alguérande.


Gander avait fait les cent pas dans la salle d'attente du cabinet de la Doc du Deathbird, là où Alguérande et Mulgastyr s'étaient tenus quelques heures plus tôt.

- Vu la situation, le mieux – ou le moins pire – ne serait-il pas que vous parliez à votre belle-fille ?

Albator eut un soupir.

- Madaryne est une jeune femme qui parle rarement à la légère. Elle a un sacré tempérament. Et il s'agit de sa vie privée !

- Elle est surtout complètement bouleversée par ce qui vient de lui arriver ! riposta le lhorois en caressant la petite corne de son front. Excusez-moi, Albator, mais personnellement, je ne l'estime absolument pas en conditions mentales et physiques de prendre une décision saine. Surtout une telle décision ! Il faut la raisonner. Il n'y a que vous !

- Vous venez de le souligner, Gander. Je doute qu'elle voit les garçons de la famille dans l'eau en ce moment !

- Mais Alguérande lui a sauvé la vie ! vitupéra Gander en agitant les bras. Si son mari n'avait eu ces talents particuliers, qu'elle semble justement lui reprocher, elle n'aurait eu aucune chance de s'en sortir !

- Je crains que ce ne soit ce qu'elle ne peut plus supporter, en effet. Nos vies se révèlent singulièrement compliquées, Gander, je vous prie de le croire. Il faut être bien accrochée pour la partager. Madaryne est une artiste pure et sensible. Les entités surnaturelles des mondes d'Algie ne peuvent qu'être terrifiantes pour elle. Elle songe également à Alveyron…

- Mais mon capitaine aussi ! protesta encore le second du Pharaon. Il adore sa famille plus que tout ! Il ne lui viendrait jamais à l'esprit de la mettre volontairement en danger ! Vous devez absolument intervenir, Albator, empêcher ce gâchis !

- Comme si ce n'était pas mon souhait le plus cher…


Après le dîner, Clio avait sorti une bouteille de liqueur mais son compagnon habituel de trinquerie s'était rapidement éclipsé.

- Et toi, Alhannis, tu as pris ton repas ? interrogea Albator à l'adresse de son fils à la crinière de feu.

- Oui, j'ai fait servir le repas ici. Je ne voulais pas le laisser seul !

- Algie ?

- Il n'a rien voulu avaler, soupira le jeune homme. Pourtant, il doit être complètement épuisé après avoir hurlé, pleuré, martelé les panneaux de bois.

- Doc Gaylllie m'a dit qu'elle avait passé pas mal de temps avec lui, poursuivit son père.

- Comment imaginer ce qu'Alguérande ressent ? gémit son aîné. Sa famille était tout pour lui. Et après lui avoir tout donné, Mady lui a tout repris ! Et il venait de lui sauver la vie, lui qui était le seul à pouvoir accomplir ce prodige !

- Sans l'aide de ce doppelganger d'Amarance, il aurait eu plus de mal… Mais la question n'est vraiment pas là en ce moment… Enfin, espérons que Madaryne revienne à de meilleurs sentiments d'ici quelques jours. Tu peux aller te reposer, Alhie, je prends le relais.

- Merci, papa. Prends bien soin de lui, il vient de se prendre son Deathbird et ton Arcadia sur la tête, et peut-être même en sus le Karyu de Warius !

Le grand Pirate balafré inclina positivement la tête, poussa un fauteuil pour le rapprocher du canapé où son rejeton à la chevelure fauve était recroquevillé en position fœtale, sous une fine couverture, frissonnant sans pouvoir s'arrêter semblait-il, les paupières mi-closes sur des prunelles grises désespérément vides.

- On dirait qu'en sus Gaylllie n'y a pas été de mainmorte sur les calmants… Elle devait vraiment redouter que tu te fasses du mal.

Des doigts, Albator caressa doucement les mains bandées du jeune homme qui se les était écorchées à frapper les murs autour de lui.

- Nous sommes là, mon grand, murmura-t-il. On se battra pour toi et Alveyron ! Et on tâchera d'aider Madaryne car elle doit souffrir terriblement pour avoir proféré ces paroles mûrement réfléchies.

Alguérande ne réagit pas, les larmes se remettant à couler sur ses joues. Minikun sauta sur les coussins et vint les boire.