Chapitre 14 : Lundi 15 Décembre.
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W : Bonjour/bonsoir (c'est l'après-midi ici, je crois) – tu me feras signe quand tu seras rentré du travail ?
W : Je serais ravi de répondre à tes questions, mais je ne sais vraiment pas comment le faire dans un mail.
J : Oh, salut ! En fait je ne travaille pas aujourd'hui – j'étais juste en train de traîner sur Internet. Tu sais, regarder des photos de chats ou autre. Tout va bien de ton côté ?
W : Je n'aurais jamais deviné que tu étais le genre de personnes à regarder des photos de chats.
J : J'utilise « photos de chats » comme un euphémisme. J'étais surtout en train de traîner sur des sites à la recherche d'histoires ridiculement improbables auxquelles je ne m'intéresserais pas si je ne m'ennuyais pas autant. C'est une vieille habitude.
W : Tu as le temps de bavarder, alors ?
J : Tout le temps du monde. Plus rien n'arrive dans ma vie.
W : Demande, alors. Je ne sais pas comment organiser mes pensées autour du « révélation, anecdotes ou quoi que ce soit » – quelque chose en particulier que tu veux savoir ?
J : Ça me donne l'air d'un fouineur quand tu le formules comme *ça* mais… d'accord.
J : On peut commencer avec une plutôt facile – quand as-tu réalisé pour la première fois que tu étais gay ?
W : C'est censé être une question facile ? Je suppose que pour certains ça l'est. Pour moi... moitié de la puberté, je suppose. Je ne me suis jamais ouvertement affiché comme « gay » et j'ai tendance à embrouiller le « gaydar » des gens (Je ne sais pas pourquoi les gens pensent que c'est une chose réelle.)
J : Donc quand tu étais petit garçon tu faisais du football ou du rugby comme un homme plutôt que de t'intéresser aux popstars et de chanter dans des comédies musicales de popstar ?
W : Mes parents auraient été tout aussi dédaigneux des deux. Ils étaient peut-être encore plus déçus par ma décision d'abandonner l'université qu'ils ne l'étaient quand j'ai fait mon coming-out.
J : Donc l'éducation était importante chez toi.
W : Ma mère a deux doctorats et mon père en a trois. Ils étaient très choqués quand mon frère et moi n'avons pas suivi leurs traces.
J : Ton frère aussi a laissé tomber l'université ?
W: Non il a fait exactement ce qu'on attendait de lui, avoir le diplôme dont il avait besoin pour le métier qu'il avait choisi mais il ne voyait pas la nécessité d'obtenir plus de qualifications non plus.
J : D'accord. Donc tu es sorti du placard quand tu étais adolescent ?
W : Je n'ai pas eu de véritable expérience – avec aucun des deux genres – pendant un long moment. J'ai toujours été petit pour mon âge, maigrichon, et affreusement grande gueule. Je ne suis pas encore très doué pour déterminer quand ne pas dire les choses, parfois. À l'époque, c'était pire.
J : Tu étais plus intelligent que tes camarades de classe, je parie.
W : Plus intelligent que la plupart de mes professeurs, aussi.
J : Ouais, je peux croire ça :-)
W : Puis j'ai atteint la puberté et j'ai poussé d'un coup. J'étais encore maigrichon, mais je suis devenu mince et dégingandé et j'avais des boutons sur le visage et des traits bizarres et je n'étais guère en position d'attiser l'intérêt romantique de quiconque.
J : Dans ton premier mail, tu as dit que tu étais « généralement considéré comme attirant » : je suppose que tu as gagné en stature ?
W : Oh, je suis toujours maigre et dégingandé. C'est juste que je l'admets maintenant.
J : Je ne vais pas te demander de photo parce que je sais que tu refuserais, mais sache que j'essaye vraiment fort de deviner -)
W : Essaie toujours.
J : D'accord. Donc... Pas de petite-amie, pas de petit-ami, et tes parents ont fait tout un foin quand tu as fait ton coming-out.
W : Il y avait plus que ça.
J : Dis-moi ?
W : J'étais en pensionnat pour ma première année de lycée (pendant tout mon secondaire, en fait.) Une nouvelle école, où personne ne me connaissait d'avant. Et là j'ai rencontré un garçon qui n'a pas caché que je l'attirais. En moins de quelques mois nous passions notre temps dans les placards du concierge et dehors derrière le gymnase.
J : C'était sérieux ou juste pour vous amuser ?
W : Je pensais que nous sortions ensemble. Il s'est avéré que non.
J : Je suis désolé.
W : Ne le sois pas – ça a été une leçon précieuse. L'expérience m'a incité à faire mon coming-out à ma famille, cependant – je pensais, à ce moment-là, que lui et moi serions ensemble pour toujours. J'étais naïf, je sais, mais j'avais seize ans et j'étais plein d'espoir. Personne n'avait jamais vraiment *souhaité* être en ma présence de cette façon auparavant.
J : Et ta famille l'a mal pris.
W : Ils m'ont sorti de cette école et m'ont trouvé un établissement différent, plus strict pour m'accueillir. Un qui ne tolérait pas « toute cette absurdité », comme mon père le disait.
J : Est-ce que tu es resté en contact avec ton ami/petit-ami ?
W : Il m'a fait très clairement savoir que je n'avais été qu'un orifice pratique, et que je ne l'étais plus. C'était dans une école de garçons et il n'était « pas gay », donc ça n'aurait pas duré de toute façon. J'étais juste la plus crédule de ses options limitées.
J : C'est terrible. Je sais que j'ai dû avoir des pensées similaires sur certains de mes coups d'un soir, pendant mes débuts dans l'armée, mais jamais je n'aurais *dis* des choses pareilles. Et aujourd'hui, rien que m'en souvenir me fait grincer des dents.
W : Cela reste ma seule véritable « relation », pour ce que ça vaut. J'ai fait des rencontres depuis, bien sûr, mais jamais avec quelqu'un qui voulait plus qu'une relation purement physique.
J : Tu as manqué beaucoup de choses – le sexe est agréable, bien sûr, mais c'est aussi merveilleux de simplement rester assis en silence ou de partager un canapé et crier ensemble sur la télé. Avoir quelqu'un sur qui tu peux compter.
W : C'est pour ça que ton colocataire te manque ?
W : Merde. Désolé, c'était impoli de ma part. Je ne voulais pas dire ça aussi crûment.
W : Fais comme si je n'avais rien dit.
J : C'est bon. Et ouais, je crois que c'est ça qui me manque le plus.
J : Je n'avais jamais connu ce genre de camaraderie en dehors d'une relation romantique avant, mais c'était bien. Nous nous disputions parfois, comme tous ceux qui vivent ensemble le font, mais ça me manque de l'avoir auprès de moi. Pour des choses comme ça – se taquiner, parler de tout et de rien, et puis une fois de temps en temps avoir une conversation profonde qui par la suite me laissait de quoi méditer pendant des siècles.
W : C'est à ça que ressemble une relation romantique ? D'après ton expérience, en tout cas ?
J : Les bonnes, ouais.
J : Parfois le sexe est fantastique et on ne peut pas s'empêcher de penser l'un à l'autre – mais si tu ne peux pas te sentir à l'aise aussi dans les moments calmes, ça ne marchera jamais.
J : Je suppose que c'est tout aussi bien que toi et moi testions cette compatibilité entre nous dès maintenant, pendant que tu voyages Dieu-sait-où, comme ça quand tu rentreras finalement en Angleterre nous pourrons passer directement à la meilleure partie :-D
W : Tu me voudrais toujours ? Après que je t'ai dit à quel point je suis effroyablement mauvais en relations et que je n'en ai jamais vraiment eu une ?
J : Il y a une première fois à tout.
J : Et j'ai hâte de voir un peu plus de ce flirt maladroit que tu as mentionné ;-)
W : Je peux définitivement promettre le « maladroit ».
J : Ne t'inquiète pas à propos de ça, j'aime la maladresse.
J : Et maintenant je vois ce mot trois fois de suite, ça fait bizarre. Maladresse. Maladresse. Maladresse. Maladresse. Trop de « a ».
W : Tu es adorable.
J : On ne m'a pas dit ça depuis un moment. Actuellement c'est plutôt « inoffensif » ou « ce pauvre John Watson. »
W : Tu préférerais quelque chose d'autre ?
J : Irrésistible ? Talentueux ? Sexy ? *remue les sourcils*
W : S'il-te-plaît, dis-moi que tu n'as pas vraiment remué tes sourcils devant ton ordinateur.
J : Et bien je le fais *maintenant.*
J : Dommage que tu ne sois pas là pour voir l'effet intégral.
W : Je voudrais y être.
J : Je voudrais que tu y sois aussi.
W : John, je dois y aller. Je suis désolé. Je te retrouve bientôt en ligne ?
J : J'espère bien. Bonne nuit.
W : Toi aussi.
