Et donc l'épilogue…J'espère que cette histoire vous aura plu, et peut-être à une prochaine. (Guest : And as you can see, I'm on time^^)

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Novembre 1720, Port Royal, Jamaïque

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Voila prés deux ans que Nao n'avait plus mis les pieds dans les mers des Caraïbes, et à vrai dire elle trouvait que rien n'avait vraiment changé. Toujours les mêmes embarcadères surchargées de marchandise en partance pour les quatre coins du mondes, toujours le même brouhaha confus de langues diverses. Et la ville de Port Royal, n'échappait guère à la règle avec ses façades décrépis aux couleurs bigarrées, ses rues de terres battues, empuanties par l'odeur de chevaux et dans les quelles se bousculaient piétons et carrosses. Si elle s'était écoutée, elle aurait tourné le dos à toute cette crasse et se serait empressée de retourner tranquillement à bord du Murmure. Mais Nao avait une mission et elle comptait bien l'accomplir.

Rabaissant le bord de son tricorne sur son front, elle se faufila dans la foule, tachant de passer inaperçue parmi les bourgeoises engoncées dans leurs corsets et leurs jupes bouffantes, se moquant silencieusement des hommes poudrés comme des demoiselles et de leur perruques toutes plus grotesques les unes que les autres.

La place de la citée était pleine à craquer comme un jour de foire. Et Nao savait qu'au milieu de tout ce beau monde, une potence avait été dressée, suffisamment grande pour accueillir tout un équipage. Les chiens, ragea la pirate, les foutus chiens ! Comment pouvait-on se prétendre civilisé et prendre autant de plaisir dans une mise à mort ! De-ci et de-là, des riches citadines avaient eu l'audace de décorer leurs extravagantes coiffures d'ossements. Une, était même allée jusqu'à se parer du Jolly Roger, tandis qu'une autre portait comme bijou, un nœud coulant autours du cou. Et Nao aurait bien aimé pouvoir se saisir de la corde et tirer dessus jusqu'à étrangler cette putain !

Mais elle ravala sa colère et poursuivit son chemin pour finalement s'arrêter à la terrasse d'une taverne où elle commanda au patron de lui apporter une pinte.

Bientôt, la foule fut prise d'un même murmure, une sorte de frisson d'excitation, et la pirate vit se profiler au bout de la rue, une carriole.

« Place ! beugla un soldat, faite place ! »

Et comme une pucelle réticente, la foule trembla légèrement avant de consentir à s'ouvrir sur le passage de la charrette. Le chariot s'y enfonça, accompagné de la rumeur grandissante et furieuse des badauds. Un véritable cri de jouissance.

Des enfants en haillons courraient auprès des hautes roues, des gamins lançaient à la tête des prisonniers des déchets et des cailloux tandis que les hommes toisaient les condamnés avec morgue et que certaines demoiselles semblaient prêtes à défaillir.

Crétines…songea Nao, il n'y avait pourtant pas de quoi tomber en pâmoison. Les quarante hommes enchainés sur le platelage étaient tous plus sale les uns que les autres, affichaient tous le même regard hagard et avec horreur, Nao remarqua qu'il y en avait même quelques-uns qui pleuraient. Un peu de dignité, merde ! Ecœurée par ce spectacle, elle s'envoya une longue rasade de bière.

Il manquait deux femmes parmi les condamnés. Nao l'avait constaté. Elles s'ront pas pendues, lui avait dit un docker, z'ont dis qu'elles étaient en cloque. Une vieille ruse pour échapper à la corde, Nao le savait. Deux rousses dont une irlandaise, ce qui aux yeux de la pirate constituait la pire espèce de forbans celle qui se jouerait éternellement de la mort. Nao avait suffisamment navigué au cotés de Midori pour le savoir.

La carriole s'arrêta enfin prés de l'échafaud et les roulements de tambours commencèrent à se faire entendre. Nao ramena ses yeux sur sa bière, tandis que le bourreau passait la corde au cou des prisonniers. Finalement, elle n'était plus sûre de vouloir assister à ce spectacle.

« Sale temps pour les pirates, hein ? »

Elle sursauta et sa main se porta instinctivement à sa dague. Avant de rigoler : la phrase avait été dite en japonais.

« Natsuki, » dit-elle simplement en se tournant vers son amie. Adossée à la taverne, celle-ci l'observait déjà depuis peut-être de nombreuses minutes et quand elle dégagea son tricorne de son visage, Nao remarqua à quelle point elle avait changée. Plus rien à voir avec la jeune recrue efflanquée qui briquait le platelage à ses cotés. Natsuki était devenu une vraie femme, et malgré les vêtements d'homme qu'elle portait, on devinait aisément les formes généreuses de sa poitrine, tout comme celle de sa silhouette élancée. Son visage avait également perdu les traits enfantins qui le caractérisaient tant : ses pommettes saillaient comme deux lames de couteaux et son regard, davantage affirmé, avait prit en maturité.

« Qu'est-ce t'as à me reluquer ? se moqua Natsuki.

—Rien, 'fin je me disais que t'avais bonne mine. »

Avec un franc sourire, Natsuki s'approcha d'elle pour l'étreindre.

« Toi aussi tu m'as manqué, Nao. » Elles partagèrent un rire, et la pirate eut l'impression de retrouver un peu de leur ancienne amitié. Mais leur amusement s'arrêta en même temps que les tambours, et bientôt le craquement sinistre de quarante nuques brisées retentit dans la place.

Elles s'échangèrent une même grimace de connivence :

« Drôle d'endroit pour des retrouvailles, fit Natsuki. Viens, on sera bien mieux ailleurs pour discuter. »

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Natsuki s'était détournée des festivités morbides et Nao lui avait emboité le pas, gardant le silence malgré son envie pressante de tout savoir sur ces deux dernières années écoulées. Hélas, les rues étaient bondées et parler japonais aurait éveillé des soupçons sur les deux jeunes femmes. Tant pis, elle pouvait patienter encore un peu.

Leur marche les conduisit vers l'embarcadère et finalement Natsuki emprunta une venelle parallèle au port avant de s'arrêter devant la devanture d'un bar, le Bad Wolf. A cette heure-ci de la journée, la taverne était fermée, mais visiblement Natsuki en avait la clef.

« L'est à toi ce rade? s'enquit Nao

—Oui, répondit simplement Natsuki, ca permet de gagner quatre sous.

—A d'autre ! » Nao s'esclaffa : elle était assez maline pour savoir que Natsuki avait dû amasser un sacré beau magot durant ses quelques mois de piraterie et que ce bar, en plus de justifier sa fortune, servait probablement de lieux de rencontre pour contrebandier.

Nao n'était pas du genre à se laisser facilement berner et le sourire en coin que lui adressa Natsuki suffit à lui faire comprendre qu'elle avait vu juste.

L'intérieur de la taverne était modeste, à peine de quoi accueillir une bonne trentaine de personne, mais propre et chaleureux. Nao se laissa tomber sur une chaise à proximité du comptoir et Natsuki l'y rejoignit, posant devant elles une bouteille de rhum et deux godets.

« Alors ? demanda l'ancienne recrue, quelles sont les nouvelles du Murmure ? »

Avec empressement, Nao s'attela de lui raconter les péripéties du retour, comment elles avaient fui les Caraïbes, les derniers raides sur les côtes japonaise, leur excursions dans l'Océan Indien.

« Mai nous a fait un gosse, » rigola Nao et Natsuki lui resservit à boire.

« Le père, c'est un anglais, un certain monsieur Tate. Elle a gardé l'enfant, pas le bonhomme ! »

Elle rigolérent de plus belle et Nao poursuivit en lui narrant la fois où Midori avait tellement bu qu'elle avait vomi sur son gouvernail, comment Haruka s'était malencontreusement fait sauter un doigt en chargeant un canon, l'arrivée des nouvelles recrues sur le vaisseau et la misère que leur faisait subir Nao.

Peu à peu la bouteille se vida et alors que la pirate commençait à être à court de racontars, un sinistre constat vint s'imposer à elle.

Elles n'étaient que deux dans le bar.

« Et le capitaine Chuchotis ? » demanda doucement Nao, appréhendant déjà la réponse. Natsuki ouvrit la bouche pour lui répondre mais elle se fit devancer :

« Je ne suis plus capitaine, Nao. » La voix venait des cuisines et Natsuki sursauta tout comme la jeune pirate. Un rire un peu fou, et Nao aperçut la silhouette de l'ancienne capitaine, appuyée contre le chambranle de l'arrière pièce:

« Désolée, je ne voulais pas gâcher vos retrouvailles.

— Bon sang, jura Nao, vous avez toutes les deux le chic pour surprendre les gens ! »

La femme se détacha de l'encadrement de la porte pour venir se placer derrière Natsuki prenant appui sur ses épaules. Un geste qu'elle avait souvent vu faire, quand les deux femmes flirtaient ensemble, croyant que leur relation passerait inaperçue aux yeux l'équipage. Et peut-être que cela avait été le cas, un certain temps en tout cas, mais Nao avait toujours eu du flaire pour ce genre de chose et dès les premiers regards échangés, elle s'était doutée que ces deux là finiraient ensemble ou du moins dans le même lit.

Les yeux carmins de l'ancienne capitaine balayèrent la table, passant en revue les deux verres et la bouteille plus qu'entamée. Un soupir, un bref baiser dans la chevelure de jais et elle repartit en cuisine.

« Elle te traite bien, au moins ? » Nao demanda sitôt que Shizuru fût suffisamment éloignée et face à elle, Natsuki s'empourpra :

« Evidement ! »

Nao leva ses mains en signe de défense :

« Je dis ca parce qu'à une certaine époque, elle t'en a fait voir de toute les couleurs.

— Je n'ai pas toujours été tendre avec elle, non plus. » confessa doucement Natsuki et Nao préféra ne pas poser davantage de question : si son amie disait être heureuse, c'était l'essentiel. De toute manière, Shizuru revenait déjà avec une nouvelle bouteille en main. Elle tira une chaise jusqu'à leur table avant de prendre place au cotés de sa compagne. Dans la pénombre des lieux, elle semblait toujours aussi fantomatique avec sa peau trop pâle et ses cheveux d'un blond presque blanc. Mais, nota Nao, ses lèvres avaient presque repris une teinte normale et son visage paraissait nettement plus serein. A vrai dire, s'amusa la pirate, elle aurait eu du mal à savoir, qui d'entre Natsuki et Shizuru était la plus jeune des deux.

« Alors Nao, commença-t-elle en leur servant une nouvelle tournée, si tu nous parlais un peu des raisons de ta venue ?»

Et tandis que Shizuru sortait de sa poche son éternel pipe à opium pour la remplir, Nao ne put s'empêcher de rire :

« Vous saviez que le Murmure était de retour dans les Caraïbes, hein ? Tout comme vous saviez que j'allais débarquer ici, vrai ?»

Natsuki lui offrit un sourire d'excuse :

« On a des contacts.

— Bien sûr. » Maintenant qu'elle y pensait, sa rencontre avec Natsuki avait été une sacrée coïncidence, et Nao Zhang ne croyait guère aux coïncidences.

« On a jeté l'ancre à Tortuga, le coin est encore relativement peinard pour les pirates mais nous y resteront qu'une semaine. Midori avait entendu parler des pardons royaux qu'accordait le gouverneur, ce Woodes Rogers…

— Des foutaises, l'interrompit avec agacement Shizuru, d'une main il promet le pardon, de l'autre il vous conduit à l'échafaud.

— C'est que j'ai cru comprendre, » souffla la pirate. Elle vida son godet d'une traite avant de dévisager avec sérieux les deux femmes :

« A vrai dire, Midori pense que l'Océan Indien est bien plus sûr et son commence plus prospère. C'est la dernière fois que nous venons dans la mer des Caraïbes. »

Si Natsuki esquissa une légère grimace, Shizuru quant à elle ne laissa rien paraître. Nao poursuivit :

« Le Murmure est un bon vaisseau mais en deux ans, Midori a recruté plus d'une quinzaine de pirates et on commence à être sérieusement à l'étroit sur le sloop. La capitaine pense à prendre un deuxième navire, et faudra bien quelqu'un pour le commander. Toi, à l'occurrence.»

Cette fois-ci les yeux pourpres de Shizuru papillonnèrent de surprise et Nao l'aurait presque juré, d'excitation.

« Non.»

Natsuki venait de claquer son verre contre la table. A ses cotés, Shizuru se contenta de hausser les épaules avec nonchalance :

« Cela fait des mois que je n'ai plus été malade. »

Et les deux femmes se toisèrent, chacune soutenant le regard de l'autre dans un affrontement muet. Nao soupira. Midori lui avait assuré que la proposition emballerait l'ancienne capitaine : Shizuru avait toujours vécu en tant que une pirate, depuis son adolescence elle parcourait les océans et il était plus que probable qu'elle aurait préféré finir ses jours sur un bateau que dans un rade avec pour seul distraction la pendaison de ses semblables. Mais le problème c'est que ni elle ni Midori, n'avaient pensé que Natsuki s'y serait opposée. Comment auraient-elles pu le prévoir ? Il y a deux ans de ça, la jeune femme avait tout abandonné pour suivre Shizuru.

« Mais tu commences à peine à aller mieux ! » Natsuki finit par lâcher d'une voix déjà défaite et Shizuru l'attira contre elle avec une tendresse que Nao ne lui connaissait pas.

« Nous devons y réfléchir, » dit-elle à l'intention de la pirate mais celle-ci savait que son choix était déjà fait.

« J'comprends. » Et en récupérant ses affaires : « Si vous changez d'avis, je suppose que vous savez où nous trouver?

—Tu pars déjà ? » Natsuki paraissait sincèrement peinée et Nao l'était également, après tout c'était surement un adieu.

« Midori m'attend sur le Murmure et j'préfère pas trop trainer dans l'coin.

—Prend soin de toi.» Shizuru la gratifia d'une accolade et le geste surpris la rouquine; les deux femmes n'avaient jamais été proche. « Dis aux filles que je pense souvent à elles.»

Nao hocha la tête et Shizuru, comprenant l'intimité de ce départ, laissa les deux anciennes amies seules. Leur dernière rencontre, dans cette crique de Tortuga, n'avait été que bafouillage, colère et incompréhension et Nao savait que si Midori lui avait confié cette mission, c'était justement pour qu'elles puissent se dire correctement au revoir. Oui mais voila: Nao été une pirate et les sentiments n'étaient décidément pas son fort.

« Bon sang, j'aurai dû te laisser au fond de cette barque ! » Elle marmonna finalement d'une voix étranglée.

—Peut'tre bien. » rétorqua Natsuki dans une rire sans joie. Avant de la prendre dans ses bras dans étreinte maladroite. Et c'est la gorge serrée que Nao quitta le Bad Wolf.


« Elles n'viendront pas. »

Cinq jours s'étaient écoulés depuis la venue de Nao à Port Royal et la jeune femme avait passé le plus clair de son temps à la vigie, espérant tout de même l'arrivée des deux anciennes pirates.

« Elles n'viendront pas, » répéta avec lassitude Midori et elle accompagna ce constat d'une large dose de whisky. « Fais chier.

—J'ai fais de mon mieux capitaine, se défendit Nao.

—Je sais. » L'irlandaise lui adressa un regard empli de compassion et avec son éternel sourire en coin : « Il est tard, va te reposer, demain nous lèverons l'ancre à l'aube.

—Non, marmonna Nao, j'préfère attendre encore un peu.

—Comme tu voudras. » Et en lui remettant son flacon d'alcool. « J'te laisse, j'ai encore plein de problème à régler. »

Par problème, Nao savait que Midori parlait d'une bagarre qui avait encore eu lieu sur le sloop. L'équipage était trop nombreux, le navire trop petit alors forcement cela engendrait des tensions. Il leur fallait un deuxième bateau et surtout un deuxième capitaine. Et là aussi c'était un sacré problème pour Midori. Elle avait placé beaucoup d'espoirs en Shizuru et celle-ci leur faisait faux bond. Miyu était la plus qualifiée pour ce poste mais la commandante rechignait à se séparer de son quartier-maître. D'autant plus que la femme était d'un naturel taciturne, un trait de caractère qui s'était accentué deux ans plus tôt à la mort d'Alyssa, et qui ne convenait guère à un capitaine.

Pas étonnant que Midori picole autant, songea Nao et elle porta la bouteille à ses lèvres, bu jusqu'en avoir les larmes aux yeux. Demain, elle aura la gueule de bois, elle le savait, mais ce soir elle s'en fichait.

Ce soir, elle voulait s'enivrer et oublier. Oublier Natsuki qui s'inquiétait bien trop de la santé de sa compagne et Shizuru qui avait définitivement abandonné la piraterie pour les beaux yeux de son amante. Qu'elles aillent se faire foutre ! conclut la pirate. Elle, Nao Zhang, continuera d'écumer les océans et, par tout les diables, elle deviendra la plus terrible de tous ces foutus pirates ! Avec un sourire féroce elle termina sa bouteille avant de l'envoyer par-dessus bord. Le vent du soir lui rapporta des éclats de rire à l'autre bout du navire, des cliquetis de dés d'une partie en cours et le son léger d'une ballade irlandaise jouée à la flûte. La nuit était belle et elle se devait de fêter dignement son dernier séjour dans les Caraïbes.

Demain, elle aura la gueule de bois, elle le savait, mais demain sera un autre jour.

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