Chapitre 14 : Jamais Deux sans trois.

Un beau jour de Mai, les habitants de la planète terre eurent la joie de constater que la pluie avait cessé. C'est-à-dire que la pluie avait cessé depuis plusieurs semaines déjà au moment qui nous intéresse, mais au vu de l'ampleur des catastrophes naturelles qui avaient régné un peu partout sur terre, dont la plupart des pays ne se remettraient que lentement, et dont les autres ne se remettraient probablement jamais, c'était évidemment chaque matin un soulagement pour tout le monde de constater que la météo restait au beau fixe. Par « au beau fixe », nous entendons le même beau fixe que celui qui était en vigueur avant les évènements qui nous intéressent, et il serait plus juste de préciser que les averses occasionnelles et normales tombaient encore de-ci de-là sur terre, et qu'elle provoquaient en général leur lot de pleurs, d'évanouissements, de rechutes dans la paranoïa psychotique ou encore de sacrifices sanglants au(x) Dieu(x) de la pluie. Bref.

Ce jour-là donc, les habitants de la planète terre étaient, en général et en moyenne, plutôt de bonne humeur. Mais certains des terriens les moins proches de la moyenne étaient aussi sujets à l'allégresse.

Au japon, dans la province d'Echizen , quelque part à l'ouest de Tokyo dans un hôpital privé jumelé financièrement à une certaine Fondation, cinq chevaliers de bronze se remettaient significativement de leurs blessures, lésions internes et traumatismes. Certains avaient déjà depuis quelques jours repris possession de leur coordination et de la plupart de leurs moyens intellectuels, ce qui leur permettait notamment de mettre en œuvre sans aide toute une série de petite tâches du quotidien, tel que se brosser les dents, lire l'heure, tenir une fourchette sans s'éborgner, ouvrir un volet sans chuter du troisième étage ( le service des accidents est au troisième) ou encore se tenir droit sans baver sur une chemise enfilée seul. Bref, que du bonheur.

Malgré la progression de leur convalescence, ce jour-là, qui était un jour de mai, resterait dans les mémoires comme le jour symbolisant leur remise sur pied. En effet, depuis qu'ils avaient ouvert les yeux pour la première fois après avoir été transportés d'urgence à l'hôpital, ils n'avaient jamais été tous hors du cirage en même temps ou assez longtemps pour se retrouver ensemble. Jusqu'à ce jour-là. Et ainsi donc, un beau jour de mai, dans la province d'Echizen au sud de Tokyo, dans le salon du troisième étage de l'hôpital, chacun des chevaliers de bronze revit les amis qu'ils avaient tous à un moment donné cru ne plus jamais revoir. Enfin à une exception près.

Les retrouvailles furent aussi chaleureuses qu'escompté. Comme à leur habitude, ils s'amusaient à faire l'inventaire des cicatrices, dont chacun disposait à présent en quantité renouvelée. Shiryu avait été transpercé de part en part, ce qui était pour lui source d'une humble fierté. Shun et Seiya avaient aussi subi leur lot de stigmates, d'ecchymoses, de lésions, d'hémorragies et j'en passe. Seul Ikki et Hyoga ne se prêtaient pas à la plaisanterie, le premier parce que ladite plaisanterie supposait un certain degré d'exhibitionnisme et de futilité, qualités dont il était également dénué, et le second parce que il était, d'une façon assez cocasse, à peu près intégralement plâtré. Tout guindé dans son carcan, et sans doute frustré de ne pas pouvoir pleinement se mêler à la conversation, il fit remarquer :

- Ha ! J'ai bien cru que je ne vous reverrais jamais !

Et à l'instant même où il prononça ces mots, sans doute qu'il avait sans le vouloir maladroitement évoqué une certaine personne tragiquement absente, ou alors qu'autre chose les y avait fait penser, toutes les conversations cessèrent et il y eut un instant de silence recueilli. En quelques secondes, l'ambiance changea du tout au tout et fut si solennel que Shiryu qui exhibait toujours sa cicatrice se rhabilla chastement. Tout le monde se regardait, tout le monde pensait à la même chose et personne ne parlait. Au bout de quelques secondes toutefois, Seiya articula d'une voix qui ne tentait nullement de dissimuler ses sanglots qui montaient :

- Elle va me manquer.

Et l'instant d'après, comme si une fois de plus la simple évocation de Talya suffisait à matérialiser son aura dans la pièce, il leur sembla à tous sentir quelque chose d'elle, mais quelque chose de plus palpable, et soudain ils sentirent tous son cosmos ténu et ils se regardaient tours dans les yeux et la seconde d'après le chevalier de la chimère poussa la porte en claudiquant :

- Alors comme ça, vous ne m'attendez même plus avant de vous mettre à poil ?

- Mais… Mais je te croyais morte ! S'exclama Seiya qui fondit en larme pour de bon cette fois.

- Pas trop déçu ?

- Ne rigole pas avec ça !

- J'ai quand même essayé de te tuer…

- C'est auprès d'Ikki que tu devrais t'excuser. Tu as essayé de le tuer deux fois déjà.

- Oui, d'ailleurs tu devrais faire attention, tu sais ce qu'on dit : jamais deux sans trois.

- Hahahaha.

- Hihihihi .

Talya devait sa démarche inégale à sa hanche deux fois cassée. Cela irait mieux. Cela ne guérirait jamais vraiment, jamais complètement. Elle était en deuil de sa souplesse qui avait fait d'elle une combattante redoutable, et elle déclarait la zone comprise entre son ventre et ses cuisses « zone sinistrée ». L'instabilité de sa silhouette n'était pas sans évoquer son instabilité psychologique, elle était, sur ce plan, encore très fragile, mais les derniers évènements avaient été riches en enseignement et il lui sembla rapidement qu'elle avait obtenu de ses amis ce dont elle avait terriblement besoin : le pardon.

Quelques jours après leur réintégration du manoir de la fondation, Talya observait d'un œil critique Shun qui nourrissait Hyoga à la cuiller et semblait prendre à cette activité un plaisir disproportionné. Elle suivait d'une oreille la conversation que les autres tenaient lorsque survint ceci :

- Je suis resté avec vous le temps de préparer l'attaque, puisque celle-ci aurait pu survenir d'un instant à l'autre, j'ai estimé que ma présence parmi vous était nécessaire. Mais cela ne change rien à mes anciennes résolutions, je n'aime pas agir en bande, je partirais demain.

- Ah non ! Tu ne peux pas me faire ça ! S'exclama Shun en accompagnant son geste de rien de moins qu'un honorable planté de fourchette directement dans la main du chevalier du Cygne.

- Aïe !

- Désolé !

- Je suis navré, mais c'est comme ça. D'ailleurs, Talya ne reste pas non plus.

- Ah bon ?! dirent-ils tous.

- Ah bon ?! Renchéri-t-elle.

- Bien sûr. Je crois bien qu'en me protégeant comme tu l'as fait, tu as donné la preuve très nette que tu ne peux pas te passer de moi.

Une exclamation générale de surprise, suivie d'un éclat de rire général, se fit entendre, Shun et Hyoga profitèrent de l'attention détournée pour se regarder dans les yeux comme si des pétales de cerisier tombaient partout autour d'eux avec une musique douce, et un coucher de soleil en arrière-fond et Talya injuriait copieusement Phénix, avant de se rendre soudain à l'évidence et de lui lancer très brièvement le même regard de cerisiers et de coucher de soleil.

Quelques heures plus tard, peu de temps après leur départ, alors qu'ils avaient déjà fait leurs valises et que Shun s'entraînait devant son miroir à ne pas pleurer pendant plus de dix secondes d'affilées, ils se retrouvèrent seuls et un peu gênés.

- Heu, à propos, je ne sais pas tellement si c'est le moment de dire ça mais… je suis désolée d'avoir essayé de te tuer.

- N'en parlons plus. De toute façon, ce n'est pas comme si tu avais jamais eu la moindre chance de succès.

Talya choisi de ne pas relever.

- Moi aussi j'ai quelque chose à te dire. Dit-il. Il faut que je te demande, au moment où nous avons tous cru que tu étais en train de mourir, tu as parlé de quelque chose à propos de tes souvenirs qui disparaitraient ou je ne sais quoi. Je ne suis pas sûr d'avoir compris.

- Oui, il me semble bien avoir dit quelque chose comme ça en effet. Mais à ce moment-là, j'avais vraiment l'impression d'être en train de glisser vers l'autre monde, je crois bien que je n'étais plus tout à fait moi-même. Mais je crois que ce que je voulais dire par là, c'était que pour moi, mourir n'avait pas d'importance. Ou plutôt, le fait que moi, je disparaisse, avait moins d'importance à mes yeux que le fait que l'image que j'ai de toi disparaisse… Comme si à ce moment-là, cette image avait plus de valeur à mes yeux que ma propre vie. Oui, c'est à peu près ça que j'ai voulu dire… Après avoir été téléportée au sanctuaire sous -marin, j'ai compris que c'était Poséidon qui m'avait possédée et qui m'avais poussée à vouloir te tuer. Il utilisait mes faiblesses, il utilisait le fait que c'était plus simple pour moi de penser que je voulais te tuer plutôt que de réaliser que… enfin, voilà. Je sais que ça ne veut pas dire grand-chose.

Alors, comme s'il avait attendu de pouvoir poser cette question depuis longtemps, il considéra la réponse avec sérieux. Comme s'il mettait ensembles les dernières pièces d'un puzzle.

- Au contraire, je comprends. Je crois que pour moi aussi c'était un peu comme ça.

Elle ne demanda pas plus d'explications, elle n'en avait pas besoin. Son voyage aux portes de la folie lui avait ouvert les yeux sur certaines choses.

Un moment après, alors qu'ils s'apprêtaient à partir, que les chevaliers de bronze étaient venus leur dire au revoir en manifestant plus ou moins clairement leur désaccord, et que Shun avait déjà échoué à plusieurs reprises dans ses tentatives de ne pas se mettre à pleurer, Athéna se joignit à eux pour les saluer. Talya, qui ne l'avait pas vue depuis la fin des combats, s'agenouillai devant elle.

- Ma Dame, j'ai causé beaucoup de problèmes, j'en ai conscience. Mais j'aurai donné ma vie pour vous, et si cela devait s'avérer nécessaire, je vous en ferais à nouveau cadeau sans hésiter.

- Tu n'as pas à t'excuser. Qui sait si dans toute cette histoire, tu n'es pas celle qui a le plus souffert ? Je suis venue pour te remercier, et j'ai moi aussi quelque chose à t'offrir.

A ce moment, Athéna fit se relever Talya qui était toujours par terre, et à la surprise générale, elle plaça sa main en bas de son ventre, là où était sa cicatrice. Talya resta un instant perplexe sans oser poser de question, mais rapidement elle se mit à sentir une chaleur diffuse, une chaleur divine qui gagnait son ventre et ses hanches. Alors que cette magie agissait, elle sentait un picotement si puissant que cela en était presque douloureux. La Déesse infusait tout son cosmos en ce point précis. Les autres chevaliers contemplaient la scène dans un silence de surprise et de respect mêlés. Soudain, Talya poussa un petit gémissement de douleur : c'était les os de sa hanche brisée qui se remettaient en place sous l'action bienfaisante de la Déesse. Puis, les picotements se localisèrent au niveau de sa cicatrice, elle senti quelque chose changer indescriptiblement dans son anatomie, et enfin, comme par magie, la cicatrice se referma.

La Déesse ôta sa main et Talya resta éberluée.

- Voici mon cadeau pour toi, chevalier. Je t'ai rendu ta fertilité. Mais fait attention, un tel cadeau n'est pas gratuit. Un jour tu donneras la vie et ton enfant ne sera pas un enfant ordinaire.

Talya posant sa propre main à l'endroit où Athéna venait d'ôter la sienne, et elle crut sentir le flot de la vie sous sa peau. Elle éclata en larme pour la première fois depuis longtemps. Je suis complète à nouveau. D'émotion, Seiya ne put retenir la plaisanterie suivante :

- C'est merveilleux ! « Dieu à un plan pour chacun de nous », plus un pour l'utérus de Talya la goule !

Le soir même, à peine remise de ses émotions mais heureuse et désormais plus boiteuse, Talya s'établissait à Tokyo, loin du manoir de la fondation. Son ami lui fit cette question:

- Qu'est-ce que tu crois que ça signifie : « pas un enfant ordinaire » ?

- Aucune idée, répondit Talya, béatement. Mais, en toute franchise, de toi et moi, il n'y avait aucune chance qu'un enfant ordinaire puisse naître, de toute façon.

A un autre moment, et dans une position complètement autre, après avoir successivement tenté de s'entre-tuer, s'être haï, battu, s'être provoqué en duel, s'être disputé et haï à nouveau, puis avoir couché ensemble, avant d'essayer encore de se tuer, ils bouclèrent finalement cette boucle en se mélangeant sur le vétéran canapé, meurtri par le temps et par ce genre d'exercices, qui meublait leur chambre, en apportant par là-même un point final à cette histoire.

Mais, la fin d'une histoire, est aussi le début d'une autre histoire, et au moment où il entra en elle, il lui dit :

- Talya, la Déesse à vraiment guéri…. Toutes tes cicatrices….

- Je sais, j'ai senti.

- Suki desu.

- Quoi ?

- Laisse tomber.