Chapitre 13

« Agresser ton partenaire parce qu'il t'a un peu nargué et ce, pendant un match officiel, c'est une faute grave. Ken, tu es un bon gardien, mais ça ne va plus. Après l'échec à la J-league, tes piètres performances sur le terrain, ta mauvaise entente avec tes coéquipiers et ça par-dessus le marché… Le club ne veut presque plus de toi, je me suis battu pour qu'ils te laissent encore une dernière chance, mais à la condition que tu te reprennes avant tout et que tu redeviennes stable, tu comprends ?

- Peut-être » s'entêta le gardien, irrité.

« Écoute, la saison est terminée et le club te laisse de longues vacances avant de refaire un bilan avec eux » reprit son manager avec une patience impressionnante. Négocier avec le club n'avait pas été une mince affaire, mais il s'en était assez bien sorti en fin de compte. « Entre temps, fais ce que tu veux. Consulte un professionnel, va voir des amis, ta famille, pars à la mer, à la montagne… Qu'importe, mais règle tes problèmes. Sinon, je ne pourrai plus rien pour toi. »

Ken ne sembla pas réceptif à ses conseils et ce, malgré tout son acharnement. Vingt minutes plus tard, il ressortait de l'immense propriété en espérant que le joueur allait finir par entendre raison et calmer ses humeurs. Il avait toujours senti en le gardien une sorte de dualité, quelque chose de sombre et de douloureux. Il avait eu vent, par le biais d'amis, que le joueur avait perdu autrefois quelqu'un de très cher et que ça l'avait bouleversé. Peut-être n'était-ce pas le fond du problème, mais le manager était sûr que tout était lié. Il n'y avait que la mort pour torturer une âme aussi affirmée.

« Pourquoi est-ce que tu sembles toujours en colère ? »

Chiyo le regardait avec curiosité.

« Ton visage va se rider si tu continues. Il faut sourire ! »

Ken l'ignora et se dirigea dans sa cuisine. Du frigo, il prit une bouteille de bière qu'il décapsula d'un geste vif.

« Et maintenant, tu vas boire jusqu'à te saouler » remarqua-t-elle avec une pointe de sarcasme. « C'est très intelligent. »

Il sortit dans le jardin. Le soleil s'était levé et le vent calmé. Il faisait bien meilleur à présent. Il avala plusieurs gorgées, sans prêter attention aux simagrées de Chiyo dont la voix commençait à se faire pressante. Elle n'avait jamais apprécié qu'on ne lui prête pas attention.

« Tu es désagréable ! » tempêta-t-elle. « Et moi qui viens spécialement pour toi ! Je suis vexée et tiens ! Je vais bouder. Ne t'avise pas à me parler sans t'excuser ! »

Elle partit s'installer sur l'herbe, le visage obstinément tourné vers la voie rapide qu'on pouvait distinguer au loin. Ken la regarda « bouder » en se demandant pourquoi il la retenait. Car il devait bien la retenir mentalement pour qu'elle vienne toujours le voir durant ses songes. Et elle ne lui rendait visite qu'en journée – elle détestait la nuit, l'obscurité, le noir. Elle avait quelques fois utilisé ce prétexte pour rester chez lui jusqu'au petit matin.

Et dire que personne dans sa famille n'avait jamais remarqué ses allées et venues. Ses parents ne venaient jamais lui parler en privé dans sa chambre. Il n'avait jamais eu de relation très privilégiée avec eux, à part son conflit avec son père sur ses activités sportives.

Chiyo avait toujours été la seule présente au quotidien. Même si elle était égoïste et cruelle, même si elle était encombrante et capricieuse. Elle s'occupait malgré tout de lui quand il était malade, allant jusqu'à rater des heures de cours pour lui tenir compagnie et le barber d'un flot de paroles continus et insipides. Elle le prenait toujours dans ses bras pour un rien, rompant par cela toutes ses barrières. Elle embellissait sa chambre de sa présence et l'ambiance de ses rires joyeux. Elle allégeait l'atmosphère après une dispute avec son père et relativisait tout excessivement. Elle ne lui posait pas de questions importantes – mais elle touchait toujours juste quand elle voulait mettre son grain de sel dans sa vie. Elle avait embelli son enfance et son adolescence. Même lorsqu'elle allait trop loin et l'énervait, il ne pouvait se priver d'elle.

Aujourd'hui, ce n'était pas très différent. Elle n'était plus vraiment là mais il l'appelait encore à lui quand il se sentait seul et désorienté. Elle venait toujours le voir quand elle le voulait mais elle était toujours là quand il en avait vraiment besoin, bien qu'elle ne se préoccupe pas de ses problèmes. Il se demanda si, quelque part, elle ne faisait pas semblant de ne pas se soucier de lui. Sa présence omniprésente à ses côtés, ses multiples cadeaux sans raisons particulières, ses plaisanteries tordues, tout cela devait pourtant avoir un sens.

« Tu vas rester là longtemps ? » l'interrogea-t-il en s'approchant d'elle.

Elle ne répondit rien, ne se tourna pas vers lui. Il ne voyait pas son visage pourtant il se trouvait juste à côté. Souriait-elle ? Ou bien était-elle triste ? Il comprit qu'elle attendait qu'il s'excuse, comme avant. Elle était exigeante et surtout très têtue.

« Écoute, je suis désolé, d'accord ? J'ai passé de très mauvais moments ces derniers temps… »

Elle remua, mais il ne vit toujours pas son visage.

« Pourquoi n'es-tu jamais venu me voir ? » lui demanda-t-elle à voix basse.

Il s'étonna de sa question, de la sincérité dans sa voix. Jusque-là, elle s'était contentée de le taquiner. Donc, elle était triste ?

« Es-tu triste ? Que je ne vienne pas te voir… ça te rend triste ?

- Triste ? » répéta-t-elle et il distingua sur son visage un sourire amusé. « Est-ce que tu m'as déjà vu triste ? »

Cette fois, il la vit, elle souriait, mais de ce sourire désabusé, trompeur. Sa question le fit réfléchir. Non, il n'avait aucun souvenir de l'avoir vu triste, peut-être songeuse, perdue dans ses pensées, mais jamais vraiment de mauvaise humeur. Sauf quand elle faisait semblant de se fâcher ou le dernier soir où ils s'étaient disputés… avant sa disparition, avant qu'elle meure.

« Non » répondit-il. « Jamais… Et pourtant…

- Réponds-moi » l'interrompit-elle, et son visage disparut à nouveau. « Pourquoi n'es-tu jamais venu me voir ? »

Encore la même interrogation, pourquoi est-ce que ça l'intéressait tant ? Était-ce encore parce qu'elle avait besoin d'attention ? Ou parce qu'elle était triste à l'idée qu'il puisse lui en vouloir ?

« Alors, c'est parce que tu m'en veux ? » reprit-elle, devinant une fois de plus ses pensées. « De ce que je t'ai fait quand…

- Peut-être » avoua-t-il. « Enfin, je n'en suis pas sûr moi-même. Est-ce que je t'en veux ? Est-ce que je ne t'en veux pas ? Cette question m'a hanté, tu sais, parce que je ne comprenais pas. Pourquoi est-ce que tu as fait ça ?

Elle prit un certain temps avant de dire : « Tu sais bien que je ne peux pas te répondre… »

Ou était-ce parce qu'elle ne le voulait pas ?

« Pourquoi ne m'as-tu pas parlé de ce qui comptait vraiment pour toi, de tes problèmes… J'aurais pu t'aider…

- Non, tu n'aurais pas pu » affirma-t-elle en lui montrant un sourire doux. Alors, il avait déjà vu un tel sourire sur son visage, mais il ne se rappelait pas quand. « Tu ne peux voir que les expressions que je t'ai déjà montrées, de même que les seules vraies réponses sont celles que tu sais déjà, au fond de toi… Est-ce que tu comprends à présent pourquoi je reste tant évasive ? »

Bien évidemment, elle n'était pas réelle. C'était sûrement son cerveau qui la créait durant ses songes. Mais jusque-là, ça n'avait jamais duré aussi longtemps. Il s'attendait d'un moment à un autre qu'elle s'évanouisse à nouveau.

« Comment se fait-il que tu me parles plus aujourd'hui ? » la questionna-t-il. « Tu es… différente.

- Non, c'est toi qui es différent » le détrompa-t-elle. « Et tu le seras de plus en plus. Tu t'es ouvert, Ken. Quand tu as parlé à Takeshi, quand tu es allé à son match… tu t'es ouvert un peu. Et tu t'es refermé. Mais, quelque part, tu as changé. Tu sais que tu as un problème et que tu dois le régler. Ton manager te l'a dit. »

Il comprit. Celle qui lui parlait à présent n'était pas Chiyo. D'ailleurs, en la regardant bien, il ne la reconnaissait plus. Ce n'était plus la jeune fille aux cheveux bouclés artificiellement et reteint qui lui parlait mais une autre personne, familière elle aussi. Cette personne, c'était sa mère.

« Maman… ? » s'étonna-t-il. « Pourquoi es-tu là ? Et Chiyo ?

- Tu n'es pas content de revoir ta mère ? » répliqua celle-ci avec un sourire chaleureux. « Depuis tout ce temps, c'est normal que je vienne à mon tour. Chiyo était ton amie, mais elle n'était pas de ta famille. Elle n'est pas ce dont tu as besoin. Tu as oublié, mais nous… on est encore là.

- Ma mère ne peut pas m'avoir dit ça » rétorqua Ken. « On n'a jamais discuté ensemble de Chiyo.

- Chéri… Tu n'as donc pas compris ? » dit-elle avec indulgence. « Nous ne sommes pas réelles. Chiyo est morte, et je ne suis pas vraiment chez toi. Tout ceci, ce n'est qu'un rêve. Et d'ailleurs, tu… »

Il se réveilla.