Chapitre 14 : Lorsque le rideau tombe...
Les deux épouses la couvrirent de questions : qui était ce cousin et à quoi ressemblait-il, qui étaient ces affreux beaux-pères, et comment diable avait-elle survécu, seule, livrée à elle-même depuis l'âge de cinq ans ?
Temperence choisit avec soin ses réponses, désormais parfaitement consciente que Marcus, en bas, se faisait un devoir de tout entendre. Elle caressa les touches du piano, comme s'il avait s'agit de son bras, et se sentit tout à coup beaucoup mieux. Au fond, tout au fond d'elle, elle commençait à reprendre confiance en la force de leurs sentiments respectifs. Tout n'était pas perdu.
Rechignant à trop se plaindre, elle présenta la position de son entourage, assez délicate : lorsqu'elle était enfant, elle ne maîtrisait pas du tout son don, et pouvait paraître effrayante.
Athenodora finit par secouer la tête :
- J'espère sincèrement que bientôt, nous aurons le plaisir de traquer et prendre vengeance, sur chacun des individus qui vous ont fait tant souffrir.
- N'y songez-plus, adoucit Temperence. Chaque tentative d'assassinat, abandon, fuite… M'a rendue plus forte que je ne l'aurais été sans cela. Même ce maudit Vincent, qui était d'une assez grande violence en raison de sa peur, tout comme mon second père avant lui – leurs attaques ont affermi mon contrôle du don animal, et ont contribué à me faire me méfier des humains en général. Ils ont contribué à faire de moi celle que je suis aujourd'hui, et ma foi, jusqu'à présent, j'ai survécu à pas mal de choses, non ?
- C'est vrai, vous êtes incroyablement puissante pour une humaine, consentit Sulpicia. Et vous nous êtes très précieuse. C'est aussi pour cela que, grand dieu, j'espère aussi voir un jour le corps de ces misérables se tordre de douleur sous mes yeux.
Temperence eut un petit rire puis elle secoua la tête :
- Comme j'ai de la chance d'être ici, murmura-t-elle. (Se tournant vers son piano, elle ajouta) : Alors… Et si nous jouions un petit peu ?
Athenodora lui sourit :
- Nous espérions que vous le proposeriez…
Temperence ne revit ni Jillian, ni Marcus pour une semaine supplémentaire. Puis un jour, tandis qu'elle sortait de la bibliothèque, Sulpicia lui dit :
- Léa vous a apporté votre repas, ma chère. Elle n'a pas osé vous interrompre lorsqu'elle a constaté que vous étiez en pleine lecture. Et il me semble, qu'elle a ajouté sur votre plateau, de nouvelles partitions de Ludovico Einaudi – c'est une charmante enfant, à dire vrai.
Tempe obtempéra. Elle était assez d'accord. Bien que plutôt timide car un peu jeune, la dite Léa avait un côté naturel et bien moins « femme fatale » que toutes les précédentes réceptionnistes qu'ils avaient pu avoir. Ses cheveux bruns mi-longs et son visage d'ange lui conférait un air attachant. Elle ne parlait pas beaucoup, mais était très attentive et efficace. Une attitude appréciable.
- En fait, réalisa-t-elle alors à voix haute, maintenant que j'y pense… Je crois qu'il y a quelque chose de particulier dans son esprit. Je ne suis pas sûre que j'arriverais à le soumettre… Je ne serais qu'à moitié surprise, qu'elle soit pourvue d'un don.
Cette hypothèse ravit immédiatement Athenodora et Sulpicia. Corin également tourna la tête vers elle avec intérêt.
- Oh mais ce serait charmant, dit l'épouse d'Aro. Quel serait-il, selon vous ?
- Je ne sais pas du tout, répondit aussitôt Temperence, et ce n'est qu'une vague impression.
- Pourquoi ne pas le vérifier immédiatement ? S'enchanta Athenodora. Faisons la venir et essayons de clarifier ce point…
- Ça ne coûte rien d'essayer, je présume, reconnut Temperence en haussant les épaules.
Toutes les trois se tournèrent vers Corin, qui sortit. Elle revint avec Léa quelques instants plus tard. La jeune femme n'était pas rassurée, mais elle affichait une certaine dignité.
- Vous avez demandé à me voir, Maîtresses ? Demanda-t-elle alors que Corin refermait la porte derrière elle.
Tempe lui sourit, tandis qu'elle se levait :
- Oui, c'est moi en fait. Approche.
Léa obéit immédiatement. Les deux humaines se fixèrent un instant, puis Temperence demanda :
- J'aimerais que tu te coupes les veines, avec le couteau qui se trouve dans la coupe de fruits à l'entrée.
Léa la regarda et rougit. Puis elle prit une mine anéantie :
- Ai-je fait quoique ce soit pour mériter votre courroux, maîtresse ?
Temperence se tourna vers ses consoeurs et montra la jeune mortelle du doigt en souriant. Cette question était la preuve que son esprit n'était pas aisément soumis, et elles le comprirent aussitôt.
- Quelle, bonne surprise, se réjouit Athenodora. Lorsque nos Seigneurs seront revenus, il faudra le leur annoncer immédiatement !
Tempe haussa un sourcil surpris. Elle ignorait que le Trium Vera était parti ! Elle s'apprêtait à la questionner à ce sujet, lorsque soudain un « Hm ! » moqueur se fit entendre :
- Cela ne veut rien dire, fit alors Corin de mauvaise grâce, en avisant Temperence. Qu'est-ce qui nous prouve que ton don fonctionne sur tous les humains ?
- Il avait fort bien fonctionné sur la précédente réceptionniste… Et même sur Santiago, rappela Athenodora, qui est loin d'être un humain. Il doit donc fonctionner sans problème sur un humain ordinaire...
- Et bien, provoqua Corin, je demande à voir. Heidi a enfermé quelques proies pour le diner de nos maîtres, à leur retour – ils sont dans les cachots. Si tu arrives à pousser l'un d'entre eux à commettre un suicide, je…
- Temperence n'a rien à prouver de la sorte, et à qui que ce soit, Corin, reprit Sulpicia en se levant. Et certainement pas à toi.
- Nous ne voulons pas donner de fausse joie à Aro, Mesdames, et prendre le risque de lui vendre un don alors qu'il n'y en a pas… Répondit alors l'escorte dans une démonstration d'inquiétude tout à fait légitime.
Les deux femelles échangèrent un regard. Elle marquait un point. Puis Temperence se redressa :
- Tu as raison, Corin. Après tout je n'ai soumis dernièrement que la précédente réceptionniste – et Santiago. Qui sait si mon don n'était pas plus fort, jadis, lorsque je chantais ? Et bien soit, descends aux cachots, et ramène-nous un humain : celui que tu souhaites.
- Pourquoi n'irais-tu pas le choisir toi-même ?
- Corin, tu parles à la future épouse de Marcus, ne l'oublie pas – lui rappela Athenodora. Dois-je te rappeler que la transformation vampirique n'efface en rien les souvenirs ?
- Epouse, je ne crois pas qu'elle deviendra – et à ce jour je ne suis pas à ses ordres. Mais s'il vous plait, Mesdames, que j'aille chercher un humain pour vous, je le ferai.
- Assez avec ce stupide challenge, trancha Sulpicia Aro, Caïus et Marcus n'aimeraient pas savoir que nous puisons dans leur réserve à des fins de vengeances personnelles – et Temperence, ajouta-t-elle, prenant l'humaine de vitesse: Marcus n'aimerait certes pas apprendre que vous vous êtes baladée toute seule dans les cachots.
L'épouse de Caïus se tourna vers Corin :
- Si c'est pour inonder notre sœur de vos sarcasmes ou de vos défis, vous pouvez nous laisser, Corin.
- Le maître a insisté pour que je reste près de vous quoiqu'il arrive.
Athenodora plissa les yeux :
- Soit. Alors comportez-vous avec d'avantage de retenue. Ne me faites pas rapporter à mon époux, et à Marcus, la hardiesse de vos propos. C'est un appel à la désobéissance et à la prise de risques, que vous avez lancé il y a quelques instants.
Sulpicia sourit en voyant Corin se figer. Les trois seigneurs Volturi étaient bien différents les uns des autres, mais ils avaient un point commun : tous exigeaient de leurs épouses une parfaite obéissance, et une prudence sans borne. La mort de Didyme les hantait tous encore, même après des siècles.
Alors soudain ils entendirent un bruit fracassant en contre-bas. Les trois femelles vampires se figèrent – Lea et Tempe froncèrent les sourcils.
- Pour que moi, je l'ai entendu, c'est que c'était un sacré bruit, fit la jeune protégée de Marcus.
- Je peux aller voir, si vous le souhaitez, proposa la réceptionniste, bien que pas franchement rassurée.
Alors un écho de grognement animalier retentit, et Temperence sentit ses poils se hérisser :
- Lycan, lâcha-t-elle, le cœur battant a chamade.
- Impossible ! S'exclama Corin – les trois femelles vampires firent un pas en arrière.
Une multitude de bruits étranges, comme des murs que l'on fracasse, se firent entendre. Puis Corin se tourna vers les épouses :
- C'était qui ça ? Ce n'était pas Afton ?
Personne ne lui répondit. Temperence expira longuement :
- J'y vais.
- Non, ordonna Athenodora. Corin ?
La jeune Française se tourna vers l'épouse de Caïus et lui enserra les doigts, l'espace de quelques secondes :
- Si. S'il y a un Lycan, j'ai le pouvoir de le repousser.
- En êtes-vous sûre ? Insista Sulpicia – qui se rappelait parfaitement que Marcus avait orchestré la rupture de ce lien.
- Pas du tout, répondit Temperence avec honnêteté.
- Je viens avec vous, annonça courageusement Lea.
Les trois femelles vampires échangèrent un regard, puis décidèrent de suivre :
- C'est absurde, on ne peut vous laisser y aller, vous êtes mortelles, souffla Athenodora, la voix tremblante.
Un nouveau rugissement canin se fit entendre, et Temperence prit une grande inspiration avant de tracer. Les quatre autres sur les talons.
Elle ouvrit la porte et descendit les marches sans un instant d'hésitation. Elle arrivait à mi-hauteur que des pattes velues apparurent dans son champ de vision. Un horrible monstre – mais plus petit que ceux qu'elle avait vus en Corse – se lécha les babines.
Il n'eut pas le temps de bondir que Santiago se rua sur lui. Ses vêtements étaient déchirés, et ses cheveux plein de poussière, mais il n'était pas blessé.
- Sortez d'ici ! Ordonna le gardien, furieux. Le cachot en est infesté !
Tempe haussa des sourcils surpris, puis soudain elle sentit qu'on la tirait : Athenodora, qui venait de l'attraper par la taille et de la faire se déplacer à toute allure, en direction de l'ascenseur.
Elles entrèrent dans le cylindre en métal, immédiatement suivies par Corin, et Sulpicia qui portait Lea.
- Vite vite vite vite vite, pressa Tempe tandis que les portes se refermaient. On va où ? Il y a une seconde base, quelque chose ?
- Non, bien sûr que non, répliqua Sulpicia, alarmée – nous n'avons jamais que vécu dans la cité.
- Il faut regagner un endroit fortement peuplé, s'empressa de dire Lea. Ils auront plus de mal à sentir nos traces. Mon dieu, était-ce un loup garou ?
- Oui, lui répondit Tempe. Lea, tu connais un endroit pas loin d'ici, peuplé à cette heure de la journée ?
- Un Dimanche, à Volterra ? A part l'église pour la messe le matin… Mais il est 21h, c'est fini…
Alors Corin enchaîna :
- La ville la plus proche : Cecina, à une quarantaine de km. Très peuplé et touristique. Des hôtels, casinos, restaurants, bars, cinémas…
- Ok, deal, dit immédiatement Temperence à l'attention des épouses. A tout hasard, vous n'avez pas de voiture?
Le regard que Sulpicia lui servit, fut plus explicite que toutes les réflexions du monde.
La fuite ne se fit donc pas sans problème. Santiago les rattrapa à la sortie de la ville, mais il avait encore une dizaine de lycans aux trousses. Temperence essaya d'intimer l'ordre aux animaux de le laisser tranquille, mais son esprit n'émit qu'une faible résonance sans impact. Luttant contre l'amertume de cette défaite personnelle, elle appela à elle les humains environnant – un groupe de touristes descendit de son bus et se rua sur les animaux.
Ce fut d'avantage une intervention burlesque qu'une véritable mission de sauvetage, mais au moins ils aidèrent à ralentir la progression des bêtes – le chauffeur de bus parvint même à écraser l'une d'entre elles.
Santiago ordonna que le groupe se divise en deux : Corin, Lea et Temperence d'un côté. Lui et les épouses de l'autre. L'idée fut accueillies par moult protestations : Corin voulait escorter Sulpicia et Athenodora – Santiago n'avait qu'à s'occuper des humaines. Puis Temperence suggéra de partir seule avec Lea d'un côté pour ne pas les retarder – Athénodora rejeta l'idée en bloc.
Finalement, Sulpicia et Corin partirent avec Santiago, Athenodora et les deux humaines partirent de l'autre côté.
L'épouse de Caïus avait peut-être passé les derniers millénaires de son existence à jouer de la musique et à converser dans une tour isolée du reste du monde, mais on sentait que bien avant cela, elle avait été nomade – et une grande chasseresse. Elle n'avait rien perdu de ses extraordinaires aptitudes d'antan.
Léa et Tempe courraient aussi vite qu'elles le pouvaient, ce qui restait relativement lent par rapport à l'allure qu'Athenodora pouvait suivre, mais l'épouse parvenait à pallier à ce désavantage : elle revenait souvent sur leurs pas pour brouiller leurs traces – allaient de l'avant pour trouver les chemins les plus pratiques, ou au contraire suffisamment inondés pour masquer leur odeur.
Cela faisait trois heures qu'ils arpentaient les plaines italiennes, lorsque soudain Santiago arriva :
- Athenodora, que faisiez-vous ? Demanda-t-il inquiet. Je commençais à croire…
- Que commençais-tu à croire Santiago, s'agaça la femelle vampire, elles sont humaines – elles ne peuvent courir aussi vite que nous, et ont besoin de -reprendre leur souffle.
Pour illustrer ses propos, Temperence déboula du haut d'un roc et sauta au sol, gémissant de souffrance tant ses pieds la faisaient souffrir. Puis elle alla s'appuyer contre un arbre pour essayer d'apaiser sa respiration – elle entendit un gros « boom » qui la fit sursauter : Léa, des brindilles et de la terre partout, venait d'effectuer un roulé-boulé au sol.
- Je vais mourir d'un arrêt cardiaque ou d'une perforation des poumons, ou… Commença à se plaindre la jeune réceptionniste.
Le vampire à la peau sombre apparut juste devant elle :
- Laisse-moi abréger tes souffrances, sourit-il.
- Non ! Crièrent d'une même voix Athenodora et Temperence.
- Elle vous retarde, grogna le pisteur, qui tenait déjà Lea par la gorge.
- Elle a un don, fit l'épouse de Caïus.
- Laisse-la tranquille ! Ordonna Temperence.
Au loin, un hurlement à la mort se fit entendre. Les quatre reprirent leur course immédiatement : Santiago avec Lea, Athenodora avec Temperence.
Bientôt, les lumières de Cecina les accueillirent : ils regagnèrent un hôtel cinq étoiles en bord de mer – Sulpicia qui les y attendait avec nervosité, venait de dévorer les résidents de la suite royale, au dernier étage.
Elle étreignit fortement Athenodora à son arrivée, et la gronda de son imprudence – puis elle effleura la joue de Temperence :
- Je suis heureuse que nous ayons toutes survécu.
- La vérité maintenant, fit la jeune protégée de Marcus, à bout de forces. Où sont nos seigneurs, et Felix, Jane, Alec et Demetri ?
- Ils sont partis avant-hier en France avec ton cousin, bien sûr, grogna Santiago. Ils devraient revenir d'une minute à l'autre – quand ils vont voir l'état de la cité et sentir les odeurs de Lycans… Plus les cadavres de Tony et Ramirez… J'ignore si Afton a survécu, il me semble qu'il a perdu un bras
Tempe se sentit déprimée :
- Pauvre Chelsea.
- Oui, fit Athenodora en lui étreignant le poignet. (Puis se tournant vers sa belle-sœur) Sulpicia, où est Corin ?
- Elle est partie vers le Nord pour essayer d'intercepter notre clan – ou du moins se faire intercepter par Demetri.
Santiago l'observa avec une certaine surprise. Temperence croisa les bras, de plus en plus énervée. Athenodora elle-même fit une moue dubitative.
- Quoi donc, ma chère ? Lui demanda Sulpicia.
- Je suis surprise, dit l'épouse de Caïus. Comme l'a dit Santiago je suis sûre que notre clan va arriver d'une minute à l'autre – quitter cette cache, et donc se séparer de nous, cela revient à attirer également l'attention des Lycans sur elle.
- Elle est courageuse, supposa Sulpicia.
- Non, trancha Temperence, elle fuit. Je parie qu'elle est partie vers le sud, au contraire. Santiago se tourna vers elle :
- Je vais aller vérifier cela tout de suite, dit-il d'un air étonnamment coopératif – avant de disparaître.
- Qu'insinuez-vous, ma chère ? Fit l'épouse d'Aro, choquée.
- Hm, oui, moi aussi je commence à trouver toutes ces coïncidences surprenantes, avoua Athenodora en allant marcher vers la fenêtre. Pourquoi Corin tenait-elle tant à envoyer Temperence dans les sous-sols juste avant l'apparition de ces monstres ? Elle venait de descendre pour aller chercher Lea. Pourquoi avoir voulu laisser Temperence à Santiago, qui est garde, et dont la tâche aurait du être de nous protéger toutes les trois ?
- Il y a clairement quelque chose qui ne va pas chez elle, grogna Tempe. J'espérais que c'était juste une profonde antipathie pour moi, mais j'ai peur que ça n'aille plus loin que ça.
- Je suis d'accord, dit Athenodora.
Le vampire à la peau sombre revient à cet instant, et tout dans son regard laissait penser qu'il était de mauvaise humeur :
- Elle n'est pas partie vers le sud, grogna-t-il. (Sulpicia observa ses deux consoeurs d'un air soulagé. Temperence fronça les sourcils). Elle a traversé la mer… Elle est partie pour la Corse.
Cette révélation jeta un froid dans la conversation. Tous se rappelaient très bien que la réapparition des Lycans s'était faite depuis cette île.
- Ok, là j'ai un mauvais pressentiment, dit Temperence. Il faut aller au Nord.
- Non, s'inquiéta Sulpicia. Il faut attendre Aro et les autres !
- Je ne sais pas, fit l'humaine, Sulpicia, la Corse, c'est là où Marcus et moi avons été détenus, c'était leur base… Et si jamais il y en avait eu une autre ? Et si, nous faire patienter ici, c'était exactement ce qu'elle avait eu en tête ? L'instruction qu'elle aurait reçue ? Après tout, l'idée de rejoindre Cecina venait d'elle.
- C'était la plus logique ! Et puis nous ne pouvons prendre le risque de quitter le centre de cette ville – dès que nous serons à nouveau isolés, les Lycans nous pourchasserons, renchérit l'épouse d'Aro.
- Ils ne nous ont même pas suivi jusqu'ici, ce qui relève du miracle étant donné que Lea et moi avons avancé à vitesse d'escargot, s'empressa alors de percuter Temperence. Lucian doit être là, il faut partir tout de suite.
- D'accord avec cela, dit Athenodora, quelque chose ne tourne pas rond, je pense que nous sommes tombés dans un piège.
Sulpicia se tourna vers Santiago, desespérée :
- Dis-leur, toi, que c'est une mauvaise idée, et que nous devons attendre ici notre clan.
Tout le monde s'en remit au seul mâle du groupe. Celui-ci étudia les épouses, puis il dit :
- Je pense qu'elles ont raison, Sulpicia. Quelque chose ne va pas. Je sens l'odeur des lycans, mais ils ne s'approchent pas de la ville – ils l'encerclent. Corin qui vient de partir par la mer… Et nous ignorons où sont nos frères et sœurs. Je pense qu'il faut forcer les lignes ennemies et partir au Nord.
- Mais comment ? S'exclama Sulpicia. Si tu dis que ces monstres nous entourent, nous ne…
- Le train, coupa Tempe. Il y a une gare dans le centre-ville. Regagnons Florence, Milan – ou même la Suisse…
- Non, s'entêta Sulpicia. Aro ne nous retrouvera pas si nous prenons le train.
Athenodora alla la prendre dans ses bras :
- Bien sûr que si, il nous retrouvera. Demetri suivra nos ténors, là où ils se dirigent – ce qui n'est pas le cas de ces Lycans. C'est la décision la plus brave, mais pour une fois c'est aussi la plus sage et la plus prudente, ma sœur.
Le groupe commanda donc un taxi, qui arriva environ dix minutes plus tard. Ils montèrent à l'intérieur dans le plus grand silence – Léa jouait les coordinatrices logistiques en indiquant leur destination, leur moyen de paiement, et échangeant un minimum de conversation avec leur chauffeur.
Soudain, Temperence sentit une sorte de déflagration dans le lien qu'elle éprouvait d'ordinaire envers les humains. Un titillement qui se serait répandu comme le feu sur une traînée de poudre. Elle fronça les sourcils et observa Santiago, espérant que par magie il aurait pu lui aussi sentir quelque chose.
- Quoi ? Fit celui-ci, sur le qui-vive.
- J'ai l'impression que…
- Que ?
- Je sais pas, c'est comme si tous les esprits des humains partout étaient en train de… Je sais pas, de faire quelque chose.
Alors la voiture s'arrêta. Tout le monde échangea un regard.
- Ca va Monsieur ? Demanda Léa à leur conducteur.
Le chauffeur ne répondit rien. Il ne bougea pas non plus, il resta juste ainsi, figé, silencieux. Et alors Temperence sentit qu'on lui agrippait violemment la main – elle aurait pu crier de douleur, mais se contint en voyant qu'il s'agissait de Sulpicia : la femelle lui montrait quelque chose par la fenêtre de droite.
Un groupe d'hommes, asiatiques, vêtus de noir – à mi-chemin entre des samouraïs businessmen et des croque-morts surnaturels – avançaient dans les rues. Dans les rues figées. Ils étaient, à dire vrai, les seuls à bouger – tout le monde était statufié.
- Han, inspira vivement Tempe, effrayée. Mon dieu.
Alors, l'un d'eux s'avança – il était plutôt Eurasien à dire vrai, assez grand et mince, avec des petites rides d'intelligence près des paupières et des lèvres. Son regard se vrilla immédiatement sur la voiture. Tempe se masqua la bouche en réalisant que non seulement elle avait indiqué leur position en parlant, mais aussi qu'elle avait déjà vu ce visage quelque part – qu'elle ne s'en souvenait juste plus.
- Emparez-vous d'eux, fit la voix douce et chaude de Lucian, tandis que les lèvres de l'inconnu oublié s'articulaient.
Les portières de la voiture explosèrent : Santiago attrapa Sulpicia et fonça vers l'extérieur de la ville.
- Nous reviendrons pour vous ! Jura Athenodora après une infime hésitation – la horde de Lycans se précipitait vers eux.
Tempe aurait sans doute du lui dire « oui oui, fuyez, sauvez vos vies ! » mais la peur immobilisait ses cordes vocales, et elle les regarda tous partir en courant d'une allure surnaturelle, avec un pincement au cœur. Léa et elle se mirent à fuir également, bien sûr, mais elles étaient loin d'être suffisamment rapides pour distancer cinquante loups-garous.
Lorsque les deux humaines faisaient dix pas à toute vitesse, eux n'en faisaient qu'un – et pourtant, ils avaient encore une forme bien humanoïde.
La jeune réceptionniste déboula dans ce qui semblait être un centre commercial – tous les êtres humains ici aussi étaient figés dans le temps, silencieux, immobiles. Seules les animations des publicités commerciales diffusées sur grand écran rendaient l'endroit légèrement vivant.
Tempe la suivit sans crier garde et lui rentra dedans au détour d'un corridor : Léa venait judicieusement de s'arrêter pour appuyer sur le bouton d'un ascenseur, qui était déjà là : apparemment il avait été appelé depuis plusieurs minutes par des clients, qui s'étaient immobilisés face à lui avant d'y rentrer. Les portes se refermèrent juste au moment où des visages aux yeux bridés apparaissaient dans leur champ de vision.
Léa appuya sur le bouton « toit » - le bâtiment faisait une trentaine d'étages, elles gagnaient deux minutes de survie.
Ce fut les deux pires minutes de toute leur existence. L'ascenseur était rapide, bien sûr, mais rien en comparaison d'un Lycan – et elles ne doutaient pas que le comité d'accueil les attendait déjà patiemment au tout dernier étage. Elles étaient enfermées dans une boîte en métal, bientôt au sommet d'un bâtiment qui les isolerait du monde. Génial.
Alors, dans un sursaut de lucidité, Temperence appuya sur le bouton « STOP, arrêt d'urgence ». Le réceptacle s'immobilisa de suite entre deux étages, et envoya un appel.
- Bonne idée, souffla Léa.
- Enfin pour quelques minutes…
- Peut-être que quelqu'un de la Centrale d'Urgence va répondre et envoyer des secours ? Ce type peut pas avoir hypnotisé le monde entier, tout de même ? Oh j'avais entendu Demetri parler de ce monstre et de son don, mais je n'y avais pas cru…
- Il suffit que la centrale soit reliée à quelqu'un de la ville, et cela ne marchera pas, se désola Tempe. .
- Remarquez, je ne vois pas trop ce qu'on pourrait dire, nuança tout à coup Lea, sceptique. « Pitié, envoyez-nous des vampires, on a des loup-garous aux basques »… ?
Tempe avisa la jeune femme et pouffa :
- En effet, ce serait un peu hasardeux. Et puis je doute qu'il y ait dix milles autres vampires dans les environs…
Alors elle se souvint de Carlisle et son clan, qui avaient demandé à Aro l'autorisation de rester encore quelque temps dans la région. Etaient-ils encore en Italie ?
Si oui, Alice avait-elle eu une vision de leur situation ? Allaient-ils envoyer des renforts ?
Elle ferma les yeux et essaya de s'imaginer Edward. Après tout le vampire était télépathe : lui aussi avait du sentir tous ces esprits se plier soudainement à la volonté d'un autre. Léa vit que Tempe semblait se déconnecter d'elle, et elle demanda :
- Qu'est-ce que vous faites ? Vous essayez de trouver des vampires dans le coin ?
- J'essaie d'en joindre un, soupira Tempe sans grand espoir.
L'ascenseur trembla et un grincement bruyant se fit entendre. Léa soupira :
- Sérieusement, ils vont quoi, couper les câbles ?
Tempérence sauta d'esprit en esprit comme on saute de case en case au jeu de la marelle, jusqu'à sortir de la province de Cecina, où elle put à nouveau percevoir des humains se mouvoir normalement. Alors qu'elle remontait instinctivement vers le Nord elle sentit une douce chaleur la titiller et lui indiquer le sud. Elle la suivit, se laissant guider jusqu'à elle, et en effet, elle put distinguer la silhouette d'Edward. Il était sur un bateau. Il revenait d'Egypte, et accosterait dans peu de temps. Il n'était vraiment pas loin.
Et il n'était vraiment pas seul.
- Il faut juste gagner du temps, sourit Tempérence en rouvrant les yeux, soudain requinquée.
- Ah ? Vous avez réussi à…
Tempe lui fit un signe du doigt de se taire, puis elle désigna une oreille et le plafond. Léa poursuivit d'un air presque naturel :
- … A appeler la Centrale d'Urgence ?
- Oui. Ils envoient un technicien dans quelques minutes. Avec un peu de chance il va voir que quelque chose cloche et demander des secours. Je suis sûre qu'une armée de tanks pourrait tout de même nuire à ce cher Lucian.
La cage d'ascenseur fut parcourue d'un nouveau tremblement, et Tempérence fit redémarrer l'ascenseur – vers le bas cette fois-ci, au parking.
