Chapitre 14 : « Tu n'es pas seul… »
Les ombres avançaient doucement dans la ville, se faufilant dans la foule dense qui s'accumulait sur la grand'place de la capitale.
C'était aujourd'hui jour de marché. Installés en épis, en bataille ou dans des endroits parfois insolites, les étals mis le mieux possible en valeur par les marchands et artisans offraient de nombreuses possibilités d'achats.
La jeune femme enveloppée d'une cape noire tourna la tête autour d'elle et fit signe à ses compagnons de hâter le pas. Ceux-ci s'exécutèrent et ils quittèrent rapidement le quartier encombré. Un sourire apparut sur le visage de l'inconnue lorsqu'elle vit les hautes tours du château de Renais se profiler sous ses yeux envieux.
Le petit groupe de silhouettes atteignit rapidement l'entrée et fut confronté aux gardes.
« Halte ! Qui va là ?
- Cela ne vous regarde pas…, répondit l'un des membres.
- Nous ne pouvons pas vous laisser entrer tant que vous ne nous avez pas donné une justification…
- Oh ! » s'exclama celle qui menait les hommes en noir.
Elle s'approcha d'une sentinelle qui se méfia en brandissant sa lance devant lui.
« Dans ce cas, reprit-elle, je vais tout vous avouer…J'ai été envoyé par le grand Ga'arath en personne, qui m'a ordonné d'infiltrer ce palais afin de capturer l'homme qui contient l'âme de notre futur dieu et de le ramener dans notre QG le plus vite possible, en prenant soin avant de tuer le traître Yllius et le roi Ephraïm…Cela vous convient-il ? »
Ces paroles dites, elle dévoila ses mains, jusqu'à présent cachées sous sa cape, et, à l'aide des longues griffes de métal fixés à chaque extrémité de ses doigts, elle trancha le torse de sa victime avant de s'occuper du deuxième garde.
Le groupe d'espions traversa en courant le pont-levis, laissant là les deux soldats assommés. Une fois dans la cour du château, ils se détendirent.
« Très bien, à présent, il faut trouver celui que notre maître nous a chargé d'aller chercher, dit la jeune femme. Vous l'avez tous vu. Maintenant allez-y ! Notre présence ne va pas tarder à être remarqué ! »
Les ombres se dispersèrent, en accord avec les ordres de leur chef.
La jeune recrue postée près des créneaux regardait le paysage au loin. La présence de ces silhouettes encapuchonnées ne l'avait guère rassuré.
« Après tout, se dit-il, ce n'est pas à moi de m'occuper de l'entrée. »
Il n'entendit rien, ne vit rien de ce qu'il se tramait en dessous. Il se contenta juste de les regarder passer de l'autre côté de l'enceinte et traverser la cour du château.
Mais leur comportement devenait de plus en plus louche à leurs yeux.
« Que font-ils ? Pourquoi se dispersent-ils si secrètement ? »
Il revint vers les créneaux qui donnait sur la ville et se pencha, avec l'intention de questionner les soldats en poste au pont-levis.
Ce qu'il vit le terrifia…
Les deux gardes étaient assommés.
Sans expliquer la situation à ses compagnons autrement qu'avec un regard affolé, le jeune homme descendit précipitamment des remparts et courut en direction de la salle du trône où, fort heureusement, Ephraïm se trouvait en compagnie de Franz.
« Majesté, un cas d'urgence ! Je crois que des ennemis ont infiltré le château !
- Comment ? hurla de surprise le souverain. Mais…Que s'est-il passé ? Expliquez-vous !
- Les gardes à l'entrée ont été neutralisés et j'ai moi-même aperçu des silhouettes louches encapuchonnées se diriger dans la cour puis s'éparpiller un peu partout. »
Ephraïm sursauta :
« J'ose espérer que ce n'est pas…Franz !
- Oui, monsieur ? répondit le concerné.
- Dispersez les soldats dans le château ! Mobilisez-en autant que vous pourrez ! Ne laissez aucune personne suspecte entrer ou sortir d'ici !
- A vos ordres ! »
Le jeune cavalier sortit aussitôt exécuter les ordres. Le fils de Fado se tourna alors vers la sentinelle.
« Soldat, je vous remercie de votre intervention. Retournez à votre poste et informez vos compagnons de la situation ! Ouvrez l'œil et soyez extrêmement vigilant. »
La recrue s'inclina devant son roi et retourna en courant à ses murailles, fier de pouvoir rendre service à son royaume.
Ephraïm le regarda partir et se dirigea vers le trône. Il plongea la main derrière le siège royal et en retira une magnifique lance incrustée d'argent et de pierres précieuses : sa fidèle Siegmund.
Une expression déterminée passa aussitôt sur son visage et il sortit en accélérant fortement la marche.
« Si c'est bien ce à quoi je pense, ces ennemis vont…Je dois arriver avant eux ! »
Seth ouvrit les yeux et regarda autour de lui. Il se trouvait dans une chambre dont on ne pouvait pas dire qu'elle était luxueuse, mais tout de même d'apparence très confortable.
« Mais…Qu'est-ce que je fais ici ? »
Soudain, tout lui revint en mémoire. Il se souvint avoir fait un malaise peu après son retour de chez lui et avait senti qu'on le portait. Il lui avait même paru reconnaître la voix légèrement enfantine de L'Arachel lui parler. Mais qu'avait-elle dit ? Il n'arrivait pas à s'en souvenir.
Il se leva du lit sur lequel il avait été couché et attrapa sa veste afin de la mettre par-dessus sa chemise, qu'il portait toujours, ainsi que son pantalon.
Du bruit l'interrompit dans son mouvement. Il entendait des pas précipités, des portes qui s'ouvraient avec brutalité…
Il se plaqua contre le mur. Sans savoir pourquoi, une bouffée d'angoisse le parcourut, accentuant son malaise. Il retint son souffle quand la porte s'ouvrit brusquement et vit en face de lui une ombre couverte par une cape noire.
Il la reconnut entre mille lorsqu'elle sortit ses mains de sous sa cape, laissant apparaître de longues griffes de métal.
« On dirait que j'ai trouvé ma proie…dit-elle, mesquine.
-Tu es… »
Mais, avant qu'il ait fini sa phrase, la silhouette se lança sur sa victime. Seth évita le coup de justesse et fuit par le côté. Une fois suffisamment éloigné de son adversaire, il lui fit face.
La silhouette laissa tomber la cape, révélant une femme aux courts cheveux noirs, vêtue d'un haut sans manches beige, d'une minijupe marron et portant un long bracelet de tissu sur son bras gauche, tandis que sa jambe droite était enserrée à la cuisse par une gaine, dans laquelle était rangé un poignard.
« Vas-tu venir ou dois-je aller te chercher ? " demanda t-elle en papillonnant avec ses yeux jaunes à la pupille ovale, telles ceux d'un félin.
Le paladin recula autant qu'il était possible mais rien n'y faisait : il ne parvenait pas à trouver une solution pour sortir de ce pétrin. La pensée de retourner à Grado le terrifiait, mais cette femme était venue dans cet objectif…
Une ombre fendit l'air brusquement et se plaça entre le chevalier et son agresseur.
« On ne touche pas à mon chef des armées impunément… »
Ce dernier n'en crut pas ses yeux.
« Majesté ! Mais… »
Ephraïm le stoppa d'un geste de la main et lui sourit. Mais la plus réjouie semblait être la femme aux yeux de chat.
« Formidable ! J'ai non seulement devant moi la réincarnation du Roi-Démon, mais aussi le roi de Renais en personne…Quelle veine, cela m'évite de vous courir après !
- Tu ne crois pas si bien dire ! »
Les deux combattants se ruèrent l'un sur l'autre, avides chacun d'en finir. Mais, avant même que l'un ou l'autre n'ait eu le temps de porter un coup, une autre ombre entra dans la pièce.
« Chef ! Les soldats du château nous poursuivent et deux de nos hommes sont morts ! La mission est un échec ! »
L'espionne eut un moment de réaction si rapide que même le jeune roi ne parvint pas à réagir à temps.
« Si près du but… grommela t-elle. On file d'ici ! »
Son semblable et elle sortirent de la chambre en courant. Ephraïm les laissa dans leur retraite et marcha vers Seth, qui était étrangement essoufflée.
« Tout va bien ? »
Le général ne répondit pas, mais, d'un geste de la main, sembla signifier que oui. Son sauveur n'en crut pas un mot. Pour lui, il ne faisait qu'essayer de maîtriser une douleur qu'il ressentait.
Il avait malheureusement raison.
Seth porta soudainement une main à son visage, cherchant désespérément de l'autre à garder contact contre le mur.
Ephraïm distingua une marque noire qui apparaissait et disparaissait sur une partie du visage. Il resta devant le soldat, incapable de réfléchir à comment réagir, tant cette situation le mettait mal à l'aise.
« Seth ! »
Eirika venait d'entrer dans la chambre et se précipitait vers son garde du corps. Elle saisit fermement une de ses épaules.
« Seth ! Accrochez-vous ! Ne le laissez pas vous dominer comme la dernière fois ! Vous pouvez y arriver, je le sais. »
Les paroles de la jeune femme parurent faire effet. La marque disparut progressivement et le paladin sembla comme sortir d'un long sommeil, regardant autour de lui d'un œil égaré.
Le jeune roi avait observé la scène d'un air stupéfait.
« Est-ce la conséquence de ce rituel ? demanda t-il à sa sœur.
- Tu n'en as vu qu'une partie… » répondit celle-ci d'un ton ténébreux.
Célia entra dans la grande salle du conseil, un peu surprise de cette convocation si soudaine. Les visages se tournèrent vers elle, la faisant rougir.
« Je…Pa…Pardonnez-moi pour mon retard… » balbutia t-elle en guise d'excuse.
Ephraïm se tourna vers elle en souriant.
« Ah Célia ! Merci d'être venue. Prenez donc place. »
L'adolescente se dirigea vers le seul siège qui était libre et constata en grimaçant qu'elle était à côté d'Yllius. Elle regarda alors qui d'autre était présent.
Il y avait naturellement Eirika qui lui souriait, mais dont les beaux yeux azur étaient assombris par un voile de tristesse, Seth, le prince Innes et deux autres jeunes filles dont la magicienne avait entendu dire qu'elles étaient les princesses de Frelia et Rausten.
Mais ce fut le roi de Renais qui débuta le conseil.
« Vous savez tous pourquoi je vous ai réuni ici. L'heure est grave et j'ai besoin de vos avis sur la situation… »
Seth baissa la tête, visiblement honteux d'aggraver la conjoncture actuelle déjà assez cruelle. Tana sembla le remarquer. Elle se leva de son siège et prit la parole :
« Il faut que Magvel tout entier se mobilise et s'unisse contre ce fou. Ga'arath ne doit pas menacer plus longtemps la sécurité de nos terres !
- Oublies-tu qu'il a sous son contrôle la majeure partie de la population de Grado ? intervint alors Eirika.
- Tu me surprends à dire cela, rétorqua sa meilleure amie, nous avons triomphé du Roi-Démon, alors ne le laissons pas réitérer ses actes ! Si nous avons gagné la Guerre des Pierres, nous gagnerons également cette bataille !
- Sauf que vos ennemis sont d'un tout autre type cette fois-ci…répliqua Yllius, toujours aussi inexpressif dans ses propos.
- De plus, dit alors Innes, vous oubliez que nous avons une taupe dans notre camp. »
Ces paroles laissèrent l'assemblée perplexe, surtout que le prince de Frelia fixait obstinément Seth d'un œil intransigeant.
« Moi ? s'inquiéta le paladin, mais je…
- Je ne parle pas de vous, le coupa son interlocuteur. J'ai bien l'impression que votre loyauté a été suffisamment mise à l'épreuve pour qu'on n'en doute pas. Je parle de…ce mauvais esprit qui se trouve en vous… »
L'Arachel se manifesta alors.
« J'ai moi-même soigné le général Seth et j'ai constaté qu'il émane de lui une énergie semblable à celle du Roi-Démon…La pierre de Rausten…Peut-être que ce pourrait être une solution, vu l'effet qu'elle a causé la dernière fois…
- De tout de manière, enchaîna Seth, vu mon état, je préfère tout tenter, quitte à en mourir. »
Il se tourna vers Ephraïm et s'inclina profondément.
« Votre majesté, je souhaiterais de tout cœur que vous me donniez la permission de partir pour Rausten.
- Mais…accompagné…bien entendu…osa le jeune souvrain.
- Sauf votre respect, je préfèrerais y aller seul pour ne pas risquer de porter préjudice à quelqu'un… »
Le mouvement dont fut saisi Eirika à ces paroles fut tant rempli de vigueur que tous les yeux se portèrent sur elle.
« Il n'en est pas question ! C'est à cause de moi que nous sommes plongés dans ce pétrin ! Je pars avec lui, qu'il le veuille ou non ! »
Le silence tomba pendant quelques instants, jusqu'à ce que le frère de la jeune femme reprenne la parole.
« C'est d'accord, j'accède à vos demandes à tous deux. »
Si le visage de Seth marquait la résignation, celui de la princesse exprimait plutôt l'étonnement.
Yllius réclama de parler :
« Majesté, si je puis me permettre…J'ai eu, ce que dois malheureusement en ces circonstances appeler l'avantage de faire partie de la secte de Ga'arath. Je connais tout d'eux, je sais réfléchir à leur manière, je connais la plupart de leurs techniques de combat…Et je voudrais vraiment me racheter de la conduite de mes anciens compagnons…je désirerais accompagner la princesse et le général à Rausten. »
Sa proposition les laissa tous béats.
« Ephraïm ! protesta Eirika devant le silence lourd de sous-entendus de son frère, Yllius a combattu contre les fanatiques. Il a joué double jeu pour la réussite des rebelles de Knoll et, jusqu'au dernier moment, il a cherché à les protéger ! Il est à présent considéré comme un traître parmi les siens ! Laisse le nous accompagner ! J'ai confiance en lui… »
La jeune femme ne vit pas le sursaut qui saisit l'homme aux yeux bicolores à ces paroles…
Et c'est ainsi qu'Yllius le rebelle rejoignit l'aventure. A son tour, la candidature que posa Célia avec insistance finit par aboutir, tant le désir pour l'adolescente de faire honneur à la mémoire de son frère était touchant. Mais l'autre motif invoqué fut la maîtrise, bien qu'encore hésitante, de sorts de soins et d'attaque.
Une fois la salle vide, Ephraïm resta seul en compagnie d'Innes.
« Dis-moi, demanda t-il à son ancien rival, que penses-tu de tout ceci ?
- Je pense, répondit l'héritier, que tu dois me laisser partir avec eux. »
Le roi de Renais eut une expression contrariée.
« Toi aussi…
- Regardes quel groupe tu envoies à l'aventure ! Un général possédé, un homme dont on ne connaît pas les intentions, une apprentie magicienne et une princesse qui traverse un moment de faiblesse ! Tu penses la même chose que moi, je l'ai lu dans ton regard !
- Innes…
- Tu ne peux agir puisque notre ennemi semble avoir plus de vues sur Renais que Frelia. Tu dois défendre ton royaume. Alors laisse-moi dans ce cas protéger ta sœur pour toi ! »
Ephraïm franchit les quelques mètres qui le séparaient du prince.
« Je vais t'avouer que cela me soulage de la savoir avec toi. Encore une fois, merci infiniment…
- Ephraïm, cesses de me remercier ou tu vas presque réussir à me gêner… » répliqua son rival d'un ton moqueur, lui faisant bien signifier qu'il ne fallait pas non plus trop espérer de sa part.
Rien en changerait… Pour le moment…
