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La bataille pour le royaume de Gorre

La bannière blanche flottant au vent, la reine Annis chevauchait droit vers le camp de Camelot, flanquée de son porte-drapeau et de trois gardes. L'arrivée de la souveraine aux abords du champ de la future bataille avait laissé le Roi de Camelot et ses chevaliers perplexes. Plus encore, l'envoi d'un message par signaux de drapeaux demandant une rencontre. Une perspective qui n'avait guère rassuré Merlin. Certes, Arthur et Annis s'étaient quittés en bons termes, sans effusion de sang, mais le contentieux qui les divisait n'en était pas moins conséquent. D'autant que Loth avait plus d'une fois proposé une alliance à la reine devenue veuve par les « bons soins » d'Arthur. Alors, lorsque le Roi avait voulut se rendre seul à l'entrevue, uniquement escorté de son porte-drapeau – Merlin pour l'occasion – l'Enchanteur s'était aussitôt opposé à cette idée. Ou Arthur partait accompagné d'au moins trois hommes, ou Merlin le ligotait sous sa tente jusqu'à ce qu'il ait retrouvé ses esprits.

Pour rassurer son Conseiller, que la perspective d'une bataille rendait toujours nerveux, le Roi de Camelot finit par céder. Fort fut de constater que la Reine Annis – ou du moins l'un de ses conseillers – avait eu la même idée. Ce qui valut à Arthur un haussement de sourcil de Merlin voulant dire explicitement : « Je te l'avais bien dit. »

– Reine Annis, lança Arthur en introduction, toute joie que nous procure votre présence, je dois avouer qu'elle est pour le moins… surprenante.

– Je me doute que vous ne vous attendiez pas à ma venue.

– Ce qui m'intrigue d'autant plus…

– Je vais vous en faire part immédiatement. Mais avant, permettez-moi de vous faire part de ma surprise devant votre nouveau ministre.

Les regards se tournèrent vers Merlin, assis sur son cheval, légèrement en retrait, portant haut l'étendard de Camelot.

– Si mes souvenirs sont exacts, poursuivit Annis, la dernière fois que je vous ai vu, Sire Merlin, vous n'étiez qu'un simple serviteur maladroit et fort peu discret.

Le Sorcier ne put s'empêcher de ressentir quelque embarras à l'évocation de ce souvenir. Les chevaliers de la reine avaient été à deux doigts de lui trancher la gorge ce fameux soir, où il s'était glissé secrètement dans le campement d'Annis, afin de suivre Arthur. Cependant, ce jour-là, elle ne faisait peser aucune menace sur lui. Un éclat d'amusement parut même aux fonds de ses yeux noirs.

– J'admire la rapidité avec laquelle vous êtes monté en grade.

– Merlin a de nombreux talents qui lui ont valu ce changement de statut, crut bon de le défendre Arthur.

– Et la Magie en fait partie, paracheva Annis.

Un nouveau haussement de sourcil de Merlin, à l'adresse de la reine cette fois.

– C'est la raison pour laquelle Loth vous a enlevé, puis a tenté de vous éliminer.

Haussement de sourcils général.

– J'ai mes informateurs, répliqua Annis stoïquement. La rumeur prétend que vous avez fait effondrer la forteresse où il vous retenait prisonnier par l'intervention de deux dragons.

Merlin était de plus en plus perplexe. Faisant fi de la présence d'Arthur et des autres chevaliers, Annis lui parlait à présent comme s'ils étaient tous les deux seuls au milieu de la plaine. C'était des plus étranges. Et très excitant.

– Je ne m'en serais cependant jamais sorti sans une aide providentielle, crut-il devoir spécifier.

– Celle des deux jeunes seigneurs de Gaunes.

Elle se tourna alors vers Bohort, qui était parmi l'escorte d'Arthur.

– Il y a vingt ans de cela, mon défunt époux a eu l'occasion de jouter contre votre père lors d'un tournoi. Il m'a toujours affirmé qu'il n'avait jamais connu de meilleur adversaire. J'ai été très peinée d'apprendre son décès. Et plus encore outrée par l'indignité avec laquelle Urien vous a traité.

– Ces heures sombres appartiennent au passé, Votre Altesse, répondit sobrement Bohort.

– Grâce à vous, Arthur Pendragon.

Elle s'était retournée vers le Roi de Camelot, qui demeurait drapé dans une froide dignité durant les conciliabules entre Annis et ses hommes.

– Vous avez provoqué en combat singulier l'un des rois guerriers les plus redoutés, pour défendre l'honneur d'un renégat et vous avez nommé à la tête de vos conseillers un sorcier qui a vu le jour au fin fond d'un royaume voisin. Vous vous êtes définitivement écarté de la voie tracée par votre père…

– J'ai agi selon l'équité, s'empressa d'affirmer Arthur.

– En cela, vous êtes bien différent de l'homme qui fit exécuter mon époux, trancha la reine Annis.

Arthur se raidit légèrement à cette évocation du passé. Merlin, pour sa part, était de plus en plus intrigué : que voulait la reine, au juste ?

– Et de celui qui s'est proposé pour le remplacer, poursuivit-elle.

L'agitation gagna le groupe de Camelot.

– Si vous me disiez ce que vous attendez de moi, Majesté, répliqua Arthur avec courtoisie, mais néanmoins fermeté.

Annis se plut à le défier du regard une dernière fois avant de répondre :

– Loth est un barbare, et je préfèrerais mettre à feu et à sang mon royaume moi-même, plutôt que de le livrer entre ses mains. Jusqu'à présent, il s'est contenté de me faire des propositions que je me suis efforcée d'éconduire civilement. Mais tôt ou tard, il me faudra l'affronter, et je n'ai pas les moyens de le faire seule. En cela, votre aide me serait précieuse, Arthur Pendragon.

– Si je vous suis bien, vous vous proposez de vous allier avec moi contre Loth ?

– Cela vous convient-il ?

Arthur demeura impassible devant cette proposition. Spontanément, il jeta un regard de biais à Merlin. Ce dernier s'efforçait d'adopter une attitude aussi digne et réservée que son souverain, mais au fond de ses yeux, Arthur sentait qu'il bouillait littéralement. Cette alliance arrivait à point nommé, pour lui, pour Camelot, et pour Albion.

– Je serais plus qu'heureux de vous compter parmi mes alliés, Majesté. Je trouve amusant que vous ayez choisi le moment où Loth et moi sommes d'un avis divergeant pour m'offrir votre amitié.

– Vous êtes le premier à oser vous opposer ouvertement à lui depuis qu'il s'est rendu maître de l'Orcanie. Et aux vues des récents changements qui sont advenus au sein de votre royaume, je pense sincèrement, que vous êtes la seule alternative acceptable à la tyrannie de Loth.

– Vous joindrez-vous à nous pour cette bataille, reine Annis ?

Un sourire discret étira les lèvres de la reine.

– Je n'ai amené mes bannerets que dans ce but.

Ainsi fut fait. Les troupes amenées par la Reine Annis se joignirent à celle de Camelot, tandis qu'en face, l'ennemi attendait. Des éclaireurs avaient été capturés aux abords du campement, nul doute que d'autres leur avaient échappé. L'alliance d'Arthur et d'Annis ne devait plus être un secret pour Loth à présent.


– Si seulement il pouvait prendre peur et déguerpir, ruminait Merlin.

– Ca ne semble pas être dans son caractère, intervint Gauvain.

Désœuvrés en attendant la bataille, les deux hommes déambulaient dans le camp. La nuit tombait, le conseil de guerre avait convenu d'attaquer à l'aube. Arthur voulait se concentrer avant le grand moment et s'était retiré sous sa tente en précisant bien qu'il ne voulait pas être dérangé, sauf cas d'extrême urgence.

Il fut un temps où Merlin l'aurait rejoint en faisant fi des ordres et des consignes, et aurait passé toute la soirée à lui remonter le moral, à l'encourager, à lui remonter légèrement les bretelles si nécessaire. Mais c'était un temps où tout le monde le prenait pour un inutile, un valet sans intérêt auquel personne ne prêtait attention. Maintenant, tous les regards étaient braqués sur lui comme sur Arthur. Il savait que la moindre action de sa part serait commentée. Si Merlin faisait fi des consignes pour aller voir le Roi, tout le monde dirait que le Magicien n'en faisait qu'à sa tête et qu'Arthur n'avait pas plus d'autorité sur lui que sur une bête sauvage. Et un sorcier hors de contrôle, cela avait le don d'exciter la paranoïa des bannerets.

Comme il se sentait las de tous ces faux-semblants ! Arthur et lui s'apprêtaient à vivre l'un des moments les plus décisifs de leur vie : de l'issue de cette bataille dépendrait tout le reste de la lutte menée contre Loth. En cas de défaite, la puissante et la souveraineté de Camelot seraient à jamais décrédibilisées aux yeux des royaumes voisins, et ce serait la catastrophe. Et Arthur était seul sous sa tente, et Merlin n'osait pas le rejoindre.

Tu étais plus hardi, lorsque tu passais pour un serviteur couard, lui murmura une voix sournoise.

– Loth ne nous abandonnera pas cette victoire, répétait-il inlassablement dans le semblant de barbe qui commençait à lui pousser. Il a autant à perdre que Camelot. Si les autres comprennent qu'il peut-être battu par Arthur, il va perdre de son autorité aux yeux de ses alliés et de ses rivaux. Pour lui ce sera terrible…

– Cesse de ruminer, Merlin ! lui adjoignit Gauvain. La bataille aura lieu demain, tu ne peux rien faire d'autre qu'attendre, comme nous tous.

– Je me sens impuissant, Gauvain ! lâcha le Magicien. Et j'ai horreur de cela !...

– Cela ne t'est pas souvent arrivé… ?

Gauvain riait presque en pensant qu'en effet, un homme avec les pouvoirs de son ami ne devait pas souvent se sentir démuni. C'était presque drôle lorsque l'on avait eu sous les yeux la couverture qu'il avait empruntée jadis.

– Fais donc confiance à la science militaire d'Arthur et au mérite de nos hommes. De tous ceux qui se battent dans les rangs de notre Souverain, tu es celui dont la foi n'a jamais faibli. J'irais même jusqu'à dire que c'est elle qui nous soutenait aux heures les plus sombres. Et je crois qu'elle sert Arthur mieux que n'importe quel tour de magie…

Merlin poussa un soupire contrit. Aussi désuètes que soient les paroles de Gauvain, elles lui allèrent droit au cœur. Alors qu'il marchait, son attention fut soudain attirée par un écureuil qui dévalait le tronc d'un arbre, pour filer aux abords des tentes du campement. Ce qui l'intrigua, car ces petits animaux n'aimaient pas particulièrement trainer si près des hommes surtout armés d'arbalètes et de flèches. Alors qu'il revenait vers l'arbre d'où s'était enfui l'écureuil, Gauvain le poussa brutalement sur le côté, il manqua même en perdre l'équilibre, et quelque chose siffla près de son oreille.

– Dans l'arbre ! hurla le chevalier à l'adresse de tous les soldats les plus proches.

Merlin baissa les yeux vers une flèche venue se planter dans le sol à deux pas de lui. Tous partir à l'assaut du hêtre dont l'écureuil s'était enfui. Distinguant une silhouette à travers les branchages, le Sorcier visualisa mentalement la branche sur laquelle elle se tenait, et l'imagina se briser en deux. Au moment où ses yeux d'un naturel si bleus, prenaient leur couleur dorée, un cri s'échappa du feuillage et un homme, tenant encore son arbalète à la main, tomba lourdement sur le sol.

– Espèce de lâche ! vociféra Gauvain en attrapant le coupable par son vêtement. Quel genre de guerrier se glisse dans un campement la nuit pour assassiner un homme désarmé ?!

Ses compagnons d'armes, du même avis que lui, formaient un cercle autour de lui et de son prisonnier.

– Tu mériterais que je t'abatte ici même, comme un chien !

– Gauvain !

Merlin s'était déjà élancé pour séparer les deux hommes, mais ce fut la voix d'Arthur qui domina le désordre général. Sorti de sa tente en trombe, alerté par les éclats de voix, le Roi se tenait debout au milieu de ses hommes.

– Quelqu'un peut-il me dire ce qui se passe ici ?

Gauvain, dans un geste rageur poussa l'homme aux pieds d'Arthur.

– Cet intrus a tenté d'assassiner Merlin, Majesté.

Un éclair de colère noire passa dans les yeux du Souverain. Un regard à l'homme, à l'arbalète, qu'un autre soldat lui avait pris des mains et jeté à côté de lui, et à la flèche plantée dans le sol, lui fit comprendre toute l'affaire.

– Est-ce là la manière dont vous régler les batailles en Orcanie ? demanda-t-il froidement. En tuant traîtreusement vos adversaires, comme le feraient de vulgaires bandits.

– Je ne devais éliminer que le Magicien, Sire, répondit l'homme d'une voix tremblante. Le roi Loth ne voulait pas qu'il assiste à la bataille. Il craignait que vous n'utilisiez la Magie pour faire pencher l'affrontement en votre faveur.

Le visage d'Arthur devint aussi tendu qu'un masque. Personne n'aurait su dire ce qui le mettait le plus en fureur : que Loth ait voulu faire tuer Merlin (encore) ou qu'il l'accuse d'user de moyens félons pour remporter la victoire. Calmement, le Roi fit signe à ses gardes de redresser l'intrus. Celui-ci avait toute l'attitude de l'homme qui sait qu'il va mourir ou être torturé, voire les deux : pâle, tremblant, les yeux exorbités… Cependant, quelque chose clochait dans le tableau. Merlin se fit cette réflexion tout en reportant son attention sur la flèche plantée dans sol, celle-là même qui aurait dû être fichée entre ses omoplates à l'heure actuelle.

– Je vais te laisser une chance de t'en tirer vivant, articula froidement Arthur. Dis-moi quelle stratégie Loth va-t-il déployer demain.

L'homme déglutit péniblement, sans desserrer les lèvres.

– Parle ! ordonna Arthur. Ou je te fais pendre à cet arbre.

Il ravala sa salive comme du verre pilé. Mais le timbre de sa voix ne trembla pas lorsqu'il articula :

– Le roi Loth a prévu de diviser son armée en deux troupes. La première attaquera de front, en traversant la rivière. La seconde passera par les bois, en aval, et prendra l'armée de Camelot et tenailles.

Tous écoutèrent et prirent note de ces révélations. Un ange passa sur le camp. Puis Arthur ordonna que l'on mette l'homme aux fers.

– Merlin, avec moi.

L'ordre avait été subit et si brutal, que l'Enchanteur obtempéra sans même dire un mot. Il lui fallut plusieurs minutes avant de se souvenir qu'il n'était plus le valet d'Arthur et n'avait pas à le suivre comme un petit chien. Lorsqu'ils arrivèrent devant la tente du Roi, ce dernier s'immobilisa si brusquement, que Merlin manqua de peu lui rentrer dedans. Il se retourna vers le Sorcier tout aussi brusquement.

– Cette nuit, tu dors sous ma tente, déclara-t-il impérieux.

– Tu ne crois pas que tu exagères un peu, là ? répliqua Merlin interloqué.

– Mieux vaut prévenir que guérir. Surtout si dans ton cas tu ne guéris pas.

– Que vont penser les gardes ?

– Ce qu'ils veulent, tant qu'ils se taisent.

Il souleva de la main la tenture qui fermait la tente et d'un geste bref de la tête, l'invita à entrer. Merlin poussa un soupir de lassitude et obtempéra.

– Que comptes-tu faire ? demanda-t-il une fois à l'intérieur. Pour la bataille, je veux dire.

– On a bien entendu la même chose tous les deux, rétorqua Arthur. Si Loth déploie ses forces en tenailles, les hommes vont être obligés de se battre sur deux fronts en même temps. Ce n'est jamais bon lors d'une bataille. Le seul moyen est de nous déployer sur toute la rive et d'attaquer autant de front que sur le côté nord-ouest.

– Hum, hum…

Arthur fixa son regard sur son Conseiller.

– Tu as un problème à la gorge, Merlin ?

– Non. Je vais très bien.

– Trouverais-tu quelque chose à redire à ma stratégie ?

– Jamais je n'oserais ! s'exclama l'Enchanteur. Tout ce qui touche de près à l'aspect militaire, c'est ton domaine. Qui suis-je pour mettre en doute les stratégies du plus grand guerrier que Camelot n'ait jamais connu ?

Après un regard suspicieux, Arthur se détourna pour appeler le conseil de guerre, lorsqu'il entendit dans son dos un :

– Mais…

Il se stoppa net dans son élan et se retourna vers Merlin, qui affichait sa tête du « je vais te prouver que je suis le plus malin ».

– Il n'y a rien qui te trouble dans cette histoire ?

Arthur fit un geste vague de la main pour l'inviter à développer son idée.

– Loth sait de quoi je suis capable, déclara Merlin. Il m'a vu à l'œuvre à Badon. Et il n'envoie qu'un simple tueur à gage pour m'éliminer ! Même pas doué en plus, puisqu'il s'est fait repérer avant même d'avoir put décocher sa flèche. C'est une ruse, Arthur ! J'en suis sûr !

– Selon toi, souligna le Roi, cet homme a fait exprès de se faire prendre afin de nous donner de fausses informations…

– Si vous développez vos forces sur la rivière en parts égales, alors que Loth frappe avec le gros de ses troupes sur un flan précis, les soldats vont être submergés et assaillis des deux côtés. Ceux qui ce sont dispersés plus loin vont être obligés de revenir. Et je soupçonne Loth de leur avoir préparé quelque embuscade en réserve.

Arthur l'écoutait attentivement, puis se rapprocha de lui, en parlant à voix basse comme s'il craignait que les tentures aient des oreilles.

– Et que proposes-tu dans ce cas ?

Merlin commença à faire les cent pas sous la tente. Puis il s'accroupit sur le sol et souleva le pan d'un tapis, découvrant une petite parcelle de terre sablonneuse. Du bout du doigt il traça le schéma du plan de bataille dans le sable.

– Au sud, commenta-t-il, nous avons le camp de Loth, au nord, le nôtre. Au milieu, il y a la rivière. En amont de la rivière, il y a le bois.

Il marqua une pause.

– La source de cette rivière était-elle proche ? demanda-t-il.

– D'après Messire Bedivère, répondit Arthur, elle se trouve à deux lieux environ, dans les collines.

– Au sud-est donc…

Arthur, accroupi sur le sol, observait attentivement le plan.

– Si nous remontons la rivière et qu'on déploie les troupes sur les deux rives, on peut les faire fondre sur l'armée de Loth au moment où elle traverse la rivière.

– Les hommes de Loth seront alors pris au piège au milieu de l'eau, compléta Merlin, avec leur armure et les pierres glissantes… Ainsi nous aurons l'avantage.

Dans la soirée, Arthur convoqua son conseil de guerre, auquel furent conviés la reine Annis et les barons de Gorre. Tous approuvèrent le plan de bataille du Roi. Il fut convenu que les troupes d'Annis iraient déloger les hommes potentiellement retranchés dans le bois, pour les obliger à revenir vers l'est, tandis que le plus gros des troupes attaqueraient en déferlant de l'ouest en descendant la rivière.

Avant même que les premiers rayons du soleil ne percent à l'horizon, Merlin s'était posté sur le sommet de la plus haute colline, surplombant la vallée où se tiendrait la bataille. Au loin, il pouvait voir la masse épaisse et sombre que formait le bois. Dans son dos, il percevait les bruissements de la source, qui jaillissait d'entre les rochers, pour glisser paisiblement vers la vallée. Malgré les cailloux, malgré les ronces, malgré la faune et la flore qui venaient boire à son onde, elle poursuivait son chemin. Au fil du temps, ce mince petit filet d'eau devenait plus grand, plus profond. Il deviendrait rivière, puis fleuve, avant d'aller se jeter dans la mer.

Ainsi était le Destin : d'une petite source perdue dans la montagne, naissait une mer immense d'un petit paysan et d'un prince immature, les deux plus grandes figures de légendes qu'Albion ait jamais compté d'une dizaine de royaumes éclatés, une grande nation verrait le jour d'ici peu. Oh bien sûr, pour le moment, la Mer était encore loin, mais la rivière avait déjà creusé son chemin, ce n'était plus qu'une question de temps désormais. De temps et de chance…

– Ne te penche pas si près du bord, rouspéta une voix dans son dos.

Merlin leva les yeux au ciel avant de se retourner vers Arthur. Décidément, il ne le lâchait plus d'une semelle maintenant, à tel point que l'Enchanteur en venait à se demander qui était sensé veiller sur l'autre.

– Tu n'es pas ma mère, répliqua-t-il avec un sourire qui ne dérida qu'à peine son Roi.

– Si jamais une sentinelle te voit ou que tu tombes dans le vide, je n'irais pas te ramasser.

– Et quand nous serons au milieu du champ de bataille, tu comptes faire quoi ? Me mettre au coin, jusqu'à ce que ce soit fini ?

En contrebas se trouvaient les soldats de Camelot qui commençaient à se diviser en deux rangés, la première au nord, conduite par Léon et Elyan, la deuxième au sud, avec Arthur à sa tête, flanqué de Merlin.

– Il est trop tard pour reculer, affirma Merlin.

– Tu n'es pas obligé de m'accompagner…

– Et qui veillera sur toi si je ne suis pas là ?

Les deux amis se sourirent. Arthur était nerveux, plus qu'il n'osait se l'avouer. Ce n'était pas le premier combat qu'il livrait et ce ne serait certainement pas le dernier. Mais pour la première fois de sa vie, il avait conscience de tous les enjeux qui pesaient sur l'issue de la bataille. Et surtout, il connaissait la valeur de chaque homme présent à ses côtés, et en particulier de celui qui se tenait si près de lui.

– Et si j'échoue ?

– On se sera bien amusé.

Les soldats d'Orcanie eurent à peine le temps de voir les troupes de Camelot fondre sur eux. En l'espace de dix minutes, l'eau claire de la rivière s'était teintée de pourpre. Le fracas des armes résonna dans la vallée. Au milieu de ses hommes, Arthur rendait coup pour coup. Merlin à dix pas de lui envoyait tout valdinguer sur son passage. Les chevaliers n'étaient pas en reste. Léon parvint à tuer deux hommes, mais un troisième lui porta un coup terrible au flanc gauche. Perceval eut juste le temps de le voir s'effondrer au sol, avant qu'il ne soit happé par la masse des combattants et qu'il ne le perde de vue. Gauvain et Elyan combattaient dos à dos et parvinrent à trancher les rangs de l'armée ennemie. Quant au jeune Bohort, il parvint à mettre en déroute des adversaires qui faisaient deux fois sa taille. Mais l'un d'eux manqua de peu lui fendre le crâne. Il ne dut son salut qu'à Messire Bedivère, un des anciens barons d'Urien, qui s'était joint à Camelot pour défendre le territoire.

Les troupes de la Reine Annis ne tardèrent pas à fondre sur le flanc est, provoquant moult dégâts. Cependant, Loth n'avait pas dit son dernier mot. Reconnaissant Annis au milieu des combattants ennemis, il se lança droit sur elle. Mais la veuve du roi Carleon n'était pas une guerrière médiocre. Un coup d'épée tailla la joue de Loth qui, la face pleine de sang, répondit par un autre à la cuisse droite. Un coup de coude à la trachée, lui valut de perdre l'équilibre et de s'effondrer dans la boue. Mais lorsqu'Annis souleva des deux bras son épée pour lui décoller la tête des épaules, une flèche vint se planter dans son épaule gauche. Foudroyée par le jet, elle en lâcha son arme qui fut emportée par le courant, tandis que Loth se ressaisissait et s'apprêtait à l'abattre. Ce fut alors que le hennissement d'un cheval lui vrilla les tympans. L'animal se matérialisa devant lui, l'empêchant d'atteindre Annis. Arthur, juché sur l'animal, s'empara de la reine et la hissa sur sa monture. Non sans avoir porté un violent coup sur le crâne de Loth, avec la garde d'Excalibur. Puis il partit au triple galop, Annis en travers de sa scelle, l'emportant vers le camp de Camelot.

De loin, Merlin avait vu la scène. Perdant un instant pied avec la réalité, il jeta un regard hagard sur la bataille. L'eau rouge comme du jus de grenade, les cadavres flottant à sa surface comme autant de mannequins de pailles. Puis quelque chose gronda sous ses pieds. Ce fut comme une décharge qui le saisit par les talons et remonta le long de sa cage thoracique jusqu'à ses oreilles. La rivière était en train de se gronder, comme une bête sauvage prête à bondir. Il sut en un éclair ce qu'il y avait à faire.

– SORTEZ DE L'EAU !

Sa voix se porta aux oreilles de tous les combattants qui virent Merlin se dresser au milieu du torrent, son épée levée, le regard halluciné.

– Quittez la berge ! vociférait-il. Eloignez-vous de la rivière !

On eut dit qu'il venait de voir un troupeau de vouivres foncer sur lui.

Elyan fut le premier à réagir et ordonna à ses hommes de se replier. Il fut imité par les autres lieutenants et d'un même mouvement toute l'armée aux armoiries de Camelot se déversa telle une marée humaine sur la rive nord. Certains chevaliers d'Orcanie furent même emportés dans la foulée, tirés hors des eaux et trainés sur la berge. Merlin fut l'un des derniers à quitter le lit de la rivière, alors que dans son cœur il sentait rugir de plus en plus fort la voix du torrent. Dans sa course, il trébucha sur un corps qui gisait dans les roseaux. Baissant les yeux, il reconnut Léon, inconscient, qui demeurait les yeux fermés, un filet de sang sur la tempe, un autre colorant l'herbe verte d'une teinte marron.

Son seul réflexe fut de se pencher pour traîner le corps du chevalier le plus loin possible de la rive. Mais Léon, inconscient et alourdi par son armure, était un poids trop imposant pour lui. Merlin, à genoux dans la gadoue, ne parvenait pas à le faire bouger d'un centimètre. Au même moment, il vit au loin apparaître la chose qu'il redoutait depuis cinq minutes : la rivière était en train de sortir de son lit et une vague haute de trois mètres déferlait dans sa direction, balayant tout sur son passage. Au moment où il crut sa fin arrivée, deux bras immenses apparurent devant et dégagèrent Léon des roseaux. Perceval hissa le blessé sur ses épaules et se mit à courir, Merlin sur ses talons. Ils n'avaient pas fait quatre mètres pour s'éloigner du rivage, que la vague vint leur lécher les pieds. Merlin manqua même trébucher et être emporté par le courant, sans parler de Perceval qui, malgré sa force herculéenne, manqua perdre l'équilibre et tomber en arrière, sous le poids du corps de Léon. Heureusement, des camarades de Camelot étaient revenus sur leurs pas pour leur prêter main forte.

Arthur avait foncé comme une flèche vers le campement, pour remettre Annis entre les mains de soignants, puis avait tourné brides immédiatement pour rejoindre le champ de bataille. Il arriva près de la rivière, au moment où tous les chevaliers couraient hors sur la berge. Il vit la grande marée fondre sur ceux qui n'avaient pas eu le temps de s'extraire du torrent et les emporter en aval.

Reprenant les choses en main, le Roi mit de l'ordre dans les rangs et exigea une explication.

– C'est Merlin qui a commandé le repli, expliqua Elyan après s'être rapproché de son beau-frère. A peine cinq minutes avant que la vague ne soit visible.

– Et où est-il à présent ? questionna Arthur assez sèchement.

– Il est resté en arrière.

– Trouve-le-moi, et vite !

Elyan obtempéra et s'engouffra dans la masse en quête de l'enchanteur.

Le Roi trépignait. Mais à quoi pensait Merlin pour employer un sort aussi dangereux au beau milieu d'une bataille. Certes, il avait fait évacuer les soldats avant de lancer son offensive magique… Quoique… C'était passé rudement près tout de même, à en croire les récits qu'on lui fit du déroulement.

– Etions-nous en train de perdre ? s'enquit-il auprès d'un autre lieutenant, messire Bedivère en l'occurrence.

– Je dirais que les forces étaient équivalentes. Mais la vague nous a valu la victoire. Beaucoup d'hommes de Loth ont péri dans le raz-de-marée et une bonne part a été fait prisonnier. Il faut rendre grâce au dieu qui nous a envoyé cette houle.

– Un dieu, c'est peut-être exagéré, répliqua Arthur renfrogné. En tout cas, si le responsable est bien celui que je crois, il aura intérêt à s'expliquer…

– Ce n'était pas Merlin, Sire !

Arthur se tourna sur le côté où le jeune Bohort marchait vers lui.

– Qu'est-ce qui vous rend si sûr de vous ?

– Je l'ai vu, répliqua le plus jeune. J'ai vu son regard lorsqu'il a ordonné le repli. Il était paniqué. Autant que peut l'être un homme qui voit fondre sur lui un cataclysme, et non une chose qu'il aurait voulu. Je l'ai déjà vu commander des dragons, et malgré les dégâts qu'ils ont provoqués autour de nous, il ne s'est pas alarmé une seconde. Cette fois c'était différent, il y avait de la peur dans son regard. Il a peut-être senti la vague arriver, mais il n'en était pas à l'origine, j'en mettrais ma main à brûler.

Arthur écouta patiemment le récit de Bohort. Et ses explications ne le rassurèrent pas. Si Merlin avait été à l'origine du raz-de-marée, il aurait pu se dire que la situation était sous contrôle. Il l'aurait enguirlandé pour la forme, histoire de lui dire que ça ne se faisait pas d'interrompre une bataille pour déclencher une catastrophe surnaturelle. Mais si son Enchanteur n'y était pour rien ça voulait dire que… Bon sang ! Et cet idiot était resté en arrière ! Si jamais il s'était fait emporter par le courant ? Cette fois, il allait s'en prendre une s'il ne revenait pas en un seul morceau…

Au même moment, il vit Merlin émerger de la foule. Le surcot en lambeaux et trempé jusqu'à l'os, légèrement boiteux, mais bien vivant !

– Merlin ! Sinistre imbécile ! vociféra Arthur en sautant de son cheval et en se ruant sur le sorcier pour le trainer par sa cote de mailles jusqu'au camp. Qui t'a demandé de jouer les héros ? La prochaine fois qu'un cataclysme interrompt une bataille, je veux que tu sois mis à l'abri. Et ne t'avise plus de trainer la patte lors d'un repli ou il t'en cuira !...


Pensez à moi qui suis en Normandie, sans Internet. J'aimerais tant avoir une belle surprise à mon retour ^^ XD