Acte 14 : Le sôtaichô, ses taichôs, et leurs soucis

Genryûsai Shigekuni Yamamoto est préoccupé. Beaucoup de sujets sont susceptibles de le préoccuper : trois postes de capitaine à pourvoir et aucun Shinigami qui n'ait l'expérience et la puissance nécessaires pour atteindre ce rang, le chef des traîtres, Aizen, et ses sombres complots, les Hollows et leurs incursions croissantes dans Rukongai, le mauvais fonctionnement du nettoyeur de l'entre-deux-mondes et la longue période de révision nécessaire... La liste est infinie, lui semble-t-il. Mais ce qui occupe son esprit en cet instant, c'est l'attitude de Byakuya Kuchiki lorsqu'il a été question de son costume, et la réaction extrême à laquelle il a fallu avoir recours pour obtenir ses mensurations. Convaincre ses officiers de jouer dans une pièce est une chose, devoir les menacer pour le faire en est une autre.

Au beau milieu de ses réflexions, Chôjirô Sasakibe, son fidèle vice-capitaine, annonce un visiteur. Et pas n'importe lequel : Ginrei Kuchiki en personne sollicite une entrevue ! Genryûsai soupire. Il a le pressentiment qu'il connaît la raison de cette demande d'audience.

L'homme entre et s'avance d'un pas déterminé. L'âge n'a pas diminué sa prestance, on pourrait même dire que celle-ci est accrue par son regard pénétrant et les rides de sagesse que l'expérience a déposées sur son visage fier.

« Bonjour, Genryûsai.
— Bonjour, Ginrei. Que me vaut le plaisir de ta venue ?
— Ni toi ni moi n'avons de temps à perdre. Je vais aller droit au but : quelle est cette histoire ridicule de pièce de théâtre que ton cerveau sénile a imaginée et pourquoi y inclure le chef du clan Kuchiki ?
— Le chef du clan Kuchiki est aussi un capitaine sous mes ordres, Ginrei.
— J'attends toujours tes explications. Et dans ton intérêt, fais en sorte qu'elles soient judicieuses, Genryûsai. »

Un frisson d'excitation traverse le vieux commandant-général. Il y a bien longtemps qu'aucun ne s'est ainsi heurté de plein front avec lui, et la sensation est exaltante. Il s'attend à savourer chaque moment de cette conversation. Il rend regard pour regard et se prépare à un affrontement qu'il est certain de gagner.

« Intimidation, méfiance et peur... Le respect que rencontraient naguère les Shinigamis s'est envolé. Leur pouvoir effraie, leur puissance nourrit l'envie, leurs privilèges favorisent la haine. C'est un triste constat. »

Genryûsai fait une pause appréciant l'effet du début de son discours sur l'homme dont l'influence auprès du roi peut rivaliser la sienne. Satisfait par l'attention qu'il vient d'obtenir et le sérieux qui s'en dégage, il continue :

« Pourtant, il n'a jamais été dans mes intentions de favoriser la discrimination en créant l'académie des Shinigamis : c'est une école ouverte à tous, et non pas seulement aux nobles. Or, sitôt le pas franchi, que se passe-t-il ? Même ceux qui sont d'origine populaire acquièrent le prestige associé aux êtres d'exception en devenant Shinigamis. L'écart entre nous et le peuple ne fait que se creuser.
— Il en a toujours été ainsi. La procession annuelle a été créée pour y remédier. Elle renoue le lien entre nous et le peuple.
— Compte-tenu des circonstances, ce n'est plus un moyen suffisant !
— Alors que cette pièce l'est ?
— Oui. Ce sera l'occasion de montrer les Shinigamis sous un visage nouveau. Ni celui de la répression, ni celui de la supériorité, ni celui du pouvoir, mais celui, humble, d'amateurs qui joueront la comédie pour distraire les moins favorisés d'entre eux. L'incompréhension et la méfiance disparaîtra lorsque les spectateurs verront dans les redoutés capitaines des personnes capables de jouer la comédie pour leur plaisir. »

Le plaidoyer de Genryûsai est convaincant. Ginrei soupèse ses mots avec une minutie particulière. Les deux hommes se connaissent de longue date. Ils savent lorsque la ruse colore leurs propos ou lorsque la sincérité s'en dégage. Finalement, il prend sa décision.

« Je vois, dit-il. Nous avons donc un problème.
— Oui, effectivement.
— Mon petit-fils...
— Et toutes les têtes brûlées du même acabit qui réagissent avec bien trop de virulence s'ils estiment leur amour-propre en danger ou leurs qualités mal employées.
— Zaraki ? »

Genryûsai hoche la tête. Pensifs, les deux hommes se plongent dans la réflexion.

« J'ai peut-être une idée », déclare Ginrei, un moment plus tard.

x-x-x

Un vent de folie parcourt les divisions du Gotei : les deux premiers actes de la pièce ont été distribués le matin, et les comédiens concernés ont reçus leurs dialogues, avec pour recommandation d'apprendre par cœur leur texte. Dès que la douzième division déclarera le feu vert, les répétitions commenceront dans le nouveau théâtre aménagé dans le premier district du Rukongai.

Byakuya s'est réfugié dans son bureau et s'est arrangé pour n'en pas sortir de la journée. Il n'a aucune envie de supporter l'attitude de ses hommes alors qu'ils le regardent comme s'il était sur le point de déclamer une vibrante tirade !
Cependant, ses plans se trouvent bien mal partis lorsqu'il tombe sur un dossier de la dixième division égaré sur son bureau. Avec la multitude des affaires en cours, ce n'est pas la première fois qu'un tel mélange se produit. Il le feuillette rapidement et en déduit avec ennui que les informations sensibles qu'il contient ne peuvent pas être remises dans n'importe quelle main. Il soupire, se lève et marche en suivant les couloirs jusqu'à l'intendance.

« Rikichi ? », appelle-t-il du seuil de la porte.

Un très jeune Shinigami, tout juste sorti de l'académie, le lait lui sortant encore du nez, est là, en lieu et place du dévoué et enthousiaste intendant.

« Rikichi-san est à l'entraînement, Kuchiki taichô, répond le garçon, intimidé.
— Renji ?
— À-À l'entraînement aussi, p-puisque vous n'y...
— Il suffit ! », interrompt le capitaine, avant de tourner les talons dans un envol furieux de son écharpe.

C'est ainsi que, le dossier sous le bras, Byakuya se résout à aller lui-même à la dixième division.

x-x-x

« Taichô ! Il faut que nous répétions. C'est important.
— C'est inutile, je connais déjà mon texte.
— Déjà ? Mais on n'a reçu nos dialogues que ce matin ! »

Tôshirô prend un air de « Et alors ? » et Rangiku soupire. Son capitaine est bien trop intelligent pour son propre bien. Soudain, son visage s'éclaire :

« Et notre jeu d'acteur ?
— Notre jeu d'acteur ?
— Oui. Vous, jouant le rôle de mon mari ; moi, jouant celui de votre épouse. Vous ne pouvez pas me dire que cela ne va pas nécessiter un peu d'entraînement ?
— Matsumoto...
— Allez, juste pour voir. Cela va être amusant ! »

Tôshirô se doute qu'il n'aura pas la paix avant d'avoir acquiescé. Et puis, même s'il n'a pas élevé d'objection à jouer dans une pièce, son rôle le rend perplexe à plus d'un titre. Répéter pourrait s'avérer bénéfique avant de monter sur scène.

« D'accord, Matsumoto. Mais juste une fois : je n'ai pas que ça à faire, et toi non plus.
— Formidable ! Je vous adore, Taichô ! »

L'enthousiasme de Rangiku fait bien plaisir à voir. Tôshirô fronce les sourcils, cependant, car le texte qu'il a sous les yeux ne le remplit pas de joie.

x-x-x

Entre temps, Byakuya est arrivé à l'entrée de la dixième division. Il traverse la cour et parvient devant le bureau du capitaine. S'apprêtant à frapper à la porte, il est arrêté par une volée de paroles qui traversent distinctement l'épaisseur du battant, prononcées sans doute possible par la vice-capitaine :

« … Vous êtes un misérable ! Je vous savais avare et imbécile, mais je ne vous savais pas infâme ! Ah, vous faites de la politique, vous vous acoquinez avec ceux qui complotent contre notre souverain ? Vous êtes un misérable : vous avez vendu votre âme au diable !»

"Hitsugaya est un traître ?" est la seule pensée qui vient à l'idée de Byakuya devant pareille sortie. Horrifié, il craint pour la vie de la vice-capitaine et, le sabre sorti du fourreau, sans crier gare, il pénètre dans la pièce, précédé d'une violente bourrasque d'énergie spirituelle.

« Holà, madame. Pas au diable, au Cardinal, qui se dit mon ami, entendez-vous ? Mon ami. Alors vous ne m'impliquerez pas... dans vos... intrigues... Euh, un problème, Kuchiki ? » (1)

Byakuya, Senbonzakura en main, se fige devant la scène qu'il a devant lui. Rangiku, la poitrine palpitante, se dresse de toute sa hauteur devant son capitaine, l'indignation la plus sincère marquant ses traits, tandis que le pauvre Tôshirô, vaincu à la fois par la taille de son interlocutrice, dont elle use de façon troublante, et la ferveur de ses paroles insultantes, recule, l'air déconfit. À son entrée, les deux officiers ont stoppé net et le regardent, l'interrogation inscrite sur le visage.

« Un problème, Kuchiki ? » répète Tôshirô, comme si rien d'extraordinaire ne se déroulait.

Byakuya s'avise trop tard de la réalité de la situation. Avec un admirable sang-froid, compte tenu des circonstances, il reprend rapidement ses esprits. L'air de rien, il range son sabre et s'avance.

« Non, aucun. Vous répétez la pièce, n'est-ce pas ? C'était... impressionnant. Tu as un talent certain pour la comédie, Matsumoto.
— Oh, merci, capitaine Kuchiki.
— Excusez-moi de vous interrompre, je suis venu vous remettre ceci. »

Il tend le dossier au capitaine, hoche du menton en manière d'au revoir, et sort, laissant les deux officiers de la dixième division se perdre dans de curieuses conjectures quant à la cause de son irruption armée.

Dehors, Byakuya respire. Pourvu que tout ceci ne parvienne pas aux oreilles de Renji, prie-t-il avec un soudain effroi. Puis il se ravise, parce que même s'il a quitté la sixième division sans rien lui dire, il sait qu'il pourra compter sur le réconfort de ses bras dans le cas contraire. Si j'arrive à passer outre les quelques moqueries affectueuses qu'il ne manquera pas de me faire, bien sûr... Le cœur de Byakuya s'affole, trop d'émotions contradictoires l'assaillent.

« Ah », se murmure-t-il, la main sur la poitrine, « je ne vais jamais survivre à cette pièce ! »

x-x-x

La journée passe. Le soir venu, Byakuya retrouve avec plaisir le calme de sa maison. Ici, point de pièce ni de rôle à jouer, c'est le paradis, d'autant plus que les humains sont absents.

Or, peu après qu'il se soit retiré dans son bureau afin de régler quelque affaire familiale, Rukia est là qui demande son attention.

« Nii-sama ?
— Oui, Rukia.
— Est-ce que vous voudriez bien m'aider à répéter mon rôle ? »

Acte 14 : Fin


NB : Afin de suivre l'intrigue de "L'affaire des ferrets de la Reine" :
(1) Ce dialogue entre les époux Bonacieux est librement inspiré par celui des Trois Mousquetaires. Je l'ai altéré pour les besoins de la scène (ou plutôt Jûshirô Ukitake, dans le contexte ^^). Il se passe au moment où les époux Bonacieux se retrouvent. Lui, après avoir été relâché de prison et convaincu par le cardinal de la duplicité de son épouse ; elle, après s'être sauvée des mains de ceux qui veulent confondre la reine. Madame Bonacieux, lingère et confidente de la reine, demande à son époux d'aller en Angleterre récupérer les ferrets qu'Anne d'Autriche a donné au duc de Buckingham en gage d'amour, et dont le roi, sur la suggestion du cardinal, a exigé qu'elle les porte au prochain bal de la cour. Monsieur Bonacieux refuse, et c'est vers d'Artagnan que madame Bonacieux se tournera.

Détail : Je fais se tutoyer le grand-père de Byakuya et le commandant-général, même si je n'ai aucune idée de leurs véritables rapports. Je me suis dit simplement qu'ils pourraient bien être de la même génération, sans compter la même classe sociale, et comme il n'y a pas de rapport hiérarchique entre eux...


Byakuya va-t-il accepter de donner la réplique à Rukia ? Rukia peut-elle le convaincre s'il refuse ? Vous le saurez en lisant le chapitre suivant, intitulé : "Le comité exécutif", qui sera publié demain.

Et pensez à déposer une petite review de temps en temps :)