Choquée, Ginny recula d'un pas, comme si elle avait reçu un coup de poing dans l'estomac. Tuer Harry ? Neville voulait tuer Harry ? Impossible. Pourtant, aucun doute possible, c'était bien ce qu'il venait de dire. Alors même qu'elle apprenait qu'il était en vie, qu'il avait échappé à ses ennemis, voilà que ses propres amis cherchaient à le tuer. Tout ça n'avait aucun sens. Ginny avait l'impression d'être en plein cauchemar. L'Ordre du Phénix tuant Harry, c'était trop inconcevable, trop horrible et trop similaire à ses terreurs nocturnes pour être autre chose qu'un cauchemar.

À côté d'elle Hermione ne semblait pas surprise. Son attitude exprimait plutôt la résignation. Et aussi peut-être une réflexion intense ; mais après tout Hermione avait quasiment toujours l'air d'être plongée dans une réflexion intense, pensa incongrûment Ginny. Pourquoi de telles pensées lui venaient-elles dans un tel moment ?
Peut-être en réaction à l'expression choquée que Ginny devait avoir eue, Neville tenta de s'expliquer.

« Harry est un Horcruxe... Tu comprends ce que ça signifie ? Une part de Tu-Sais-Qui réside en lui. Tant qu'il vit, notre ennemi est immortel ! Je suppose que Hermione te l'a caché à toi aussi, comme elle l'a fait avec tout le monde... »

Ginny fut prise de vertige et sentit ses entrailles se contracter. Son fol espoir d'avoir mal compris s'effondrait. Cherchant à retrouver une contenance, elle lança un regard venimeux à Neville.

« Silence. Rien de ce que tu pourras dire ne pourra justifier ta décision. Je ne veux rien entendre de ta part. Tu ne vaux pas mieux que les Mangemorts.

— Tu n'es qu'un lâche, renchérit Hermione. J'imagine que tu as déjà envoyé tes assassins arracher le cœur de ton ami...

— Je ne peux pas te laisser me dire une telle chose. C'est toi qui n'as pas le courage d'accepter la décision qui s'impose, alors ne me parle pas de lâcheté, se défendit Neville sur un ton où perçait la menace. Tu es à la limite de la trahison, m'insulter n'arrangera pas ton cas. Et sache que je vais me charger moi-même de faire ce qui doit l'être. Tel est le fardeau que je me suis imposé. Harry mérite malgré tout cette ultime marque de respect. »

Du coin de l'œil, Ginny crut alors voir une forme argentée filer par la porte encore entrouverte. Était-elle sortie de la baguette de Hermione ? Ginny n'aurait pu en jurer, et le visage de son amie ne laissait rien deviner...

« C'est Luna qui t'a tout révélé, n'est-ce pas ? Et dire que je lui faisais confiance... cracha Hermione, accusatrice. »

Des murmures commencèrent à s'élever dans la salle. Personne ne semblait vouloir s'exposer, mais les airs étaient réprobateurs. L'intéressée elle-même ne réagit pas, mais Neville prit sa défense.

« Luna a fait ce qu'il fallait. Puis nous avons tous pris nos responsabilités, et voté selon notre conscience. Il est vital de ne pas nous laisser guider par nos sentiments personnels pour Harry, et de voir les choses objectivement. Trop de choses sont en jeu. La vie de Harry peut acheter celle de milliers de personnes.

— C'est injuste, intervint Ginny.

— Au contraire, nous avons pris la décision la plus juste et la plus courageuse. C'est ce que je voudrais que vous compreniez toutes les deux.

— Tu parles de courage, mais tu n'as même pas eu les tripes de nous faire venir assister à votre petite délibération. Quand avons-nous perdu notre droit de vote au Conseil ?

— Vous n'aviez pas besoin d'assister à ça. Vous auriez peu apprécié d'entendre ce qui s'est dit au cours des débats. J'ai dit que nous nous étions efforcés de mettre de côté nos sentiments, cela incluait les mauvais. Je te rappelle que Harry nous a tous abandonnés, il est en partie responsable de la situation actuelle ; ce point a été longuement évoqué, et pas toujours sereinement. Je voulais vous épargner cette épreuve. Si ça peut te rassurer, il y a eu bien plus de deux voix d'écart, votre vote n'aurait rien changé.

— Dis plutôt que tu avais peur qu'on vous empêche de passer à l'acte. Qu'on claque la porte en pleine délibération pour aller le prévenir.

— Il y a de ça... »

Neville était maintenant tout près d'elles, et deux sorciers de l'Ordre s'étaient approchés de la porte, baguettes en main. Manifestement on ne leur faisait pas confiance, et elles resteraient sans doute sous surveillance jusqu'à ce que le meurtre soit commis. Il y avait peu d'espoir de fuite. Ils allaient réellement tuer Harry, et Ginny était impuissante à l'empêcher.

« Donnez-moi vos baguettes maintenant. Je ne veux pas être obligé de vous punir ou de vous mettre à l'écart parce que vous aurez fait quelque chose de stupide. Il a été difficile de décider de tuer Harry. Il sera encore plus difficile de le faire moi-même, alors n'en rajoutez pas en devenant des obstacles aux intérêts supérieurs de l'Ordre et de tous les sorciers. »

Ginny regarda Hermione dans les yeux. Elle priait pour que celle-ci ait un plan. Elle lui lança un regard implorant, mais Hermione ne répondit pas. Aucun signe, aucun clin d'œil. Elles restèrent là, plusieurs secondes à se regarder, sans bouger, paralysées par l'urgence et la gravité de la situation. La porte était maintenant fermée, et les deux sorciers s'étaient positionnés entre elles et l'issue. Si l'assemblée avait voté à majorité la mort de Harry, elles ne trouveraient que peu d'alliés potentiels dans la salle. Toute velléité de résistance était vaine.

« Vos baguettes, s'il vous plaît, insista Neville. Donnez-les moi, qu'on en finisse. C'est pénible pour moi aussi, je ne tiens pas à ce que tout ça s'éternise. Je passerai l'éponge sur ta rétention d'information, Hermione, ainsi que sur votre insolence à toutes les deux. »

Soudain, dans un fracas épouvantable, la porte s'arracha du mur, projetée vers l'intérieur par une force formidable, percutant violemment les deux sorciers qui se tenaient devant. Une forme sombre et gigantesque jaillit par l'ouverture, en poussant un rugissement bestial. L'ombre, qui n'avait pu passer la porte que courbée, se déplia pour dominer la salle de toute sa hauteur. Hagrid. Ses yeux étaient emplis d'une colère noire et dégoulinaient de larmes, mais personne n'aurait eu l'idée d'y voir une marque de faiblesse. Toute sa personne, le moindre de ses mouvements irradiait le danger. Il semblait envahir entièrement la pièce de sa présence.
Déployant un bras interminable, il balaya la table d'un revers, renversant la moitié des sorciers assis autour. Puis d'une main, il saisit Neville, le souleva comme s'il ne pesait rien, et l'amena jusqu'à quelques centimètres de son visage.
De sa voix caverneuse et vibrante de rage à peine contenue, il prononça un seul mot.

« Vermine. »

Et il le jeta négligemment à terre comme un détritus, où sa tête heurta le sol. Neville resta au sol immobile, comme un pantin désarticulé.
Hagrid tourna son regard vers Ginny et Hermione.

« Courez. Maintenant. »

Et il se retourna vers ses opposants, qui avaient repris leurs esprits. Ils commencèrent à le bombarder de sortilèges, mais ceux-ci rebondirent sur la peau de Hagrid et semblèrent moins le déranger que des piqûres d'insectes. Il se jeta dans la mêlée en rugissant comme un animal enragé.

« VOUS NE TUEREZ PAS HARRY ! HONTE À VOUS, TRAÎTRES ! »

Ginny s'élança vers la sortie, mais Hermione la héla.

« On emporte celui là, dit-elle en désignant Neville inconscient. Il peut nous mener à Harry avant qu'il ne soit trop tard. »

Ginny hésita une fraction de seconde. Elle n'avait aucune envie d'emporter Neville, mais Hermione avait raison. Elles ne savaient ni l'une ni l'autre où trouver Harry. Si Neville avait dit vrai, il n'était pas trop tard, mais si les combattants de l'Ordre parvenaient à maîtriser Hagrid rapidement, ils ne tarderaient pas à aller assassiner Harry. Le chaos engendré par le demi géant et sa puissance titanesque leur offrait un répit, mais pas illimité. Il fallait faire vite.

Ginny opina du chef, et elle précéda hors de la pièce Hermione, qui fit léviter Neville toujours sans connaissance pour le transporter plus facilement.
Personne ne les suivit. Face à la furie de Hagrid, nul n'était assez fou pour penser à autre chose que sauver sa peau à court terme, et le colosse se trouvait justement entre les sorciers de l'Ordre et la sortie...

Après quelques foulées dans le couloir, Hermione s'arrêta net, entrava Neville et le réveilla en quelques gestes de baguette.

« Qu'est-ce que tu fais ? On doit se dépêcher ! »

Hermione ne prit pas le temps de répondre, braqua à nouveau sa baguette sur Neville, prit une grand inspiration, et incanta :

« IMPERO ! Neville, je t'ordonne de me dire la vérité. As-tu une dérogation sur l'interdiction de transplaner ici ?

— Oui, répondit-il d'une voix neutre, le regard légèrement vitreux.

— Qui d'autre dispose de cette autorisation ?

— Personne.

— Emmène nous jusqu'à Harry. Maintenant.

— Tout de suite. »

Cette fois Ginny n'hésita pas et les rejoignit. Elle était impressionnée par Hermione. Avertir Hagrid des plans de Neville via son patronus, puis gagner du temps, avoir la présence d'esprit d'emporter Neville pour pouvoir trouver Harry avant les autres, conjecturer qu'il avait la possibilité de transplaner dans le Quartier Général ; et maintenant elle utilisait l'Imperium, un Sortilège Impardonnable ! Elle était indiscutablement déterminée, et semblait soit avoir toujours plusieurs coups d'avance, soit improviser à une vitesse phénoménale, et efficacement !

Hermione tenait une des mains liées de Neville. Ginny saisit l'autre, et Neville les fit transplaner.