Derbyshire, Pemberley, vendredi 7 août 1801

– Elizabeth, auriez-vous quelques minutes à me consacrer ?

Elizabeth releva la tête et abandonna la lettre qu'elle était en train d'écrire à sa sœur.

– Certes, Fitzwilliam, même un peu plus si vous le voulez. Je crois bien que j'ai fait savoir, il y a peu que j'étais prête à vous consacrer ma vie. Dans de telles conditions vous pouvez, éventuellement, profiter de ma bonne humeur pour exiger une petite avance de quelques minutes.

Il récupéra sa main et la porta à sa bouche.

Elle se leva et se blottit contre lui.

S'il fut surpris, il n'en laissa rien paraître.

Pendant de longues minutes, ils furent ainsi, l'un contre l'autre, osant à peine se prendre dans les bras mais bien décidés à ne rien faire qui pourrait augmenter la distance les séparant.

– Vous vouliez me parler, finit-elle par dire dans un murmure.

– C'est vrai, répondit-il de la même façon. Mais ça peut attendre que quelqu'un nous surprenne et ne m'oblige à prendre mes distances.

– Vous n'êtes pas obligé de vous éloigner de moi pour me parler, je vous assure. Je trouve même que d'être ainsi obligée d'écouter vos propos murmurés à mes oreilles est plus que satisfaisant. J'imagine qu'il doit y avoir certaines façons de se parler encore plus agréables mais j'ai bien peur qu'il ne me faille attendre que nous soyons mariés pour les essayer…

Un rire lui apprit qu'elle n'avait pas réussi à le choquer.

Elle en fut ravie. Elle avait envie d'être naturelle avec lui et jusques là elle avait eu un peu peur qu'il ne soit aussi formel dans la vie privée qu'il ne l'apparaissait dans la vie publique.

– Justement, Elizabeth c'est à ce propos…

Elle détacha sa tête juste assez pour pouvoir le regarder droit dans les yeux.

– Demain ?

Cette fois il fut surpris. Et sans voix.

Elle prit un air déçu.

– Trop tôt ? Bon tant pis, Noël alors ?

L'air surpris disparut pour être remplacé par un air coquin qui laissa Elizabeth absolument ravie. Que le fier Darcy put se conduire comme un gamin, mettait la gamine qu'elle n'avait jamais cessé d'être en joie.

– Je suis sûr que nous devrions être capables de trouver un compromis entre ces deux extrêmes. Je pensais plutôt à deux semaines ou au lendemain de l'arrivée de votre père.

– Espérons qu'il arrivera un samedi, alors parce que je suis sûre que ma mère n'acceptera aucun autre jour qu'un dimanche.

Elle reposa sa tête contre sa poitrine.

– Alors que demain, nous sommes sûrs qu'elle ne sera encore pas là… Rien que des avantages, demain…

Il passa ses bras autour d'elle et la serra contre son cœur.

Comment avait-il pu se passer d'elle si longtemps ?

– Caroline ?

Sa sœur, n'ayant digérée aucune des deux nouvelles annoncées par Darcy ne se sentait pas bien et avait décidé de garder la chambre. Louisa lui tenait compagnie et toutes deux lisaient tout en bavardant de temps à autre.

– Oui, Charles, entrez…

Bingley passa dans la chambre de sa sœur tout en essayant de ne pas montrer la rancœur qu'il éprouvait à l'égard de ses sœurs.

Elles avaient toutes deux su que Jane était à Londres et non seulement elles ne l'avaient pas prévenu mais en outre, d'après ce qu'il avait cru deviner de ce qu'avait avoué Darcy, elles avaient oublié tout leur savoir-vivre dans l'histoire.

Sacrifiant délibérément sont bonheur à leur propre vision de ce qui était adéquat pour leur famille.

Mais elles étaient ses sœurs et il leur devait respect et protection même si elles n'avaient fait preuve ni de l'un, ni de l'autre à son égard.

Il entra et les salua toutes les deux d'une courbette très formelle.

Comme souvent, elles ne virent que l'extérieur et restèrent tout à fait imperméable à ses émotions cachées.

Mais il n'était pas là pour leur faire des reproches, il était là pour parler affaires. Leurs affaires aussi bien que les siennes.

– Qu'y a-t-il Charles ?

– Je voulais vous tenir au courant d'un certain nombre de décisions financières que j'ai prises alors que Darcy et moi nous nous trouvions à Derby.

– Décisions financières ?

– Exact, fit Bingley. C'est Darcy qui m'a conseillé et je pense que ses conseils étaient judicieux.

Ses deux sœurs le regardèrent d'un œil étonné mais attentif.

– Nous sommes passé chez l'avoué de la famille Darcy et j'ai procédé à l'achat de deux propriétés. L'une en Derbyshire, au Nord de Pemberley et l'autre à l'Est de Nottingham dans le comté voisin. J'ai utilisé une grande partie de nos réserves monétaires mais la valeur des deux biens était tout à fait adéquate pour des conditions normales. Avec l'invasion qui s'est ajoutée, il est plus que probable que ces biens prendront une grande valeur dans les jours qui viennent. Nous pourrons sans doute revendre avec un bénéfice substantiel la propriété que nous déciderons de ne pas garder.

Ce fut Louisa, toujours un peu plus pratique que sa petite sœur qui reprit la parole.

– Pourquoi une telle précipitation ?

– Les français sont à une journée de Londres. S'ils entrent et prennent la Banque d'Angleterre, toutes nos réserves d'or vont être confisquées. Avec une perte importante de la valeur de la livre sterling. Nos avoirs risquaient de perdre tout ou partie de leur valeur. Nombreux vont être ceux qui, dans les prochains jours, parviendrons à la même conclusion que nous. Et à Derby, personne ne savait encore que l'Invasion était en cours. C'était le moment ou jamais. J'aurais dû vous en parler auparavant mais la situation ne se prêtait pas à l'attentisme et donc j'ai agi. Notre fortune est maintenant investie dans l'immobilier. Elle aurait pu l'être auparavant avec Netherfield mais bon…

Il se récupéra in extremis. Il n'était pas là pour faire des reproches, mais uniquement pour les mettre au courant.

– Les choses sont ce qu'elles sont, nous n'allons pas revenir là-dessus. Je tenais juste à vous prévenir que nous n'étions plus obligés de rester à Pemberley si la situation venait à vous peser mais que vous aviez, si vous le souhaitiez, une demeure qui vous attendait…

Il prit une longue inspiration avant de se hasarder à leur sourire.

– Dès que vous émettez le désir d'aller visiter, je suis à votre disposition. Les deux domaines étaient connus de Darcy et il a donné son aval quant à tous les deux. Maisons saines et bien entretenues ont été ses paroles. Et je sais que vous avez toujours prêté attention à ses avis…
Il se rattrapa une fois de plus à la limite d'une longue diatribe pour se contenter de les saluer et sortir. Elles avaient à parler et il valait mieux qu'il n'entende pas leurs commentaires. Il n'était vraiment pas d'humeur à supporter leurs critiques.

– Que nous restera-t-il ?

Madame Gardiner essayait de ne pas avoir l'air inquiète mais sous ses dehors joviaux, elle mourrait d'inquiétude.

– Si Londres tombe entre les mains des Français, pas grand-chose sauf mes parts dans la compagnie néerlandaise des indes occidentales. Comme les hollandais sont plutôt des alliés des français, cette part de nos biens devrait résister.

Elle jeta un regard désespéré à son mari.

– Vos affaires exigeraient que vous fussiez à Londres, mon cher. Je me hais de vous retenir ici.

Il la rejoignit et s'assit sur le lit sur lequel elle s'étai allongée. Les bruits des ouvriers travaillant sur les modifications de la nursery voisine n'étaient pas encore trop dérangeants.

– A choisir entre ma famille et mes biens, je choisirais toujours ma famille, répondit-il en lui prenant la main. Mais dès que les enfants seront en sécurité avec vous, je ne resterai pas. Il me faut m'occuper de mes gens. Ils doivent être dans l'expectative et je me dois de les rassurer et le cas échéant de leur donner quelque argent pour leur permettre de se mettre à l'abri.

Elle reçut ses paroles avec l'ombre d'un sourire et les yeux brillants de larmes prêtes à jaillir.

– Je ne me faisais aucune illusion…

– Darcy non plus, répondit son mari. Il m'a demandé si je pouvais emmener un certain nombre de lettres à son agent. Il semble qu'il ait déjà commencé à prendre des mesures pour sécuriser la majeure partie de ses biens.

Il regarda sa femme tout se tournant vers elle.

– Il m'a proposé un échange. Une partie des avoirs de mon entreprise contre une petite propriété à trois miles de Pemberley. Peu de terres attenantes et pas plus de cinq cents livres de rente annuelle, mais une fort belle maison où nos enfants pourraient passer ces prochaines années en sécurité…

Elle se laissa aller à un rire mélangé de larmes.

– Et si on analyse l'échange, il nous fait un cadeau, je me trompe ?

Il ne put que grimacer.

– Compte tenu de la valeur de mon entreprise d'il y a une semaine, il fait une affaire. Compte tenu de sa valeur aujourd'hui, il nous sauve sans doute de la misère. Sans compter qu'il a clairement fait savoir que nous étions toujours les bienvenus à Pemberley.

– Et c'est un tel homme qu'on accusait d'être prétentieux, arrogant et imbu de lui-même, fit madame Gardiner en serrant son mari contre elle. Je crois que notre Lizzie a décroché le dernier chevalier blanc de l'Empire Britannique.

Son époux ne put qu'acquiescer en souriant.

– Ne lui décernons pas trop de lauriers, il a quand même décroché la femme la plus intelligente, spirituelle, naturelle et aimable de ce même Empire. Tout compte fait c'est lui qui y gagne, tu ne crois pas ?

Le rire de sa femme fut un baume pour son cœur.

Lorsqu'elle eut fini de rire il la prit dans ses bras.

– Ceci étant, monsieur Darcy est peut-être le dernier Chevalier Blanc de l'Empire Britannique, c'est aussi un homme qui a les pieds sur terre.

– J'en n'en doutais pas une seconde mais qu'est ce qui motive ta remarque ?

– Il m'a arraché la promesse que, de temps en temps, j'inviterai ma sœur dans notre nouvelle maison et il n'a pas caché qu'il ne serait pas fâché si le temps entre le temps tenait plus du jour que de la semaine…

Cette fois, comme il l'avait espéré, elle éclata de rire.

Darcy étudiait la carte de son Comté depuis plus d'une heure lorsque Bingley le rejoignit.

– Vous permettez ?

– Certes, Charles, venez, votre avis me sera sûrement utile.

Bingley vint se placer à sa gauche et regarda avec intérêt la carte très détaillée du Derbyshire que Darcy avait étalé sur son bureau.

Il pointa son doigt vers une série de zébrures rouges.

– Les terres de vos propriétés ?

– Non point, les terres m'appartenant, sont entourées d'une limite jaune. Georgiana a toujours préféré le jaune, et c'est elle qui a tenue à colorier la carte. Il faudra que je lui demande de rajouter les deux propriétés que j'ai acheté hier et qu'elle colorie vos terres à vous. Vous avez une couleur préférée ?

– L'orange, évidemment, fit-il en passant quelques doigts dans sa tignasse flamboyante.

– L'orange donc, accepta Darcy tout en pointant à son tour les zébrures rouges. Ça, mon cher Bingley ce sont les réserves de houille du Derbyshire.

Son ami parcourut la carte et ne put s'empêcher d'émettre un sifflement.

– Toutes vos terres ont un sous-sol d'une grande richesse.

– Sauf Pemberley, reconnut Darcy. Et là c'est sans doute parce que je n'ai jamais accepté que les géologues fassent des recherches.

Son doigt se glissa vers la propriété que Bingley venait d'acquérir au Nord de Pemberley.

– Comme vous voyez, les vôtres aussi.

– Vous le saviez avant de me conseiller ?

Darcy se tourna vers son ami.

– J'ai pris pour habitude de tout savoir sur mes terres et les Comtés environnants. C'est ainsi que je sais aussi que votre autre domaine à l'est de Nottingham dort sur un trésor de minerai de fer…

Bingley ne peut que rester bouche bée pendant quelques secondes. A aucun moment Darcy n'avait fait mine de savoir que les domaines qu'il proposait à son ami d'acheter recelait des richesses importantes.

– Et le vendeur était au courant ?

– Pas mon affaire, répliqua Darcy d'une voix que Bingley eut du mal à reconnaître. J'ai payé les géologues et leurs découvertes m'appartiennent. Ils ont publié les résultats de leurs travaux dans le journal de leur université et on ne peut donc pas me reprocher d'avoir mis sous le boisseau une découverte scientifique majeure. Mais, entre nous, ça m'étonnerait que Lord Changton lise régulièrement die geologische Gazette der Universität Heidelberg.

– Je vous suis redevable, Darcy, plus que je ne le pensais…

Darcy lui jeta un regard en biais.

– Vous êtes mon meilleur ami et je compte sur vous pour que nous soyons rapidement membres de la même famille.

Le regard de Darcy devint aussi dur que l'acier dont le sous-sol des nouvelles terres Bingley regorgeait.

– Et vous vous rendrez très vite compte, lorsque nous serons frères, qu'il n'y a rien que je ferai pour un membre de la famille.

Il eut une petite moue amusée.

– Ma tante Catherine peut-être exclue. J'ai bien peur que je n'ai pris, en ce qui la concerne, quelques mauvaises habitudes. Mais j'ai des excuses en la matière, j'étais pris entre deux demandes familiales. Ma tante qui voulait que j'épouse Anne et Anne qui ne voulait pas. J'ai donc, égoïstement, choisi l'option qui me permettait d'épouser Elizabeth.

– Et qui pourrait faire de nous des frères, ce qui me comblerait à plus d'un titre…

– Moi aussi, fit Darcy. Moi aussi…

Il prit une longue inspiration avant de se replonger dans l'observation de la carte.

– Mais je n'étais pas perdu dans des réflexions économiques, lorsque vous êtes entré. J'étais en train d'imaginer comment nous y prendre pour défendre le Derbyshire si les Français se décidaient à nous ajouter à leur liste de conquête.

Bingley perdit son sourire pour prendre un air studieux.

– Avec la milice à Brighton en manœuvres, j'ai bien peur que nous ne soyons obligé de repenser toute l'affaire du début.

Il jeta un coup d'œil interrogateur en direction de son ami.

– Mais n'est-ce pas au Lord Lieutenant de procéder à la mise au point d'un plan de défense ?

– Si, mais ce n'est pas parce qu'un autre est chargé d'une tâche dont dépend ma vie et mes biens que je vais omettre d'y jeter un coup d'œil. Je dirai même que, puisque ma vie et celle des miens est en danger, je trouve d'excellentes raisons pour ne pas faire totalement confiance à un étranger pour les protéger…

– Et ?

– Je ne sais pas encore. Les routes de pénétration principales passent à l'est et à l'ouest. Le Derbyshire ne devrait pas faire l'objet d'une action directe. C'est trop rural et bien perdu au milieu des terres. Pas très riche, non plus. Normalement nous devrions bénéficier d'un délai.

Bingley fit une grimace.

– Si les Français sont tout autour, nous aurons quelque mal à résister très longtemps.

– Nous n'avons pas assez de données pour imaginer ce qui risque de se passer. Ils ne viendront peut-être pas au Nord. Ou peut-être si, pour essayer de s'emparer de l'Écosse. S'ils prennent Londres, il y a une chance que le reste de l'Angleterre se rende.

– Une bonne base de défense serait le Peak district, fit remarquer Bingley. Nous pourrions y préparer des caches avec des réserves de munitions et de nourriture. Le cas échéant, si les Français nous occupent nous pourrions l'utiliser comme base arrière pour de petites attaques rapides vers Sheffield, Manchester, Stoke, Derby ou Nottingham qui seront sans doute des centres de garnisons importantes.

Darcy jeta un regard étonné à son ami. Jamais il n'aurait pensé que Bingley, le sympathique et ouvert Bingley put se muer en théoricien de la résistance à l'occupation.

– Vous partez donc du principe que nous allons être vaincus ?

– Je m'intéresse à la politique de notre pays, Darcy et je connais l'état déplorable de nos forces armées. Nos régiments d'active sont des ramassis de brigands enrôlés de force et nos milices sont des associations d'amateurs sans expérience. Il m'étonnerait fort que les Français aient eu l'extrême obligeance de nous envoyer leurs troupes les plus novices.

Il regarda Darcy.

– Vous pouvez vous faire une image relativement précise de ce qui est en train de se passer en Grande Bretagne.

Bingley se gratta la tête et indiqua les Peaks avec insistance.

– C'est de là que nous pourrons éventuellement lancer la reconquête du pays. Il est probable que le pays de Galles sera submergé avant qu'on ne puisse rien préparer dans leurs montagnes. A mon avis, ce sera nous et l'Écosse qui devront faire l'effort de nous préparer à une lutte souterraine contre l'envahisseur.

– Je n'aime pas ce que ça implique.

– Moi non plus mais avons-nous le choix ? Nous pouvons ne rien faire et ne rien préparer mais ça voudra dire se mettre à genoux devant le Corse. M'étonnerait que ça se passe bien.

Darcy perdit, pendant quelques secondes, son impassibilité et, pendant ce court laps de temps Bingley le vit comme jamais il ne l'avait vu auparavant. Plus jeune, plus incertain et plein de doutes. Plus humain, quoi…

Le masque retomba presque immédiatement.

– Il faut que je fasse le tour des bergers et des bûcherons, finit-il par dire. Il faut qu'ils quittent leurs maisons et se réfugient dans les Peaks. Il faut que les Français ne trouvent personne qui puisse leur révéler les secrets de la montagne. Sans cette aide, les Peaks se refermeront sur eux comme un piège et avaleront les combattants comme s'ils n'avaient jamais existé.

Bingley ne put qu'approuver.

Mais les Français avaient aussi acquis de l'expérience pour contrer des insurrections populaires. Et, aux dernières nouvelles, mêmes les plus décidés des chefs des chouans avait fini par tomber ou abandonner la lutte l'année précédente.

La victoire ne serait donc peut-être pas au rendez-vous.


Fin du vendredi 7 août