Réponses aux reviews :
SallyWolf : Salut toi ! C'est moi qui devrait te remercier, j'étais vraiment ravie en lisant ta review ! Merci d'avoir lu mon histoire, d'avoir pris le temps de me laisser une review (ça compte énormément quand on en a peu !) et de tenir jusqu'ici, merci pour tes compliments, ça me fait vraiment chaud au coeur de voir que mon écriture est appréciée. C'est grâce à des commentaires comme les tiens que la motivation revient, et qu'on se pousse à se bouger pour ses lecteurs. J'espère que l'attente n'a pas été trop longue, et que ce gros chapitre te plaira autant que le dernier ! J'espère entendre de tes nouvelles bientôt. Merci encore, et prends bien soin de toi en attendant !
Bonne lecture !
On y était. On était le 20 décembre 1978. C'était le jour du bal.
Pour une fois, je me sentis d'humeur légère au réveil. Je n'avais pas beaucoup dormi, mais ça ne faisait rien. L'excitation me tenait en forme, et l'impression puissante d'avoir enfin accompli quelque chose de positif après tout ce temps passé à douter, à me tapir lamentablement dans les recoins de mon esprit incertain et gauche, était revigorante.
Je n'avais pas reparlé à Jude depuis notre marché pour le moins... morbide. Je l'avais vue, certes, mais je n'avais jamais cherché à entamer la conversation. Elle me semblait trop préoccupée pour que j'en rajoute une couche, même si je n'avais en tête que de l'aider. En fait, maintenant que j'y pensais, j'avais comme l'impression de la croiser beaucoup plus souvent qu'à l'ordinaire, mais peut-être que j'hallucinais. Dans tous les cas, elle demeurait très distante, et j'en venais à me demander si elle ne reviendrait pas sur sa décision le soir venu, et si elle ne choisirait pas de me planter comme un imbécile. Elle n'avait rien juré, elle, après tout. Enfin si, ce fut lourdement sous-entendu, quand même. Non ?
Enfin bon, en parlant du loup...
Au détour d'un couloir, alors que je suivais mon petit bonhomme de chemin, la tête dans les nuages, une vision des plus curieuses me fit l'effet d'un coup de parpaing en pleine face. Jude et Cunnings. Ensemble.
Les deux sorcières adoptaient la même attitude : jambes ancrées dans le sol, bras croisés, tête haute, regard calculateur. Une négociation calme, ou bien ça en avait l'air.
J'en restai coi, et choisis de les observer à distance. Cunnings était celle qui parlait le plus. J'en concluais donc qu'elle était venue à Jude et non l'inverse. Ça se tenait, après la scène qu'elle m'avait faite l'autre jour, en Botanique. Elle avait aussi l'air de bombarder Jude d'arguments, qui choisissait de rester neutre et implacable, sauf pour laisser sortir quelques mots inarticulés auxquels Cunnings répondait avec toujours plus de conviction.
Autrement dit, je mourrais d'envie de savoir ce qu'elle mijotait. La patience n'était pas mon fort, et ma famille n'était pas férue de tolérance. Je pouvais toujours avoir ce que je voulais. Il ne fallut qu'un regard de la peste dans ma direction pour mettre le feu aux poudres. Elle me fit un grand sourire, et Jude se retourna donc. Je fis de mon mieux pour ignorer son air plus qu'étonné quand elle me vit arriver au pas de charge. Je me plaçais légèrement devant Jude pour lui faire comprendre que l'autre n'était pas sur son terrain de jeu, et qu'il valait mieux qu'elle lâche l'affaire.
- Qu'est-ce que t'es en train de faire, Cunnings ?
- Je t'en prie, appelle-moi Kate, répondit-elle avec un sourire.
- Et est-ce que moi, je pourrais savoir ce que tu es en train de faire, Black ? Entendis-je dans mon dos.
Un rire désabusé m'échappa. Cunnings afficha une mine victorieuse. Je ne m'attendais pas à ça de la part de Jude. Je me serais nettement plus attendu à ce qu'elle se range de mon côté, face à l'évidente plaie qui se permettait de se mêler de ce qui ne la regardait pas.
- J'étais simplement...
- Je m'en fiche. La question était rhétorique. On était en plein milieu d'une conversation. Tu devrais arrêter de penser que tu as le droit d'interrompre tout le monde dans leurs affaires.
- Tu n'es pas sérieuse...
- Au contraire, cingla-t-elle. Je suis très sérieuse. Si tu pouvais nous laisser maintenant, c'est tout ce que j'avais à te dire.
- Et si moi j'avais quelque chose à lui dire à elle ?
- Alors, tu attendras.
Elle ne rigolait pas, mais alors pas du tout. Et moi non plus d'ailleurs. Elle me défiait presque. Je n'aimais pas ça, surtout lorsque tout ce que j'essayais de faire, c'était l'extirper des griffes de la harpie.
Elle avait plutôt intérêt à se calmer très vite et d'arrêter de me prendre pour son chien. À monter sur ses grands chevaux pour tout et n'importe quoi, elle finirait par s'attirer des ennuis, et si je m'y mettais, elle ne trouverait pas d'échappatoire d'aussitôt.
- Je te conseille de ne pas pousser plus loin, continua-t-elle. Les conséquences pourraient s'avérer pour le moins... mortelles.
Là, c'était la goutte qui faisait déborder le vase. Elle osait se servir du Serment pour se débarrasser de moi ? Je n'arrivais pas à le croire. C'était bas, et elle ne m'avait pas habitué à ça.
Puisqu'elle ne voulait rien entendre, je lui tournai le dos de suite, sans pour autant oublier de gratifier Cunnings d'une grimace de mépris qu'elle comprendrait très bien, et qui j'espérais l'intimiderait un minimum. Plus tard, quand je la verrais traîner toute seule, elle ne m'échappera pas.
Plus qu'outré, je n'étais plus d'humeur à aller travailler à la bibliothèque comme un petit écolier modèle. Je me rendis donc directement en Métamorphose sans m'arrêter pour personne, en ignorant les regards qui tombaient indiscrètement sur moi et en bousculant avec un plaisir mesquin tous ceux en travers de mon chemin.
J'arrivais avec cinquante minutes d'avance. Je n'aurais jamais dû me lever plus tôt que prévu. Dormir, c'est ce qui m'aurait fait le plus de bien.
Le couloir était désert et la salle fermée à double tour. Je n'avais qu'une idée en tête, m'asseoir en fond de classe, attendre dans le calme pour laisser passer mon mécontentement, et ne plus bouger jusqu'à la fin de la séance. J'avais vraiment besoin de me poser, et de faire le point. Cependant, je ne tenais pas à être pris là où je n'étais pas censé être, surtout par le professeur McGonagall.
Je me mis en quête d'une autre salle, où je ne dérangerais personne. J'essayais toutes les poignées que je pouvais voir, et m'obstinais à enfoncer les portes de l'épaule pour être certain qu'elles étaient belle et bien celées et non simplement difficiles à ouvrir.
Le sort semblait vouloir me faire une farce que je n'appréciai guère. Qu'ils devenaient paranoïaques à tous fermer leurs salles, bon sang ! Avaient-ils donc si peur qu'on leur vole une craie ? Ou une table ? Ou qu'on écrive sur les murs ? Je ne comptais pas vandaliser quoi que soit, ce serait bien que quelqu'un commence à le comprendre dans le château !
Il ne restait plus qu'une porte. Celle d'un placard à balai. L'univers se fichait vraiment de moi. Agacé, je ne donnais qu'un coup de pied dedans - ce qui était assez puéril, je vous l'accorde, mais qui soulageait tout même.
La porte valdingua si brutalement qu'elle alla se cogner contre un mur intérieur de la salle avant de revenir en place avec un boucan d'enfer. J'avais pensé qu'elle serait fermée à clé également. Et ce n'était pas un placard à balai. Le bruit avait résonné. Je frôlai le cliché du bout des doigts et le tournai lentement, puis entrouvrit la porte du dos de la main avant de jeter un coup d'oeil à l'intérieur.
Il faisait noir, et ça sentait le renfermé. J'écoutai, mais rien ne me parvint à l'oreille. La pièce semblait vide. Je jetai un coup d'oeil derrière moi. Personne à gauche, personne à droite. C'était presque une invitation pour que j'entre, ce que je fis sans hésiter après avoir allumé ma baguette.
Le lustre immense fut la première chose que je remarquai, et j'allumai les dizaines de bougies qu'il soutenait en moins de deux. La porte claqua derrière moi, si fort qu'elle me projeta en avant et souffla les bougies.
Cet endroit me fichait la chair de poule. Je me relevai à la hâte et rallumai les bougies, qui cette fois ne s'éteignirent pas.
La baguette à la main, je fis un tour d'horizon de la pièce. Vide. Ronde. Sans fenêtre. Un parquet dévernis et des murs défraîchis. Une chaise en bois couverte de poussière. Un grand tapis central, qui avait dû être d'un beau bleu roi, et semblait dater de temps immémoriaux. Puis, un dernier élément : le coffre. Un tout petit coffre tout en verre, pas plus large qu'une assiette.
Sans me laisser rebuter ni par toute la saleté accumulée autour du coffre, dont quelques asticots bien gras à l'estomac plein de parquet, ni par les possibles pièges que cette petite énigme pourrait me réserver, je m'agenouillai et saisi l'objet des deux mains. Il était lourd. Très lourd. Ce n'était donc pas du verre, mais du diamant, et si épais qu'on ne distinguai rien de ce qu'il renfermait... Étrange.
Encore plus curieux, la clé était posée juste à côté. Je tendis naturellement la main vers elle avant de me rétracter : et si quelque chose me sautait à la figure ? Je collai mon oreille contre le coffre mais n'entendis rien, plaquai mon oeil en face du trou de serrure mais n'aperçus qu'un fond noir. Je le secouai enfin et, là, en revanche, je sentis quelque chose cogner contre les parois.
Ne pouvant plus contenir ma curiosité, je me jetai presque sur le coffre et l'ouvris sans même avoir à forcer. Un déclic, et le couvercle se projeta lui-même brusquement en arrière. Un nuage de poussière se dissipa pour révéler trois objets qui n'auraient sûrement jamais rien eu à faire ensemble.
Le premier, celui qui sautait aux yeux, était une mâchoire. Une véritable mâchoire. Allongée et blanche, à l'émail scintillant, aux canines larges et pointues, sans aucun résidu pour les ternir. Je me sentis soudain mal à l'aise tenir cette mâchoire aussi impudemment, sans arriver à la lâcher. Savoir que j'avais la tête d'une créature entre mes mains me procurait un étrange sentiment de puissance et de dégoût intense si entremêlés que j'en restais comme figé, mon cerveau bloqué, en train de digérer l'information.
Mon regard dériva sur la deuxième breloque, que j'approchai du bout des doigts après avoir déposé la mâchoire tout tremblotant et m'être essuyé les mains sur mon pantalon. C'était une longue plume effilée, orange vif, aux contours brûlés et toujours fumante. Elle s'enflamma à mon contact, et je la laissai tomber avec un cri - extrêmement viril, d'accord ? - de surprise. Je me mis à souffler dessus comme si ma vie en dépendait, mais ça ne fit que rengorger le feu. Puis, je me souvins de l'existence de ma baguette et tentai de noyer la plume avec un Aguamenti, mais ça ne fit que tremper ma robe de sorcier, et le feu ne se tarit pas d'un pouce.
Les flammes étaient bien réelles, et dégageaient même une chaleur extraordinaire vu leur taille, mais elle ne brûlaient pas. Le parquet resta intact, et en approchant ma main, je découvris que je pouvais toujours m'emparer de la plume sans aucun mal. La chaleur pouvait s'avérer désagréable, mais c'était tout. Ce n'était pas un danger. Ou du moins, pour l'instant. Je la reposai donc à sa place dans le coffre, aux côtés de la sinistre mâchoire, où elle continua d'émettre un léger crépitement de temps à autres.
Le troisième artefact était à vue d'oeil bien moins impressionnant que les autres. C'était une mèche de cheveux longs et soyeux, encerclée d'un anneau de bois gravé minuscule.
Non... de crins, à y regarder de plus près. Ils étaient trop épais, trop lourds, trop résistants pour être de banals cheveux. Ils me semblaient noirs par moments et d'autres fois, l'espace d'un fragment de seconde, complètement translucides, selon la manière dont je les tenais.
Je ne savais pas si mon esprit me jouait des tours, mais plus je m'y accrochais, plus mes doigts s'engourdissaient. Mon sang quitta mes mains petit à petit. Mes poils se hérissèrent d'eux mêmes. Mon pouls ralentit. Mes dents commencèrent à grincer. Les crins m'affectaient. Je ne savais pas comment, ni pourquoi, mais ils étaient magiques. Je n'avais aucune idée de la façon adéquate pour les manipuler. J'avais été bête de les toucher mains nues, sans réfléchir au préalable. J'en payais le prix à ce moment là.
Je ne pouvais pas appeler à l'aide. Je ne pouvais pas bouger. Je n'arrivais pas à les quitter des yeux. Le feu de la plume ne me réchauffait plus. Je m'écroulais, incapable de soutenir le pouvoir une seconde de plus et, par chance, la mèche roula de ma main pour se coincer dans une fissure du parquet.
Un poids énorme se souleva de ma poitrine. Ma vision était toute brouillée. j'inspirai un grand coup, comme si je venais de passer une demi-heure en apnée. Mon sang afflua dans mes bras, mon cerveau implosa dans ma tête. Je restais tout recroquevillé un long moment, les yeux grand ouverts et tentai d'absorber le choc.
Je me relevais progressivement avec l'impression de décuver. Chaque son résonnait dans ma tête et je me sentais lourd, l'envie de vomir me tiraillant les boyaux. J'étais comme désorienté, la sueur au front. De l'extérieur, je devais faire plus que pitié. C'est ce qui me poussa à bouger. Je m'étirai, forçai mes articulations à se chauffer, me frottai les yeux avec vigueur pour me réveiller. Je me levai d'un bon et me mis à marcher de suite, sans me laisser le temps de tomber. Mon corps n'obéirait qu'à moi et ne serait pas victime de trois malheureux petits poils tout droit venus du derrière de quelconque bête de somme. J'avais ma dignité, tout de même. Quand mes battements de coeur se firent plus précipités, je m'arrêtai pour me masser les tempes. J'avais retrouvé toute ma motricité, mais il subsistait malgré tout l'ombre planant de tout ce que ces trois objets avaient provoqué en moi.
Le pire était, vous voyez, ce sentiment de savoir quoi faire, d'avoir la conviction au fond des tripes que vous devez suivre votre intuition, même si vous n'avez pas de preuves ou que ce que vous devez faire paraîtrait totalement illogique ? Eh bien c'est exactement ce que je ressentais.
Quelque chose me poussait à garder ce que j'avais sous les yeux. Je ne voulais pas voler, à proprement parler. Enfin, je ne le voyais pas comme ça. Avouez que réunir ces trois objets spécialement, tous trois de nature on ne peut plus différente, dans un seul coffre non fermé, lui-même déposé en plein milieu d'une pièce même pas entretenue, et dans laquelle personne ne rentre, c'était plus qu'étrange. Et quelles étaient les chances que je tombe dessus par hasard ? Il fallait l'avouer, cela m'intriguait au plus haut point.
Je décidai de laisser le coffre exactement où il était. C'était que qui valait le plus cher, très certainement, et je n'en avais pas besoin. Ce dont j'avais besoin, en revanche, était juste d'examiner ce qu'il contenait. On ne pourrait pas m'accuser d'être cupide. Oh, et puis ce n'était l'affaire de personne, de toute façon. Je faisais bien ce que je voulais. Il ne fallait pas laisser d'affaires sans surveillance, point à la ligne. Tout le monde en aurait profité, même le plus honnête, on ne me fera pas croire le contraire.
Pour ramasser les crins, je ne me ferais pas avoir. Je sortis un manuel de mon sac en cuir souple, les extirpai du défaut de parquet grâce au coin du livre et les fit glisser sur la deuxième de couverture, puis refermai le bouquin d'un geste pour les emprisonner, avant de le ranger tout au fond de mon sac. Je n'avais pas utilisé ma baguette pour la bonne raison que je ne faisais pas confiance à ces crins pour obéir à une magie ordinaire. Encore une fois, j'étais assez confus de pourquoi je pensais comme je le faisais, mais mon esprit me poussait à la méfiance, et je n'allais pas contredire mon instinct de survie.
Pour la plume, j'essayais de l'éteindre, en vain. Je sortis donc un mouchoir brodé de ma famille que je gardais toujours sur moi, et l'en enroulait en me disant bien que si le feu ne brûlait pas ma chair, il ne brûlerait pas la soie non plus. J'avais raison. Après, pour ce qui était de la mâchoire, c'était un peu plus délicat. Je n'arrivais pas à la rétrécir. Rien n'agissait sur elle non plus.
Je retirai ma robe de sorcier, ma cravate, mon pull et ma chemise, pour l'enrouler dans cette dernière et sécuriser l'emballage avec un double noeud de soie verte. Je plaçai aussi la mâchoire dans mon sac, avec précaution. Je rabattis le dessus pour cacher mes trouvailles aux yeux de tout le monde, avant de me rendre compte de la bosse apparue sur le côté de mon sac, qui n'en avait jamais d'habitude. Je n'aimais pas qu'il y en ait. Parce que n'était pas net. Ça évoquait le désordre, l'irrégularité, la transgression. Et parce que j'avais peur que ça mette tout de suite la puce à l'oreille de quelqu'un.
La fraîcheur de la pièce me fit frissonner et je me rhabillai promptement, oubliant mon mépris pour la pagaille pour me concentrer plutôt sur ce que j'allais faire après. Car ce n'était pas tout d'entrer dans une salle bizarroïde sans autorisation et chaparder des chinoiseries qui n'avaient clairement rien à faire en ma possession, il fallait aussi que je ressorte sans que personne ne soit alarmé de quoi que ce soit.
Je posai une main sur la poignée de la porte, l'autre étant plaquée contre ma besace déformée. J'ouvris la porte tout doucement, sans faire aucun bruit, sur un centimètre environ, avant de coller mon oeil contre entrebâillement. Personne à l'horizon. À ce qui paraissait.
- Hominum Revelio, murmurai-je, la pointe de ma baguette dépassant à peine de la porte.
Rien. Silence. Tout resta calme pendant plusieurs secondes.
Je poussai légèrement la porte et me faufilai à la va-vite, puis la refermai avec autant de discrétion que lorsque je l'avais ouverte. Je retirai ma main de la poignée et soufflai un bon coup, la sueur au front.
Le bruit d'une clé dans une serrure, un loquet qui se ferme. Je sursaute, me retourne. Personne. Je repose les yeux sur la porte, tente de la pousser : impossible. Scellée. Je trouve ça louche, et déglutis avec peine. Tant pis, je dois passer mon chemin, laisser ça derrière moi, laisser cette salle être renflouée dans un coin de ma conscience.
Je tourne la tête, et tombe face à face avec Kagan qui passe dans le couloir. Deuxième sursaut, intérieur cette fois. J'agrippe mon sac.
Mais il ne fit que me sourire, et inclina la tête pour me saluer. Curieux. Qu'est-ce qu'il fichait ici, seul ? Je ne répondis rien et le suivis seulement du regard. Ça n'eut pas l'air de l'offenser. Intérieurement, je priai pour qu'il se perde dans le château.
J'attendis qu'il disparaisse pour m'autoriser à bouger. L'horloge sonna dix heures, je devais déjà me rendre en Métamorphose. J'avais donc passé trois quarts d'heure dans cette salle ? Clairement, j'avais perdu la notion du temps à l'intérieur. Ça m'avait paru comme une poignée de secondes.
Le professeur McGonagall arriva devant sa salle, et j'étais le premier devant, tout seul. Les autres n'étaient pas encore arrivés. Elle sembla surprise de me voir rendu aussi tôt, et me détailla de haut en bas. Elle ne dit rien, cependant, et me laissa entrer derrière elle. Je m'installai à une des tables du fond et attendis dans un silence plus que gênant l'arrivée de mes camarades. Les Gryffondor, avec qui nous partagions ce cours, débaroulèrent en chahutant comme des boeufs, bien plus tard que la majorité des Serpentard en plus de ça, ce qui ne plut pas du tout au professeur et se traduit par une plâtrée de sorts à travailler, d'objets à transformer et d'expériences à observer.
Je n'étais pas du tout dedans. D'habitude, je trouvais les cours de Métamorphose stimulants, durs à suivre parfois, mais toujours vivifiants. Mais aujourd'hui, rien n'y faisait. Mon cerveau refusait de se concentrer sur autre chose que ce que j'avais vécu dans la "Salle Mystère". Ou plutôt, sur ce que j'y avais trouvé. Sur ce dont je l'avais dépouillée.
Je jetai un coup d'oeil à mes pieds. Mon sac était toujours là. Dans la position précise où je l'avais mis. Je me rendais lentement compte que j'étais plus qu'anxieux de le perdre. J'avais envie de le serrer contre moi, pour le protéger, pour ne jamais le laisser hors de ma vue. J'avais envie de les voir encore. De les contempler eux, même si leurs contours restaient gravés dans ma mémoire. J'aurais pu dessiner chacun de mes trois nouveaux biens avec une exactitude effrayante.
Si je ne pouvais pas les sortir en plein cours, libre à moi d'essayer d'en apprendre plus sur eux. Aucun manuel d'instruction n'avait été fourni avec, et c'était bien dommage. Je ne les manipulerai pas de nouveau avant d'être instruits à leurs sujets. Les trois étaient liés à quelque chose de magique. Je ne savais pas comment, ni pourquoi, mais c'était par conséquent dangereux. Délaissant mon cours, je choisis de consacrer cette heure à mes recherches. Délaissant Flint, qui semblait absorbé par la complexité du détail des procédés inscrits dans son manuel, j'attendis que McGonagall ait le dos tourné pour envoyer une note à Travis, assis tout devant, afin qu'il me prête son manuel de Soins aux Créatures Magiques. Je me détestais pour interagir avec lui quand je pouvais l'éviter, mais c'était l'une des seules personnes dans cette salle à avoir pris ce cours comme option. Or, j'avais un besoin impératif d'accéder à ce livre, et je savais que Travis ne poserait pas de question.
Bien sûr, je reçus plusieurs regards inquisiteurs quand on me fit passer le manuel. C'était dérangeant, mais j'y étais habitué. Quoi que je fasse, je pouvais être sûr que quelqu'un allait le remarquer. Et comme à chaque fois que ça arrivait, je les ignorais simplement. Tous autant qu'ils étaient. De toute manière, je les oublierais d'ici quelques mois, quand je quitterai Poudlard.
Bref, pour en revenir à ce qui m'intéressait, le manuel n'était pas d'une grande aide. Il ne décrivait aucun piaf magique tout en feu, ou aucune créature à qui la mâchoire pourrait appartenir. Rien ne convenait, et pourtant, il ne manquait pas de bestioles étranges dans ce truc. Je me creusais la tête, encore et encore, jusqu'à ce que les mots que j'avais sous les yeux ne deviennent qu'une large tache grisâtre et floue.
Tout le cours passa sans que je puisse me concentrer.
Je n'avais pas eu besoin de sortir les trois objets de mon sac, ils étaient ancrés dans ma tête. Chaque aspérité, chaque détail. J'avais eu le temps d'y réfléchir. La mâchoire devait appartenir à une sorte de canidé exotique, ou quelque chose dans ce genre : les canines ne trompaient pas. Je n'étais pas un expert du genre animal, mais tout de même, certains signes ne trompaient pas. Ensuite, la plume venait d'un oiseau bien évidemment, d'un phénix, peut-être ? Rahhh... ça ne collait pas. Je n'avais jamais entendu parler de phénix qui brûlaient au toucher, surtout une fois déplumés. Les crins, selon mon raisonnement très sommaire, venaient d'une sorte de cheval mystique.
Et voilà. C'était toutes les informations que j'avais pu récolter en deux heures. "Bravo, Regulus, songeai-je ironiquement, on bat les records là !"
Le reste de la journée passa en accéléré. Mon univers se limitait aux bizarreries de ma journée qui m'ensevelissaient un peu plus chaque seconde. Les gens autour de moi n'avaient pas de visage, leurs traits s'effaçaient lorsque je les croisais, le sol n'avait pas de matière, monter les escaliers ne me tirait pas les mollets. Le froid ne m'atteignait pas. Les sons étaient tous étouffés. J'étais comme prisonnier d'une transe brumeuse, d'un rêve laiteux, mi-éveillé, mi-insensible. C'était une sensation assez plaisante. Mes pensées s'enchaînaient d'elles-mêmes sans que je ne me force à les construire, et mon esprit ne s'attardait pas dessus, n'éprouvait pas le besoin de les retenir. Elles étaient pures, et fugaces, et se déroulaient sans interruption ni sans filtre.
Le reste de la journée passa en accéléré, puis tout se stoppa quand je fus de retour dans mon dortoir, aux alentours de dix-sept heures. Je venais de terminer ma journée de cours, et ma nuque me faisait mal. J'enfouis mon sac dans ma valise, sous les vêtements, et restai allongé en étoile sur mon lit, seul, la tête tournée vers cette chrysalide qui me causait tant de souci.
Et puis, il y avait le bal. Le bal des champions, tenu en l'honneur de mes adversaires et moi. Des adversaires qui, dès que je les croisais par hasard, se refusaient à laisser transparaître ne serait-ce que l'ombre d'une émotion, tout en me défiant du regard. Je savais que Colette et Droski m'avaient tous deux observé, de plus en plus ces derniers temps. Peu importe où je me rendais, je les voyais toujours eu ou un de leurs amis. Je n'étais pas fou, je savais très bien ce que cela ça signifiait. Ils avaient résolu leur énigme respective. Je l'avais senti. Droski avait changé de comportement le premier, et Colette avait suivi. Ils se toisaient constamment, s'épiaient également l'un l'autre. Je ne savais en revanche pas ce qui les avait conduits à agir de la sorte. Ils cherchaient quelque chose. Je ne savais pas quoi, je ne savais pas pourquoi. Je ne savais rien, contrairement à eux, et ça me mettait à cran.
Ils savaient à quoi s'attendre de leur côté, et ils essayaient de prendre une longueur d'avance. Bien évidemment, j'étais tout derrière, presque désespéré à l'idée de me faire refouler parce que je n'avais pas pensé à ce qu'il fallait.
J'avais pourtant tout fait, par Merlin ! Pendant les cours, je ne pensais qu'à ça, pendant mes heures de libres, je filais au dortoir et tentai d'établir une connexion avec ma chrysalide, ou bien je montais jusqu'à la bibliothèque. Je m'étais même dit que si je n'arrivais pas à résoudre mon énigme, je n'avais qu'à la deviner puisque, visiblement, ça pouvait se voir. J'avais suivi tous leurs coups d'oeil, toutes leurs stratégies, mais rien n'y faisait. Je ne savais pas ce que je cherchais, à quoi bon ? Tout ce que j'avais pu relever de notable, c'est qu'ils n'attardaient pas leur regard directement sur l'autre champion, mais plutôt sur ce qui l'entourait. Voilà.
Alors, qu'est-ce que ça pouvait bien dire ? Que je devais chercher une sorte d'aura maléfique ? Que des petites bêtes miraculeuses et imperceptibles les suivaient ? Que l'air se déformait autour d'eux s'ils avaient répondu tout bon à un QCM sur l'Histoire du Tournoi ? Que des pustules allaient jaunir sur le nez de leurs amis s'ils avaient trouvé la réponse à un mystère encore plus difficile qu'on ne pouvait débloquer qu'après avoir résolu le premier ? Ridicule ! Insensé ! Rien ne collait !
Un long soupir m'échappa. C'était comme si je n'avais plus de forces. Tout avait disparu.
Mais il y avait le bal, et Jude était ma cavalière. C'était entendu. Bon, ce n'était un accord très romantique, mais c'en était un. Et même avec notre anicroche de ce matin, on arriverait bien à quelque chose. Car elle viendrait. Je devais rester confiant, au moins sur ce terrain là.
Très vite, ce ne fut plus l'heure de broyer du noir. Il fallait que je me prépare. Douche, coiffure, et beaux habits.
Chemise au col dur, noeud papillon, veston, veste, longue robe parfaitement ajustée, et pantalon classique. Tout sur mesure, du plus beau tissus et du noir le plus opaque. Des boutons de manchette en platine, discrets, aux armoiries de ma famille. Mes chaussures de bal, que j'avais déjà portées lors de réceptions de l'aristocratie sorcière. Elle alliaient l'esthétique au confort, je pourrais probablement danser sans interruption pendant quinze jours sans rien sentir, elles étaient l'exemple même de la beauté du savoir-faire sorcier. Et, pour finir, une rose bleue glissée dans la poche de ma veste, un bouton timide s'épanouissant tout juste.
Le dortoir se fit de plus en plus bruyant, au fur et à mesure que mes camarades y entraient pour se préparer en vitesse. Même Travis avait une cavalière. La salle de bain était toute embuée de vapeur, les valises sans dessus dessous, et il n'était pas aisé de discerner le sol sous les tonnes de vêtements sales, en bouchon, jetés sans ménagement d'un bout à l'autre de la pièce. Je restais pendant ce temps assis sur mon lit en silence, rendu nerveux par toute cette agitation. Je tâchais de calmer mon esprit en fixant le mur devant moi, mais cela ne fonctionna guère. Un étrange sentiment d'angoisse me tenaillait le coeur, et ce n'était pas entièrement dû à mon attente languissante de rejoindre ma cavalière, ou la frayeur qui me saisissait parfois en me disant que j'allais tout gâcher bêtement à un moment quelconque. C'était un tantinet plus profond que ça.
Le trac de l'approche du bal passé, et maintenant que j'étais plus ou moins remis de ma curieuse découverte de l'après-midi, tout revenait à ma chrysalide. Je n'avais plus de temps.
J'avais beau me répéter que ce n'était pas ma faute, que j'avais fait tout ce que je pouvais, le mauvais pressentiment que je tentais d'étouffer ne voulait pas être dompté. Même si, c'était sûr, la limite de temps n'était pas immuable, j'avais du mal à ne pas la respecter. Ça me faisait tout drôle dans l'estomac, et une petite voix dans ma tête m'incitait toujours à revenir vers le cocon pour lui être complètement dévoué.
"Tant pis, j'imagine", finis-je par me dire. Je me résolus à mon sort, à mes choix. J'aurais probablement dû être plus aventureux, m'être frotté au problème plus ardemment. C'était l'heure d'y aller, et je n'aurais jamais voulu être en retard.
Il fallait que j'oublie, c'était l'occasion. C'était mon soir, et celui de Jude, également. Tout se passerait pour le mieux, il suffisait de relâcher la pression. Je verrais ce que je ferais en rentrant.
J'ouvris le premier tiroir de ma commode. Des flacons d'encre, des plumes et des fioles vides roulèrent. Au milieu de cette pagaille se trouvait l'écrin. Une boîte longue et compacte, de couleur sombre, plus lourde qu'il n'y paraissait au premier regard. Elle renfermait un bracelet marquise, tout d'or blanc et de diamants, qui restait fin et en aucun cas tapageur. Les motifs délicats rappelaient une couronne de lauriers dans laquelle l'attache se fondait discrètement.
Je l'avais acheté l'année passée, chez un joaillier sorcier du nord de Londres, lorsque Père, Mère et moi-même rendions visite à ma tante, Lucretia, alors que Sirius venait de nous quitter. Son mari et Père s'en allèrent en promenade tandis que je les accompagnais. C'était une manoeuvre pour me parler de mon avenir et m'exposer toutes les éventualités qu'ils avaient prévues pour moi. La conversation mourut assez vite, cependant, comme je n'avais jamais grande idée de comment leur répondre, ou sur quoi faire dévier le sujet. Ils décidèrent de s'arrêter à la boutique du joaillier, prétextant qu'il serait bon de ramener des cadeaux à leurs épouses, visiblement embarrassés de la tournure qu'avait pris leur après-midi ensoleillé. Je fus bien obligé de les suivre, et comme je parcourais le magasin en long et en large alors qu'ils s'attardaient sur une broche pour homme, je tombai sur le bracelet.
Je ne savais pas pourquoi, mais je l'avais voulu sur le champ. C'était ridicule, parce que je n'avais même pas encore seize ans à l'époque, et je n'avais surtout personne à qui l'offrir. Ce serait mentir d'affirmer que je n'avais pas un peu pensé à Jude, mais je n'aurais jamais imaginé avoir l'occasion de lui en faire cadeau. Pourtant, je l'avais acheté. Personne ne m'avait rien dit à ce sujet, bien que mes parents se doutaient que je ne prenais pas ce bracelet pour moi. Ils me faisaient confiance, et ils savaient que j'en ferais bon usage. J'avais la valeur des choses.
Maintenant, d'autres yeux que les miens allaient l'observer, et il ne passerait pas l'éternité au fond d'un tiroir comme j'en étais venu à le croire. Il allait enfin pourvoir servir son but : sublimer un poignet, et le poignet qui lui avait été destiné au moment où je l'avais remarqué.
Je soulevai l'écrin du bout des doigts, le rangeai dans la poche de ma robe avec ma baguette et refermai le tiroir. Je lançai un dernier coup d'oeil coupable vers la chrysalide et partis en direction de la Grande Salle. Je gardais une main contre le haut de ma cuisse en montant les escaliers prestement, pour éviter de le faire tomber par inadvertance.
J'avais une demi-heure d'avance. J'attendais Jude près de la salle, qui n'avait pas encore ouvert ses portes. Deux, trois autres patientaient comme moi, les mains dans les poches ou bien assis sur les premières marches de l'escalier. Je restai pour ma part debout, une main dans le dos, et l'autre toujours contre ma cuisse, plus par volonté de réconfort que par peur d'un accident, cette fois. Avais-je dit que mon trac était passé ? Je me trouvais bien sot désormais.
Dix minutes plus tard, la salle n'était toujours pas ouverte. Quelques personnes commencèrent à arriver au compte goutte. Jude fut l'une d'entre eux, et je ne pourrais pas vous dire à quel point je me sentis heureux au moment où je l'aperçus, tout en haut des escaliers, là où les jeunes filles faisaient leur entrée. Swanson l'accompagnait, mais elle commença à se déporter après avoir repéré son cavalier. Jude resta donc isolée, et je me réjouissais qu'elle fut aussi en avance, ainsi elle ne se retrouvait pas noyée dans le flot de cavalières toutes hâtives et pomponnées qui arriverait plus tard. Là, je pouvais la détailler sans souci.
Elle baissa les yeux vers moi, le menton haut, et l'ombre d'un sourire décontracta son visage. Elle s'appuya d'une main contre la rampe en pierre et entama une marche languissante, le menton haut. Elle était si digne, si complète.
Je me rapprochai du grand escalier, plus qu'impatient de pouvoir commencer notre soirée à deux.
Elle portait une robe de style Empire, qui m'avait l'air entièrement faite de mousseline et de soie. Son cou et sa poitrine étaient dégagés, dénués de quelconque parure. Seules de fines bretelles retenaient à la fois la robe et les longs voilages clairs qui lui couvraient partiellement les épaules avant de retomber dans son dos. Un corset raccourci entièrement jaune lui accentuait la taille, tandis que le reste de la robe, flottant et malléable, couvrait ses jambes comme la corolle d'un arôme, dans un dégradé d'oranges doux et chauds en parfaite continuité du corset. La robe se finissait en un assemblage d'étoffes précieuses et de froufrous délicats, méticuleusement apposés sûr le contour de la traîne.
Pour descendre l'escalier, elle avait relevé sa robe d'un côté, laissant dépasser un escarpin crème, et l'extérieur de sa cheville.
Je relevai les yeux vers son visage, et m'appuyai sur la première marche pour lui tendre une main dans le but de la soutenir à mon tour. Elle lâcha la rampe et tendit elle aussi le bras vers moi, s'accrochant avec force pour ne pas trébucher.
De là, je pouvais voir que ses cheveux détachés étaient ornés jusqu'aux pointes de nacres brillantes reliées par de minces fils d'argent, le tout retenu par un bijou de front tout aussi fin.
- Je suis content de te voir, lui dis-je en guise de salut.
- Tu pensais que j'allais te poser un lapin ?
- On n'est jamais à l'abri de rien. Mais passons, j'ai quelque chose pour toi.
Je sortis l'écrin de ma poche sans plus attendre, l'ouvrit précautionneusement et lui présentai comme l'usage le voulait.
Elle l'observa un moment sans rien dire, le visage fermé, ne laissant paraître sa curiosité que par son cou tendu. Elle leva une main pour effleurer la pierre centrale du bracelet. À cause de la lumière, les diamants se reflétaient sur son nez et ses pommettes.
Je penchai la tête vers elle pour tenter d'obtenir une réaction, mais ça ne vint pas. Je n'avais aucune idée de ce qui se tramait sous ces cheveux soigneusement arrangés. Jude demeurait silencieuse, les yeux fixes. Je m'éclaircis la gorge.
- Alors hum… est-ce qu'il te plaît ?
Elle hocha la tête.
- On t'a permis de l'emprunter pour ce soir ? C'est gentil.
- Non, je l'ai acheté. Il est pour toi, définitivement. Personne d'autre ne l'aura. C'est une pièce unique, faite main, avec une baguette en bois de noyer. Tu veux bien que je te l'attache ?
Elle hocha la tête une deuxième fois. Je m'emparais donc du bracelet avec un sourire, rangeai l'écrin et passai le bijou autour de son poignet retourné, sa paume me faisant face.
Des masses d'élèves affluèrent, et je ne m'étais pas senti si accompli depuis un certain temps. Les lourdes portes de la Grande Salle s'ouvrirent, une musique joviale remplit l'air. J'offris mon bras à Jude.
- Attends un moment, me dit-elle. Il se trouve que j'ai quelque chose à te donner, moi aussi.
Elle fouilla dans les plis de sa robe et en sortit un paquet tenu par un simple ruban vert, avec une seule inscription : Pour Black. Elle me le fourra dans les mains. Alors ça, on pouvait dire que je ne m'y attendais pas.
- Te réjouis pas tant que ça hein, dit-elle précipitamment en se triturant les doigts, c'est plus pour moi que pour toi d'ailleurs. Je me suis dit que si j'allais passer une soirée avec un âne, il fallait au moins que je tente de l'instruire. Et puis, il était en solde de toute manière...
- Charmante attention.
Je n'étais en aucun cas vexé, au contraire même. Je ne pus me retenir de sourire, j'en avais déjà mal aux joues. Cela faisait des années que j'avais reçu un présent de quelqu'un. Bien sûr, j'avais tout l'argent de l'héritage de mes parents à ma disposition pour m'acheter tout ce que je voulais précisément quand je le voulais, mais ce n'était pas la même chose. Je n'avais pas de petites surprises comme ça, d'attentions bénignes, de petits cadeaux pour marquer les grands événements, ou en tout cas ceux qui se distinguaient du quotidien.
C'était un beau livre relié d'un certain J.R.R. Tolkien, intitulé Le Hobbit. La couverture était simpliste, vert clair. Les coins étaient cornés, les pages jaunies, mais on en avait tout de même pris soin, ça se voyait. J'avais vu Jude le lire plusieurs fois en Histoire de la Magie ces dernières années. Ce n'était pas la même édition, le sien avait un dragon sur le devant et était en assez mauvais état. Mais je me souvenais du titre, et je me rappelais m'être interrogé sur la nature de l'ouvrage.
- Merci pour le bracelet, Black.
- Merci pour le livre, répondis-je, heureux de lui avoir fait plaisir, et très heureux du cadeau qu'elle m'avait fait, en plus de m'accompagner.
Cette fois, elle passa sans attendre son bras autour du mien lorsque je lui offris. J'étais certain, maintenant, d'avoir la juste cavalière, et je savais aussi que je ne regretterai pas mon choix. Nous nous dirigeâmes tous deux jusqu'aux portes, nous frayant un chemin à travers les autres couples. La plupart s'écartaient à notre approche. Je ne pourrais pas dire si c'était à cause de Jude, ou de moi, ou du duo que nous formions. Toujours est-il que je tirais de cela un sentiment de satisfaction un brin mesquin, et je devinais la même chose chez Jude. Au moins, je n'aurais à m'occuper de personne qui risquerait de marcher sur sa traîne.
La Grande Salle était éblouissante. De grands sapins blancs encadraient l'espace spécialement aménagé pour le bal, les bougies en suspension brillaient au dessus de nos têtes d'une lumière bleu indigo qui rendaient une atmosphère froide comme l'hiver, mais aussi douce que la neige qui tombait du plafond étoilé. Un sol de marbre noir remplaçait les dalles de pierre poussiéreuses pour l'occasion et permettait de mettre en avant le gigantesque bar tout fait de verre, illuminé par les fées qui l'habitaient, à l'image du lustre de Slughorn.
Adieu les longues tables en bois sombre : place aux consoles rondes, intimes, couvertes d'une nappe blanche épaisse tombant au ras du sol et accompagnées chacune de deux fauteuils baroques tout aussi blancs. Des nuages de fumée diffusés en masses rendaient tout encore plus voluptueux, plus exquis, plus… magique. Ça pourrait paraître niais, mais l'on parlait bien des décorations de Poudlard, qui n'avaient pas leur pareil dans le monde entier, je voulais bien le croire.
Mais ce qui donnait tant d'allure à la pièce était l'impressionnant orchestre convié ici dans l'unique but de nous divertir, de nous plaire. Il s'étendait d'un bout à l'autre de la salle, tout au fond sur l'estrade, là où aurait dû se trouver la table des professeurs. Les corps des musiciens bougeaient comme un, tous tenaient le rythme de la musique à la perfection. Le chef d'orchestre, baguette magique à la main, les conduisait sans relâche tout en lançant quelques sorts sur certains, par moments, avant de relancer ses bras en arrière pour porter les notes encore plus loin et qu'elles restent en écho de la mélodie versatile.
Mon émerveillement s'atténua un peu au moment où mon regard se posa sur les gens, et l'expression que plus d'un affichaient en nous détaillant, Jude et moi, ensemble. Beaucoup d'interrogation, mais aussi beaucoup d'animosité. Certains essayaient de la masquer, la plupart ne se donnait pas la peine. Je m'y étais bien évidemment attendu. Je m'attendais également à ce que mes parents reçoivent une lettre d'ici à demain. C'était logique. Les miens n'en revenaient pas de me voir accompagné d'une sang-mêlée, et Jude avait des raison d'être haïe par certains.
D'un autre côté, ceux qui de fait appréciaient Jude, ou au moins ce qu'elle représentait à leurs yeux, ne masquaient aucunement leur envie de m'étriper. Je fus cependant agréablement surpris de constater que la majorité d'élèves présents avaient l'air de n'en avoir strictement rien à faire, et semblaient en réalité plus préoccupés par leurs partenaires respectifs. Cela m'encouragea grandement à ignorer les autres, ce que j'avais prévu de faire dès le départ, en fait, mais qui s'avérait plus difficile à faire une fois confronté au mur de haine humaine.
- Tu veux boire quelque chose ? Demandai-je en me retournant vers Jude.
- Je veux bien, oui, me répondit-elle, toute guillerette.
Je n'arrivais pas à voir si elle était simplement meilleure que moi pour cacher son anxiété face aux autres, si elle se fichait réellement de ce qu'ils pensaient tous ou bien si elle se plaisait à emmerder le monde. Dans tous les cas, son sourire était communicatif, et c'est ma foi beaucoup plus détendu que je pris congé d'elle et me dirigeai vers le bar avant qu'il ne soit complètement bondé.
En louvoyant entre les gens, j'eus une pensée pour mon frère. Il aurait aimé être là. Il aurait dansé encore et encore, bu encore plus, puis aurait disparu pour préparer son grand final de la soirée avec les Maraudeurs, qui aurait gâché la nuit de la moitié des élèves présents, tout en en faisant rire beaucoup d'autres.
On me bouscula, et je revins de suite à la réalité. Une main forte m'attrapa aussitôt par le biceps pour me retenir de tomber.
- Parrrdon.
C'était Kagan. Encore lui. Il n'avait pas l'air un poil confus. Je secouai mon épaule sans répondre pour lui intimer de me lâcher, et c'est ce qu'il fit. Il m'adressa ce même sourire énigmatique que tout à l'heure. Je détestais ça. Son regard descendit sur la rose que je portais dans la poche de ma veste. Son rictus s'agrandit presque imperceptiblement, et je crus l'entendre murmurer :
- Baba Yaga.
- Quoi ?
Mais il était déjà reparti, mélangé au reste des couples trépignant d'impatience quant à l'ouverture du bal. Pourquoi est-ce que tout devait être si étrange aujourd'hui ? Merlin, je ne sais pas ce que j'ai pu vous faire, mais ça ressemblait à une malédiction. J'avais l'esprit tout embrumé. Peut-être que j'imaginais des choses. Ce n'était plus possible, à la fin, une poisse pareille...
J'arrivais au bar et m'y accoudai, en attendant qu'un des serveurs Cracmols embauchés pour l'occasion me remarque. Ça ne me dérangeait pas d'attendre, je n'avais aucune idée de quoi prendre pour Jude. Comme un imbécile, j'étais parti sans lui demander. Une bièraubeurre ? Trop classique. Un thé ? Inadéquat, on était à une fête, pas une réunion sur la dernière dentelle en vogue.
Une main sur l'épaule me fit sursauter, je me retournais et je tombai subitement nez à nez avec le directeur.
- Professeur Dumbledore !
Il ne me répondit que d'un signe de tête, assez abrupt. Le vieil homme resserra ses doigts osseux sur mon épaule, s'avança un peu plus vers moi et prit une grande inspiration, comme s'il cherchait ses mots.
- Regulus, mon garçon, commença-t-il d'une voix douce. Te souviendrais-tu de l'avertissement de Lindley ? Des consignes qu'il a pu donner après votre première épreuve, à vous les champions, j'entends ?
- Ouvrir la chrysalide avant le bal ? Demandai-je, confus.
- Oui, oui oui oui, c'est cela même.
Il s'éclaircit la gorge.
- Tu as… suivi ce conseil, n'est-ce pas ?
- Oui, bien sûr que oui. Depuis longtemps. Très longtemps. La chrysalide n'a plus aucun secret pour moi, ah ah ah.
- Tu ne mens pas ?
Je fis tout mon possible pour contrôler les battements de mon coeur. J'étais totalement paniqué intérieurement, mais je ne pouvais possiblement pas avouer ne pas avoir réussi à résoudre on petit problème. Je déglutis avec peine en réfléchissant à quel point tout dans cette journée me donnait une impression bizarre, loufoque.
- Non.
- Bien, dit-il en me tapant le bras.
Il regarda par dessus son épaule, s'attarda sur je ne sais quoi. Un je ne sais quoi qui le faisait réfléchir.
- Tu as de bonnes chances de gagner alors. Mais pour l'instant, préparez-vous, toi et Miss Peters, le bal devrait être lancé dans quelques minutes.
Je retournais directement vers Jude une fois nos deux hydromels aux framboises servis. J'avais refusé d'accorder plus d'une seconde à mon angoisse. Je ne pouvais plus rien changer à mon "petit problème", comme je l'avais si souvent dénommé en songe. Non vraiment, une seconde fut tout ce qu'il me fallut pour me dire que j'étais dans le purin de goule jusqu'au cou, et que j'en pâtirai certainement le lendemain, si le professeur Dumbledore était aussi inquiet.
Mais justement, demain était demain. Ce soir était maintenant, et je n'allais pas voler jusqu'à mon dortoir et m'y enfermer pour n'en plus sortir jusqu'à demain. Ce soir était mien, et aucun devoir ne m'enlèverait à ce soir. Et pour me sortir de mes idées sombres, il n'y avait rien de comparable à la verve de Jude.
- Très jolie robe, au fait. Tu sais, tu n'es plus obligée de te cacher derrière milles excuses désormais, ça tombe sous le sens que tu mourrais d'envie que je t'invite dès que tu as entendu parler du bal. Je parie que tu l'as serrée dans tes bras tous les soirs depuis des mois en pensant au rêve parfait que tu t'étais construit de cette soirée. Une robe comme celle-là montre bien tout l'intérêt que tu me portes.
- Tu te flattes, mon cher Black.
- Admets-le simplement, ce n'est pas compliqué.
- Je voudrais bien, mais la vérité est plutôt loin de l'idée que tu te faisais de moi et que tu viens de me déballer. J'avais quelques affaires sous la main, et si tu donnes les bons coups de baguette, tu peux faire des merveilles…
Je ne pus retenir un rire moqueur.
- Qu'est-ce que tu cherches à me faire croire maintenant ? Tu n'as pas pu faire ça toute seule. Surtout pas en une soirée.
- Ne me sous-estime pas, pourrais le regretter.
- Loin de moi l'intention de te sous-estimer, je dis simplement que ce que tu me racontes est impossible.
- Ah. Un dilemme se pose. Devrais-je acquiescer pour que tu me fiches la paix plus vite, ou dévoiler mes secrets pour te montrer que tu as tord et t'enfoncer allégrement ?
- Fais ce que tu veux, surprends-moi.
- Eh bien, je pense que tu sais que les cravates de nos uniformes sont en soie…
- Effectivement.
- Mon corset est en soie, et ses armatures d'un métal simple.
- Ton corset ? Tu as fait ton corset avec une de tes cravates ?
- En partie oui, et un Amplificatum, ça aide.
- Et le reste, alors, puisque tu te crois si maligne ? La couture ?
- Je suis une sorcière. Tu crois qu'un fil et une aiguille seraient difficiles à manipuler ?
- D'accord, mais il a bien fallu que tu déniches ce matériel, non ? Ou me suis-je trompé sur ton compte et aurais dû t'imaginer tout ce temps avec l'attirail de la parfaite petite ménagère ?
- Je suis flattée que tu m'imagines en train de faire quoi que ce soit pendant ton temps libre, répliqua-t-elle en haussant les sourcils. Pour répondre à ta question, je garde toujours du fil et une aiguille dans mon tiroir. C'est pratique, ça ne prend pas de place, et ce n'est pas la première fois qu'ils me servent.
- Je vois. Ta jupe ?
- Des couches et des couches de mousseline ! Le foulard de ma mère a souffert, je peux te l'assurer.
- Et la couleur alors ?
- Oh Black, vraiment, je fais des potions toutes les semaines, alors quelques teintures, c'est un jeu d'enfant. Même toi, tu sais les faire.
- Les teintures sorcières on des ingrédients spécifiques. Tu ne me feras pas croire que t'as réussi à convaincre Slughorn de te laisser prendre...
- Tourne la tête et tu auras ta réponse, me coupa-t-elle, avant de siroter son hydromel.
Je tournais donc la tête, et aperçus Slughorn qui semblait nous regarder de loin, l'air de s'amuser comme un petit fou. Il me fit un signe de la main, auquel je répondis poliment.
- Manipulatrice, soufflai-je.
- Tu l'as dit, confirma-t-elle en souriant avant de reprendre un peu de sa boisson.
- Ta mère va être en rogne non ? Pour son foulard, je veux dire.
- Oh que oui, mais elle va adorer la robe, elle.
- Je l'aime aussi, ne te méprends pas.
Ce fut à son tour de rire.
- Vraiment, blague à part cette fois. Ta tenue est impeccable. Et tu es douée.
- Merci. Tu sais, au départ, je voulais venir fagotée comme une poubelle rien que pour te faire suer.
- Je ne pourrais pas me prétendre étonné. Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?
- Je me suis dit que ce serait probablement la seule occasion que j'aurais de faire quelque chose entièrement pour moi, et que je ne voulais pas sacrifier ça simplement pour dégoûter les autres. Je ne veux penser qu'à moi.
J'étais heureux qu'elle ne veuille que ça.
- Qu'est-ce que tu as, dans tes cheveux ?
- Des écailles de dragon. Enfin, les copies d'une écaille que mon père avait ramenée d'un voyage en Roumanie. Je garde l'originale bien à l'abri.
- C'est ton porte-bonheur ?
- Je ne crois pas aux porte-bonheur. Mais j'y suis très attachée. Et un voleur ferait bien d'y réfléchir à deux fois avant d'essayer de me la chaparder.
Dumbledore frappa une petite cuiller contre une coupe en cristal pour capter l'attention. Tout le monde se tut, et la musique s'évanouit sous peu. Il semblait avoir retrouvé sa gaïté et son regard bienveillant caractéristiques. C'était très curieux, et, en même temps, ça ne l'était pas du tout. On ne le voyait pas souvent arborer son expression d'homme important, de grand sorcier respecté. À Poudlard, lorsqu'il apparaissait, il ne se faisait pas craindre. Il nous gardait sous une aile protectrice, comme un papa poule, et faisait des blagues ridicules comme un oncle regrettant sa jeunesse passée.
Pourtant, moi, il m'avait laissé le voir soucieux, quelques instants auparavant.
- Mes chers amis, commença-t-il. Quel plaisir de vous retrouver ce soir ! Et quel honneur d'accueillir les prestigieuses écoles de Beauxbâtons, et de Durmstrang. Je vous souhaite à tous un merveilleux moment passé dans la joie de l'esprit de Noël. Puissent les petits fours vous transporter, et la musique vous régaler !
Dumbledore se tut, rit un peu. Nous l'applaudîmes et la musique commença doucement, presque comme un murmure, une introduction au morceau qui allait suivre. On entendait rien d'autre dans la salle.
(n.d.a. : Pour ceux qui aiment lire en musique, je vous propose les morceaux suivants, qui à mon avis collent bien au texte et sont assez variés pour satisfaire tout le monde. My Sweat and Tender Beast de Eugen Doga - Waltz For Violin de Johannes Brahms - Valse de Septembre de Félix Godin - Sobre las Olas de Juventino Rosas - Waltz of the Flowers de Tchaïkovsky)
- Place à nos trois champions du Tournoi des Trois Sorciers, et à leurs partenaires !
La gorge soudainement sèche, je pris doucement la main de Jude, qui ne se déroba pas, et serra même ma main un peu plus fort. Je fis un pas en avant et entrai sur la piste, comme firent les deux autres champions. Je ne pus m'empêcher de les examiner du coin de l'oeil. Colette avait donc pour partenaire Jules Papineau. Intéressant. Et Droski… Droski était accompagné d'un garçon de Durmstrang qui était deux fois plus large que lui et le dépassait d'au moins une tête. Leonidov était-il donc si strict qu'il avait interdit à ses élèves de fréquenter les autres écoles ? Ou bien était Droski simplement homosexuel ? Non pas que j'y trouvais quelque chose à redire personnellement, mais ça me paraissait un peu… osé. Mon choix de partenaire n'était extrêmement conventionnel non plus, il fallait dire.
Les escarpins de Jude claquèrent sur le sol comme pour imposer leur propriétaire. On s'arrêta à égale distance des deux autres couples, puis nous nous plaçâmes. Jude tourna sa tête sur le côté, et je l'imitai aussitôt. Je pouvais toujours voir son profil du coin de l'oeil. Le cou aussi tendu et sa tête légèrement inclinée en arrière faisaient ressortir ses os. Une veine palpitait sur sa tempe. Les écailles de dragon dans ses cheveux, après avoir rejeté quelques mèches derrière elle, émettaient un léger tintement, presque imperceptible.
Le bal s'ouvrit sur une valse viennoise splendide, une valse si mélodieusement parfaite qu'elle ne pouvait être exécutée qu'avec la magie, c'était irréfutable. Ma main dans son dos était devenue moite. Je déglutis avec peine et serrai les dents. Personne n'osait émettre aucun son. J'attendis que le rythme se mette en place, le début d'une série battements réguliers pour m'élancer enfin.
Je démarrais en douceur, ne poussais pas trop pour ne pas qu'elle soit dépassée. Mais ça n'arriva pas. Elle ne tremblait, ni ne flanchait, ni ne faiblissait jamais. Elle avait le port d'une reine, solide comme un roc. Elle maîtrisait parfaitement chacun de ses mouvements et les exécutait avec une grâce surprenante. Elle me laissa la guider, ce qui me surprit, de sa part.
Sa main gauche tenait fermement mon épaule, et je la sentais presser le bout des doigts de son autre main sur le dos de la mienne. Pour être sûre de garder son équilibre, elle reposait entièrement le haut de son corps sur mes bras, comme on apprenait aux dames à le faire. Au fur et à mesure que notre danse s'étoffait, s'accélérait, je la serrais un peu plus près de moi pour la retenir. Elle ne semblait pas gênée le moins du monde, aucune trace de doute n'était visible sur son visage aux paupières closes. Elle arborait une expression rieuse, et je crus même l'entendre fredonner en rythme avec la musique. Ses cheveux merveilleusement parés volaient librement derrière elle. Elle avait l'air en paix.
Je l'enviais. Se foutre autant des messes basses dans notre dos. Quoique je fasse, aussi magnétique que Jude était à mes yeux, je ne pouvais jamais les oublier. Elle ne semblait pas avoir de problème avec ça. Pour une fois, elle n'était pas sur la défensive. Bien au contraire, elle semblait plus ouverte que tout le monde. Je pense qu'elle n'avait pour but que de profiter de cette soirée. Tout comme moi. Alors, elle avait laissé tomber toute trace de rancoeur, de questionnement, et de doute perpétuel. Peut-être que j'avais fait ce serment pour le mieux, en fin de compte. Si ça lui procurait une sécurité absolue, ça valait le coup.
Sa robe se gonflait, puis se dégonflait pour enserrer ses jambes à chaque fois que ses pieds venaient à se joindre. Elle me fouettait les mollets sans pitié, toutes les épaisseurs, les jupons, les doublures s'étaient concertées pour s'enrouler sur moi. Instinctivement, sentant la musique s'emballer et mon cœur s'échauffer, je saisis Jude par la taille et la soulevai sans mal, emporté par mon élan. Elle ne se fâcha pas, au contraire, son sourire s'élargit et elle posa ses mains sur mes épaules pour ne pas tomber. Je la reposais doucement après l'avoir faite tournoyer, et elle se replaça immédiatement sans se départir de son sourire.
Un, deux, trois, un, deux, trois. C'était simple. Je n'avais même plus à penser les mouvements. Je n'avais même plus à penser quoi que ce soit, en fait. Je me laissai porter par la musique également. Je pouvais faire tout ce dont j'avais envie. Je pris tout l'espace que je souhaitais. J'élargissais nos pas, innovais dans les tourbillons, prenais des libertés, osais ne tenir ma cavalière que d'une main et tendre mes bras loin devant pour la rattraper toute entière par la suite. Je la faisais se pencher en arrière, le tête complètement renversée.
Je ne pouvais plus discerner aucun visage autour de nous. Tout allait trop vite. Je perdais haleine. Mes bras restaient durs comme du béton. Mes genoux auraient pu être en feu à ce moment-là. Il n'y eut plus que des détails pour me marquer. L'éclat des diamants du bracelet, le clappement de mains des autres, la flamme d'une bougie, le sol complètement recouvert de fumée magique qui me donnait l'impression de danser sur une étendue de coton.
La musique ralentit, j'inspirais plus facilement. Je sentais maintenant quelques gouttes de sueur sur mon front et dans mon dos. Notre valse se finit le plus délicieusement du monde, comme elle avait commencé. Très tranquille. Le volume baissa, nous fîmes encore quelques tours, et c'était fini.
On s'arrêta dans la même position que l'on avait prise au départ. Les bras de Jude retombèrent, sa robe cessa d'onduler, je la lâchai. On se sourit brièvement, avant d'être interrompus par un flash à quelques centimètres de nos têtes. Je papillonnais des yeux, hagard.
- Qu'est-ce que…
- Vous voulez bien poser s'vouplé ? C'est pour la Gazette.
Le photographe n'attendit pas de réponse et recommença à nous mitrailler.
- Génial, merci, bonne soirée.
Et pouf ! Parti.
- Plutôt déconcertant, chuchota Jude.
- Ça nous fera un souvenir, dis-je en haussant les épaules.
La musique reprit.
- Tu veux continuer à danser ?
- Si on baisse la cadence oui.
Elle se frotta discrètement les paupières de l'index. Elle était toujours fatiguée. Ce n'était pas humain d'être aussi vidée. Les jours passaient et se ressemblaient tous quand on la voyait.
Toujours est-il que l'on continua. À notre rythme, sans pression. On ne nous dérangea plus, et c'était tant mieux.
Beaucoup entrèrent sur la piste, certains hésitants, d'autre heureux que la première danse soit enfin achevée. Les professeurs ne se retinrent pas non plus. C'était l'occasion qui nous donnait de le voir sous un autre jour. Coalman, le professeur de Défense Contre les Forces du Mal, entraîna une McGonagall visiblement ravie, pendant que Rusard guettait cela d'un oeil mauvais. Dumbledore invita Dame Séverin en faisant des courbettes, et Slughorn resta en compagnie de sa fidèle bouteille de rhum groseille. Les écoles se mêlaient, les élèves oublièrent leur réserve. Tous ensemble, nous formions un joli mélange de couleurs, une foule joviale et insouciante.
On ne se parla plus vraiment pendant deux bonnes heures. Des danses entrecoupées par des cocktails. Les musiques s'enchaînèrent encore, et encore, et encore. Le temps passa très vite. Tout, depuis que nous nous étions rejoints près de l'escalier, était passé en un éclair.
Puis, Jude m'annonça qu'elle devait une danse à Brown et à sa cavalière - qui s'avéra être Swanson - à cause d'un pari ou je ne sais plus trop quoi. Bien qu'une pointe de jalousie fit surface en moi, je ne me laissai pas submerger non plus. Ils joignirent leurs mains et se mirent à danser de manière ridicule, ce qui les fit beaucoup rire.
Voir Jude avec son capitaine d'équipe me rappela que demain, Poufsouffle et Serpentard s'affronteraient au Quidditch. C'était le dernier avant le nouvel an, et il avait pour but de marquer la fin des cours, ainsi que le début des vacances. L'après-midi de notre dernière journée de travail avait été banalisée pour lui, ce qui en ravissait beaucoup. Ça promettait d'être bizarre pour moi, cependant. Je ne voulais pas affronter Jude. Je ne l'avais jamais voulu, en fait, mais c'était plus facile quand on ne dansait pas ensemble et qu'elle m'en fichait plein la tronche.
Quelqu'un me tira brusquement par le bras, ce qui me sortit de ma rêverie aussitôt. C'était Cunnings. Encore elle, qui rôdait calmement avant de vous sauter à la gorge.
- Dansons. Tu as l'air perdu sans cavalière.
Elle m'entraîna sur la piste et, bien que j'en eus très envie, je ne la repoussai pas. Nous étions déjà en train de danser, et c'aurait été peu convenant de ma part. Je n'avais pas été éduqué comme cela. Et puis, j'avais déjà assez attiré l'attention en me montrant avec Jude. Je ne cachais pas mon aversion pour autant.
- Qu'est-ce que tu veux ?
- Toi, qu'est-ce que tu veux ?
- Je veux savoir ce que tu veux de Peters.
- Mais ça ne te regarde absolument pas, on ne t'a jamais dit que c'était mal de fouiner ?
- Oh je t'en prie, c'est bien toi qui vient de sortir ça ? Tu es la pire mégère qui ait jamais vécu à Poudlard. Réponds-moi, ou je te fais sauter les dents dès que j'en ai l'occasion.
- Si tu le prends comme ça… C'est vrai, je ne peux pas résister, je suis à la merci du grand et magnifique Regulus Black, oh la la… Je me sens sens défaillir…
- Arrête ça tout de suite, la sommai-je.
- D'accord, d'accord. Je veux quelque chose qu'elle seule peut me donner.
Je détestais la tenir entre mes bras. Ce n'était pas sa place.
- Je croyais que tu t'intéressais à moi.
- Peut-être à vous deux.
- Qu'est-ce que tu veux d'elle ?
- C'est long à expliquer.
- J'ai tout mon temps.
- Ça ne risque pas de t'intéresser.
- Détrompe-toi.
- Je n'ai pas envie de te le dire.
- Tu vas bien être obligée.
- Non.
- Tu le regretterais.
- Je ne pense pas, non. C'est confidentiel.
- Confidentiel ? Tu veux dire que tu n'es pas toute seule dans ton arnaque ?
- Tiens donc ! On dirait que bébé Black a de la jugeote finalement.
- Qui ? Pourquoi ?
- Tout ce que tu dois savoir, c'est que tu ferais mieux de me donner ce que tu sais que je recherche.
- Je ne te ferai pas entrer dans ma vie personnelle.
- Dommage… Souviens-toi : tu auras choisi.
Elle me tordit le poignet. Le temps que je relève les yeux après l'avoir lâchée, elle avait disparu dans la foule. Je fulminais. Je détestais ça. Je la détestais. Pour qui se prenait-elle pour penser avoir le droit de me menacer ? Une moins que rien qui voulait devenir quelque chose. Dans ma famille, les moins que rien étaient réduits à néant. Et j'aurais sa peau. Le plus tôt serait le mieux.
Je mis un certain temps à repérer Jude, assise seule à une des nombreuses petites tables rondes, s'empiffrant de chips de citrouille, une bièraubeurre à moitié vide devant elle. Je fondis sur la table, m'accaparant le second fauteuil sans aucune grâce.
- Tu as vu qui m'a fait danser avec elle quand tu étais avec Brown ? déclarai-je précipitamment.
- J'ai vu.
- Et donc, tu ne comptes toujours pas me dire de quel sujet vous avez parlé, toi et Cunnings, ce matin ?
- Pas le moins du monde. Ce n'est pas à toi qu'elle s'est adressée, que je sache.
- Tu ne devrais pas te soucier d'écouter ce qu'elle a à dire.
- Comme j'ai fait pour toi, tu veux dire ? Tu n'en valais pas la peine non plus ?
Touché. Elle sourit et croqua une chips bruyamment.
- Ce que je voulais dire, c'est que c'est une vraie machine à cracher du venin.
- Peut-être. N'essaie pas de me manipuler si tu es contre ses méthodes.
- Si ça t'empêchait de la laisser abattre tes défenses je te manipulerais aussi souvent que possible.
- Mais comme tu le sais, c'est quelque chose que je ne fais jamais. Alors, tu vas bien gentiment me laisser régler mes propres affaires avec tous les choix à ma disposition. Si ça peut te consoler dans l'affaire, je connais Kate depuis bien plus longtemps que toi.
- C'est vrai ?
- On allait à la même école avant que mes parents ne décident de déménager, loin de ma famille, quand j'avais neuf ans. C'était un gros quartier, mais on traînait dans les mêmes endroits.
Non, non. Ça ne me rassurait pas.
- Je sais qu'elle est intéressée, oui. Le gain est tout ce qui a motive. Mais elle sait trouver de bons arguments pour étayer sa vision des choses, ou du moins celle à laquelle elle voudrait faire croire autrui. Je ne suis pas crédule. Et elle sait très bien que venir m'aborder comme ça, c'était osé. Mais elle savait aussi que j'allais patiemment écouter ce qu'elle avait à déballer, parce que c'est ce que je fais pour être capable de découvrir les véritables désirs des gens. Elle sait tout cela, moi, je sais qu'elle le sait et elle sait que je sais ce qu'elle sait. Et ainsi de suite. C'est un cercle vicieux avec lequel je suis familière. En m'interrompant ce matin, tu as failli tout faire foirer. Tu n'as pas intérêt à recommencer.
Elle marqua un temps d'arrêt.
- Je ne t'ai pas dit tout ça pour te satisfaire, ou parce que c'est ce qu'il y a de plus facile pour que tu cesses de traîner dans mes pattes. Tout ce que t'as à retenir, maintenant, c'est que t'as plutôt intérêt à me lâcher la grappe et me laisser gérer. Je te l'ai déjà dit, rien de ce qui peut m'arriver ne te regarde. Je te le répète une dernière fois : je suis plus que ravie d'entrer dans le jeu de quelqu'un si ça me permet de grappiller des informations.
- Et c'est pour ça, donc, que tu as accepté de m'accompagner au final ?
- Entre autres, oui.
- Le truc, répondis-je avec un sourire, c'est que je ne te prépare rien du tout. Tu retourneras bredouille de ta chasse, ce soir, je le crains fort.
- Pas tant que ça. Je suis aussi là pour m'amuser un peu, et bien que je n'aurais pas pensé cela possible il y a de là quelques jours, tout me paraît en bonne voie aujourd'hui.
Cette réponse me réconforta un peu, avant que je ne pense à pire.
-Tu penses qu'elle est au courant, pour le Serment je veux dire?
- Elle sait se tenir informée. Mais non, il y a quand même des limites. Arrête de t'en faire.
- Elle m'a dit…
- Je sais ce qu'elle t'a dit, c'est prévisible. Le truc, c'est de déterminer si elle avait l'intention d'être prévisible ou non.
J'hésitai avant de revenir à la charge.
- Écoute, je ne peux pas te dire à quoi elle joue, mais ça pourrait devenir dangereux. Je te demande seulement…
- Tu demandes beaucoup trop de choses, pour commencer. Ensuite, je t'ai déjà dit que j'étais au courant. Maintenant, si tu n'arrêtes pas tout de suite autant plier bagage tous les deux et se séparer là-dessus. Je ne vais pas te laisser faire le rabat-joie. D'une, parce que c'est mon rôle, et de deux, je n'ai pas envie de me morfondre.
Le débat était donc clos. Son visage s'était fermé. Je soupirai d'agacement.
Je pourrais la haïr quand elle se comportait de la sorte, comme une gamine ingrate. Il serait temps qu'elle accepte que son jugement pouvait être contesté, et qu'elle ne savait pas tout sur tout. Ce n'était certainement pas en repoussant les hypothèses des autres qu'elle parviendrait à se faire entendre plus facilement.
Elle recommença à enfourner des chips par poignées, en prenant soin de mastiquer la bouche ouverte. Elle était odieuse, et elle le savait très bien.
- Tu pourrais arrêter ça ?
- Arrêter quoi ? Demanda-t-elle sans m'accorder un regard.
- De manger aussi élégamment qu'un gnome de poubelle.
- Le gnome de poubelle aime manger comme ça, répondit-elle froidement. Ça lui donne l'impression de croquer des milliers de petits os qui pourraient s'avérer être les tiens très prochainement.
- Très fin, Peters. Bravo.
- Merci.
Et elle continua de bouder. Franchement, je n'étais pas aidé.
Le blanc s'étendit. Elle finit sa bièraubeurre en silence. Je restais les mains croisées sur la table. Elle se mit à tracer des lignes tout le long de la nappe avec du bout de l'ongle. Je tapais du pied en regardant les autres sur la piste. Elle tripota sa robe. Je m'éclaircis la gorge avant de proposer calmement :
- Tu aimerais continuer à danser ?
- J'sais pas.
Non mais ! Il y avait de quoi devenir barge ! Je croisais les bras sur mon torse et décidai de la fermer pour de bon. Je la vis me jeter un regard en coin, mi-satisfait, mi-coupable. Elle se mit debout et lissa sa robe des deux mains. Je levai les yeux vers elle, sans voix à l'idée qu'elle me laisserait planté là comme un vieux pot de fleur.
- Viens, dit-elle, je vais te montrer quelque chose.
Oh.
Je me levais de suite et lui offrit mon bras. Elle passa le sien par dessus et se dirigea vers la sortie de la Grande Salle. Je jetai un regard en arrière : personne ne nous prêtait attention. Ils étaient tous en train de danser, de rire ou de boire.
Une fois les portes dépassées, la fraîcheur de l'air nous saisit. Les portes du château étaient ouvertes et donnaient sur un paysage blanc, éclairé de-ci, de-là par quelques lampions qui flottaient dans le ciel noir, peu étoilé. Il neigeait doucement. Un fin croissant de lune nous observait, comme une veilleuse protectrice. Jude se dirigea vers l'extérieur.
- Tu ne vas pas avoir froid ? demandai-je.
- Non, ça va aller.
- Elle sortit sa baguette d'une poche cachée dans un pli de sa robe et se lança un sort d'imperméabilité, je l'imitai avant de sortir.
Plusieurs couples étaient aussi dehors, au calme, loin de l'ambiance survoltée de la Grande Salle. Il neigeait, mais il ne faisait pas si froid qu'on l'aurait cru. Il n'y avait pas de vent. C'était idéal pour se balader tranquillement. Nos pieds s'enfonçaient dans la neige avec un bruit mat, discret. Jude garda la tête baissée tout le long, pendant que je m'interrogeais sur ce qu'elle tenait à me faire voir. Elle s'arrêta en plein milieu du parc, quand les autres ne furent plus visibles. Elle passa les voilages dans son dos autour d'elle, s'enveloppa dedans et s'assit à même le sol. Elle tapota à côté d'elle en me regardant, et je m'assis également. Elle s'allongea, une jambe croisée par dessus l'autre et je l'imitai encore, les bras derrière ma tête.
C'était quelque chose de très simple, mais si agréable. Je n'avais jamais observé les étoiles avec personne.
Elle trifouilla une nouvelle fois dans sa poche et en sortit une petite boite étrange reliée à un fil, relié à un cache-oreilles sans fourrure. Elle donna un petit coup de baguette sur l'arceau, qui s'allongea. Elle tendit les bras vers moi et je reculai par réflexe.
- C'est moldu ça, non ?
- Arrête de geindre.
Elle colla un bout du cache-oreille contre ma tête, et l'autre contre la sienne. Elle appuya sur un bouton de la boite, et de la musique résonna à mon oreille. Je sursautai en ayant la brusque envie de jeter le cache-oreille à l'autre bout du monde. Jude resta immobile en me fixant, l'air très sérieux. Je me fis violence et me rallongeai confortablement sans plus bouger, incertain de ce qui allait advenir par la suite. Jude parut satisfaite et détourna la tête pour regarder le ciel.
- Oui, c'est moldu, me dit-elle. Ma mère les a conçus. Ça s'appelle un walkman. Celui que j'ai n'est qu'un prototype, je sers un peu de testeur, si tu veux. Si tout se passe bien, ils seront commercialisés l'année prochaine. On risque de se faire pas mal d'argent avec ça, parce que ça devrait bien marcher. Moi, je sais que j'aurais aimé en avoir un si je n'en avais pas déjà.
Je n'avais aucune idée de quoi répondre. Je n'étais pas certain d'avoir tout compris. Je n'étais pas sûr non plus de la raison pour laquelle elle me disait ça, ni pourquoi elle partageait son truc avec moi. Je l'avais toujours vue utiliser son walkman toute seule. Mais bon, au fond, je m'en fichais. J'étais bien, j'avais tout oublié.
À la longue, je venais même à m'y faire. Je sentais la présence de Jude sans la voir, le matelas de neige était confortable, puisqu'il ne me trempait pas, et la voix du chanteur dans mon oreille droite me berçait.
So much ado about nothing,
Is what she'd try to say.
So much ado my lover,
So many games we played,
Through every fleeted summer,
Through every precious day.
All Dead, All Dead,
All the dreams we had,
And I wonder why I still live on.
All Dead, All Dead,
And alone I'm spared,
My sweeter half instead,
All Dead,
And Gone...
C'était plutôt triste, comme paroles, quand on y pensait. Mais ni Jude ni moi ne l'étions. J'étais simplement tranquille intérieurement, et elle, je ne l'avais jamais trouvée aussi détendue.
- Qui est-ce qui chante ?
- Queen.
J'aurais aimé être ami avec elle. J'aurais aimé la connaître sous ce jour plus tôt. J'aurais aimé qu'elle me laisse la voir sous ce jour plus tôt.
Ça m'aurait plu qu'on se soit parlé, que l'on se soit fréquenté plus tôt. Elle ne serait pas ce qu'elle était à ce jour, et je ne serais pas devenu ce que j'étais non plus. Je me demandais à quel point ça nous aurait affecté, là où ça nous aurait mené. Mais ce n'était pas le cas, et je ne l'avais que maintenant.
Alors, ce n'était que maintenant que je mêlai mes doigts aux siens, nos mains dos à dos. Je me relevai sur un coude et l'observai pendant que ses traits étaient encore relâchés. Nos avant-bras étaient collés, et mon genou frôlait le bas de sa cuisse. Je levai ma main libre et me penchai un peu pour effleurer sa joue, cédant à mon instinct. Jude ouvrit les yeux pour me fixer sans ciller.
- Pourquoi est-ce que tu fais ça ?
Sa voix était inflexible, mais moi, je mis du temps à trouver quoi répondre.
- Je pense que tu l'as deviné, maintenant.
- J'ai peut-être envie de te l'entendre dire.
Je me tus. Je ne savais pas à quoi elle voulait jouer. Je n'avais pas envie de jouer.
- Tu as honte ? Reprit-elle.
- Peut-être, répondis-je, en guise de provocation.
Elle éclata de rire. Elle savait que ce n'était pas le cas. Je n'avais pas honte d'elle, je ne me serais pas montré avec elle, sinon. Je ne lui aurais pas tant couru après, je n'aurais pas tant fait pour qu'elle m'accorde un brin de son attention, et de sa confiance. Et elle nous savait aussi ridicules, allongés comme deux loques dans le noir, sans même avoir pris le temps de nous couvrir.
L'horloge sonna. Le bal était fini. Les six dernières heures étaient passées comme un rêve aux côtés de Jude. Si l'on m'avait proposé de changer quoi que ce soit à cette soirée, je n'aurais rien fait. J'aurais même gardé notre dispute, absolument tout. Jude se calma peu à peu, les cloches attirèrent son regard. Elle posa une main sur son ventre après avoir essuyé ses yeux larmoyants à force de rire.
- On devrait retourner dans nos dortoirs.
- Tu as peur ?
- Peut-être, dit-elle, m'imitant.
Ce fut à mon tour de sourire. Je ne pouvais pas m'empêcher de la trouver formidable. Aussi ignoble, aussi désagréable qu'elle pouvait être parfois, ça ne suffirait pas à effacer l'image que j'avais d'elle en cet instant. Tout était parfait.
Je lâchais sa main à contrecoeur et entrepris de me lever. Je lui tendis ma main une dernière fois, et elle s'y appuya pour se relever. On entama notre marche lentement. Bien que la chaleur du château soit très attirante de là où on se trouvait, je sentais bien qu'elle avait aussi peu envie que moi de rentrer. Je pensais à ce que ça signifierai dans le futur. Qu'étions-nous désormais ? Qu'en tirerions-nous, de cette nouvelle relation maladroite ? Resterait-elle aux oubliettes? Est-ce que tout redeviendrait comme auparavant, une fois la nuit passée ?
Mes dernières inquiétudes se tarirent pour être remplacées par d'autres quand, à mi-chemin, un papillon nous rejoint. Un papillon trop large pour être commun, et trop vert pour être une coïncidence. Mon coeur loupa un battement. L'angoisse accumulée au fil de ma journée refit surface d'un seul coup, et des réponses que je n'avais pas envie d'entendre me giflèrent si fort que j'en restai tout tétanisé.
Jude fronça les sourcils en me voyant faire et tenta de me tirer vers le château. Elle suivit mon regard et fixa le papillon à son tour. Il continuait de voler paisiblement dans notre direction, et chaque battement d'ailes duveteuses m'apparaissait comme une sentence. Il se posa sur mon épaule, tandis que je demeurais hébété, fermé à toute autre chose que le flot de pensées dévastatrices qui fit descendre un frisson glacial dans mon dos.
Le corps tendu, je ne pouvais que regarder le papillon ouvrir ce qu'il me semblait être une bouche, et ses mandibules couvertes de poils minuscules qui frémissaient. Il me parla comme si l'air lui manquait, comme si chaque infime mouvement de son être minuscule le torturait.
"Vos destins sont scellés ce soir.
Champion, une aide t'es donnée,
Ne faillis pas, remplis ton devoir.
Proclamée, tu ne dois pas décevoir,
Ton rôle est de le protéger,
Une fois unis dans la nuit noire.
Avancez ensemble dans le coeur du terrain de jeu,
Comme vous avez fait pendant ces derniers instants délicieux.
Contre les loups fallacieux et les traîtres branches,
Contre les pièges camouflés, contre les charmes malveillants,
Contre ces aiguilles qui vous piquent rudement
Et ces griffes acérées qui vous tranchent,
Contre tout cela, seule la ruse prévaut bien souvent,
Contre vos adversaires enfin, soyez prudents.
Il faut que vos ennemis ploient le genou.
Pour cela, vos mains seront couvertes de boue.
N'oubliez pas enfin que la justice est votre meilleure arme,
Elle pourvoira ce qui est nécessaire,
Même indésirée, même infâme,
Tous devront bien s'y faire.
Restez alertes, gardez votre calme,
Après tout, la seule chose qui importe est votre flair."
Tout était si clair, en fait. Comme une évidence.
Tout ce temps… Mes adversaires n'avaient cherché ni aura maléfique, ni petites bêtes, ni déformation de l'air, ni pustules… Mais un partenaire… Un cavalier…
C'était pour cela que Droski avait un autre élève de Durmstrang pour l'accompagner…
C'était pour cela que Dumbledore m'avait semblé inquiet…
C'était pour cela que l'on nous avait photographiés...
C'était pour cela que j'avais eu ce pressentiment dès le début de la journée...
- Qu'est-ce que ça veut dire ?! s'exclama Jude, les yeux fous.
Ça voulait dire qu'elle entrait dans le Tournoi, à mes côtés, et qu'elle n'en avait pas le choix.
Mouahahaha.
