Localisation : Londres, août 2007

La cellule était confortable. Une cuvette et un lavabo d'une propreté impeccable, un matelas de mousse pas trop mince, des murs dépourvus de graffitis et une odeur de désinfectant suffisamment vague pour ne pas trop s'en occuper. Un mince galon de plastique sur le périmètre du plafond donnait une lumière plus ou moins forte selon le jour ou la nuit. Avec un zeste d'imagination, on aurait pu croire à une guirlande de Noël.

Le principal défaut de la pièce était sa nature et le fait qu'elle soit celle où Rose était assignée. Quiconque l'aurait observée depuis deux jours aurait pensé qu'elle était dans le coma. Elle ne bougeait pas et respirait à peine. Son organisme avait ralenti ses fonctions, comme en hibernation, et elle n'avait plus besoin de s'alimenter ou d'utiliser les toilettes. Elle était en état de choc se dirent les spécialistes.

L'un d'eux, confiant et plein de bonne volonté, se proposa de lui faire passer un bilan médical et, par la même occasion, de tester ses réflexes. Il n'eut pas le temps de refermer la porte de la cellule ou de déposer sa trousse que Rose essayait de se faufiler dans le corridor. Encore heureux pour Torchwood que la consigne de sécurité ait été respectée : ne jamais, jamais ouvrir la porte de la cellule 10-B sans être couvert par une patrouille équipée de paralyseurs. Le scientifique en serait quitte pour un œil au beurre noir et l'humiliation d'avoir failli la laisser s'enfuir. Rose ne le revit d'ailleurs pas.

Elle se rallongea et les scientifiques pensèrent qu'elle cherchait à les avoir une seconde fois. Elle planifiait sans doute son évasion. La sécurité fut aussitôt renforcée et on se demanda quoi faire de plus. Elle ne coopérerait pas, c'était évident. Torchwood avait pourtant des moyens pour la faire parler, mais si elle était véritablement de la même race que le Docteur, il valait sans doute mieux essayer de se la concilier pour obtenir toutes les informations utiles. Comment l'amadouer? La satisfaire? Et par-dessus tout, comment la garder prisonnière? Son air calme et assuré terrorisait ses geôliers qui prétendaient qu'elle lisait dans leurs pensées et les assurances que personne ne pouvait s'échapper recevaient seulement diverses expressions d'incrédulité de la part des agents affectés à la cellule 10-B.

Rose ne préparait aucun mauvais coup. Elle attendait. L'occasion de fuir (et de réussir) se présenterait bien assez tôt. Ce n'était pas en fonçant n'importe comment hors de sa prison qu'elle réussirait. Non, cette tentative avait surtout été destinée à interdire à Torchwood de prélever des échantillons de sa personne. Elle n'était plus humaine et quelques cellules de son corps en leur possession était un danger trop grand à bien trop de niveaux.

Ainsi, pendant qu'ils mettaient en place toutes les mesures imaginables contre elle, elle méditait sur tous les endroits pires et plus terribles qu'elle avait visités. Son corps était peut-être allongé sur un matelas de mousse, mais son esprit volait très loin de la Terre et du présent. La cellule était un endroit comme un autre pour passer le temps. Au fil des ans, son cerveau était devenu une étrange chose. Ainsi, si une partie d'elle revivait avec délice ou regret le passé, l'autre analysait les moindres fragments du présent pour l'avenir. Rien ne lui échappait.

C'était la première fois, depuis qu'elle était devenue une Dame du temps qu'elle était coupée de ses repères de base, à savoir le Docteur et le Tardis. Ils avaient toujours été présents, légers et discrets, lui donnant une stabilité physique, émotionnelle et temporelle. Ils ne possédaient pas de maison, mais l'univers leur était familier et leur Tardis veillait paisiblement à toutes leurs fantaisies. Ils n'avaient plus de passé, mais le petit cercle de la famille leur suffisait. D'être dépourvue de tout en une fraction de seconde avait secoué Rose. Oui, elle en avait été choquée au point de désirer tout oublier. Ce qui l'avait arrêté était le souvenir du Docteur. Il ne s'était pas laissé abattre quand il avait été victime d'une situation semblable et il avait choisi de continuer. Rose n'avait pas perdu sa planète natale et tous ceux qu'elle connaissait, elle. La Terre continuait à orbiter autour du Soleil et si la vie lui semblait un poil plus amère sans le Docteur, elle n'avait pas le droit de faire la difficile. Elle avait été une enfant gâtée et il lui fallait grandir un peu, assumer la responsabilité de sa vie et ne plus chercher à se reposer sur une présence aimée. Il l'avait fait. Elle l'imiterait. Il lui avait toujours dit qu'elle était assez forte pour ça. Elle ne pouvait faire moins que de continuer. Et le rejoindre. C'était le plan A. Restait néanmoins à sortir de la cellule, puis à trouver comment le rejoindre. Les détails. Fichus détails.

Elle se disait également qu'elle n'avait pas le droit de craquer devant autant d'observateurs qui se faisaient déjà un plaisir de décortiquer les moindres variables de sa respiration. L'idée de leur annoncer la disparition du Docteur pour les déstabiliser avait provoqué un fou rire et le spasme de rire s'était transformé en un sanglot sec et douloureux qu'elle avait expulsé comme un poison avant de l'oublier. Elle se concentrait plutôt sur chaque moment de joie qu'elle avait connus dans ses bras, chaque fois qu'il avait cherché son regard ou son sourire pour affronter un nouveau problème ou se rassurer. Les kilomètres qu'ils avaient follement courus en faisant un pied de nez à l'univers. Les nuits pleines de tendresse qui n'appartenaient qu'à eux. Elle aurait un petit moment d'émotion en privé plus tard. Sans témoins. Attendre. Il fallait attendre le moment propice.

Ce qui valait également pour une hypothétique évasion. Rose grinçait des dents à l'idée que le Maître apprenne sa présence. Il avait déjà infiltré tellement d'institutions! Dans l'un de ces avenirs qui tourbillonnaient dans sa tête, Rose devenait folle sous les tortures exercées par Torchwood et finissait internée sur une île avec d'autres pauvres diables avant que le Maître n'apprenne sa présence et ne vienne la chercher. Rose s'était refermée de toutes ses forces à la suite, sentant déjà qu'elle n'apprécierait pas. Une autre possibilité impliquait la coopération sans faille avec Torchwood et menait, ultimement, à une conquête spatiale inimaginable vers d'autres planètes. La Rose de cet avenir était décidée à fuir le plus loin possible son présent en amenant avec elle tous les humains dans son sillage, sans se soucier des lois temporelles ou du sort de ceux qui lui avaient donné naissance. Elle se dit que le Docteur avait affronté et refusé ce genre d'avenirs : le sentiment de perte pouvait la mener sur des chemins sombres, mais il n'était pas question de les envisager une seule seconde.

Le quatrième matin, un gaz fut injecté dans la cellule et Rose succomba rapidement à ses effets. Elle se réveilla quelques heures plus tard (elle sut aussitôt le nombre de minutes qu'avait duré son absence), sur le même matelas de mousse et comprit que Torchwood était passé à la vitesse supérieure. Avec ou sans sa coopération, ils obtiendraient d'elle quelque chose. Ils avaient au moins eu ses vêtements, car elle portait à présent une tunique d'hôpital.

Elle vérifia immédiatement que le générateur de non-temps était toujours dans son estomac. Son organisme avait tellement ralenti ses fonctions que l'objet n'avait pas… disons… glissé plus loin et les médecins de Torchwood ne l'avaient pas extrait. Tant mieux. Elle fit le bilan : une ponction de chair, environ 600 millilitres de sang manquant et même… ouille… oui, une ponction de la moelle osseuse. Tout ce que son corps pouvait produire avait sans doute été prélevé. Il faudrait trouver un moyen de détruire ces éléments. Mais d'abord… s'enfuir.

L'avenir s'était cristallisé autour d'un moment particulier. Il suffisait d'attendre. Alors Rose continua à attendre, immobile, sans que quiconque puisse deviner que l'avenir tendait de plus en plus vers un remake de la Grande évasion.

L'avenir finit par lui ouvrir la porte aux petites heures du matin et arborait une expression hésitante. Rose n'avait pas même bougé un cil : « Rebonjour, Jack. »

« Rose. » salua-t-il avec hésitation.

« Tu es venue me libérer? »

« On dirait. » fit-il toujours calmement.

« Alors allons-y! »

Elle se coula à ses côtés en une seconde, fraîche et dispose, pleine d'énergie et d'allant. Ses anges gardiens étaient évanouis et, un peu plus loin, les tireurs armés jusqu'aux dents en avaient justement pris plein les dents et formaient une espèce de pyramide de chair. Rose les pointa d'un doigt, quêtant une explication.

« Oui, je leur ai enlevé leur uniforme. Je me suis dis qu'ils prendraient le temps de le renfiler avant de nous courir après si jamais ils se réveillaient trop vite. »

« Et ça n'est aucunement lié à ton envie d'admirer leurs sous-vêtements, n'est-ce pas? »

Il se contenta d'un sourire en coin. Rose l'imita avant de prélever l'uniforme le plus petit. Jack se détourna sagement pendant qu'elle se changeait.

« Je suis désolé de t'avoir tiré dessus. »

« Oui, moi aussi, je suis désolée que tu m'aies tiré dessus. On peut partir maintenant? »

« Tu ne veux pas savoir pourquoi je suis revenu? »

« Nous parlerons de tout ça ailleurs, d'accord? Et… Jack? Merci d'être revenu. Je commençais à m'ennuyer là-dedans. »

Son sourire s'élargit et elle devina qu'il se retenait pour un câlin de réconciliation officiel. S'il recommençait à flirter, il avait compris qu'elle lui pardonnait.

« Il faudrait faire un petit tour par le labo. Je dois prendre mes affaires. »

« Quelles affaires? Tu n'avais rien sur toi quand on t'a… ehm… arrêtée. »

« Ils m'ont fait des tests, Jack, et je ne peux pas les laisser garder les échantillons. Tu as accès? »

« Accès? Oui. Mais savoir si on va pouvoir ressortir. Tu ne pourrais pas me faire confiance pour les détruire un peu plus tard? »

« Il faut les détruire immédiatement. Et les analyses, et les résultats et les premières constatations. Tout. Si je pouvais, je détruirais complètement les bases de données et les laboratoires et… »

Elle se retint de mentionner qu'elle irait jusqu'à effacer les pensées de chaque personne l'ayant croisée. Jack avait accepté de contourner de façon très illégale les ordres de Torchwood, mais il n'irait probablement pas jusqu'à approuver un petit lavage de cerveau. Rose n'était pas certaine non plus d'en avoir envie, mais il y a des devoirs comme ça qui doivent être accomplis, même s'ils ne sont pas agréables.

« Hey, là, une minute. Je suis venu parce que… eh bien parce que, parlant de résultats, j'ai vu les premières constatations et je me suis dit que… »

« …que je ne méritais pas de finir dans une stupide cellule de Torchwood. »

« Oui, mais surtout parce que tu n'étais pas tout seule dans l'histoire et… » commença-t-il.

« … que je suis ton amie, Jack. Et qu'on ne peut pas laisser ses amis en prison. »

« Non, on ne peut pas. Et puis, il y a eu une raison spéciale qui me gênait… »

« Toi? Gêné? » coupa-t-elle encore.

« Rose, si tu pouvais au moins me laisser placer un mot! » s'exclama-t-il.

Mais il avait parlé trop fort et Rose sentit le futur fléchir vers un problème. Elle lui fit signe de se taire tout en indiquant le prochain corridor. Derrière eux arrivaient une patrouille qui les avait entendus. Elle essaya de se rappeler le plan d'étage pour savoir si le corridor était un cul de sac ou non. Mais les schémas des sous-sols et des étages des cellules n'avaient pas été affichés. Elle grimaça en voyant l'espèce de sas donnant sur une série d'autres cellules, surveillées par un autre soldat de Torchwood. Ils se baissèrent pour éviter d'être vu par la petite verrière.

« Et zut. Pourquoi n'y a-t-il jamais une trappe de ventilation quand on en a besoin? » protesta Rose.

« Il faut que tu partes. Ils savent peut-être déjà que tu n'es plus dans ta cellule et ils activeront le traceur. Ne me fait pas cet air-là! Ils en ont profité durant les tests pour t'implanter une puce. » dit Jack.

« Comme un chien. » grommela-t-elle.

« Il est logé là. »

Elle sentait une minuscule bille métallique, moitié moins grande qu'un pois, sous sa peau; elle n'y aurait sans doute même pas prêté attention s'il ne le lui avait pas dit.

« Est-ce que tu peux faire quelque chose avec ça? » demanda-t-il en agitant son poignet où se trouvait… le bracelet de téléportation. « Il est cassé, mais… »

« Il me faudrait plus qu'une pince à cheveux pour le bidouiller, Jack. Mais… attends où as-tu trouvé ça? »

Il venait de lui mettre un tournevis sonique dans la main droite et défit son bracelet pour le lui mettre dans la gauche.

« En 1930 à New York. J'avais entendu des rumeurs concernant des robots ressemblant aux Daleks et, comme j'étais dans le coin, je suis allé visiter. Je pensais tomber sur le Docteur. À la place, je suis tombé sur un type génial qui s'appelait… Et bref, on s'est mis à papoter, cachés derrière les bacs à fleurs. C'est là que je l'ai trouvé. Le tournevis, je veux dire. Dans un bac à fleurs au pied de l'Empire State Building. »

« Tu ne leur as pas donné. »

Elle faisait référence à Torchwood.

« Je me suis dit que j'essaierais de réparer mon bracelet. Mais ça n'a jamais marché. Alors, prends-le, utilise mon téléporteur - et n'oublie pas de me le rendre, hein, j'y tiens - et sauve-toi. »

La paroi à laquelle ils s'étaient adossés glissa soudainement et le soldat de Torchwood appuya aussitôt sur son oreillette pour annoncer l'évasion de leur prisonnière fétiche et la participation de Jack dans toute l'affaire! Rose donna une poussée à Jack et bondit sur le soldat pour lui arracher son oreillette. Elle hésita une fraction de seconde et modifia les dernières secondes dans sa mémoire.

« Qu'est-ce que tu fais? »

Le soldat aurait une interprétation de la scène légèrement différente, ce qui permettrait à Jack de s'en tirer.

« Je sauve ta carrière, alors la ferme! »

Elle zappa le bracelet après l'avoir refermé sur son poignet. Il émit un bip et elle entra sa destination. Jack guettait l'arrivée des renforts à quatre pas d'elle. Elle soupira de découragement et le rejoignit.

« Mais qu'est-ce que tu attends? Vas-t-en! Je vais leur expliquer que j'espérais t'amener à coopérer mais que tu m'as trompé. Je peux être très convainquant quand je veux. » promit-il.

« Je le sais. Et je peux t'assurer que tu les convaincras. »

Elle le plaqua doucement contre le mur en se collant contre sa poitrine et posa ses lèvres sur les siennes. Il réagit comme si on venait de l'électrocuter, puis se détendit et s'abandonna. Il embrassait très bien et son seul défaut était… de ne pas être le Docteur. Rose remonta légèrement ses mains vers la tête du beau capitaine et mit fin au baiser avec toute la délicatesse possible : « Désolée, Jack, sincèrement désolée, mais c'est mieux comme ça. »

Profitant que ses défenses naturelles était tombées, la Dame du temps qu'elle était s'immisça dans l'esprit de Jack Harkness et déforma légèrement la réalité. Il ne croirait plus que la prisonnière échappée serait une Rose Tyler miraculeusement transformée. Il ne saurait plus qu'il l'avait libérée. L'histoire qu'il défendrait en toute honnêteté serait différente de la réalité. Jack vivrait avec l'idée que Rose Tyler était morte dans l'affaire Canary Wharf, grillée par un Cyberman ou massacrée par un Dalek et que la rescapée un peu bizarre qui s'était fait passer pour une humaine avait réussi à fuir en le trompant et en le prenant en otage. Le reste… n'était que brouillard et tristesse.

Elle termina sa tâche en lui faisant un œil au beurre noir, question de préserver sa couverture, et l'abandonna. Rose n'osa pas rester plus longtemps à la recherche du laboratoire. Elle n'avait plus le temps. Mais elle reviendrait.

Dix secondes plus tard, quand les patrouilles, la garde renforcée et les agents de sécurité parvinrent dans le corridor, Jack les houspilla pour leur lenteur : « Pour un peu, on tenait cette créature! »

« Est-ce que la femme du temps s'est vraiment échappée? »

« Oui et non. Elle s'est échappée, mais ce n'était qu'une fraude. Il n'y a un seul Seigneur du temps et c'est le Docteur. Elle? Je ne sais pas qui c'était, mais certainement pas celle qu'elle prétendait être. »

« Mais elle vous connaissait. Elle se nommait... »

« Rose Tyler est morte dans l'affaire Canary Wharf. Il y a eu suffisamment de témoins pour le citer. Cette créature a profité d'une ressemblance avec quelqu'un que je connaissais pour me piéger. Croyez-moi, je le regrette.»

Il ne lui restait plus qu'à rédiger un rapport sur toute cette histoire et il subirait probablement des examens mnémoniques poussés destinés à s'assurer qu'il disait la vérité. Après tout, il avait longuement parlé avec cette créature inconnue. Et elle lui avait volé son bracelet téléporteur! Et il avait reçu un coup de poing dans le nez. C'était dégradant!

Il se maudit de sa stupidité : les caméras avaient conservé assez de données pour confirmer que Rose n'était pas repartie avec le Tardis. Une image floue montrait une silhouette unique, entrant lentement dans sa boîte bleue, en se traînant les pieds. Une silhouette unique et docteuresque. Rose n'avait pas survécu.

Près de 48 heures plus tard, alors qu'il parvenait à trouver cinq minutes pour s'asseoir derrière son bureau, il s'empara de mauvaise grâce de la pile de courrier en retard, déchira une enveloppe de courrier recommandé et en retira le fameux bracelet téléporteur. Il le referma aussitôt à son poignet et testa les boutons. Un blip plaintif lui indiqua qu'il était aussi cassé qu'avant. Avec un grognement, il examina l'enveloppe, remonta auprès de Ianto et la lui tendit sans un mot.

« J'ai signé à la livraison, la semaine dernière. Mardi. Il y a un problème? »

« Non. Pas de problème. »