Chapitre 13 : La varicelle (partie 1)

Avril 2006 – 18 h 30 : Big Bear Montain

- D'accord… Mais Tracy était nettement moins dangereuse qu'un orage mon pote, conclut Don en souriant encore à ce souvenir.

- Pourtant dans la voiture…

Intérieurement, Don se morigéna de son emportement d'alors. Même s'il avait été largement feint pour obliger Charlie à sortir, il avait cependant ressenti un certain agacement, dû à la peur et à la douleur, et il s'en voulait.

- Charlie… Je voulais que tu sortes de la voiture. Il fallait qu'au moins l'un de nous ait une chance de s'en tirer et il n'y avait aucun moyen que je sorte avant toi.

- Tu t'es sacrifié pour moi…

- Sacrifié ! Tout de suite les grands mots ! J'ai agi logiquement : je ne pouvais pas sortir tant que tu me bouchais le passage !

- Je te bouchais le passage ! Dis tout de suite que je suis obèse ! s'indigna le plus jeune.

- Loin de moi cette idée frérot ! Mais… Tu sais bien que je n'aurais pas pu sortir sans toi, finit-il.

Et Charlie comprit tout ce que son si pudique aîné ne disait pas. Il avait toujours été là pour lui, toujours, y compris au péril de sa propre sécurité.

Flashback

novembre 1977 : Pasadena

- Comment va Charlie ?

Margaret jeta un regard mi-agacé, mi attendri sur son aîné qui l'attendait derrière la porte, une fois de plus :

- Donnie… Combien de fois dois-je te dire de ne pas traîner par ici ?

- Mais je veux voir Charlie !

Margeret soupira et, refermant soigneusement la porte, elle se dirigea vers la salle de bain pour s'y laver les mains. Ensuite, elle se retourna vers le garçonnet qui l'avait suivie jusque là et la regardait d'un air plein de reproche et de tristesse mêlés. Elle s'agenouilla pour être au niveau de l'enfant de sept ans à peine et l'entoura de son bras :

- Chéri… On t'a expliqué que ton petit frère a la varicelle, tu ne peux pas le voir.

- Pourquoi ?

Le ton de Margaret se fit plus sévère : elle pensait que Don avait compris pourquoi il était séparé de Charlie et percevait l'insistance de son fils aîné comme une sorte de caprice auquel elle n'avait pas envie de céder. Elle était fatiguée, énervée et, même si elle se le reprochait, elle manquait de patience avec Don. Il y avait maintenant une semaine que Charlie, de retour de la crèche, avait montré les premiers symptômes de la maladie. Dans un premier temps, Alan et elle avaient pensé à un gros rhume : un petit peu de fièvre, le nez qui coulait, la fatigue qui rendait leur bébé de deux ans grincheux… Jusqu'à ce que, cinq jours plus tôt, les premières vésicules fassent leur apparition. Les parents avaient alors compris que la maladie infantile venait de frapper chez eux et pris leurs dispositions en conséquence : Don, qui n'avait toujours pas été exposé au virus, avait été fermement prié de ne pas se rendre auprès de son petit frère.

Ce dernier n'était pas un malade facile : il était capricieux, exigeant, se plaignait de ses maux de tête, pleurait parce qu'on l'empêchait de se gratter, et sa mère s'épuisait à rester à ses côtés tant qu'il était éveillé, ce qui représentait la grande majorité du temps. Elle alternait les bains tièdes additionnés de farine d'avoine, pour l'empêcher de se gratter jusqu'au sang, le badigeonnage des lésions pour les désinfecter, les câlins pour obliger le bambin à penser à autre chose, l'inciter à manger et s'épuisait de lui consacrer tant de temps. Alan ne pouvait pas l'assister : le cabinet d'architecte où il travaillait était actuellement en pourparlers pour un grand chantier et il était hors de question qu'il prenne le moindre congé. Il partait à l'aube pour revenir tard dans la nuit, se contentant de prendre des nouvelles de son fils à intervalles irréguliers, persuadé que, de toute façon, son épouse ferait face au problème bien mieux que lui.

Aussi la jeune femme devait-elle tout gérer et tenter de passer un peu de temps avec son aîné qui s'inquiétait de son petit frère. Autant elle pouvait, d'habitude, s'attendrir de ce dévouement du plus grand envers le plus jeune, autant, en l'occurrence, elle commençait à s'agacer de l'insistance de Don à voir Charlie alors qu'elle avait pris le temps de lui expliquer pourquoi ce n'était pas possible. Lorsqu'elle sortait pour quelques minutes de la chambre du petit malade, elle trouvait généralement le plus âgé à l'attendre derrière la porte et devait alors répondre à toutes ses questions sur l'état de son frère.

- Donnie ! Je t'ai déjà expliqué pourquoi tu ne devais pas voir Charlie. Tu n'as pas eu la varicelle et je ne veux pas que tu l'attrapes.

- Pourquoi ?

- Parce que ça te rendra malade !

- C'est grave ?

Margaret se mordit les lèvres. Sa lassitude l'empêchant d'être aussi patiente que d'habitude, elle répondit d'un ton un peu plus sec qu'elle l'aurait voulu :

- Ca peut l'être oui !

- Alors Charlie est très malade…

A ce moment-là elle nota la lèvre tremblante et les larmes qui mouillaient les grands yeux bruns. Son cœur chavira et elle reprit son fils contre elle, se reprochant d'oublier qu'il venait tout juste d'avoir sept ans et que ce n'était, somme toute, encore qu'un très petit garçon, même si, depuis la naissance de son frère, il lui semblait tellement grand par rapport à ce dernier.

- Non mon ange… Ton petit frère va aller bien. Ce n'est pas grave pour lui… Il va déjà beaucoup mieux. Il n'a presque plus de fièvre.

- Alors pourquoi je ne peux pas le voir ?

Cette fois-ci le sang de la mère ne fit qu'un tour : mais qu'avait-elle fait au bon dieu pour avoir deux fils aussi têtus l'un que l'autre et qui ne lâchaient jamais rien !

- Donald Alan Eppes ! Tu as vraiment décidé de poser cette question encore et encore ? Tu veux que je parle de ton attitude à ton père ?

Elle savait que ce n'était pas une façon de répondre à l'insistance de son garçon qui n'était due qu'à son affection pour son frère, mais, lorsque Charlie s'était enfin endormi, elle avait pensé pouvoir prendre une ou deux heures pour elle : un bon bain, une sieste, un thé accompagné de petits muffins rapportés la veille au soir par Alan qui était passé chez son pâtissier préféré… bref… un petit moment pour se détendre avant de retourner auprès du petit tyran domestique qu'était devenu son dernier né depuis le début de sa maladie. Et voilà qu'elle devait perdre de précieuses minutes à expliquer encore et encore les mêmes choses à l'aîné qui était loin d'être stupide et avait pourtant démontré, les jours précédents, qu'il avait parfaitement compris les notions de contagion et d'isolement. Alors non, elle n'avait pas envie de perdre du temps en parlottes inutiles.

Le gosse lui jeta un regard de reproche tout en s'éloignant d'elle :

- Non…, répondit-il en baissant la tête. C'est pas la peine… Vous avez peur que j'attrape la maladie de Charlie, c'est pour ça que je ne dois pas le voir.

- Alors puisque tu le sais, pourquoi insistes-tu tellement ?

Le gamin se contenta de hausser les épaules et de rentrer dans sa chambre dont il claqua la porte pour faire comprendre son désaccord avec sa mère. Celle-ci balança quelques instants : devait-elle aller le retrouver pour tenter de lui parler, une fois de plus, ou le laisser réfléchir un peu tout seul et prendre, comme elle en avait eu l'intention, un petit moment pour se ressourcer ?

Elle finit par opter pour la seconde possibilité. De toute façon, dans l'état d'énervement où elle se trouvait, elle risquait simplement de dire à son garçon des choses qu'elle regretterait ensuite. Soupirant de nouveau, elle se pencha sur la baignoire et fit couler l'eau, puis, tandis que le bac se remplissait, elle alla préparer un plateau sur lequel elle disposa le thé dont elle rêvait depuis le matin. Elle revint avec le tout et, après un détour par la chambre de Charlie pour voir s'il dormait encore, elle s'enferma dans la pièce, se dévêtit et se glissa dans l'eau mousseuse à température idéale, calant le plateau devant elle. Avec un soupir d'aise elle se laissa aller en arrière, jouissant de ce moment de calme, le premier depuis une semaine.

Dans sa chambre, Don s'était jeté sur son lit. Il réfléchissait à tout ce que ses parents, sa mère surtout, lui avaient expliqué sur la varicelle. Il avait fait des recherches dans les livres, avait demandé à ses copains, à la maîtresse… Il ne voyait pas ce qui pouvait justifier qu'on le tienne à l'écart de son frère : la varicelle ce n'était qu'une maladie qui donnait des boutons. Bien sûr, les boutons ce n'était pas très joli, mais ça disparaissait un jour. Il aurait bien aimé voir Charlie avec des boutons : quelle tête ça lui faisait ? Tout le monde disait qu'il était mignon comme un cœur… Peut-être qu'il était moins mignon comme ça ! Mais non, il n'avait pas le droit de penser ça ! Charlie était son petit frère… Lorsque maman était rentrée de la maternité, papa lui avait dit que c'était à lui de veiller sur le bébé, qu'il était le grand frère, qu'il devrait faire attention à lui, que, quand il serait plus grand, il pourrait lui apprendre plein de trucs : jouer au base-ball, lire, compter… ça, ça lui plairait bien d'apprendre à compter à Charlie. D'ailleurs ils avaient déjà commencé et il trouvait que son petit frère s'en sortait drôlement bien ! Il savait déjà compter jusqu'à cinquante ! Même que papa et maman ne le croyaient pas quand il leur disait ça… Ils riaient en prétextant que c'était la chance qui faisait que Charlie trouvait le bon nombre à chaque fois. Mais lui, il savait que ce n'était pas la chance. Même que déjà Charlie additionnait et soustrayait des petits nombres… mais il ne l'avait pas dit, parce que ses parents ne l'auraient pas cru. Pas grave, c'était leur secret à eux, des moments qu'ils adoraient où il devenait le professeur et Charlie un élève très amusant. Bon, par contre, pour lire ou pour jouer au base-ball, il ne semblait pas aussi doué et d'ailleurs il s'énervait vite et réclamait qu'on joue « aux nombres »… au point que parfois Don en avait marre. Mais pendant qu'ils jouaient, Charlie laissait un peu maman tranquille et Don savait qu'elle aimait bien avoir du temps pour elle.

C'est pour cela qu'il ne comprenait pas qu'elle refuse de le laisser aller tenir un peu compagnie à son petit frère : il savait bien s'en occuper, il l'avait déjà montré. Même si parfois il en avait un peu assez de l'avoir toujours sur ses talons, c'était quand même chouette la plupart du temps : Charlie faisait tout ce qu'il lui demandait et ses parents étaient toujours contents de lui quand il arrivait à calmer ses colères. Et depuis une semaine, il savait bien qu'il en avait fait : il l'avait entendu ! Et il savait qu'il aurait réussi à le faire manger aussi ce que maman, hier, se plaignait à papa d'avoir du mal à faire…

Les parents étaient bizarres parfois : si la varicelle n'était pas dangereuse pour un enfant de deux ans, alors forcément, elle ne pouvait pas l'être pour un grand de sept ans, comme lui ! Il était bien plus fort que Charlie ! Il avait regardé des photos : à deux ans il était déjà bien plus costaud que celui-ci au même âge, alors maintenant…

D'un autre côté, s'il désobéissait à l'ordre strict, il savait qu'il allait s'attirer de gros ennuis. Papa et maman n'étaient pas trop sévères, mais lorsqu'ils donnaient un ordre sur un certain ton, il savait qu'il valait mieux obéir sans discuter, sinon ils l'appelaient Donald Alan Eppes et il détestait ça ! Lui, plus tard, tout le monde l'appellerait Don, comme l'acteur qui jouait le policier dans « L'homme de fer ». Maman n'aimait pas trop qu'il regarde cette série, mais lui il l'adorait : c'était chouette de voir comment Robert Dacier attrapait les méchants. Et lui un jour il serait comme Ed Brown, son assistant : parce qu'il ne voulait pas être en fauteuil roulant, il voulait pouvoir courir après les voleurs et leur sauter dessus et se battre ! Il avait déjà le pistolet : un beau pistolet que lui avait rapporté tonton. Même que maman n'aimait pas trop qu'il joue avec… il croyait que c'était pour ça qu'on l'avait inscrit au base-ball. Il aimait bien aussi le base-ball. En fait, un jour il serait policier et joueur de base-ball ! C'est ça qui serait chouette ! Et Charlie était d'accord : il lui avait dit son secret et le petit frère avait rigolé en répétant :

- Licier béball…

Alors il lui avait promis qu'il le prendrait comme assistant : il serait son Ed Brown à lui… Ca c'est sûr ! Ils feraient une équipe du tonnerre tout les deux ! Mais si Charlie était son assistant, il devait s'occuper de lui, c'était normal. Robert Dacier s'était occupé de Ed quand il était tombé par la fenêtre ! Parce que sans lui, peut-être que Ed aussi aurait été en fauteuil roulant… Et peut-être que s'il ne s'occupait pas de Charlie, Charlie n'allait pas aller mieux…

A ce moment-là, il lui sembla entendre un appel. Il se raidit, prêtant l'oreille. C'était bien ça : Charlie appelait… Il hésita un instant : devait-il appeler maman pour lui dire que Charlie était réveillé ? Il savait qu'elle prenait un bain et qu'elle en avait envie depuis longtemps, ça aussi il l'avait entendu le dire à papa hier, quand ils se disputaient parce qu'elle lui reprochait de la laisser toute seule avec les enfants à gérer et qu'il répondait qu'il était désolé mais qu'il ne pouvait pas faire autrement et qu'il avait eu l'impression qu'elle pleurait presque quand elle avait dit qu'elle rêvait d'un bon bain et d'un bon thé et d'un peu de temps pour elle et qu'elle n'en pouvait plus et que… Puis ils n'avaient plus parlé et, en regardant par-dessus la balustrade de l'escalier, il avait vu papa qui la prenait dans ses bras et qui l'embrassait et il avait souri : il aimait bien quand ses parents s'embrassaient, il détestait quand ils se disputaient. Il avait regardé encore, voyant la main de papa se glisser sous le peignoir de maman et elle s'était accroché un peu plus à son cou, puis elle avait murmuré quelque chose et il l'avait prise dans ses bras pour monter l'escalier : alors il s'était sauvé dans sa chambre parce que si ils le trouvaient là au milieu de la nuit il allait se faire gronder !

Donc, maman était dans le bain. Et si elle ne pouvait pas le prendre assez longtemps, ce soir ils allaient encore se chamailler avec papa… Et puis il était bien assez grand pour s'occuper cinq minutes de Charlie. Ce n'était pas en cinq minutes qu'il risquait d'attraper la varicelle d'abord !

Sa décision prise, le gamin ne fit ni une ni deux et se dirigea vers la chambre où l'appel venait de retentir une fois de plus :

- Maman !

Il ouvrit la porte :

- Chut Charlie… Maman prend son bain… Laisse-là un peu…

- Donnie ?

Il ne pouvait pas s'y méprendre : il y avait une joie intense dans la voix de son petit frère et son cœur se gonfla instantanément de fierté.

- Ben oui banane ! Qui tu crois que ça pourrait être ?

- Je suis pas banane ! rétorqua le gamin boudeur…

- Non… Tu es un asticot… Un horrible asticot…, rigola Don, selon le code de leur dernier jeu, en se précipitant vers son petit frère pour le chatouiller.

Le gamin éclata de rire, se tortillant sous les chatouilles avant d'implorer :

- Aête ! Aête ! Ca gatte !

L'aîné cessa aussitôt de le tourmenter pour le regarder de plus près :

- Ben bon vieux, t'es pas jojo…, fit-il remarquer en voyant le visage envahit de pustules de son frère.

Aussitôt les lèvres de celui-ci se mirent à trembler :

- Je veux pas ête pas jojo, pleurnicha-t-il.

Don sentit le danger : à tous les coups il allait se mettre à brailler, sa mère allait rappliquer et il serait puni pour être entré dans la chambre alors qu'il ne l'avait fait que pour qu'elle ait un peu plus de temps pour elle il ne fallait pas chercher avec les adultes : ils étaient étranges.

- Hé mon pote ! Si tu cries maman va me jeter dehors, et je ne pourrai plus venir te voir.

La menace fit son effet et le gamin ravala aussitôt le cri qui s'apprêtait à fuser avant de répéter tout bas :

- Je veux pas ête pas jojo…

- Mais c'est pas grave… Ca va passer, l'encouragea alors son frère. Et puis c'est rigolo comme ça, c'est vrai… On dirait un vrai dur de dur ! Comme dans L'homme de fer !

Aussitôt le bambin se redressa, l'œil fier ! L'homme de fer, il en avait vu quelques extraits en cachette parce que maman pensait qu'il était trop petit pour le regarder, mais Donnie lui racontait les histoires et de pouvoir être comparé à un personnage de la série qui passionnait tant son grand frère, c'était flatteur. Cependant il ne tarda pas à faire de nouveau la moue en se plaignant :

- Ca gatte !

- Ben oui, c'est normal. Ca va passer aussi. Faut juste ne pas y penser.

- Et comment on fait pou pas penser ?

A ce moment là, le gamin de sept ans ne pouvait pas savoir que parfois, au cours des années à venir, il se poserait encore et encore cette question : comment empêcher son petit frère de penser ?

- Ben… Tu veux qu'on joue aux nombres ?

La réaction enthousiaste du petit lui fit comprendre qu'il était sur la bonne voie. C'est sûr que depuis une semaine ça devait lui manquer à Charlie ! Alors les deux frères se perdirent dans l'une de leur partie et bientôt des rires retentirent dans la chambre, rires que Don, l'oreille aux aguets, essayaient de rendre moins sonores, ne réussissant, à cause de ses mimiques, qu'à les faire redoubler. A la décharge du plus jeune, il s'efforçait de manière louable d'étouffer ses manifestations de joie, ce qui le conduisait à s'étouffer à demi… Mais il était si heureux d'avoir enfin son grand frère près de lui ! Ca faisait tellement longtemps qu'il l'attendait. Il le réclamait sans arrêt mais maman lui avait dit que Don ne pouvait pas venir. Et soudain, le souvenir de ce qu'il avait pensé l'attrista. Don s'aperçut aussitôt de son changement d'humeur :

- Qu'est-ce qu'il y a Charlie ?

- Tu m'aimes plus ?

Il le regarda, éberlué :

- Qu'est-ce que tu racontes ? Pourquoi je t'aimerais plus ?

- T'es pas venu… Je voulais voi toi… Tu venais pas…

Don soupira : c'était un peu ce qu'il craignait. Lui il était grand, il avait bien compris les histoires de conta… consta… consti… bref, qu'il pouvait attraper la maladie de Charlie… Mais Charlie était trop petit pour comprendre. Il s'adossa aux oreillers et prit le petit dans ses bras :

- Bien sûr que je t'aime affreux crapaud ! Mais je ne pouvais pas venir.

- Pou'quoi ?

- Pour ne pas attraper ta maladie.

- Pou'quoi ?

- Ben… Parce que papa et maman ne voulaient pas.

- Pouq'uoi ?

- Pourquoi quoi ?

- Pou'quoi ils voulaient pas ?

- Beuh… Ben… Parce qu'ils ont déjà assez de travail avec toi. Alors ils n'ont pas le temps de s'occuper de moi.

- Oh…

Le gamin sembla plonger dans ses pensées et, comme cela lui arrivait parfois, Don se demanda ce qui se passait dans la petite tête bouclée. Puis les yeux bruns du petit se focalisèrent sur lui :

- Tu vas êt'e malade aussi ?

- Non… Je suis costaud moi, fanfaronna-t-il. Je suis pas une demi-portion !

- Je suis pas une demi-potion non plus ! protesta le petit.

A ce moment-là, Don avisa le bol de bouillie abandonné intact sur la table de nuit :

- Tu n'as pas mangé ?

- J'ai pas faim !

- Tu as toujours faim !

- J'ai pas faim de ça ! insista le petit.

- Mais si tu ne manges pas, tu vas rester malade longtemps, longtemps…

- C'est quoi longtemps ?

- Encore plus longtemps que tu as déjà été. Et je ne pourrai pas venir te voir tant que tu seras malade.

- Mais tu es venu…

- Oui, mais je ne vais pas rester…

- Pou'quoi ?

- Parce que si maman me voit je vais me faire gronder.

- Pouq'uoi ?

Parfois il se demandait comment faisaient ses parents pour être toujours aussi patients avec les « pourquoi » incessant du bébé de la famille. D'un autre côté, s'il ne répondait pas, il allait déclencher des larmes et ça il ne le voulait pas.

- Charlie… Je t'ai expliqué : ils ont peur que je sois malade aussi.

- Pou'quoi ?

- A cause de la conta.. la conti… euh… à cause des microbes.

- C'est quoi un cobe ?

- C'est une petite bête que tu as dans toi et qui te rend malade.

- Je veux pas avoi' de bête en moi ! protesta Charlie affolé.

- Alors il faut manger pour les chasser ! lança Don, saisit d'une idée lumineuse.

Le gamin jeta un regard mi-figue mi-raisin au bol abandonné : Don pouvait lire le combat qui l'animait.

- C'est f'oid…, finit-il par dire, ne voulant pas avoir l'air de céder trop vite.

- Si je te le réchauffe, tu le mangeras ?

- Mais tu me donnes, imposa l'apprenti maître chanteur.

Don hésita : sa mère n'allait pas rester dans la salle de bain des heures et si elle le trouvait là, ça aller drôlement chauffer pour son matricule. D'un autre côté, s'il réussissait à faire manger Charlie, ça serait des points en sa faveur… Et puis son petit frère avait besoin de se nourrir : déjà qu'il n'était pas joli-joli avec ces boutons partout, alors si en plus il devenait tout maigre ce ne serait plus son Charlie à lui… Sa décision prise, Don se leva et saisit le bol :

- D'accord, je vais réchauffer ton bol, mais après tu manges promis ?

- P'omis…

(à suivre)