17.
Ouchan, le Roi de l'Ouest, eut un éblouissant sourire.
- Est-ce vraiment le bon moment pour vous compromettre en une rencontre clandestine, Général Skendromme ?
- Tiens, vous en revenez au vouvoiement, d'accord ! Quant à me compromettre, je pense être suffisamment fini que pour pouvoir m'accorder ce rendez-vous, avant votre départ de ma galactopole !
- Mais, je n'ai pas l'intention de partir !
Aldéran retint un soupir.
- Si telle est votre intention, et qui que soit mon successeur, vous serez délogé ! Mais, je ne suis pas venu ici pour le futur, plutôt pour un passé, très récent.
A contrecœur, Aldéran prit une bonne inspiration et se lança.
- Vous m'avez sauvé, des assassins de vos propres pairs… Pourquoi ? Vous auriez au contraire dû profiter de l'occasion pour les laisser m'abattre et vous débarrasser de celui qui va malgré tout mettre en garde son remplaçant !
- Vous ne comprenez donc absolument rien à rien ? ! s'esclaffa le Roi du Pavé de l'Ouest.
- Disons que je comptais sur la caisse noire du SIGiP pour m'attirer vos services, avec les autres Rois, mais je ne songeais pas que vous vous retourneriez contre eux, pas maintenant en tous cas ! Et donc, je réitère ma question : pourquoi ?
- Je peux… ? fit Ouchan en glissant une main dans la poche intérieure de sa veste.
- Très lentement ! jeta Aldéran en le tenant en joue.
Ouchan jeta ensuite l'objet retiré en direction du grand rouquin balafré qui l'attrapa par réflexe.
- Vous reconnaissez cela ? souffla Ouchan, d'une voix soudain blanche et même un peu hésitante.
- C'est ma Médaille de Baptême ! Comment est-il possible qu'elle soit en votre possession ? ! Je l'ai…
- Bien que vous soyez, et depuis toujours, blindé de tunes, vous avez offert ce bijou unique et précieux au possible, irremplaçable, pour la vie d'un être affamé et squelettique. Rien ne vous y obligeait, mais vous l'avez fait sans une hésitation, pour un inconnu !
- Oui, je ne l'ai jamais oublié. Quel est le rapport ? La virago à laquelle je l'avais donné a été massacrée par le SIGiP, bien que nos Archives n'en conservent aucune trace…
Ouchan rit plus encore.
- Normal, le SIGiP n'y est pour rien. C'est moi qui ai ordonné le raid. J'ai vu mourir cette immonde saloperie, j'ai voulu son exécution lente et douloureuse. J'ai moi-même fait claquer le briquet pour qu'elle prenne feu !
- Pourquoi ? répéta Aldéran.
- Décidément, Général, soit l'épuisement soit les médocs, ont complètement neutralisés vos neurones… Après tout ce que je vous ai dit, après tout ce que vous auriez dû subodorer depuis, vous devriez avoir compris qui j'étais !
- Ce garçonnet esclave, famélique et sous-alimenté… Vous avez bien changé !
- Curieusement, après quelques années à survivre dans les rues, j'ai été pris sous l'aile d'un Roi. J'étais encore un adolescent quand il a accepté de mener cette opération punitive. Je me suis vengé, terriblement, abominablement, mais ce fut à la mesure des sévices qu'elle avait infligé aux autres enfants et auxquels j'avais assisté tant et tant de fois… J'ai récupéré la Médaille du jeune homme qui m'avait sauvé la vie, sans rien demander en échange. Je ne pensais pas pouvoir un jour la lui rendre… En tant que simple Agent Dormant, vous étiez totalement non localisable, Général ! Mais, quand je vous ai vu dans la cage, à notre toute première rencontre, en dépit de la balafre, je ne pouvais que vous reconnaître !
- Pourquoi vous n'avez rien dit, n'avez-vous même pas tenté de vous faire connaître ou reconnaître… J'avoue que dans mon délire de massacres je ne suis pas sûr que j'aurais pu vous entendre par contre… Et c'est donc la raison pour laquelle vous avez tiré sur mes assassins ?
- L'éternel challenge, Général : une vie pour une vie.
- Et les autres Rois ?
- Ils étaient sur mon chemin !
- Et vous êtes sur le mien, remarqua Aldéran, avec pertinence.
- Maintenant, il se passe quoi ? persifla Ouchan.
- On m'a programmé pour tirer à tout va, et sans détails ! rugit le grand rouquin balafré.
Albator posa une main qui se voulait apaisante sur l'épaule de son fils roux.
- Tu vas devoirs y retourner… La réunion va bel et bien se terminer cette fois. Il te faudra ensuite du temps pour te retourner, trouver un moyen de t'en sortir !
- Oui, je vais y aller, car c'est ce que j'ai à faire depuis quelques jours déjà, que j'aie dormi ou non… Et, peut-être que j'ai une chance…
- Comment cela ?
- Quand j'y repense, je crois qu'Elumaire a voulu me faire comprendre une issue, mais j'étais braqué sur mon propre sort, et puis il y a eu l'alerte concernant Albior… Je veux encore y croire, papa, s'il te plaît, ne doute pas, sinon je ne tiendrai pas le coup !
- Je suis là mon garçon. Agis selon ton instinct, il n'y a rien de plus fort dans l'héritage de notre famille. Mais j'aurais de loin préféré te léguer une collection de timbres !
- Tu en as une ?
- Non ! C'était juste une façon imagée de…
- Merci, papa. J'y retourne…
Le grand rouquin balafré jeta un coup d'œil à sa montre.
- C'est l'heure, je vais à l'AL99-DS1, c'est là que la Générale Elumaire veut m'exécuter, devant tous et que je parte avec mon carton la queue entre les jambes !
- Aldie…
- Oui, papa ?
- Ce ne serait peut-être pas une mauvaise chose si tu redevenais un simple citoyen, tu as largement mérité d'avoir la paix !
- Comme si j'étais fait pour une vie tranquille…
- J'attends ton retour ici, Aldie. Tu ne dois pas être seul dans ce genre de situation.
- Merci, papa. Mais, j'ai déjà entendu ça, et même si je n'ai pas répliqué, je n'étais absolument pas d'accord !
Un très léger sourire passa sur les lèvres de Shale Elumaire.
- Et puis, pourquoi est-ce que la fin serait écrite d'avance ? Rien de ce qui avait été prévu ne s'est réalisé.
- Vous l'avez dit, l'autre jour, Générale Elumaire, mais j'étais bien trop épuisé que pour comprendre…
- Et puis, il y a eu l'alerte médicale concernant le cadet de vos fils.
A l'Antenne du SIGiP, en strict tête-à-tête, Aldéran et Shale s'étaient entretenus.
- Je suis parti sans un mot…
- C'était normal. Je l'ai fait quand ma fille, pilote de chasse, a été abattue en simple mission de reconnaissance, loin, très loin…
- Désolé, toutes mes condoléances.
- Merci. Je vis avec cela, tout comme vous avec les méthodes utilisées ces dernières années.
Aldéran soupira.
- Quelle est la suite ?
En un geste que lui-même trouvait assez théâtrale, il poussa l'étui contenant les étoiles de ses épaulettes vers Shale.
- Je ne les ai reçues que pour un temps, je l'ai toujours su. Je vous les rends, avant que vous ne me les enleviez, de façon encore plus mélodramatique, dans une cour, devant des caméras ou que sais-je !
Shale repoussa l'étui vers son interlocuteur à la crinière incandescente
- Reprenez-les. Elles sont à vous pour toujours et elles vous seront encore très utiles, un jour.
- Pardon ?
- Dans deux ans, je pars à la retraite, totale, Militaire. Et vous, dans deux ans, vous prendrez la vôtre du service entièrement actif, et donc mon fauteuil sera libre. D'ici là, la trahison de Grendele sera avérée, ses complices seront pistés. Votre avenir est tout tracé, Général Skendromme !
Interloqué, sans voix, Aldéran récupéra ses étoiles.
