14.

Alors qu'il avait pensé le trouver à planter des choux, Albator s'était retrouvé devant un Warius en uniforme, à sa table de travail.

- Gnééé ? fit le grand brun balafré.

- J'ai donné un nouvel Amiral à la Flotte de la République Indépendante, je ne pensais pas qu'il ne pourrait œuvrer que quelques semaines ! J'ai donc à suppléer, le temps que Itha Krovik arrive au bout de son plan !

- Tu y crois encore ? souffla Albator en se laissant tomber dans un fauteuil.

Warius tressaillit violemment.

- Quoi, tu as renoncé ? Non, pas toi, là c'est moi qui ne peux le réaliser un seul instant ! Car si toi tu n'as plus d'espoir au cœur…

- Nous y étions, Warius, soupira Albator en se tordant nerveusement les mains, le regard vide. Pour toi ton petit frère de cœur, pour moi l'aîné de mes fils – et le contact entre lui et moi s'est rompu juste avant que je ne le découvre transformé en figure de proue de bateau antique ! Alérian n'a pas pu jouer sa chance et il a perdu. Ses ailes de Phoenix de sont figées à jamais !

- Je t'interdis d'avoir ces propos ! aboya Warius. Itha Krovik n'a pas fini son plan, comme tu le rappelais peu avant ! Elle a transformé le Sanctuaire des Juges, y compris le Grand, dans une sphère végétale. Même si les scans de ton Arcadia et de mon Karyu ne percevaient plus rien, je suis sûr qu'il doit se passer bien des choses là-bas puisque nous nous sommes résolus à battre en retraite… Albator ?

Le grand brun balafré soupira, passant les mains dans sa crinière argentée.

- Pourtant, toi et moi avons accompagné Alérian depuis ses tous premiers pas surnaturels, reprit-il après un long moment de silence, perdu dans ses pensées, l'œil éteint et presque trop brillant de larmes retenues. Et ces derniers mois, nous avons constaté qu'il n'avait plus la main, qu'il se faisait dépasser. Et ses cœurs ont dû s'arrêter puisque Itha nous en a informés à son arrivée, répercutant de vive-voix sa discussion télépathique avec Alie. Warius, toi et moi en avons trop vus. Nous ne sommes plus à croire à n'importe quoi… Nous savons qu'Alérian a perdu, deux fois, dans la Zone des Abysses. Ses ailes de Phoenix n'ont pu le sauver, pas plus que ses amis Dragons… Dès lors, ce n'est pas nous qui…

- Que vas-tu faire, Albator ?

Le grand brun balafré se mordit les lèvres.

- Chalandra est arrivée dans la nuit. Les enfants sont toujours en période scolaire, au Pensionnat, ils ne sont encore au courant de rien. Bien que je devine qu'Enysse et son lien avec son grand frère, et Anténor et sa balafre… Mais si c'est le cas, ils ne disent rien…

- Mais encore ? insista Warius, soucieux au possible, n'ayant jamais vu son ami dans de telles dispositions d'esprit !

- Je reste. Dana comprend encore moins que nous deux. Bien que les enfants soient, pour les garçons en préparation de leur vie d'adulte, et les jumelles en pleine scolarisation et leurs liens avec les copains de ce temps innocent – il leur faut un référent adulte. Bien que je ne sois pas le meilleur, je suis le seul qu'il leur reste ! Ensuite, nous rentrerons tous, à moins que le miracle promis n'arrive… Mais je ne veux pas me réjouir, pour ne pas être déçu au pire !

- Je comprends ta dernière argumentation, fit Warius. Comme si je n'espérais pas moi aussi, mais aucun des alliés surnaturels d'Alie ne s'est manifesté depuis presque trois semaines que nous sommes de retour… Ça fait long, même pour du surnaturel, bien qu'on nous martèle que dans ces mondes le temps n'existe pas… Le temps passe pour nous, Alie doit revenir !

- Je l'attends tellement !

Warius esquissa enfin un sourire.

- Je te retrouve, mon ami ! Nous l'attendons !

- Tu me tiens au courant ?

- Et toi aussi ? s'inquiéta presque Albator.

- Tu seras le premier informé !

- Merci !

Se levant, le grand brun balafré évita néanmoins le regard de son ami Amiral.

- Tu sauras où me trouver.

- Marina et moi invitons toute la famille pour un barbecue, ce samedi midi ?

- Sans envie. Danéïre a prévu une sortie au Parc. Je reste avec elle !

- Oui, Albator. Une prochaine fois ?

- Sans doute, marmonna Albator en se retirant, assez mal à l'aise dans sa tenue civile, même tout de noir !


Les portes refermées, Warius se rassit à sa table de travail, épuisé émotionnellement parlant, espoir perdu mais qu'il n'aurait jamais pu avouer, et redoutant le pire pour l'avenir.

« Alérian, revient ! Tu le peux, tu l'as déjà fait ! Je t'attends ! ».

Fermant les yeux, Warius laissa échapper ses propres larmes.