Choix
C'était de ma faute, j'en avais conscience. Je savais ce moment inéluctable, mais je venais -par mes propos- de dangereusement le précipiter. Les yeux clos, je m'étais faite une raison. Ce soir à Volterra, je connaîtrai un nouvel affront. Les sens en alerte, les bras enroulés autour du corps, je tentais de dissimuler tant bien que mal cette nudité qu'il venait de dévoiler. Mais, il n'y eut pas de mains pour me souiller, juste un courant d'air afin de me réveiller.
Il s'était écarté. Assis à l'extrême bord du lit, me tournait le dos. Enfouissant sans visage dans ses paumes, semblant catastrophé, il tentait de maitriser sa respiration.
- Je te prie de m'excuser ! dit-il à mon intention, la voix fébrile. Je ne sais pas ce qui m'a pris, je suis vraiment … navré.
Il esquiva un geste comme pour se retourner afin de juger de ma réaction, mais s'en abstient. Comprenant d'où venait sa réticence, sottement tremblante, je m'emparai d'un drap afin de me couvrir.
Après un silence ponctué de ses respirations affolées, il reprit.
- J'ai conscience que mes excuses te laissent égale, je comprends. Je ne saurais justifier mon comportement, j'ai juste…perdu pied. Mais, je veux que tu saches que cela ne se reproduira plus, plus jamais. Je vais m'en aller à présent, je te laisse tranquille, me promit-il.
Pour une fois, je le croyais. Il ne reviendra plus, ne cherchera plus après moi et l'idée me terrifiait, me figeait d'effroi. Cela signifiait que j'allais être seule désormais, totalement seule, et entre les murs de Voltera perdrais l'esprit.
- Reste ! murmurai-je.
La voix en moi, cette lâche, me soufflait mon texte. Il se retourna encore, légèrement, et la surprise avait assaillit les fins traits de son visage.
- Jane ne t'approchera plus, n'aie crainte ! m'assura-il, se méprenant sur les raisons de cette volte-face. Tu ne seras plus ennuyée.
J'aurais pu le laisser s'en aller pour de bon. J'aurais pu m'abstenir de cette peine, cette honte dont il allait m'affabuler s'il restait –et il ne resterait que pour une seule chose. J'aurais pu, mais au lieu de ça, je permis à la voix de s'exprimer encore.
- Reste.
Il pivota définitivement de mon côté, me fit face. Dans ses yeux brillait une petite flamme que je connaissais bien, une petite flamme qui allait me perdre. En un clin d'œil, il n'y eut plus de rempart entre nos deux corps, le lit grinça lugubrement lorsque sans ménagement il nous y précipita et aussitôt, ses lèvres incendiaires, ses mains enfiévrés entreprirent l'exploration de mes courbes. Je ne répondis pas à ses provocations, ne songeant qu'à dominer ce tumulte en moi, celui qui faisait s'affoler ma respiration, qui faisait se brouiller mes idées. Le corps en transe, les muscles saillants sous la peau pale, il s'afférait, me molester de ses baisers.
J'aurais voulu, ah, oui! Si ardemment voulu en être dégoûtée, mais tout ce que je réussis à faire fut d'en ressentir un plaisir sans commune mesure, un goût de félicité. Complètement guidée par mon désir à présent, je revoyais mes inhibitions à la baisse. Les lieux, les circonstances, n'importaient plus. Volterra avait disparue, la douleur avec. Dans l'immédiat, il n'y avait que ça qui importait. Je me laissais alors volontiers emporter loin de tout, m'initier à cet art qui m'échappait, essayant de ne pas songer à ce moment inéluctable, lorsque je me réveillerai enfin. À cet instant-là, la douleur, celle qu'il a su - l'espace d'un fugace instant- anéantir, reviendra, plus présente, plus intense que jamais.
Ses bras nus montèrent et se replièrent, les mains sous la nuque. Je le regardai, fasciné par son air décontracté, presque blasé. Comme si c'était là une sorte de routine pour lui. Comme s'il ne doutait pas un seul instant que sa soirée se terminerait ainsi. Dans sa silencieuse satisfaction, il semblait si diaboliquement beau ; un éphèbe dans toute sa splendeur ! J'admirai dans la pénombre son tors soulevé par sa respiration calme et mesurée, le mouvement de sa pomme d'Adam quand il déglutissait, captivée. J'enfouis mon visage dans son cou, respirant son essence, brute et masculine.
Je me sentais bien, nulle douleur ne subsistait en moi, nul remord. Je tentais d'en profiter au mieux, avant que ma conscience ne me rattrape, avant que la culpabilité ne m'engloutisse dans ses ténèbres, son gouffre sans fond. Je respirai encore et encore dans son cou, le fit frémir. Ah ! Qu'est-ce que je n'aurais pas donné pour faire durer cet illusoire moment d'inconscience. Ce moment j'aurais dû le vivre dans d'autre bras, en toute innocence, en toute insouciance. Et jamais, ô grand jamais, il n'aurait dû être synonyme de trahison ! Dans mon dos, sa main légère qu'il avait dégagée, s'était mise à m'effleurer d'inlassables caresses dans vas-et-viens infernal, à me faire perdre la tête. Un courant de désir me traversa et aussitôt je souhaitai mourir pour ne pas avoir à redescendre de ce bien-être.
Après le long voyage, on fut enfin arrivés sur place. Alice à côté de moi, emmitouflée dans un imperméable sensé la camoufler à la vue des curieux badauds n'en semblait que plus excentrique au milieu de ce grotesque décor qui nous entourait. Un éléphant aurait eu plus de chance de passer inaperçu, et pour cause ce n'était pas ce genre d'espèce là qui manquait par ici. Nous faisions le chemin en éclaireurs, les autres nous suivaient avec beaucoup plus de discrétion néanmoins. Les spectateurs qui loin d'être importunés par les trombes d'eaux qui tombaient du ciel, nous suivaient de leur regard vitreux. Certains d'entre eux plus intrépides ou plus sots nous suivaient tout court.
Jeunes pour la plupart, des enfants de la rue comme il y en a beaucoup dans ce pays, livrés à eux-mêmes. Leur instinct leur disait de s'éloigner, de prendre leur jambe à leur cou, mais leur ventre qui criait famine était plus persuasif. Ils nous prenaient pour des touristes, nous demandaient l'aumône, apeurés, prêts à détaler au moindre mouvement. Arrivés près de cette usine désaffectée qu'était notre destination, ils abandonnèrent leurs tentatives, nous crièrent de ne pas nous aventurer plus loin.
Ils appelaient le lieu que nous étions sur le point de profaner par notre présence : l'antre de la déesse Ayushi, la maléfique, la voleuse d'enfant. Dans leur esprit alimenté par la superstition et les contes mystiques, ils la prenaient pour une divinité. Les adultes avaient pris pour coutumes de déposer des offrandes à son intention, pensant qu'en agissant de la sorte elle aurait l'amabilité d'épargner leur progéniture au profit des enfants abandonnés à leur sort et qui ne manqueraient à personne s'ils venaient à disparaitre. La prétendue déesse ne faisait rien pour désavouer cette croyance qui l'avantageait plus qu'elle ne lui était préjudiciable. Ainsi donc, elle l'alimentait ; elle ne touchait jamais aux enfants qui avaient un foyer, seulement à ceux qui erraient dans les rues.
Alice tira de sa poche une liasse de billets qu'elle laissa tomber à leur intention, par terre, derrière elle. Elle savait que ce n'était pas grand-chose, que ça ne réglait pas le vrai problème, mais c'était sa contribution. Elle se retourna vers moi. Je ne la reconnaissais plus, il ne restait plus rien de son enthousiasme à toute épreuve, de sa légendaire assurance. Nous avions déjà traversés tant d'épreuves, survécus à certaines qui auraient du nous exterminer, mais c'était ce dernier coup qui avait eu raison d'elle.
Elle est à l'intérieur, me dit-elle, sa voix mentale me semblait éteinte, éreintée. Il y a deux hommes postés devant l'entrée, deux vampires, rajouta-elle, inutilement.
Ils se pétrifièrent en nous voyant apparaitre, leurs regards abasourdis virevoltèrent entre Alice et moi. Leurs pensées étaient confuses, leurs idées disparates. À peine transformés par ses soins, Ayushi les avaient fait tomber sous son emprise, ils n'avaient jamais vu un de leurs semblables et ne connaissait pratiquement rien de ce qui est devenu leur nouveau monde. Son pouvoir consiste en la manipulation de l'esprit ; elle est capable d'insuffler à quelqu'un n'importe laquelle de ses pensées et rendre ce dernier absolument certain qu'il pense désirer la même chose. Contrairement à Chelsea il ne s'agit pas là d'une simple emprise temporaire sur les émotions d'autrui. Ayushi est tout à fait apte à faire de n'importe quel être ce qu'elle veut, d'en faire sa marionnette et ce sans avoir nullement besoin d'un quelconque contacte, visuel ou autre ; la proximité suffit amplement. Elle est capable d'effacer la mémoire d'un potentiel ennemi, de remodeler ses souvenirs, de les altérer comme bon lui semble.
- On vient voir Ayushi ! La voix impatiente d'Alice retentit, elle voulait en finir au plus vite.
Les deux acolytes se consultèrent, hagards, ils ne s'étaient jamais retrouvés dans pareille situation. Ils ne savaient quoi faire.
- Qui êtes-vous ? grogna l'un deux, méfiant et menaçant.
Alice laissa échapper un grommèlement de lassitude. Elle en avait plus qu'assez de cette corvée, celle d'amadouer et d'expliquer.
Je te laisse te débrouiller avec eux !
- Je m'appelle Edward, me présentai-je, nous vous voulons aucun mal, nous voudrions juste voir votre maitresse…
L'un d'eux, Amar, songeait que c'était à nous de les craindre. L'étonnement de notre arrivée passé, il nous trouvait bien chétifs et doutait qu'on puisse leur faire le moindre mal. Ayushi ne voulait voir personne, et il n'existait que pour veiller à exaucer les désirs de sa maitresse. Le visage fermé, il glissa quelques mots dans un dialecte incompréhensible à son partenaire d'infortune. Ce dernier ragaillardi me contourna, se dirigea vers Alice qu'il domina de sa hauteur, agressif. Elle ne sourcilla même pas devant sa tentative d'intimidation. Elle le calcula sèchement, le regard sombre.
- Je vous déconseille de…
Mais c'était déjà trop tard, avant même qu'il n'eut le temps de faire quoi que ce soit, ne serait-ce que bouger le petit doigt, Jasper fut là. Déconcertant de rapidité et de précision, il entoura son cou d'un bras, et d'un coup sec lui arracha la tête. Cette dernière tomba, roulant grotesquement par terre, tandis que le corps s'affaissait lentement sur le sol.
- Jasper ! soupirai-je. Tu n'avais pas à faire ça, il ne savait pas ce qu'il faisait, elle le maitrise comme un pantin.
- Raison de plus pour finir avec eux! répliqua-il sans regrets. Ils sont imprévisibles.
Il se tourna vers Amar, qui, malgré cette terreur qui le gagnait se sentait guidé par une force irrésistible. Il devait protéger sa maitresse coute que coute, même s'il en allait de sa vie.
- Jasper, non… !
Les deux hommes se ruèrent l'un vers l'autre. Amar bien que plus fort de part sa condition de nouveau-né, n'arrivait qu'à effleurer Jasper qui ne tarda pas à l'envoyer valser contre le grillage délabré qui faisait office de porte, libérant ainsi le passage.
Il aurait pu m'en laisser un ! pesta Emmett en arrivant près de lui.
Carlisle ne trouvait pas cette entrée en matière très appropriée. Pour des gens qui venaient en paix demander de l'aide, nous n'y prenions pas du tout comme il fallait. Résigné à essayer tout de même, il suivit Jasper et Emmett en s'engouffrant à l'intérieur.
La grande pièce était plongée dans les ténèbres, privée de toute lumière par les fines planches de bois qui recouvraient les fenêtres délabrées. Le lieu n'offrait qu'un confort rudimentaire et une décoration plutôt minimaliste. Mais- et cela n'avait échappé à personne- dans un coin se trouvait une sorte d'immense cage à oiseau rouillée à l'intérieur de laquelle gisait un petit garçon. Frêle, la peau boursoufflée par la chaleur, il serait passé pour mort si sa petite poitrine ne frémissait pas sous l'effort de sa faible respiration.
Je dus me concentrer fortement afin de chasser le flot de grossièreté que proférait Rosalie et que lui inspirait ce navrant spectacle. Elle s'imaginait déjà bondir sur Ayushi, la défigurer, l'éviscérer et y prendre un démentiel plaisir. Cette dernière grande et fine, nous apparut. Ses longs cheveux d'un noir brillant et intense glissèrent comme une caresse sur sa peau ocrée lorsqu'elle se retourna vers nous. Ni surprise, ni craintive, elle virevoltait dans son sari aux multiples couleurs chatoyantes. Amar se prosterna à ses pieds, baisa goulument ses derniers avec ferveur, pleurnichant et minable.
- Allons, allons ! le pria-elle, le ton maternel, relève toi donc tu m'embarrasses devant mes visiteurs!
Elle irradiait de son sourire factice, lorsqu'elle entoura les épaules d'Amar, ébranlés par les sanglots. Ce dernier jubilait de cette attention qu'elle lui accordait et se releva, sottement soulagé. Elle tapota gentiment sur sa joue, avant que son expression aimable et avenante ne s'altère pour révéler son vrai visage. Avec une moue malsaine, elle imita Jasper en étêtant son propre serviteur. Des serviteurs elle en trouvera d'autres, quand elle voudra et autant qu'elle voudra. Sans émotion elle enjamba le corps démembré d'Amar pour venir jusqu'à nous.
- Je suis Carlisle, engagea mon père, fébrile, afin de se présenter, voici ma famille. Nous ne voulions pas causer ce…cette regrettable altercation. Nous sommes vraiment navrés.
- Oh, mais ce n'est rien…ce n'est rien du tout voyons !
Carlisle fut déconcerté de son manque d'empathie, par sa froideur, décontenancé par ce regard appuyé sensé être charmeur et qu'elle lui lançait sans gêne. Mais il s'évertua tout de même à en faire un atout de sa quête désespéré. Il lui expliqua la raison de notre venue et le conflit qui nous opposait aux Volturi qu'elle connaissait déjà, de réputation.
- Ce serait un véritable honneur pour nous, si vous décidiez de vous joindre à nous !
- Vraiment ? se ravit Ayushi le sourire carnassier et qu'est-ce que cela pourrait-il me rapporter à moi, hum ?
Benjamin voulut s'élancer vers elle avec la ferme intention de faire s'évaporer son enjouement déplacé, la malice dans ses yeux, mais Emmett lui fit barrage.
- Calme-toi mon frère ! l'apaisa-il et il n'y eut que son regard de ténèbres pour lui répondre.
Son visage était marqué par la fatigue, mais cette expression de terreur qui avait pris coutume d'assiéger ses traits avait enfin disparue. Sa volonté et son assurance avaient repris le dessus ; il allait retrouver Angie, la sortir de là peu importe les obstacles qui se dressent devant lui.
- Je crois que vous n'avez pas vraiment le choix ! lui assura-il.
- Voyez-vous ça ? s'amusa-elle.
Elle nous toisa tous, tour à tour, un éclat de malveillance dans les yeux, comme quelqu'un qui garderait un cruel secret. Elle fantasmait déjà sur ce qu'elle pourrait faire de nous, toute la distraction qu'on pourra lui apporter une fois soumis à sa magie. Elle n'arrivait pas à croire que nous étions venus de notre propre chef se jeter dans la gueule du loup. Elle n'arrivait pas à croire à sa chance.
- Oui, lui intima-il, et vous feriez mieux d'y penser à deux fois avant de prendre votre décision !
Elle balança la tête en arrière, partie d'un rire tonitruant, incisif et moqueur.
Délaisse ta rancœur, oublie qui tu es, ce que tu es venu faire. Abandonne toute volonté, accepte ta faiblesse, plus encore, complais toi dans cette dernière, prend-y gout, délaisse ton arrogance qui n'a plus lieu d'être…prosterne-toi devant ta maitresse, tu n'en as pas d'autres !
- Bella ? murmurai-je, angoissé.
- Ne craint rien, songea-elle, elle est très forte, mais je crois que je réussis à la bloquer !
Je l'espérais pour nous. Dans le cas contraire Benjamin subira une amnésie complète et irrémédiable, la seule chose qui demeurera en lui sera cette obéissance aveugle et inconditionnelle pour Ayushi.
Elle le vrilla entre les fentes de ses yeux rétrécis, étonnée qu'il fusse encore debout.
Prosterne-toi ! répéta-elle.
- Ça ne marchera pas ! se lassa se dernier qui devina ses intentions, nous somme complètement hermétiques à ta magie.
Ça ne se peut pas !…ça ne se peut pas ! ânonna-elle, affolée.
C'était la première fois qu'elle échouait à dompter quelqu'un.
- Si, ça se peut ! lui certifiai-je, mais rassurez vous, nous ne vous voulons aucun mal. Nous sommes juste venus demander votre aide !
Elle fut davantage paniquée de m'entendre répondre à sa pensée.
- Et si je ne veux pas vous aider ?
Cette fois s'en était trop pour Benjamin qui laissa exploser sa colère, son cri de rage. Il bouscula Emmett et se précipita sur Ayushi qu'il cloua violemment au sol.
- Dans ce cas-là, je te tuerais ! lui cracha-il au visage, le regard fou, les narines sifflantes.
- Je l'approuve ! le soutint Rosalie, acrimonieuse. Si elle ne veut pas nous aider, je ne vois pas pourquoi on devrait la laisser s'en sortir !
- Il ne faut pas se comporter comme ceux qu'on veut renverser, Rose, s'attrista Carlisle.
- Peut être qu'on devrait au contraire! Guérir le mal par le mal… Leur méthode semble avoir son petit succès !
Ragaillardi par ce soutien, l'Égyptien fut sur le point de mettre ses desseins à exécution. Le sol, le mur, tout se mit à vibrer violemment comme sous le coup d'un tremblement de terre, reflétant ainsi la rancœur qui bouillonnait en lui. Et comme il n'avait sous la main aucun Volturi pour l'instant, et afin de soulager cette rage trop longtemps contenue, il estimait qu'Ayushi ferait office d'un bon calmant.
- Benjamin, non ! supplia Carlisle, ce n'est pas ainsi qu'on arrivera à quoi que ce soit !
- Je n'en ai que faire de vos principes ! Le temps est venu pour vous de choisir entre ces derniers et moi.
Dans son esprit malmené par les remords, il ne persistait qu'une ultime lumière au bout du sombre tunnel ; elle. Comme un drogué dépendant, il soufflerait de son absence, pas seulement moralement, mais dans son corps, dans sa chaire, il avait mal. Et pour la retrouver, pour se soulager, il était prêt à commettre les mêmes bassesses auxquelles se livre un intoxiqué dans son désespoir ; il était prêt à tout. Il délaissera tout pour ce but suprême, tout, ses scrupules, ses promesses et le peu d'humanité qu'il restait en lui. La pression de ses mains autour du frêle cou d'Ayushi se desserra lentement, tandis que le séduisant projet prenait forme dans son esprit, éclatant comme une évidence. Les yeux exorbités d'effroi de sa prisonnière le suivirent lorsqu'il la délaissa pour se relever.
- Je crois que tu as choisi ton camp, lui dit-il, tu t'en sors indemne pour cette fois, mais si le hasard te met sur mon chemin une fois encore, je peux te jurer qu'il en saura autrement.
Il se retourna vers nous, son regard brillait d'une fureur sanguinaire.
- Nos chemins se séparent ici ! annonça-il calmement.
- Benjamin…, débuta Alice.
Il leva une main pour l'arrêter.
- Ne tentez pas de m'en empêcher, je pourrais me rendre coupable de choses que je regretterai. Je ne vous souhaite que réussite pour ce que vous entreprenez Carlisle, en ce qui me concerne, cette attente, cette inertie, c'est le pire des châtiments. Je dois tenter le tout pour le tout…
Et il allait le faire. La forme qu'allait prendre cette décision s'imposa aussi bien à Alice qu'à moi.
Une armée de nouveau-nés !
Et juste comme ça, il s'en alla sous le regard égaré de tous les autres. Tia se détacha du groupe et le suivit en silence.
Excuse-moi Edward, songea-elle, je dois tenter le tout pour le tout moi aussi.
- On ne fait rien ? s'intrigua Jasper, troublé par la tournure que prenaient les événements.
- Non, on ne fait rien, se contenta de répondre Carlisle, affligé.
Il ne pouvait faire autrement que de le laisser tenter sa chance à présent, il connaissait le caractère de Benjamin, il lui en avait déjà trop demandé. Quelque part au fond de lui, dans les tréfonds de son âme tourmenté, un infime espoir qu'il puisse y arriver tout seul de son coté, naquit.
Ayushi, oubliée dans son coin, profita de ce manque d'attention pour s'évaporer dans les airs à son tour. Je m'apprêtais à la suivre, mais Carlisle, résigné, m'en empêcha.
- Laissez-là s'en aller aussi, rien ne sert de la contraindre contre sa volonté !
Comme il n'y avait plus rien à faire, Rosalie se dirigea vers l'immense cage à oiseaux dont elle tordit fermement les barreaux. Le petit garçon entre les bras, elle s'élança vers la sortie. Notre escapade avait tourné au vinaigre. Au lieu de progresser vers notre but, nous avions régressé lamentablement. Mais, dans l'immédiat personne ne voulait songer à cette accablante constatation. En silence, nous quittâmes les lieux.
Je savais bien que ce petit moment de répit, cette trêve entre nous allait trouver une fin, j'espérais seulement qu'elle perdurait un peu plus longtemps. D'un geste sec, elle écarta mes mains, se dégagea, brisant notre étreinte. À côté de moi, afin de me signifier que l'armistice était bel et bien fini, telle une momie, elle s'emmitoufla dans un drap.
- Ai-je été déplacé ? demandai-je en la surplombant, afin de ne pas lui donner autre choix que celui de me regarder.
- Vous avez un drôle d'humour vous autres Volturi, souffla-elle, aigre.
Elle tenta un sourire, voulant paraître dédaigneuse, mais ses yeux étaient tellement tristes que cela gâchait son ironie.
- Fais-tu référence à quelque chose en particulier ? Intrigué, je voulus en savoir plus.
Elle hésita, me jaugeant du coin de l'œil, finit par s'exprimer.
- Cette croix que tu portes si fièrement autour de ton cou, l'as-tu dérobé à un pieux homme à qui tu aurais aussi subtilisé la vie ?
Je souris à mon tour, amusé par sa vision si simpliste, du bien, du mal. J'hissais mes lèvres jusqu'à son oreille afin de lui susurrer ma réponse, ainsi que pour m'enivrer de son essence.
- À vrai dire, je n'ai pas eu à le faire. Cette chaine-là m'a toujours accompagné, elle date d'avant Voltera. Je n'ai pas eu à la voler, enfin je crois…je ne me souviens pas de mon humanité.
C'était la vérité, je ne me remémore rien, ce que je ne déplore nullement. Je sais seulement que j'étais jeune quand je fus transformé. Cela s'est probablement déroulé au détour d'une ruelle, dans une allée sombre, quelque part dans un pays dont je ne garde pas le souvenir. Puis, se fut l'enfer ; long, atroce, sans préalable jugement. Le pire était de ne pas savoir quand cela finira et si cela finirait. Je me rappelle m'en être étonné, pensant avoir appliqué à la lettre tous les commandements de la bible. C'était tout ce qui me revenait ; je devais vivre sainement pour me déconcerter de mon supplice. Quand celui-ci fut terminé, Aro était venu à moi, m'avait assuré que j'étais un Volturi désormais, que je faisais partie de son clan, qu'Eléazar avait repéré mes futures capacités et que j'étais leur traqueur à présent. L'homme somptueux savait s'y prendre et l'effroi que je ressentis alors, se mua rapidement en gratitude, plus que ça même, en fierté ; celle d'avoir été choisi, d'avoir été l'élu.
Mon souffle contre sa peau, faisait s'affoler sa poitrine adamantine. Elle papillonna des yeux, les scella, laissant le soin aux courbes de ses cils de sublimer son visage. Sa beauté m'anéantissait, sa candeur me subjuguait. J'étais désormais –une fois que j'y eus droit- inconsolable de ses lèvres, de son corps, de sa peau. Je lui aurais volontiers arraché ce drap qui la voilait à mes yeux. Pour peu que je m'écoute, je l'aurais réduit en lambeaux.
- Crois-tu en dieu ? la questionnai-je afin de m'ôter la séduisante idée de la tête.
Clairement irritée de ma proximité, elle s'évertuait à m'ignorer.
- Tu ne dis rien, j'en conclus que tu y crois. À vrai dire, j'en suis certain, affirmai-je. Alors, dis-moi, pourquoi un dieu -tout puissant qu'il est- nous aurait-il crée, nous autres vampires ? Pourquoi nous aurait-il assujettis au rang de prédateurs, condamnés à s'abreuver de sang et pas de n'importe lequel ? Pourquoi nous aurait-il fait ainsi que nous sommes si on est censé lutter contre notre nature ? Ses autres créatures ne se détournent pas de leurs instincts, elles y succombent, tout comme nous. Les humains chassent les animaux, nous nous les chassons eux, ainsi va la vie, tu n'as pas à les déplorer.
Elle rouvrit ses yeux, indignée, comme si je venais de proférer un blasphème.
- Les humains ne sont pas des animaux, enfin ! lâcha-elle dégoutée. J'en étais une il n'y a pas si longtemps, toi aussi autrefois, alors comment peux-tu… ?
- Mais à présent nous en sommes plus ! l'apostrophai-je, agacé.
Elle me dévisageait, le regard acéré, toujours aussi méprisante. Son entêtement ainsi que celui de son clan, celui de vouloir à tout prix se différencier de ses semblables pour mieux pouvoir les juger, m'horripilait. Je voulais qu'elle prenne conscience, qu'elle sache que sa privation était complètement vaine, absurde et risible. Je voulais qu'elle cesse de me jeter ce regard sévère qui m'alourdissait de ses reproches. Au fond, nous étions tous pareils, à la fois fort et faible, maitre et esclave. Je ne voulais pas endosser le pesant rôle du mauvais, alors que d'autres –et spécialement l'un d'eux- se trouvait idéalisé.
- Crois-tu que lui s'en prive ? lui demandai-je, l'œil rivé sur l'amulette qui reposait au creux de sa poitrine et dont je connaissais la provenance. A-t-il promis de s'astreindre pour toi, te l'a-t-il juré ?... Laisse-moi te dire qu'il t'a menti. La dernière fois que ses yeux ont croisé les miens, ils étaient rouges, rouges sang.
Son visage perdit ses dernières couleurs et ses pupilles en détresse, alourdies de peine, disparurent sous ses frémissantes paupières. Elle resta longtemps ainsi, telle une mourante à qui on aurait porté le dernier coup ; le coup de grâce. Puis, ses cils touffus d'un noir intense se soulevèrent et ses yeux réapparurent ; calmes, graves.
- Benjamin est un ange, murmura-elle si bas qu'elle semblait se parler à elle-même, un étrange sourire venant tordre ses lèvres pulpeuses.
Je n'aimais pas ce sourire, il ne me plaisait guère ; il semblait si douloureux! De cette douleur à laquelle on ne peut supporter d'assister. Cependant, je restais là, captivé par le lugubre spectacle
- Il est un homme qu'aucun d'entre vous ne sera jamais, m'assura-elle toujours aussi bas et toujours sans me parler, sans me voir et cela me dérangeait d'une manière que je ne sus m'expliquer.
Un long silence s'ensuivit ; enflant, étouffant. Puis, elle me regarda enfin et j'aurais préféré qu'elle ne le fasse pas, qu'elle continue à m'ignorer.
- Il est un homme que tu ne seras jamais ! me susurra-elle, forte d'une inébranlable conviction.
Je pouvais lire dans ses yeux qu'elle me condamnait, que je n'étais et ne serais jamais qu'un monstre pour elle. Elle m'avait bien prévenu, à présent j'en avais la certitude. Et au même instant une sensation aussi inconnue qu'inattendue me submergea, me laissa pantois par sa futilité. L'espace d'une fulgurante seconde j'ai souhaité être quelqu'un d'autre, être l'ange dont elle me parlait ; l'homme si exceptionnel qui pouvait la faire sourire par son simple souvenir, malgré la distance qui les sépare et qui les séparera toujours. Lui, elle l'aurait sans doute regardé autrement. Mais, cela ne devrait avoir aucune sorte d'intérêt pour moi, aucune! J'essayais de m'en persuader.
Comme il n'y avait rien à rajouter, je me levai pour partir ; Aro devait sans doute attendre les précieuses informations que j'avais pour lui. Sans enthousiasme, aucun, je me rhabillai pour aller à sa rencontre. Cependant, mes projets se trouvèrent bouleversés par la voix qui retentit dans mon dos.
- Tu pars ?
Ce n'était pas tout à fait de l'étonnement, ni vraiment de la déception, c'était quelque chose d'autre, quelque chose qui m'échappait. Elle s'était relevée, le drap autour du corps, m'interrogeait du regard. Après m'avoir autant ignoré, autant méprisé, elle semblait tout d'un coup, comme suspendue à mes lèvres.
- Tu pars ? répéta-elle tout bas.
Je la rejoignis, tentant –non sans mal- de modérer mon enthousiasme retrouvé.
- Je reste si tu sais me faire rester, susurrai-je au creux de son oreille.
Elle clôt les yeux encore, affichant cette même expression douloureuse qui a coutume d'assaillir ses traits. Puis, doucement, résignée, elle laissa glisser l'étoffe derrière laquelle elle s'acharnait à se dissimuler.
Avant que sa beauté dévoilée, ne me tienne pour supplicié, je m'empressai de maintenir le drap autour d'elle, la tirait précautionneusement vers moi. Dans le tourbillon de mes émotions, la honte prédominait. Je me sentais honteux, oui, honteux de tirer profit de son désespoir car -et je venais de le comprendre, c'était bien le désespoir qui motivait son choix, celui de me voir rester.
- Tu n'es vraiment pas obligé de faire ça, je peux rester, lui certifiai-je, contrit. Je veux bien rester.
- Quand est-ce que ça s'arrêtera ? demanda-elle.
Doucement, elle encercla mon cou.
- Qu'est-ce qui doit s'arrêter ? questionnai-je, interdit.
- La douleur ! souffla-elle sur un ton d'évidence.
Sa détresse m'émut jusqu'au plus profond de mon être et je fus atterré de constater que je ne pouvais rien pour la soulager, pire encore, j'eus conscience d'être à l'origine de cette douleur qui l'accablait.
-La douleur ! souffla-elle sur un ton d'évidence.
Sa détresse m'émut jusqu'au plus profond de mon être et je fus atterré de constater que je ne pouvais rien pour la soulager, pire encore, j'eus conscience d'être à l'origine de cette douleur qui l'accablait.
