La voiture dans laquelle E. avait pris place, de marque allemande, était particulièrement confortable. E. ne conduisait pratiquement plus depuis qu'elle avait opté pour les transports en commun londoniens, mais avait toujours possédé, pour la conduite sur route, des voitures milieu de gamme. Quand elle entrait à présent dans une voiture, elle avait l'impression d'être une mamie devant une télé 4K dernier cri. Il fallait avouer qu'elles avaient gagné en confort depuis et que la finition sur la gamme supérieure était séduisante...et à présent, les voitures avaient presque toutes un ordinateur de bord avec des caméras de recul. Ces caméras la fascinaient.

Cependant, E. n'était pas là pour rédiger le test de la voiture d'une utilisatrice trentenaire lambda ayant raté le train de la technologie. Elle était en route pour Wigmore street, accompagné de l'agent S., qui faisait partie de l'équipe ayant fouillé l'appartement et qui y passait de nouveau pour prendre des photos complémentaires. "Une histoire de lumière" qui avait gâché certaines photographies, comprit-elle.

Les 3km de route lui permirent de savoir à quoi s'attendre, mais il n'y avait guère de surprise quand on avait écouté les déductions du fameux Sherlock Holmes. E. avait toujours un avis plus que mitigé sur cette personne, se mêlant à une admiration respectueuse de la véracité de celles-ci. Par exemple, l'appartement était à Wigmore street. N'était-ce incroyable ? Impensable ? E. ne pensait que ça se passait ainsi que dans les séries TV, honnêtement.

S. détailla surtout ce qu'ils avaient trouvé : un coffre fort contenait notamment des téléphone portables anciens avec un lot de cartes SIM: on suspectait fortement qu'ils avaient été utilisés pour communiquer les secrets monayés. Il contenait également le certificat de propriété du cottage, qui était au nom de jeune fille de Vivian.

Sinon...pas grand chose ou si peu. Des albums photo, des cartes postales, quelques bouquins. Un carnet de téléphone qui serait sans doute minutieusement vérifié.

Un silence passe entre eux deux tandis que la voiture, dont le moteur s'était arrêté, attendait que le feu passe au vert. E. pensa de nouveau à sa conversation avec Lady Smallwood. L'inévitable question lui fut alors posée.

"Et vous, qu'est ce que vous faites au sein de l'agence ?"

E. resta interdite, paniquant même comme à chaque fois que le sujet délicat de ses activités était posé depuis qu'elle avait accepté "la" mission. Elle pouvait cependant facilement répondre à cette question.

"Je travaille à la gestion des crises."

S. eut un sourire.

"Oh...ce n'est pas trop ennuyeux ?"

E. haussa les épaules.

"Il y a quelque chose de très procédurier et il peut y avoir une certaine routine, mais ça ne me dérange pas."

Ils étaient arrivés. S. dut faire un créneau afin de garer la berline dans la rue. Il reprit la conversation après avoir terminé la manœuvre.

"D'après les éléments qu'on nous a communiqués, c'est plutôt une sale affaire non ? En tout cas, à voir l'appartement, on n'y croirait pas."


N. posa sa tasse brûlante sur son chauffe-mug USB, à proximité de sa figurine Funko pop Ghostbusters : l'odeur du café embauma le bureau qu'il partageait avec 4 collègues - dont deux étaient pour le moment absents. Le seul collègue présent était en face de lui, et il ne voyait, au delà des deux murs de doubles écrans le camouflant, que le dessus de son crâne dégarni.

Tandis que N. attendait le fin du téléchargement de la vidéo que le service avait enfin récupéré, il s'enquit de savoir sur quoi il travaillait.

"Le site Web. On m'a signalé des problèmes apparus depuis ce week-end. C'est bizarre"

"On s'est fait attaquer, ou ce sont encore des navigateurs qui ne respectent pas les standards ?"

"Nan, je pense qu'il n'a pas aimé la dernière mise à jour du PHP, qui a été mis en automatique. Je vais downgrader en attendant de voir. T'es toujours sur le retraitement de la vidéo pixellisé ?"

"Non, un truc plus intéressant. Tu te souviens de la vidéo avec le criminel Moriarty qui avait été projeté sur tous les écrans du Royaume-Uni ? On vient de m'en envoyer une copie...pas un réenregistrement, la vidéo brute."

Le bruit du clavier de son voisin s'interrompit, tandis qu'il tendait le coup pour échanger un regard avec N, qui arborait un sourire satisfait.

"Qu'est-ce qu'ils veulent que tu fasses ? Le montage était tellement grossier et le contenu tellement pauvre qu'il n'y a pas grand-chose à tirer, non ? C'était sans doute le but..."

N. leva les yeux au ciel.

"Rabat-joie. Tu n'en sais rien. Tu te souviens quand ils avaient analysé les messages enregistrés de Ben Laden, et qu'ils avaient remarqué qu'il y avait des coupures trahissant un problème respiratoire ?"

"MMh. Non. Et à quoi ça a servi ?"

Bon, OK, c'était peut-être pas un bon exemple, mais N. n'avait pas encore bu son café. Son voisin était plutôt du genre à démarrer la journée en quatrième vitesse, tandis que lui avait besoin d'un temps de démarrage. Il tenait à son idée maladroitement illustré.

"Ce que je veux dire: il y a toujours quelque chose. Là, on m'a demandé s'il était possible de savoir avec quel logiciel cette vidéo a été monté..."

Crâne d'œuf claqua la langue, signe qu'il avait bien entendu, qu'il restait sceptique mais qu'il ne cherchait pas à argumenter. Les vingt prochaines minutes se déroulèrent en silence, si l'on omettait les bruits de clavier, de souris, le léger ronron de la tour de N.

La réponse que cherchait N. s'avéra simple. Si simple, qu'il but deux longues gorgées de café pour être sûr de lui.

"Bizarre"

Crâne d'œuf releva la tête.

"Bizarre ?"

N. fit une légère moue.

"De ce que je vois, cette vidéo aurait été créée avec le même logiciel que celui que nous utilisons généralement - il y a un watermarking qui s'incruste dessus. Il n'est pourtant pas si commun"

"C'est pas ton logiciel qui a modifié le fichier en l'appliquant au moment de l'appairage"

"Non, je te remercie, j'ai vérifié. Étrange comme coïncidence, non ? " dit N, en appuyant sur le mot coïncidence.

Crâne d'œuf remua négativement de la tête.

"Tu regardes trop de films, N."

"Et toi, pas assez"


On n'y croirait pas tant l'appartement était ordinaire. S. était passé devant, ouvrant les rideaux pour laisser passer la lumière, et révélant la pièce à vivre avec des motifs fleuris très années 80, qui succédaient au papier peint marbré de l'entrée. Le style lui rappelait beaucoup son appartement à elle avant qu'elle le refasse, notamment en retapissant les murs et en optant pour une toile peinte en blanc.

La décoration et le mobilier créaient une atmosphère cosy et étouffante au goût de E. Dans l'entrée, il y avait même une assiette avec des motifs de chats éclatant le kitschomètre. L'appartement sentait légèrement le renfermé -sans doute parce qu'il n'était à présent plus habité - et également le pot pourri. Un tableau d'une nature morte avait été laissé sur un fauteuil : l'empreinte sur le papier peint était visible, centré autour de coffre fort qui avait du contenir les fameux téléphones portables.

E. entra dans la cuisine étroite, révélant, par le sac de croquettes et les pâtés de chats que Norbury possédait bien des chats. Où pouvaient-ils être, à présent ? E. questionna S., qui faisait des photos de la porte du coffre.

"Les chats ? Il y en avait trois, si mes souvenirs sont bons. Ils ont été confiés à la fourrière, à nos frais pour l'instant."

Trois. Apparemment, le détective aux cheveux bouclés avait donc vu juste.

La pièce à vivre et la cuisine donnaient sur un petit balcon : des pots de fleurs étaient rangés pour la saison froide dans un coin, une mini station météo avec un pluviomètre dans l'autre extrémité avec également une litière pour les félins, complété par une petite table ronde en métal avec deux chaises assortis protégés par une bâche aux motifs de tournesol délavé et grisonnante.

Traversant la cuisine en sens inverse, E. longea le couloir pour découvrir les autres pièces.

Dans la chambre, un couvre lit élimé recouvrait le lit deux places. Une photo du mari décédé trônait sur la table de chevet, du côté où, probablement, il dormait jadis.

La salle de bains était en mosaïque d'une couleur jaune cuivré passé de mode : les mains de E. touchèrent les surfaces douces et lisses, cherchant subrepticement les cachettes dans la pièce auquel on ne pensait pas, qui auraient déjà été trouvés s'il y en avait.

La tour d'horizon était fait. Il fallait regarder les détails à présent. Revenue dans la pièce à vivre, elle se planta devant la bibliothèque, contenant de nombreux ouvrages, de tailles différentes. Tout en haut, 1 maquette d'un voilier était entourée de volumes de part et d'autre. Se mettant sur la pointe des pieds, elle attrapa la maquette par son socle. Il était poussiéreux et E. dut étouffer un éternuement en rentrant en contact avec le nuage de poussière. Le bateau, d'environ 30 cm, était un assemblage minutieux de bois verni, de toiles et de cordes cirés. Si on en croyait la plaque vissée sur le socle, il s'agissait d'une reproduction d'une caravelle. Reculant un peu pour voir les titres des ouvrages, elle constata que les ouvrages situés à gauche du bateau étaient consacrés aux découvreurs et à l'exploration : le plus imposant volume traitait des anciennes colonies du Royaume-Uni à en croire son titre. A droite, un ouvrages contenant des cartes, des volumes sur la géographie ainsi qu'une encyclopédie sur les oiseaux et les espèces marines complétaient l'étagère.

Après avoir remis le bateau (non sans avoir vérifié qu'il ne servait pas de cachette, comme dans Tintin et le trésor de Rackham le Rouge ou quelque chose comme ça), elle prit l'ouvrage le plus en avant de la pointe des pieds et nota que la tranche était également poussiéreuse.

Bon. Poussière, peu facile d'accès, ils n'étaient sans doute guère consultés. Mais cela ne révélait pas grand-chose de plus. La poussière était un fléau de bibliothèques. Sa bibliothèque à elle, par exemple.

La deuxième étage contenait des romans classiques, ainsi que quelques polars. E. ne connaissait pas trop de romans policiers, mais elle savait que c'était le domaine de prédilection d'Agatha Christie, qui était la vedette de l'étagère. Et des titres comme "Death comes as the End", "They Came to Baghdad", "Appointment with Death", "Murder is Easy" ou "Death on the Nile" donnaient bien le ton, non ?

E. sentit son cœur se serrer en relisant les titres des livres: entre "le meurtre facile", le "rendez-vous avec la mort" et "Baghdad"...n'y avait-il pas dans cette succession de titres alignés quelque chose pointant vers un aquarium à quelques pâtés de maison ?

Que dire du livre sur les créatures marines, au dessus ?


Là où elle était, il n'y avait point de créatures marines. Seulement des êtres humains, dont l'habit indiquait la fonction.

L'éclairage faible venant de l'extérieur, le silence et les murs lisses rappelaient d'une certaine façon l'aquarium ; cependant, Vivian Norbury commençait à en avoir plus qu'assez d'être enfermée.

Il n'était cependant pas question de céder. Que le MI5 le veuille ou non, elle ne voulait pas finir ici. Elle n'avait pas servi l'institution toutes ses années pour finir là.

D'accord. Il y avait eu le meurtre. Mais c'était à cause de ce détective. Qui lui aussi était un assassin, qu'on avait pardonné. Pourquoi pas elle, alors ? Elle n'était pas une droguée, comme ce fichu garçon. Il n'avait obtenu son pardon que par piston : Vivian avait commencé à soupçonner que les vidéos de Moriarty n'avaient été qu'un coup monté pour le faire revenir. Le MI5 n'était pas à ça près. Et le MI5 aurait à se justifier s'ils ne la libéraient pas.

Et la femme qu'elle avait été tué n'avait pas un meilleur Curriculum Vitae, pour le peu qu'elle en savait.

Ces trente années passés à servir de dactylo puis de secrétaires à des puissants qui la considéraient de haut ne lui étaient pas inutiles. Elle savait comme ça marchait, elle savait comment les faire marcher.

Le cliquetis de sa cellule se fit entendre.

"Norbury, votre avocat vous attend"'

Un soupir, un sourire, Norbury se leva. Elle ne se laisserait pas faire.


S., qui avait terminé avec les photos de la porte du coffre, s'approcha de E. tandis qu'elle réprimait un frisson et pointa une étagère beaucoup plus facile d'accès sur lequel il semblait manquer un volume d'une série d'albums.

"Il y a des albums photos là. On en a réquisitionné un pour le service de cryptographie, plus par principe qu'autre chose. C'est plein de photos de chats, vous pourrez les voir si ça vous intéresse."

E. prit mécaniquement le dernier qu'elle ouvrit. Sur la page de droite, une photo prise sur le balcon en été, montrait trois chats confortablement installés sur le mobilier extérieur. Deux chats noirs avec des reflets roux occupaient, assis, les deux chaises, tandis qu'un troisième aux patchs noirs, roux et blancs était allongé de tout son long sur la table.

Elle se souvint d'une voix grave résonnant dans une vidéo bruitée, trop regardée, gravée dans sa mémoire

"Deux Burmese, une écaille de tortue"

Cet homme était détestable et arrogant, mais ses capacités de déduction étaient décidément incontestables. Pas étonnant qu'il soit devenue, avec son métier, une espèce de people locale.

S. avait raison. Les albums photos étaient essentiellement consacrées aux trois félins, même si des photos de bouquets de fleurs disposés dans la pièce à vivre avaient été soigneusement rangés, ainsi que quelques photos d'extérieur. Revenant à la première page, elle lut une étiquette indiquant les dates de début et de fin de l'album, ainsi que les noms des trois chats.

Intrigué par le choix des prénoms, E. sortit son smartphone. Une recherche lui confirma son soupçon initial : ils portaient tous trois des noms de pharaons mâles. Prenant, avec le même appareil, une photo de l'étiquette, elle reposa l'album soigneusement à sa place, et continua de parcourir la bibliothèque. Par un jeu de dominos, un ouvrage sur la mythologie égyptienne attira son regard.

E. sourit malgré elle.

"Elle semble s'être intéressée à l'Egypte, non ?"

S. opina, tandis qu'il positionnait un spot transportable dans la pièce à vivre.

"Il y a plusieurs ouvrages autour de la civilisation, et il y a même une statuette dans le style dans la chambre aussi. Mais il n'y a pas que l'Egypte non plus...Tenez...ouvrez cette boite rouge, à l'extrémité de cet étagère."

Posant l'album de chats et l'ouvrage de mythologie egyptienne sur une petite table, E. obtempéra et fit glisser la boite rouge, particulièrement lourde. Une fois dégagée, E. l'ouvrit. Un "Oh" s'échappa de ses lèvres.