Chapitre 13 : Le premier ennemi à combattre,

c'est soi-même

Zéro n'avait pas spécialement eu l'intention d'être brutal. Seulement, cela faisait plus de deux semaines qu'il n'avait pas bu une goutte de sang, et plus de deux mois qu'il n'avait pas été rassasié. Aussi têtu soit-il, il fallait bien admettre que sa soif commençait à lui taper sur les nerfs sérieusement. Or, le changement de classe de ce soir là n'avait guère arrangé les choses en matière d'humeur et il s'était retrouvé à être particulièrement désagréable avec la pauvre Tsuki, qui n'avait rien à se reprocher mis à part cette chose qu'elle lui cachait désespérément. Pourtant, on ne pouvait pas dire qu'elle était discrète ou plutôt son corps la trahissait sans même qu'elle ne s'en rende compte. Elle montrait tous les signes d'une fatigue aussi intense qu'incongrue. Ses cheveux de jais d'ordinaire si beaux, si brillants, avaient perdu leur clarté ses yeux de glace pétillants étaient éteints et semblaient lutter pour rester ouverts bien entendu elle avait d'énormes cernes et son corps ne réagissait pas comme une personne en bonne santé. Attention, il ne fallait pas croire que le chargé de discipline observait la jeune femme sans relâche, non, il avait juste un bon sens de l'observation... et puis il eut fait pareil si ç'avait été Yuuki... Mauvais exemple. Et puis les compliments qu'il venait de faire sur elle, c'était juste ce qu'il avait entendu dire, loin de lui l'idée de complimenter cette fille... Kiriyu secoua la tête, cessant son monologue mental et reporta son attention sur son amie. Celle-ci semblait en proie à une grande hésitation. Il haussa un sourcil : qui avait-il de compliqué à lui annoncer ce qui n'allait pas ? Soudain, elle parut décidée, le regarda droit dans les yeux, et annonça fermement :

« Non »

Le jeune homme n'en croyait ni ses yeux, ni ses oreilles. Il avait conscience d'être effrayant et personne n'avait jamais osé le défier de la sorte alors qu'il était visiblement énervé, alors voir une fille chétive, qui semblait pouvoir se briser en deux à chaque mouvement tant elle était fatiguée, lui annoncer ce genre de chose sans même détourner le regard lui faisait un choc. Le pire, c'était qu'il ne savait absolument pas quoi répondre. Lui, Zéro Kiriyu, terreur des filles (et aussi de quelques garçons) de la Day Class, ne savait pas quoi répondre à une gamine de quinze ans qui faisait une tête de moins que lui. La honte totale. Il hésitait entre fondre en larme et éclater d'un rire nerveux. Il n'était vraiment pas en forme, décidément... Toujours est-il qu'il trouva quoi répondre.

« Quoi ? »

S'il avait pu se frapper sans se décrédibiliser plus que ce n'était déjà le cas, le garçon l'aurait fait sans hésiter. Comme prévu, ou presque (il avait espéré un instant qu'elle changerait d'avis), elle lui répondit de la même manière, le même « non » qui lui tapait sur les nerfs.

« Et je peux savoir pourquoi ? » rétorqua t-il.

Ah, voilà qui était mieux. Il se reprenait. Bon sang, depuis quand une personne arrivait-elle à le déstabiliser ? Il espérait ne jamais voir ce jour, ou plutôt cet instant arriver. Pourtant, malheureusement pour lui, ce moment eut lieu (si ce n'était pas déjà fait) la seconde d'après. Son interlocutrice prit un air profondément agacé qui aurait presque put ressembler à celui de son vis-à-vis, l'aura terrifiante en moins, et annonça d'un ton neutre qui trahissait tout de même une colère tout juste contenue.

« Parce que je ne suis pas la seule personne ici à avoir un gros problème, n'est-ce pas Monsieur j'ai-terriblement-soif-mais-je-ne-le-dirai-pas ? Tu croyais vraiment que je ne verrais rien ? A ce que je vois, je ne suis pas la seule à être naïve. Donc, comme je le disais, je ne te dirai rien tant que tu ne m'auras rien dit en retour. C'est du donnant-donnant. »

C'en était fini du chargé de discipline. S'il avait eu moins de contrôle sur lui-même, il aurait affiché une mine choquée qui l'eut fait passer pour un idiot. Comment ? Comment avait-elle remarqué ? Même Yuuki n'y était pas parvenue ! S'était-il laissé aller à ce point en sa présence ? Il avait conscience de faire moins attention à sa maîtrise de lui-même aux côtés de la jeune femme, ce qui le soulageait grandement, mais jamais au point de lui montrer une plus grande soif qu'avant... Ou du moins le croyait-il. Sauf peut-être la semaine d'avant, où il avait dû s'enfuir afin de ne pas céder à l'appel du sang de l'adolescente. Cette hémoglobine à l'odeur si sucrée, si parfumée, si attirante... comme si elle suppliait d'être bue... Zéro ferma les yeux. Ce n'était pas le moment de penser à ça. Et puis pourquoi le liquide vital de Tsuki l'attirait-il plus que celui de Yuuki ? Était-ce une autre étape vers le Level E ? Il priait pour que ce ne soit pas ça. Des souvenirs envahirent les pensées du jeune homme. Le sang de la fille coulant le long de sa jambe, la délicieuse odeur qui s'en échappait, enivrante... La douleur continue qui occupait sa gorge depuis plusieurs semaines s'intensifia soudain. Non, non, non ! Pas ça ! Pas maintenant ! Il ouvrit lentement ses paupières, rencontrant le regard de celle qui hantait ses désirs, sa soif. Ses yeux qui le regardaient comme s'ils comprenaient tout ce qui arrivait, compréhensifs mais accusateurs. Comme s'ils disaient « Tu vois ? Je te l'avais dit. ». Pourtant ils ne pouvaient pas comprendre, ils en étaient incapables. Lui-même n'y arrivait pas, après tout. Et le fait que la jeune femme devant lui n'ait aucunement peur de lui et lui accorde une confiance totale lui faisait encore plus peur. Peur de lui faire du mal, à elle qui avait déjà du traverser tant de choses... Il se redressa, ouvrant et fermant ses paupières à plusieurs reprises pour chasser le vermeil qui avait probablement envahit ses pupilles. Là, il s'apprêta à rétorquer quelque chose à sa camarade, quand il fut coupé par un cri. Une horreur inimaginable teintait ce hurlement, une peur sans nom. Le genre de cri qui vous hérissait les poils et faisait parcourir un long frisson de terreur dans votre dos. Après avoir échangé un regard, les deux amis se relevèrent d'un bond et coururent à s'en couper le souffle. Kiriyu maintenait le poignet de Tsuki dans le sien, de peur qu'elle ne suive pas l'allure qu'il prenait et se laisse distancer. Hors de question de la laisser seule avec un vampire assoiffé dans les alentours. Quand la lenteur de l'adolescente lui pesa sur les nerfs, il la posa telle un sac de pommes de terre sur son épaule et reprit son sprint de plus belle. Bien que cette position l'embarrassait éperdument, cette dernière devait admettre que jamais elle n'aurait pu maintenir un tel train. Il fallait dire que, maintenant qu'il courait à pleine vitesse, le garçon eut fait pâlir Usain Bolt. Et elle n'avait jamais été une championne à la course. Ses pieds rencontrèrent soudainement le sol, tant et si bien qu'elle eut tout juste le réflexe de contracter ses jambes pour les faire tenir.

« Reste près de moi. Et ne bouge surtout pas. »

Voilà, elle se retrouvait comme une pauvre jeune fille innocente qu'un preux chevalier va sauver du méchant monstre. Dieux qu'elle détestait ça ! D'un autre côté, elle n'avait aucune arme anti-vampire sur elle, et l'atmosphère du lieu était tant imbibée de peur qu'elle se sentait plutôt bien derrière la silhouette forte et rassurante du préfet. Ce dernier avança promptement, sûr de lui, jusqu'à l'endroit où il sentait quelque chose qu'il eut préféré ne pas sentir. Du sang. C'était là qu'ils se tenaient. Un jeune homme (bien que cela ne signifiait rien chez les suceurs d'hémoglobine) était penché sur le coup d'une fille de la Day Class. Il n'hésita pas une seconde. Un tir en l'air suffit à signaler sa présence à l'agresseur, qui laissa tomber sa victime, et probablement à la Night Class s'ils n'avaient pas encore bougé. Deux yeux vermeilles, grands ouverts, imprimés de la folie la plus pure le fixèrent. Le chargé de discipline ne put retenir un mouvement de recul. Ce n'était pas un élève de l'Académie. Voilà qui était inquiétant. Comment un vampire aussi malsain, n'appartenant pas à l'école avait-il pu en pénétrer l'enceinte ? Décidant de mettre les choses au clair, il prit la parole.

« Qui es-tu, vampire? »

Il fallait qu'il se retienne de tirer dans le cœur de ce parasite : il avait besoin d'informations. Cette situation n'était pas normale. Personne n'aurait dû avoir l'opportunité de pénétrer en ces lieux. Malheureusement, seul un rire empreint d'une démence intense lui répondit, tandis que son propriétaire le regardait avec ce qui semblait une ivresse, une ivresse causée par de sang. Cela lui fit froid dans le dos. Tant pis, il sentait bien que l'homme ne répondrait pas, trop pris dans son délire meurtrier, et il ne pouvait se permettre de le laisser courir à travers l'établissement. Un bruit sec indiqua aux personnes présentes que le Bloody Rose était chargé, prêt à faire feu. Zéro visa la tête, une prise ferme sur son pistolet, la haine dans les yeux, et s'apprêta à tirer.

« Kiriyu-kun, si tu fais feu sur cette créature, tu t'attireras des problèmes. »

Kaname Kuran venait d'arriver sur place, un agacement rare marquant son visage d'ordinaire si stoïque et impassible. Il avait l'air aussi surpris et énervé que son meilleur ennemi de voir un vampire inconnu et fou dans l'enceinte de l'Académie.

« Malheureusement pour notre race, cette vermine est un aristocrate. Ou du moins, ce qu'il en reste. Si tu le tues, le sénat risque de ne pas apprécier. », continua t-il, ignorant le regard menaçant du chargé de discipline et se concentrant sur le sujet de son monologue, qu'il fixa d'un regard méprisant.

Il se rapprocha lentement de son congénère, chaque pas semblable à une sentence irrévocable. Son regard pourpre se tourna vers le préfet.

« Je vais m'occuper de ce déchet et établir la raison pour laquelle il s'est retrouvé ici. Il faut que nous en parlions avec le directeur. »

Pendant que Kuran parlait, Aido et Kain étaient apparus à sa suite, neutralisant le fou et se préparant à l'emmener dieu-savait où. Kiriyu savait parfaitement ce qui attendait la créature qui se tenait devant lui, et il fut presque pris de pitié pour elle. Un sang pur était loin d'être indulgent avec les êtres qui piétinaient son havre de paix, aussi factice soit-il, et Kaname ne faisait pas exception. Tsuki se précipita vers sa camarades, étendue sur le sol, une morsure au cou. Celle-ci avait l'air particulièrement douloureuse, et la jeune fille se demanda soudain si tous les vampires faisaient souffrir lorsqu'ils mordaient. En regardant le chef de la Night Class ou en connaissant Zéro, elle avait du mal à y croire, le premier ayant l'air trop parfait pour pouvoir faire preuve de bestialité et le second trop gentil derrière des apparences trompeuses. Soudain, la sortant de sa rêverie, deux longs bras prirent la victime avant de disparaître.

« -Qu'est-ce qu'elle va faire maintenant ?

-Bah, Seiren-san a déjà effacé sa mémoire, alors on va l'emmener à l'infirmerie pour qu'elle puisse se reposer. »

La jeune femme ne prêtait plus attention aux propos du garçon, mais à celui-ci même. Il avait visiblement pâlit, sa mâchoire était crispée et ses traits fermés. Voilà qui l'inquiétait. Déjà, avant cet incident, elle avait senti qu'il était au bord d'une crise de soif... Mais oui ! Le sang ! L'air en était saturé à cet endroit. Et il n'était pas en pleine forme au début de la soirée, alors là... Elle se retourna, s'apprêtant à suivre son ami, mais il n'y en avait plus de trace. Une profonde inquiétude s'empara d'elle, et elle se mit à courir vers l'infirmerie. Ses jambes se posaient l'une devant l'autre sans qu'elle n'y prête aucune attention, se concentrant uniquement sur sa destination. Elle courait, elle courait... Sa fatigue avait disparu l'espace d'un instant, remplacée par l'adrénaline. Elle arriva dans l'imposant bâtiment que constituait l'école. Se précipitant chez l'infirmière, elle découvrit sa jeune camarade allongée sur un lit, mais aucune trace du jeune homme. Son cœur se serra. Elle sortit de la bâtisse, sachant que Kiriyu n'appréciait guère les vampires et ne souhaiterait pas être en leur présence. L'écurie lui vint à l'esprit. Tournant les talons, elle se hâta vers le lieu où elle espérait trouver son compagnon. Tsuki arriva sur place, essoufflée, rouge, et s'appuya contre la porte pour se maintenir debout. Elle prit une profonde inspiration, reprenant son souffle doucement, et appela. Seul un hennissement lui répondit, celui de White Lily. Elle avait appris à reconnaître la jument entre mille. Elle se rapprocha lentement de son box, ayant le sentiment que le cheval tentait de la prévenir de quelque chose. Soudain, un gémissement se fit entendre. Le coeur de la jeune femme se serra alors qu'elle découvrit celui qu'elle aimait, recroquevillé sur lui-même, luttant ne serait-ce que pour respirer. Sa respiration était erratique, donnant la sensation que chaque mouvement que le garçon faisait lui procurait une douleur intense, ses yeux étaient clos. Mon dieu, il est pâle comme un mort... Des larmes montèrent immédiatement aux yeux de l'adolescente, qui ne pouvait supporter de voir son précieux ami dans cet état. Cette crise n'avait visiblement rien à voir avec celle qu'elle dont elle avait été témoin il y a deux mois de ça. C'était bien plus grave, bien plus douloureux... Elle s'agenouilla sous les yeux qui, bien qu'à moitié fermés, montraient un choc bien réel de son vis-à-vis. Une convulsion d'une puissance destructrice s'empara du corps de ce dernier, impuissant, tandis qu'un sanglot s'étranglait dans la gorge de Tsuki. Elle décida de l'aider un minimum, et se mit à lui souffler des mots réconfortants à son oreille, tentant de le calmer un peu. Peu importait s'il la mordait, elle n'en avait cure. Quand il se retourna et agrippa ses épaules, elle n'eut pas peur, continuant son monologue rassurant. Les mains du jeune homme tremblaient terriblement. Il posa sa tête à côté de son cou, comme s'il se reposait sur elle après un marathon. Elle savait que ça n'avait rien à voir, mais la peur ne venait toujours pas. Passant une main dans le dos de son camarade, elle se mit à tracer des cercles avec ces mains, massant délicatement les muscles engourdis par la douleur. Ses murmures ne cessaient pas, tels un torrent de calme dans un paysage de folie. La seule réaction de sa part fut lorsque Zéro se mit à lui lécher le coup, préparant le terrain pour sa morsure. Elle ferma les yeux, continuant toujours ses chuchotements. Elle était prête.