Ndla : Le temps passe… passe… et trépasse ! Je n'ai nul mot pour m'excuser de ce long, long, long délai d'attente. Mais voilà un nouveau chapitre qui j'espère vous plaira ! Bonne lecture et comme toujours, je demeure, chers lecteurs, votre dévouée serviteur, Taedium Vitae…


~ Chapitre 14 ~
– Représailles –


Debout à l'arrière de sa barque, Erik observait attentivement Christine dont le comportement était quelque peu inhabituel. En effet, au lieu de tremper ses doigts dans l'eau fraîche, de s'alanguir sur les coussins moelleux, de laisser son regard vagabonder sous les voûtes de la caverne ou de lui lancer d'occasionnels sourires timides et lumineux, en bref, d'agir de manière naturelle et détendue telle qu'elle avait pris l'habitude de le faire au fil des semaines. Ce soir, elle était recroquevillée sur elle-même en lui tournant le dos, la tête baissée d'un air las et les bras croisés sur ses genoux. Qui plus est, il avait la désagréable impression que si elle l'avait pu, elle se serait cachée sans hésiter sous les oreillers. En un mot, elle semblait des plus mal à l'aise et il ne put s'empêcher de s'accuser d'être la cause de son affliction.

Après tout, une heure plus tôt, lorsqu'il l'avait aperçue descendre du cabriolet du Vicomte et se diriger vers l'Opéra d'un pas allègre, elle avait paru plus rayonnante et heureuse qu'il ne l'avait jamais vue, si bien qu'il était décontenancé par ce brusque et sombre revirement de son humeur. Sans doute était-elle simplement frustrée et déçue de terminer cette extraordinaire journée en compagnie de son hideux et bourru professeur plutôt qu'avec le sémillant et charmant aristocrate. Réprimant un grognement renfrogné, il se concentra sur sa rame et les conduisit rapidement à bon port dans une atmosphère morne et pesante troublée uniquement par les clapotis de l'eau.

Comme toujours, Erik prit la main de la jeune fille pour l'aider à quitter la barque et la conduire le long de la berge plongée dans les ténèbres jusqu'à sa demeure. Lorsqu'ils franchirent le seuil, il eut la nette conviction de l'entendre soupirer, mais il n'aurait su dire si cela était de mécontentement ou de soulagement. Décidément, quelque chose ne tournait pas rond ! Frustré et agacé, il s'avança dans le salon pour rejoindre la cuisine, cependant il fut surpris de constater que Christine lui serrait toujours la main et le suivait docilement. Se retournant pour la regarder, il remarqua enfin à la lumière des chandelles qu'elle était un peu pâle et hagarde, probablement en raison de la fatigue.

– Je vais servir le repas. En attendant, tu peux en profiter pour te mettre à l'aise et te rafraîchir un peu. Surtout, prends tout le temps qu'il te faudra, proposa-t-il avant d'embrasser tendrement ses doigts gantés.

Alors qu'il était sur le point de disparaitre dans la pièce voisine, Christine le rattrapa à la vitesse de l'éclair et lui saisit le poignet d'un mouvement leste.

– J'ai besoin d'un bain ! réclama-t-elle d'un ton pressant.

– Ne préfèrerais-tu pas te restaurer d'abord ? Tu dois avoir faim après cette dure journée.

– Non, il me faut absolument un bain au préalable, insista-t-elle comme si son sort en dépendait.

Erik fronça les sourcils, inquiété par l'attitude de plus en plus insolite et nerveuse de la demoiselle. Elle était d'habitude si empressée de passer à table pour lui raconter sa journée.

– Hum, oui… oui, bien sûr, nous ferons selon tes désirs. Très bien, dans ce cas, je te laisse à tes ablutions. Lorsque tu auras fini, ton repas t'attendra à la salle à manger, annonça-t-il en s'inclinant avec galanterie au-dessus de sa main.

– Merci, Erik, de céder à ce petit caprice.

– Rien ne me fait plus plaisir que d'exaucer tes souhaits, ma douce hirondelle, murmura-t-il d'une voix suave.

À ces mots, Christine esquissa une révérence pour prendre congé et regagna calmement ses appartements sous l'œil soucieux d'Erik.

Même après s'être savonnée à trois reprises, Christine avait toujours l'impression de sentir l'odeur âcre et avinée de Buquet sur sa peau. Cela faisait presque une demi-heure qu'elle était immergée dans son bain, et si elle n'avait pas été attendue par Erik pour souper, elle serait volontiers restée à barboter encore un long moment. Mais il n'était guère poli de faire attendre son hôte. Quittant les bienfaits de l'eau parfumée, elle se sécha avec un linge dans lequel elle s'emmaillota, se coiffa du mieux qu'elle put et revêtit une tenue d'intérieur composée d'un chemisier beige et d'une jupe longue au drapé élégant, mais simple.

Sans cesser de se tordre les doigts nerveusement, elle rejoignit la salle à manger où Erik était installé à lire un journal. Il se leva promptement pour l'accueillir et l'aida à s'asseoir devant son assiette. Une délicieuse odeur de poulet rôti, de pommes de terre sautées et de légumes revenus dans du beurre aguicha les narines de la jeune fille qui ne put s'empêcher de saliver. Avec tout le savoir-faire d'un gentilhomme, Erik lui servit une portion de chacun des plats étalés devant elle, puis lui versa une coupe de champagne, ce dont elle fut étonnée. Ce genre de millésime était d'ordinaire réservé pour les grandes occasions.

– Du Champagne ? s'enquit-elle, perplexe.

– Parfaitement, Christine. Ce soir, nous célébrons l'immense triomphe que tu as obtenu à la cathédrale. Je viens de terminer de lire les journaux du soir et ils sont tous unanimes. Un authentique Séraphin, tout droit descendu des Cieux, a chanté sous les antiques voûtes gothiques de Notre Dame de Paris. Je propose donc que nous trinquions à la glorieuse…

– Erik, l'interrompit-elle en posant sa main sur son bras pour attirer son attention.

Troublé, il baissa le regard sur elle en fronçant les sourcils.

– Il n'y a que moi qui trinque et qui festoie ! Ne voulez-vous pas vous joindre à moi ? osa-t-elle proposer.

Il en demeura bouche bée et muet.

– Je suis lasse d'être seule à table.

– Tu n'es jamais seule, répliqua-t-il.

– Oui, c'est vrai, mais vous ne mangez jamais en ma compagnie. Pourquoi ?

Avec un soupir ennuyé, Erik posa la bouteille qu'il tenait toujours et rejoignit son siège à l'autre extrémité de la table.

– Ton repas refroidit, avisa-t-il en s'asseyant.

– Erik, s'il vous plaît, n'éludez pas ma demande.

– Je n'ai pas le désir de te couper l'appétit en t'imposant la vision de ma répugnante personne mangeant à tes côtés. Tu as déjà l'amabilité de me tolérer dans la même pièce que toi.

– Vous ne me dégoûtez absolument pas ! s'exclama-t-elle avec véhémence comme si elle était vexée qu'il ait pu penser pareille idée.

Il la considéra d'un air suspicieux, mais son visage ne dévoilait que sincérité et gentillesse.

– Je vous en prie, Erik. Sans vous, rien de tout cela n'aurait pu être. Ce triomphe est aussi le vôtre et je tiens à le partager avec vous, précisa-t-elle.

Cependant, ce n'était pas la seule raison de sa requête. Elle n'osait nullement lui avouer que suite à son agression, elle avait désespérément besoin de sa protection, de sa bienveillance, de sa force, de son affection et de sa proximité comme s'il était un bouclier invulnérable derrière lequel elle était cachée en sûreté.

– Christine, mange avant que ton assiette refroidisse, insista-t-il d'une voix autoritaire qui n'admettait aucun refus.

– Non ! s'obstina-t-elle, têtue, en se renfonçant dans son fauteuil, les bras croisés sur la poitrine et la moue renfrognée. Je n'avalerai pas une bouchée tant que vous ne vous joindrez pas à moi !

Il se leva d'un bond en frappant la table du plat de la main, son regard étréci la fixait avec irritation et désappointement. Christine se glaça à la pensée de l'avoir poussé trop loin et la violence de Buquet face à sa résistance revint à son esprit. Allait-il oser faire de même ? Après tout, elle ne devait pas oublier qu'il était le Fantôme de l'Opéra et qu'une sombre réputation le suivait en dépit des allures de gentilhomme qu'il lui démontrait.

Il s'avança vers elle, les poings serrés, la mâchoire tendue, sans la lâcher de son regard pâle et intimidant qu'elle parvint à soutenir au prix d'un effort colossal. Il espérait assurément qu'elle se plierait à sa volonté face à son courroux, mais sans comprendre pour quelle raison, elle refusa de céder. Une séance d'humiliation par soirée était amplement suffisante ! Ils se jaugèrent ainsi du regard, chacun luttant pour sa fierté, durant d'intense secondes.

– Ah ! pesta Erik alors qu'il se détournait et s'éloignait à grandes enjambées.

Il avait cédé ! Avait-elle gagné ? Était-il simplement parti ? Allait-il revenir ? Incrédule, elle resta seule plusieurs minutes à contempler la porte par laquelle il était sorti, encore abasourdie par sa victoire. Elle avait fait plier le Fantôme ! Par quel miracle cela était-il possible ! Apparemment, elle n'était pas dénuée d'emprise et d'influence sur lui !

Alors qu'elle avait perdu espoir de le voir revenir, il apparut sur le seuil et il portait un masque différent et plus simple composé de tissu de satin noir qu'il pouvait attacher autour de sa tête. Ainsi sécurisé, le masque ne risquait pas de tomber lorsqu'il mâchait sa nourriture. Il disparut ensuite à la cuisine et revint avec une assiette, des couverts et une coupe qu'il disposa sur la nappe immaculée à la droite de Christine.

Depuis son retour, elle l'observait avec perplexité, la bouche bée, les yeux écarquillés et le souffle pétrifié. S'installant sur son siège, il se servit une ration de nourriture avant d'étendre sa serviette sur ses cuisses et de saisir sa fourchette. Il avala une première bouchée sans même jeter un coup d'œil à Christine qui le dévisageait d'un air médusé.

– N'est-ce pas ce que tu voulais ? grommela-t-il en tournant enfin les yeux vers elle.

– Oui… oui, excellent ! bredouilla-t-elle sans pouvoir contenir le sourire jubilatoire qui étira ses lèvres.

Le cœur d'Erik fit un bond et il fut obligé d'admettre que de toutes les contraintes qu'il avait endurées, celle-ci était la plus douce et plaisante.

– Parfait, alors maintenant, fais-moi le plaisir de manger.

Il n'eut nullement besoin de se répéter pour qu'elle attrape une miche de pain qu'elle croqua goulûment. Ils mangèrent dans le plus grand silence, mais pour l'un comme pour l'autre, ce fut un moment agréable qui ne faisait que renforcer leur complicité. Erik ne cessait de porter discrètement sa main à son masque pour s'assurer qu'il était toujours en place et Christine continuait de lui sourire chaleureusement et de lui jeter des coups d'œil attendris.

Lorsqu'Erik repoussa son assiette et s'essuya la bouche, Christine saisit la bouteille de champagne et remplit leur verre avec les dernières gorgées du breuvage.

– N'aviez-vous pas envie de porter un toast tout à l'heure ? minauda-t-elle, les joues empourprées et ses doigts triturant la tige de sa coupe.

Avec la plus évidente confiance, il se mit debout près d'elle et leva son verre en son honneur sans la quitter de son envoûtant regard vert pâle.

– Ma douce Christine, je trinque en l'honneur du splendide triomphe que tu as remporté aujourd'hui grâce à ton immense talent, ta rigueur et ta volonté irréprochables. Les anges eux-mêmes doivent te jalouser et convoiter ta magnificence. En ce jour solennel, tu as acquis le respect et l'admiration de tes pairs. Ta gloire a pris son essor vers le firmament où tu brilleras pour l'éternité parmi les étoiles immortelles, admira-t-il d'une voix passionnée qui trahissait la véhémence, la sincérité et la démesure de ses sentiments.

En cet instant, elle eut l'étrange impression que son amour n'était pas voué à son enveloppe charnelle, mais bel et bien à son âme. Elle s'agita sur son siège en proie à une gêne indicible tandis qu'elle sentait son visage s'échauffer. Erik lui vouait un regard si perçant qu'elle était persuadée qu'il lisait dans les tréfonds de ses pensées et de son cœur.

– Vous oubliez un acteur important de cette histoire ? souffla-t-elle après avoir réussi à éclaircir sa gorge nouée par l'embarras. Vous, Erik ! Sans votre enseignement assidu, votre exceptionnel don inné pour la musique et votre patience indéfectible à mon égard, rien de tout cela n'aurait pu être, déclara-t-elle alors qu'il tardait à répondre.

Erik voulut écarter cette remarque d'un geste négligent de la main, mais Christine le prit de court et lui saisit les doigts pour l'interrompre. Il tressaillit à ce contact délicat, puis se figea de la tête aux pieds lorsqu'elle serra sa paume dans la sienne. Malgré leur complicité grandissante et les quelques rares épisodes de rapprochement physique qu'ils avaient partagé, il était toujours bouleversé et suffoqué lorsqu'ils se touchaient.

– Je sais ce que je dis, Erik ! Je lève mon verre pour remercier mon talentueux professeur… mon miraculeux Ange de la Musique… mon étrange et inégalable ami !

À ces mots pleins d'audace, elle s'empressa de porter sa coupe à ses lèvres et but une longue gorgée du breuvage sucré et pétillant. Erik inclina poliment la tête en signe de remerciement avant de boire à son tour. Durant plusieurs secondes silencieuses et inconfortables, ils se regardèrent les yeux dans les yeux en sirotant leur boisson.

– Désirs-tu prendre le thé au salon ? s'enquit finalement Erik en posant son verre vide sur la table.

– Oui, volontiers…

– Très bien, dans ce cas, je te laisse t'installer à ton aise et je te rejoins dans un instant, expliqua-t-il en débarrassant la vaisselle sale.

– Je peux vous aider !

Elle s'apprêtait à prendre une assiette lorsqu'il intercepta sa main pour la retenir.

– Non, non, ce ne sera pas nécessaire. Je m'en voudrais de gâcher ces douces mains avec d'aussi déplaisants travaux, avoua-t-il en déposant un léger baiser sur ses doigts.

N'ayant aucune envie de contrarié la bonne humeur du jeune homme, elle choisit d'obéir sagement et s'éloigna vers le salon après l'avoir gratifié d'une petite révérence.

Après plusieurs longues minutes, Erik entra dans la pièce, chargé d'un immense plateau en argent où se trouvait le service à thé et une boîte plate en carton blanc. Avec un sourire accueillant, Christine s'empressa de débarrasser la table basse près des canapés afin qu'il puisse y déposer son fardeau.

– Merci, ma chère, mais je t'en prie, assieds-toi ! invita-t-il en prenant place en face d'elle, un air malicieux dans le regard.

Elle lui obéit, mais ne put s'empêcher de lui lancer un coup d'œil suspicieux. Il mijotait quelque chose, il n'y avait aucun doute. Erik servit le thé avec la plus placide nonchalance, sans pour autant cesser d'épier la jeune fille qui lorgnait le carton. Sa curiosité était flagrante et visible dans la moindre de ses mimiques comme en témoignait l'agitation de ses doigts, la trépidation de ses pieds, ou encore la façon discrète dont elle pinçait sa lèvre entre ses dents.

– Je connais ton péché mignon et j'ai pensé qu'une petite gourmandise serait la bienvenue en cette grandiose journée, expliqua-t-il alors qu'il indiquait à Christine d'ouvrir la boîte.

Plus rapide qu'un éclair, elle souleva le couvercle qui dévoila un appétissant gâteau au chocolat dont le glaçage était décoré d'une rose en massepain. À cette vision, elle se passa la langue sur les lèvres d'un air affamé. Erik aurait presque osé rire de la voir aussi juvénile et espiègle comme une enfant qui recevait des bonbons pour la première fois.

Tandis qu'Erik terminait de servir le thé, Christine prépara deux parts de cette aguichante pâtisserie et vola subrepticement un morceau tombé du glaçage qu'elle porta aussitôt à sa bouche.

– Mmmh, il est succulent ! roucoula-t-elle en sentant le chocolat fondre sur sa langue. Mais comment savez-vous que le chocolat est mon péché mignon ?

– Même si tu fuis les reproches de Madame Giry en te cachant dans les recoins sombres de l'Opéra pour déguster tes pralinés favoris, un Fantôme est toujours capable de te voir depuis l'obscurité, annonça-t-il d'un ton taquin avant de tendre sa tasse de thé à la jeune fille.

Elle rougit à l'idée qu'elle avait été épiée durant ces moments de faiblesse où elle transgressait le régime strict imposé aux danseuses. Mais elle se détendit lorsqu'elle remarqua qu'Erik la contemplait d'un regard attendri et nullement réprobateur.

Dans une atmosphère détendue et distrayante, ils dégustèrent leur délicieux dessert, Christine allant jusqu'à dévorer trois parts du gâteau cependant que son professeur se contentait d'une seule. Grisée par les quelques coupes de Champagne qu'elle avait bues, la jeune soprano ne cessa de babiller de tout et de rien, parlant du prochain costume qu'elle devrait porter ou du dernier tableau critiqué dans les gazettes d'art. Erik la regardait avec fascination durant son monologue, et après plusieurs minutes de silence et aidée par la griserie de l'alcool, il se prit au jeu et entama pour la première fois une réelle discussion avec la demoiselle.

La soirée se termina avec la lecture d'un livre comme ils en avaient pris l'habitude. Christine se pelotonnait sur le divan, avec le plus souvent Ayesha ronronnant à ses côtés, et écoutait paisiblement la voix d'Erik dont le timbre profond lui évoquait le bruissement du vent dans les arbres ou le murmure d'une rivière de montagne. Ainsi bercée, elle ne tardait jamais à trouver le sommeil, et ce soir-là, malgré l'épreuve qu'elle avait enduré, elle s'endormit sans peine en écoutant son Ange de la Musique.

Erik demeura un long moment à contempler amoureusement la silhouette assoupie de Christine, la lueur dorée du feu dans l'âtre jouant de mille reflets sur son angélique visage. Après avoir été contraint d'observer durant tout l'après-midi les flâneries de la jeune fille en compagnie de l'horripilant Vicomte, cette soirée magnifique atténuait sa frustration et surpassait même ses espoirs insensés. Ils avaient partagé un moment intime et chaleureux tel qu'il rêvait d'en vivre avec elle jusqu'à la fin des temps. La célébrité et la reconnaissance de ses talents musicaux étaient bien minimes par rapport à la joie d'être auprès de celle qu'il aimait de toute son âme. Pour la première fois de sa vie, il avait ressenti ce que pourrait être son existence avec Christine, la relation profonde qu'il pourrait créer avec elle.

Il n'était pas loin de minuit lorsqu'il se décida à la ramener dans sa chambre. Mettant un genou à terre à côté du divan, il effleura sa délicate joue pâle du bout des doigts avant de glisser ses mains sous elle pour la soulever. Il eut à peine le temps de la tenir dans ses bras qu'elle se réveilla dans un sursaut et se débattit violemment avec un cri de terreur.

– Laissez-moi ! Ne me touchez pas, vaurien ! vociféra-t-elle.

Abasourdi et paniqué par ses gesticulations et ses ruades effrénées, Erik la lâcha immédiatement comme s'il avait tenu un tisonnier brûlant, puis il recula en trébuchant jusqu'à la cheminée sans cesser de porter les mains à son masque pour s'assurer qu'il était toujours en place. Christine retomba durement sur le canapé dans un fouillis de coussins, de cheveux et de vêtements qu'elle s'empressa de repousser.

Désormais pleinement réveillée, elle n'osait regarder Erik pour constater les dégâts que son accès de terreur lui avait causé. Après avoir écarté les cheveux qui l'aveuglaient, elle l'aperçut près de la cheminée, immobile et raide comme une statue. Le peu qu'elle voyait de son visage était austère, glacial et aussi inexpressif que son masque. L'heureuse complicité qu'ils avaient créée durant la soirée venait d'être réduite à néant par sa stupide réaction inconsciente. Encore prise dans le sommeil, elle avait cru à une nouvelle attaque et s'était défendue, mais elle avait compris trop tard ce qui se passait réellement. Elle se leva en lissant les plis de sa robe et s'approcha d'Erik d'un pas hésitant et presque craintif. Lorsqu'elle fut à ses côtés, elle posa une main délicate sur son bras qu'elle sentit raidir sous ses doigts.

– Pardonnes-moi, Christine ! Je voulais simplement te ramener dans ta chambre. Je n'avais nulle vile intention à ton égard, s'excusa-t-il d'une voix blanche.

Avec un courage et une audace qu'elle ne se connaissait pas, elle fit pivoter le jeune homme pour le forcer à se tenir face à elle avant de prendre ses deux mains inertes dans les siennes.

– Vous n'avez rien à vous faire pardonné, Erik. Cette journée a été harassante, riche en émotions et a mis mes nerfs à rude épreuve. Je faisais probablement un mauvais rêve quand vous m'avez éveillé et mon esprit fatigué aura tout mélangé, expliqua-t-elle sans être particulièrement convaincue par son discours.

Erik la toisait d'un regard stoïque, pour ne pas dire suspicieux, comme s'il ne croyait pas ses propos.

– En vérité, poursuivit-elle après s'être éclairci la gorge, c'est moi qui devrais vous présenter des excuses pour ma conduite absurde. Je devrais même vous remercier de vouloir veiller sur moi avec autant de ferveur et de générosité, murmura-t-elle en rougissant.

Erik sembla enfin se détendre et répondit à son étreinte en serrant ses doigts autour de ceux de la jeune femme.

– Oh, ma douce Christine. Tu as un cœur d'or !

À ces mots, il porta la paume de la jeune fille à ses lèvres qui se posèrent avec la légèreté d'un papillon sur sa peau. Elle frémit de plaisir à ce contact et son cœur s'emballa tandis que sa bouche s'attardait sur sa main pour s'aventurer vers son poignet. Un soupir d'extase, suscité par la séduction romantique de son ange, s'échappa involontairement de sa gorge. Les doigts légers d'Erik repoussèrent la manche de sa robe au fur et à mesure que ses lèvres chaudes et veloutées musardaient sur sa paume et son poignet. Le monde chavirait et vibrait autour de Christine qui préféra fermer les paupières pour l'occulter et se concentrer sur ces nouvelles et grisantes sensations. Sa bouche suave parsemait des dizaines de baisers aériens sur sa peau, et durant un bref instant, elle crut même percevoir la pointe humide et brûlante de sa langue.

Leur conduite était-elle décente et convenable ? Cette intimité était-elle répréhensible ? Devait-elle s'offusquer des agissements de son compagnon et le rabrouer avec une semonce ? Elle n'avait jamais été courtisée de manière aussi passionnelle et libertine, si bien qu'elle ignorait quel comportement la bienséance réclamait. Néanmoins, à dire vrai, en cet instant magique, elle se moquait totalement des convenances et de leurs dogmes désuets.

– Erik… murmura-t-elle dans un souffle lascif proche du geignement.

L'haleine chaude du jeune homme quitta sa main et Christine se tendit instinctivement vers lui, persuadée qu'il allait la prendre dans ses bras et l'embrasser éperdument. Mais au lieu du baiser tant désiré, elle sentit ses doigts être broyés par la poigne d'Erik.

– Aïe, cria-t-elle avec un sursaut en ouvrant les yeux.

Il avait levé leur main jointe à la hauteur de son visage et examinait d'un œil noir la large ecchymose violacée qui ceignait son mince poignet. Christine blêmit et la douce chaleur qui l'avait envahie reflua en un éclair. Elle aurait voulu se dégager de son étreinte, mais il fut plus rapide qu'elle et s'empara de son autre bras qu'il exposa à son tour.

– Qui t'a fait cela ? grinça-t-il d'une voix assassine.

– Personne ! paniqua-t-elle à la vue de la fureur apparue dans le regard d'Erik.

D'une habile torsion des bras, elle parvint à libérer ses poignets, mais la Fantôme était loin d'en avoir terminé avec elle.

– Parle ! Qui est-ce ? gronda-t-il tandis qu'il avançait sur elle et l'obligeait à reculer, sa haute taille et ses larges épaules devenant une ombre menaçante dans la pièce qu'elle trouvait soudainement exiguë.

– Personne !

D'un geste vif et brutal, il attrapa ses bras au niveau de ses coudes, sa poigne hargneuse écrasant sa chair fragile comme dans un étau. Une sueur froide coula sur le visage livide de Christine, son regard écarquillé rivé sur la silhouette imposante et terrifiante du Fantôme.

– Réponds-moi ! hurla-t-il sans cesser de l'acculer jusqu'à ce que ses jambes heurtent le divan. Dis-moi le nom de ce vaurien, que je le punisse comme il le mérite !

– Je viens de vous le dire ! Ce n'est la faute de personne !

– Tu me prends pour un idiot !

– Ce n'était qu'un accident ! Il n'était pas dans son état normal et il ne l'a pas fait exprès.

– Qui veux-tu donc protéger avec ce mensonge ? Les directeurs ? La Carlotta ? Le Vicomte ? cracha-t-il avec mépris en secouant violemment Christine pour la faire revenir à la raison.

– Vous-même ! s'écria-t-elle au bord des larmes.

Erik tressaillit à ces paroles et en demeura muet. Son retour à la réalité fut brutal et pénible alors qu'il assimilait avec effroi l'horreur de ses agissements. Il était en train de terroriser et de rudoyer de ses propres mains sa pauvre et douce Christine qu'il avait pourtant juré de protéger et de chérir. Il ne valait pas mieux que l'individu qui avait osé lever la main sur elle. Comme s'il sortait d'un rêve éveillé, ses doigts lâchèrent prise en une fraction de seconde et la jeune fille retomba mollement sur le canapé, tel un pantin désarticulé et inerte.

– Si je vous dis qui est le coupable, vous allez vous empresser d'exercer vos représailles sur cette personne, ce qui ne fera qu'engendrer davantage de violence et de haine ! Je ne veux pas voir mon Protecteur se transformer en Ange de la Mort ! sanglota-t-elle.

– Tu arrives trop tard pour cela, Christine ! La Mort m'a déjà marqué de son sceau ! railla-t-il méchamment.

Depuis toujours, il n'avait été qu'un fantôme vivant dans un tombeau creusé dans les profondeurs de l'Hadès.

– Peu importe que tu me révèles son nom, je saurai trouver ce scélérat et il regrettera le jour où il a osé lever la main sur toi ! menaça-t-il, ses mains se refermant en deux poings serrés comme s'il tenait le cou de sa victime.

Sans un regard de plus pour la jeune fille, il se détourna et s'engouffra à grandes enjambées dans sa chambre. Christine accourut sur ses pas pour essayer de le raisonner.

– Erik, non ! Je vous en supplie ! Ne faîtes pas cette folie ! pleura-t-elle en frappant des deux poings contre la porte qu'il lui avait refermée au nez. Par pitié, Erik, ouvrez-moi !

Elle s'acharna plusieurs minutes sur la poignée de la porte dans le vain espoir qu'elle céderait. Mais elle ne bougea pas d'un millimètre ! À bout de force et les yeux brûlants de larmes, elle se laissa choir sur le sol et se recroquevilla sur le seuil comme une enfant apeurée.

– Erik, reviens ! Cet homme ne vaut pas la peine que tu salisses tes mains ! murmura-t-elle tout bas en une prière que seul le silence entendit.

X X X X

Après les évènements catastrophiques de la soirée, Madame Giry eut d'immenses difficultés à trouver le sommeil. Et lorsqu'elle parvint enfin à s'assoupir, les mauvais rêves firent surface et ne lui accordèrent nul repos. Au milieu d'un cauchemar aux illusions très réalistes, elle se réveilla en sursaut et se retrouva face-à-face avec un masque noir penché au-dessus de son lit. Il lui fallut une seconde pour faire la part entre le rêve et le réel avant de comprendre qui se trouvait dans sa chambre.

– Erik ! s'écria-t-elle en se redressant sur sa couche et en ramenant la couverture sur sa silhouette guère vêtue.

– Que s'est-il passé ? interrogea-t-il de but en blanc d'une voix sinistre.

– Quoi ? Que dîtes-vous ? Quelle heure est-il ?

Essayant désespérément d'émerger de sa torpeur et de comprendre les propos du Fantôme, elle jeta un coup d'œil à l'horloge avant de se passer une main lasse sur les yeux.

– Doux Jésus, Erik, il est plus de minuit ! Certaines personnes ont besoin de sommeil contrairement à vous !

– Épargnez-moi vos sermons et répondez à ma question ! Que s'est-il passé ? insista-t-il avec un regard noir qui intimida Antoinette.

En de nombreuses occasions, elle l'avait déjà vu en proie aux plus sombres colères, mais en cet instant, la fureur cruelle et glaciale luisant dans ses yeux surpassait tout ce dont elle avait été témoin. Pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, elle eut réellement peur qu'il s'en prenne à sa personne.

Cette rage ne pouvait avoir qu'une seule origine ! Il avait découvert l'agression que Christine avait subie.

– De quoi parlez-vous ? chercha-t-elle vainement à éluder.

– Ma patience est à son comble, Antoinette ! rugit-il en la saisissant vivement par les épaules pour la mettre sur ses pieds. Christine a été molestée et il ne fait aucun doute qu'elle est venue chercher votre aide à un moment ou un autre ! Vous savez donc ce qui est arrivé !

– Je… j-je…

– Dîtes-moi ! hurla-t-il en secouant Antoinette qu'il tenait par les bras d'une poigne impitoyable.

– Buquet ! répondit-elle d'une voix étranglée par la peur.

Aussitôt, Erik la lâcha et elle retomba brusquement sur son lit.

– J'ai surpris Buquet qui agressait Christine au détour d'un couloir. Je suis intervenue pour la sauver. C'est tout ce que je peux vous dire, expliqua-t-elle en essuyant les larmes qui coulaient sur ses joues.

– Ce sera amplement suffisant…

Sans un mot supplémentaire, il s'évanouit dans les ténèbres aussi silencieusement qu'il était apparu, redevenant une ombre parmi les ombres. Cette rencontre avait été si rapide et brutal qu'Antoinette se demandait si elle ne l'avait pas rêvée. Mais les douleurs qu'elle éprouva au niveau de ses épaules qu'il avait malmené lui confirmèrent de la réalité des évènements. Le sang reflua de son visage lorsqu'elle comprit le sort néfaste que Buquet encourait. Erik n'avait plus causé d'accident mortel depuis plusieurs années, cependant cet équilibre précaire risquait de basculer cette nuit.

Cet ivrogne insupportable commençait à devenir bien trop menaçant et impudent pour qu'Erik continue à tolérer sa présence dans l'Opéra. Ses frasques incessantes étaient déjà à la limite de l'indulgence du Fantôme, et la bestialité qu'il avait eue à l'égard de Christine lui avait fait franchir le point de non-retour. Il était temps que l'ancien machiniste tire sa révérence et laisse sa place à un nouvel opérateur aux idées innovantes et ingénieuses qui apporterait un peu de renouveau à la scène traditionaliste du Palais Garnier. Mais surtout, il était grand temps que ce vaurien aviné et ses manières obscènes quittent prestement les lieux et Erik se ferait un plaisir de l'expulser de ses propres mains.

Glissant tel un spectre à travers les ténèbres, Erik sillonna les couloirs, les coulisses, la scène et enfin les sous-sols à la recherche de sa proie. Après cette journée de relâche, il était certain de trouver l'ouvrier affalé dans un recoin de l'édifice pour cuver l'alcool qu'il avait assurément ingurgité au fil des heures.

Sans la moindre surprise, il trouva sa victime aux écuries, étalée dans une posture grotesque sur un tas de sacs de jute vides, sa bouche béante sur des ronflements tonitruants. Les restes d'un repas et plusieurs chopines asséchées s'éparpillaient à ses pieds. Les circonstances n'auraient pas pu être plus parfaites.

Incapable de contenir un sourire jubilatoire et machiavélique, Erik s'approcha d'une stalle dans laquelle se tenait un cheval noir prénommé Galaad. Par la force des choses, il s'était approprié l'animal puissant et élégant au caractère fougueux, mais très docile, comme son destrier attitré lors des rares occasions où il quittait l'enceinte de l'Opéra.

Après avoir ouvert la porte du box, il flatta l'encolure de l'étalon, puis d'un claquement de la langue, il lui ordonna de le suivre, ce qu'il fit avec la même obéissance qu'un chien. Erik avait toujours eu un don pour communiquer avec les animaux et les apprivoiser rapidement sans faire usage de la moindre cruauté ou domination. Ils s'appréciaient mutuellement, car aucun d'eux ne s'embarrassaient de préjugés sur l'apparence.

Le cheval trottinant derrière lui tel une fidèle monture, Erik traversa l'écurie, attrapa une longe suspendue à un crochet contre la paroi et s'arrêta auprès de Buquet. Impatient, Galaad s'ébroua en secouant sa longue crinière lustrée tandis que le Fantôme contemplait sa victime avec un dédain flagrant. Il avait de la peine à associer cette épave humaine avec l'ingénieux machiniste qui foulait les cintres du Palais Garnier depuis son ouverture. Autrefois, Erik avait eu une certaine estime pour cet homme capable de gérer astucieusement les moindres problèmes techniques durant une représentation et de connaître les labyrinthes de l'édifice presque aussi bien que lui-même. Toutefois, depuis quelques années, l'ouvrier partait à la dérive et s'adonnait à tous les vices qu'un homme pouvait assouvir. Il semblait même avoir ajouté la molestation et l'outrage à son répertoire, ce qu'Erik refusait de tolérer un instant dans son Opéra.

Avec un léger sifflement, il fit tourner son doigt en l'air à l'intention de son compagnon équin qui obéit en opérant un rapide demi-tour sur lui-même. Il attacha une extrémité de la lanière autour du cou de l'animal, puis s'accroupissant aux pieds de Buquet, noua solidement l'autre bout à ses chevilles. Près d'un abreuvoir, il récupéra un seau d'eau glacée qu'il se fit un plaisir de déverser sur l'ivrogne assoupi par terre.

– Merde ! vociféra le machiniste en s'éveillant dans un sursaut. Quel est le crétin qui s'amuse…

Les paroles de Buquet s'étranglèrent dans sa gorge lorsqu'il aperçut l'imposante silhouette sombre qui planait au-dessus de lui. L'endroit était mal éclairé, mais il n'y avait qu'une seule créature à qui pouvait appartenir cette ombre lugubre et menaçante ! Le Fantôme !

– Par tous les diables ! couina Joseph avant de chasser d'une main fébrile l'eau ruisselant sur son visage afin de s'assurer qu'il n'était pas victime d'hallucinations.

– Tu ne crois pas si bien dire, scélérat ! annonça le spectre d'une voix sinistre.

D'un pas désinvolte, Erik s'approcha du cheval dont il flatta le large flanc tandis qu'il s'assurait que la corde était bien arrimée à chacune de ses extrémités. Suivant de ses yeux exorbités les gestes précis du Fantôme, l'ouvrier comprit avec horreur que ses pieds étaient reliés au cou du puissant étalon. Dégrisé par l'effroi en une fraction de seconde, Buquet voulut détacher la corde, mais le pied d'Erik s'écrasa sur sa poitrine et le plaqua au sol avec la force de dix hommes. Sans cesser de flatter la croupe de l'animal, le Fantôme enfonça sa botte parfaitement lustrée dans les côtes de sa proie au point de lui couper la respiration.

– Mes oreilles ont eu vent de tes dernières prouesses, Joseph, annonça Erik d'un ton impassible et sans émotions, le rendant plus menaçant que jamais.

– D-de quoi parlez-vous ? Je n'ai rien fait !

– Dois-je donc ajouter le mensonge à la longue liste de tes crimes. Tu ne fais rien pour apaiser ma fureur… ou ton châtiment ! avisa-t-il en portant enfin sur Buquet son regard où se lisait une rage froide et abyssale.

– Qu'allez-vous faire ? Me tuer ? Allez-y ! Mais je connais un certain policier perse qui se fera un devoir de vous livrer à la justice, s'il devait m'arriver malheur, bluffa-t-il avec bien plus d'assurance qu'il n'en éprouvait.

– Tu crois que le Daroga me fait peur ? Dans ce cas, Joseph, permets-moi de t'avertir qu'il est une piètre protection ! Je me suis déjà joué de lui à des centaines de reprises et il n'est encore de ce monde que par mon bon vouloir. Si je le désire, je peux le rayer de la scène d'un claquement de doigt. Pour ta propre sécurité, tu devrais te chercher une autre défense.

Erik éprouva une certaine jubilation malsaine en voyant le visage de Buquet se décomposer face à son explication. Si le machiniste croyait pouvoir se cacher derrière la soi-disant menace que représentait Nadir, il avait fait le mauvais pari.

– Cela dit, il existe mille et une manières de tourmenter un homme, n'est-ce pas, Joseph ! La Mort est un bien piètre mal comparé à une lente agonie dans d'atroces souffrances… avoua-t-il en tapotant la croupe de l'animal qui se mit aussitôt à piaffer en s'ébrouant d'un air menaçant.

– Non… n-non… Pitié, Monsieur ! Je ne pensais pas à mal ! C'était juste pour rigoler ! sanglota Buquet.

– Eh bien, comme tu vois, je partage le même humour macabre que toi, et ce soir, moi aussi, j'ai envie de m'amuser au dépend d'un autre.

– Pitié… Je ferai tout ce que vous voulez !

La botte d'Erik dérapa vers le haut et écrasa la trachée de l'ouvrier rougeaud dont les yeux s'exorbitèrent de frayeur tandis qu'il suffoquait.

– Ne t'approche plus jamais de Christine ! Si tu offres une certaine valeur à ta vie, je te conseille de quitter l'Opéra, car si j'aperçois ne serait-ce qu'une mèche de tes cheveux dans les environs du Palais, tu seras mort avant même de le savoir ! Suis-je clair ? gronda Erik en appuyant davantage son pied sur la gorge de sa victime.

Le visage cramoisi et congestionné, Buquet acquiesça du mieux qu'il put, ce qui parut satisfaire le Fantôme qui détendit sa prise.

– Parfait. Je constate que tu es très accommodant et beaucoup moins téméraire quand tu es confronté à un adversaire à ta taille plutôt qu'à une frêle jeune fille sans défense.

Avec un bruissement de cape, Erik libéra sa proie et se détourna pour le plus grand soulagement du machiniste qui s'octroya de grandes bouffées d'air bienfaisante. Il se croyait hors de danger, lorsqu'Erik s'immobilisa net avec un claquement de doigt.

– Oh, j'ai failli oublier ! Bonne promenade, Joseph !

À ces mots, il gifla énergiquement la croupe du cheval sous les yeux terrorisé de Buquet. L'animal s'élança telle une fusée et partit au galop à travers l'écurie en traînant derrière lui son fardeau gesticulant et hurlant. Avec un sourire carnassier, Erik quitta les lieux sans le moindre remords pour sa victime qui serait tôt ou tard sauver par un badaud dans les rues de Paris, après une cavalcade plus ou moins longue et douloureuse.

X X X X

Quelque peu soulagé d'avoir pu venger l'honneur de Christine, Erik retrouva sa demeure souterraine dont la paix et le silence lui paraissaient pesant et accablant. Il lâcha un soupir las en songeant à la sublime soirée qu'ils avaient partagé et le désastre dans lequel elle se terminait. Le malheur semblait toujours le poursuivre pour détruire tous les espoirs de quiétude auxquels il aspirait.

Après avoir retiré ses gants, sa cape, sa veste et ses bottes, il ouvrit sa porte pour rejoindre le salon et risqua de trébucher sur Christine recroquevillée sur le seuil. Elle leva son visage éploré vers lui, des traînées de larmes séchées maculant ses joues. Seigneur, elle était restée assise sur le sol glacé depuis son départ !

– Miséricorde ! s'exclama-t-il en s'empressant de la soulever dans ses bras. Que fais-tu par terre, mon Ange ?

Avec un murmure inarticulé, elle se blottit contre sa poitrine chaude pour réchauffer ses membres frigorifiés et ankylosés. Le cœur d'Erik cessa de battre lorsqu'il sentit ses mains agripper sa chemise et son visage s'enfouir dans son épaule dans un abandon total et confiant. Ému, il pressa ses lèvres contre sa tempe délicate et respira le parfum de miel imprégnant sa chevelure soyeuse. Il porta la jeune fille jusqu'à sa chambre et l'assit sur son lit, ses fines mains froides cherchant aveuglément les siennes. Il lui offrit complaisamment ses paumes qu'elle enserra de ses doigts tandis que son regard embué de larmes se levait sur lui. Son expression était un mélange de désarroi, de culpabilité, de remords et de fatigue. Erik était pleinement conscient d'être responsable de cet imbroglio de sentiments qui tourmentait son tendre visage, ce dont il était loin d'être fier.

– Je vais aller chercher un baume pour soigner tes contusions pendant que tu te prépares pour la nuit, annonça-t-il d'une voix embarrassée avant de s'éloigner.

Après que la porte de sa chambre se ferma avec un léger claquement, Christine demeura quelques secondes perdue face au néant, se maudissant de sa lâcheté. Durant les heures interminables qu'elle avait attendu son retour, elle s'était rongé les sangs et tourmentée à l'idée de ce qu'il allait faire à Buquet par sa faute. Et désormais qu'il était revenu, elle était incapable de lui faire face et de lui poser la question qui lui brûlait les lèvres. En sa présence, elle désirait seulement se blottir dans sa chaleur, dans le cercle protecteur de ses bras et d'oublier les intrigues, les chantages et les rancunes tramés au sein de l'Opéra. Loin sous la terre, il n'existait que la musique, la magie et leur complicité. Elle voulait plus que tout préserver ce sanctuaire des menaces extérieures. Pourtant, il fallait qu'elle le confronte et qu'elle sache la vérité, même si cela devait ternir leur entente.

S'armant de courage, elle se leva d'un pas déterminé pour rejoindre sa salle de bain où elle changea de vêtements, tressa ses cheveux et se passa un peu d'eau sur le visage. Elle s'installa dans son lit, adossée à ses coussins, et attendit posément le retour d'Erik. Après quelques minutes de patience, trois coups légers furent frappés à la porte et son professeur entra dans la chambre en portant un petit plateau chargé d'un verre, d'une fiole et de bandages.

Avant qu'il n'ait le temps de faire un pas vers le lit, elle se redressa contre les oreillers et le regarda droit dans les yeux.

– Qu'avez-vous fait à Joseph Buquet ? demanda-t-elle de but en blanc.

S'il avait été choqué par sa question, il n'en laissa rien paraître et traversa la pièce en silence. Il déposa son fardeau sur la table de nuit avant de ramener toute son attention sur elle.

– Rien de moins et rien de plus que la sanction qu'il méritait !

– Et qu'est-ce que cela est censé vouloir dire ?

Il approcha une chaise et s'assit à son chevet.

– Tout ce que tu as besoin de savoir, c'est que ce malfrat ne t'importunera plus jamais.

D'un geste affolé, elle lui empoigna la main, les yeux écarquillés d'horreur.

– Erik… V-vous n'avez pas… tué cet homme ?

Comme si de rien n'était, il étreignit sa paume et examina avec minutie son poignet meurtri, ses doigts effleurant en une tendre caresse sa peau bleutée. Elle dut faire un effort pour ne pas se laisser distraire par ses cajoleries et se concentrer sur le grave problème présent. Plusieurs secondes opprimantes s'écoulèrent en silence alors qu'il semblait faire la sourde oreille.

– Erik, répondez-moi, s'il vous plaît !

– Non, Christine, par respect pour toi, je l'ai épargné, même si selon mon opinion, il aurait dû périr de ma main, lâcha-t-il avec un soupir frustré.

– Grand Dieu, merci, murmura-t-elle, soulagée. Je me moque d'être vengée, Erik. Cette mésaventure est sans importance et ne vaut pas la peine que vous…

– Je t'interdis de parler ainsi, Christine. Ta sécurité et ton bonheur sont primordiaux à mes yeux ! s'écria-t-il d'une manière plus brusque qu'il ne l'avait voulu.

Il relâcha l'étreinte mortelle et possessive dans laquelle il broyait sa frêle main avant de rassembler son matériel de soin avec des gestes insouciants et nonchalants. Les sourcils froncés d'incrédulité, Christine l'observa avec une moue perplexe sans comprendre où Erik souhaitait en venir. Elle attendit plusieurs secondes tandis qu'il ouvrait un pot de liniment. Une vive odeur de camphre et d'arnica lui fit aussitôt retrousser le nez avec écœurement. Il plongea les doigts dans l'onguent et commença à enduire ses poignets qu'il massa lentement avec de douces pressions et caresses.

– Christine, tu ne réalises pas tout ce que tu représentes pour moi, avoua-t-il malgré lui en se concentrant sur ses gestes pour oublier la confession qu'il allait faire. Depuis trois décennies, je m'efforce de survivre dans ce monde froid et hostile dont le seul dessein est de me voir disparaître. Nul être humain n'a jamais toléré mon existence. Je n'ai connu ni compassion, ni complicité, ni tendresse au cours de ma misérable existence. Mais toi, ma douce Christine, tu m'as accepté dans ta vie, même après avoir découvert la monstruosité dont je suis fait. Tu me regardes avec amitié, respect et bienveillance comme si j'étais un homme à l'égal des autres. Tu incarnes un espoir que je n'ai jamais connu auparavant et pour cette raison, je t'aime plus que tout. Comprends-tu ce que je veux dire ?

– Je ne suis pas sûre, souffla-t-elle tandis qu'il évitait son regard et se focalisait sur ses soins.

Une fois de plus, il interrompit son discours pour attraper un petit rouleau de bandage qu'il commença à appliquer autour de ses poignets.

– Tu es précieuse et unique pour moi ! Tu m'offres un espoir auquel personne ne m'a jamais permis de croire ! L'espoir de vivre comme tous les hommes, admit-il dans un murmure sourd et troublé.

Il termina de bander ses blessures et noua délicatement le tissu avant de vérifier la bonne disposition de ses pansements. Satisfait de son travail, il étreignit les doigts de Christine, ses pouces caressant affectueusement le dos de ses fines mains.

– Je… je suis désolée, Erik… Votre vie est si triste, balbutia-t-elle, émue et déconcertée par son aveu inattendu.

– Ne sois pas malheureuse, ma tourterelle. Tu es indéniablement la seule personne que je ne peux condamner pour mes souffrances, car tu ne m'as offert que de la joie et de la sympathie depuis que je te connais.

Les yeux de Christine se posèrent sur les doigts tièdes d'Erik qui enserraient ses paumes avec tendresse. Elle réprima un frisson à la pensée que ses mains douces, élégantes, habiles et fortes étaient autant capable de créer que de détruire. Sous ses airs de gentilhomme et de galant, elle ne devait pas négliger que se cachait le redoutable Fantôme dont la simple évocation du nom en faisait trembler plus d'un au sein de l'Opéra. Elle n'avait d'ailleurs pas oublié la morsure impitoyable de ses mains autour de son cou ou de ses bras lors de ses accès de fureur noire. Elle pensait le connaître, mais en était-elle certaine ? Perturbée et confuse, elle porta une main à son front dans l'espoir de calmer le lancinement qui lui vrillait le crâne.

Délaissant les mains de la jeune femme, Erik attrapa sur le plateau une petite fiole en verre semblable à une bouteille de parfum. Il versa quelques gouttes de liquide translucide au bout de ses doigts qu'il apposa ensuite délicatement sur les tempes de Christine. Une odeur fraîche et vivifiante de menthol et de camomille flotta dans l'air alors il massait son front palpitant avec de légères et apaisantes effleurements. Lâchant un lourd soupir, elle ferma les paupières et s'abandonna au soin enchanteur de son protecteur. Le monde de son Ange était si versatile et fugace ! Par instant, la tempête et le chaos y grondait tandis que la seconde suivante la sérénité la plus totale y régnait. Cet univers était à l'image de son créateur dont l'humeur et le tempérament pouvaient changer du tout au tout en un battement de cil. Mais en cet instant, elle ne voulait plus penser à l'orage qu'elle venait d'essuyer et elle désirait seulement se laisser choyer par son Ange.

Erik était toujours abasourdi avec quelle confiance et candeur Christine réagissait à sa présence et à son contact. Il n'aurait jamais imaginé qu'une femme l'accepte dans son univers et dans sa vie de manière aussi aveugle. Un sourire rêveur se dessinait sur les ravissantes lèvres de la demoiselle et ses paupières closes frémissaient au même rythme que sa respiration lente et profonde. Ses doigts musardèrent sur sa peau laiteuse et douce, effleurèrent les boucles soyeuses de cheveux tombant sur ses tempes jusqu'à ce que sa paume rêche enveloppe sa joue délicate. Elle était sa déesse et il serait son féroce cerbère prêt à tout pour la protéger.

Le cœur d'Erik manqua un battement et son souffle s'étrangla dans sa gorge lorsque Christine enfouit son visage dans sa main avec tendresse. Elle respira l'odeur boisée de sa peau avant de glisser un léger baiser au creux de sa paume. Ses magnifiques yeux sombres frangés de longs cils s'ouvrirent lentement et elle lui offrit un regard nébuleux dans lequel il n'aurait su dire s'il lisait de la torpeur ou du désir.

– Mon Ange de la Musique…murmura-t-elle.

– Je suis là, Christine. Je serais toujours à tes côtés quoi qu'il advienne ! Tu n'es plus seule, mon Ange. Je veille sur toi, désormais… et saches que je ferais ce qui doit être fait pour te protéger ! Je ne laisserai jamais personne te faire du mal ! Je t'en fais le serment ! promit-il d'une voix forte et résolue qui ne permettait aucun doute.

– Je sais…

Ses paupières se fermèrent à nouveau et elle lâcha un soupir las. Caressant une dernière fois ses lèvres charnues de son pouce, Erik aida Christine à s'allonger sous les couvertures avant de la border affectueusement.

– Dors, mon Ange ! Donne-moi tes cauchemars et ne rêve que de bonheur à venir ! la berça-t-il tandis qu'il écartait quelques mèches folles de son front et de ses yeux.

Avant même qu'il n'ait éteint la lumière et quitté la pièce, Christine s'était déjà endormie, écrasée par la fatigue et les émois de la journée.