Chapitre 13: The Storm
"To all that is chaotic in you, let there come silence. Let there be a calming of the clamoring, a stilling of the voices that have laid their claim on you, that have made their home in you, that go with you even to the holy places but will not let you rest, will not let you hear your life with wholeness or feel the grace that fashioned you."
Bien évidemment, Dean n'avait rien dit à Sam concernant la venue de Castiel. Il se demanda une seconde si les gars de Sam avaient aussi cette capacité, et si tous les anges et les démons étaient capables d'entrer à nulle-part, lorsque l'envie leur prenait. Cette idée le dérangea. Il aurait voulu lui en parler, se disait-il en prenant place dans la salle de jeu face à son frère qui avait l'air particulièrement nerveux. Ses mâchoires vibraient.
- Le jeu va reprendre, messieurs.
- Sam…
Mais le chuchotement avait été entendu. Les ennuyés se tournèrent vers eux, leurs gros tubes menaçants étaient plus effrayants que jamais.
- Monsieur Winchester ? Quelque chose ne va pas ?
- Tout va bien.
Ce fut pesant. Les tubes ne bougèrent pas, puis les ennuyés regagnèrent leur « salle de contrôle », juste derrière les vitres teintées.
- Sam, ça fait deux jours…
- Je suis au courant, oui…
« Que le jeu reprenne ! »
Le petit globe d'omniscience luisait silencieusement. Dean fut le premier à se pencher, pour débuter la partie - il n'y eut pas un bruit, puis un jet de lumière surgit de la sphère et emplit la salle de jeu. L'instant fut bref, les ennuyés n'eurent le temps de constater ce qui était en train de se passer. L'aveuglante lueur pénétra nulle-part, dévastatrice : elle souffla Sam en premier, puis Dean suivit. Ils fermèrent brusquement les yeux, éblouis à souhait.
Qu'était-il en train de se passer ?...
"Let what distracts you cease, let what divides you cease. Let there come an end to what diminishes and demeans, and let depart all that keeps you in its cage. Let there be an opening into the quiet that lies beneath the chaos, where you find the peace you did not think possible and see what shimmers within the storm."
Sam avait froid. Enfin il pensait avoir froid. Il savait que tout ça, ce n'était qu'un épanchement de l'âme, encore. Maintenant qu'il était mort, tout semblait moins réel, quand le souffle n'y est plus c'est beaucoup moins intéressant. Où était Dean ? Le jeu lui faisait voir et faire tant de choses et commettre tant d'erreurs en si peu de temps.
« Dean, je suis désolé… »
Il ressentit le souffle de la mort pour de vrai cette fois. Ce n'était pas une rafale de balles et de la poudre qui s'échappe dans l'air. C'était plus que ça, c'était mieux : c'était cent fois plus viscéral : en fait, c'était l'image qu'il avait toujours eu de la naissance.
Il toussa, l'air entra à l'intérieur de ses poumons. Sam fût en vie. C'était atroce !
L'homme était revenu à lui : il se tenait la gorge, une sensation de sable le lançait. Comme si ses sens avaient été bloqués par cette fichue trachée, il tentait de cracher, de rejeter le mal à l'intérieur. Mais rien ne sortit, à part quelques glaires. Il se tourna sur le côté, il ne parvenait pas à voir, tout était flou. Il ressentit la faiblesse, la vraie. Il leva son bras, dans l'espoir de peut-être toucher son frère près de lui mais il croyait être seul… C'est alors qu'au loin, quelques voix résonnèrent, en lui à la manière d'un troupeau de tambours tournés vers lui. Il n'arriva pas à parler, à émettre le moindre son. Il ne ressentait plus la légèreté qui avait été sienne, dans les jours suivants son décès…Il sentait qu'on le touchait, c'était une poigne d'homme. On lui tenait la main, en plissant les yeux, il allait certainement découvrir son frère…
- Sam…
Sa voix avait changée ? Il tenta par tous les moyens de se redresser, mais c'était impossible. Jamais il n'avait été à ce point vide.
- Il est encore fragile, dit la voix.
(Il entendait très mal.)
- On ne revient pas d'entre les morts tous les jours, dit-on plus loin.
- Laissez-lui de l'air.
Il garda les yeux fermés, il entendait des suffocations à côté et des exclamations – comme quelqu'un qui souffre, ou qui s'éveille après une lourde anesthésie. C'est à ce moment-là que Sam comprit qu'il s'agissait de son frère. Qu'est-ce qu'ils avaient fait ? Et s'ils avaient découvert les tricheries ? C'était sûrement ça, le chaos…
- Dean…
Il avait réussi à prononcer son nom. Il le chercha : sa vue semblait s'améliorer, il fallait laisser faire le temps, mais il n'en avait pas, il n'en avait plus.
- Dean, ça va aller…
Sa voix était toute craquelée.
« Combien de fois faudra t-il mourir, encore ? J'aimerais qu'on me réponde… »
Dans la même pièce, au même instant, Castiel contemplait les deux frères étendus sur les lits de la chambre mal décorée, dans cet hôtel particulièrement miteux dégoté par Crowley. Anna Milton venait de fermer l'imposant grimoire dans lequel avaient figuré les nombreuses incantations en latin. Elle était toute éprouvée et remettait ses cheveux en place en posant les yeux pour la première fois sur les maîtres du jeu dont on lui avait tant parlé. Ils étaient beaux, pensait-elle en s'attardant sur le visage de Dean. Sa respiration était rapide, son cœur était malmené. L'homme qui tenait la main de Sam avait rejoint celle de Dean : John Winchester fut avec ses fils pour la première fois depuis au moins une décennie. Le vertige fut tel…
- Anna ? dit-il en se tournant vers l'ange, c'est normal ?
Elle hocha la tête.
- Oui, répondit-elle sûre d'elle, ils ont été ramenés à la vie. Le souffle leur fait mal.
Il plissa les yeux en regardant leurs visages.
- Ils ont l'air d'avoir si mal…
- Je te rassure, John, je n'ai pas apprécié l'illumination, moi non plus. Castiel ?
Gabriel haussa les sourcils en attendant une réponse du grand discret. Mais il ne dit rien, tout simplement prostré dans le silence. A ses côtés, Lucifer s'était avancé, d'un pas lent et mesuré vers la silhouette étendue de Sam. Il se pencha, mais John s'était tourné vers lui.
- Touche-le, et je peux t'assurer que ça ira mal pour toi.
Crowley avait lancé un regard choqué à Bobby (qui serrait sa fichue casquette).
- Des menaces, déjà ? Ils ne sont même pas encore remis de leur voyage, mais je compte aider ton fils, Sammy, plus que tu ne l'as jamais fait. Et ce ne sera pas si difficile, hein John ?
Il se redressa, après avoir lâché les mains de ses fils pour se tourner vers le gaillard. Sa face était paisible, le même feu de cinglé brûlait là au centre de ses dangereuses pupilles. La tension monta d'un cran, enfin cette nana qui se faisait appeler Meg (et qui faisait partie de l'équipe de Sam) s'interposa entre les deux.
- Toi aussi, ça ira mal, si tu ne me laisses pas régler ça.
- Ne ruinez pas le rituel, vociféra t- elle, laissez-les revenir à eux…
- Ca ira très vite, répondit John Winchester sur le qui-vive, Sam ne fera rien pour toi. Tu étais enchaîné à lui, le jeu est terminé à présent.
- Terminé ? reprit Lucifer fort étonné, t'es bien gonflé, Johnny.
Les yeux de Sam voyaient maintenant. Il parvint à se redresser (avec la plus grande peine du monde), ce qui n'échappa pas au regard perçant et observateur de Gabriel. Il s'avança vers lui pour l'aider, Lucifer se tourna vers lui.
- Laisse-le, ordonna t-il.
John s'apprêtait à en découdre avec lui – et peu importaient les conséquences. Bobby lui retint le bras dans la seconde.
- Où est-ce que je suis… ?
- Tu es revenu, lui répondit son plus fidèle ange.
Sam scruta son visage : ses yeux clairs, ses traits épais et sa beauté que rien n'atténuait, pas même son état. C'était bien le fou qui tenait un restaurant et qui s'était glissé jusqu'à sa suite. Il retint son souffle.
« Lucifer… »
Il tourna la tête vers Dean, lui n'avait pas encore ouvert les yeux.
- Dean ?
Sam leva les yeux vers Castiel qui s'était assis près de son frère comateux. Il passa une main à son front : il était chaud mais la fièvre baissait au toucher.
- Il va bien ?
- Oui, il prend plus de temps que toi, c'est tout.
Castiel en profita pour glisser ses doigts, pendant une fraction de seconde contre ses joues. Le contact de sa peau était plus délicat que les coups qu'il lui avait portés récemment. Il faillit sourire à cette pensée.
- Vous l'avez fait, dit Sam en fermant les yeux, je n'y crois pas…Vous nous avez… Nous sommes…
- Vous êtes libres, oui.
- Ce ne sera pas sans conséquence, ajouta Gabriel, nous sommes tous en danger désormais.
- Comment ça ? demanda Bobby.
Crowley époussetait sa veste en écoutant la conversation (il n'avait pas envie de participer, ça ne parlait pas de lui, ni des Enfers : c'était donc une discussion tout à fait stérile et sans intérêt.)
- C'est pourtant évident, non ?
Crowley avait craqué. En fait, il avait envie de parler.
- Nous avons triché. Ces petits gars sont les maîtres du monde ! Mais maintenant qu'ils font partie du monde, qui s'occupe, là-haut ?
Il leva le doigt vers le ciel, un sourire aux lèvres.
- La place est libre, alors…
Il lança un regard bref à Lucifer.
- Je dirai même, deux places, rectifia t-il.
« Non. »
Sam poussa un long soupir.
- Non, plus jamais. Ce jeu doit prendre fin.
- Sammy, tu es encore fatigué, coupa Lucifer, tu devrais penser à toutes ces choses plus tard, veux-tu ?
- Tout le monde doit savoir. Ceux qui savent tout là-haut ! Ils ont des complices ici. Nous devons en parler, nous devons le faire !
- Et qui te prendra au sérieux, je te le demande ? interrogea Gabriel en se penchant vers le garçon, tu as vu ton visage ?
- Qu'est-ce qu'il a mon visage… ?
- Ce qu'il veut dire, reprit Crowley, c'est que personne ne prendra au sérieux les remarques de deux frères américains, et consommateurs réguliers de whisky, de surcroît.
Sam cru rêver, mais il pensa qu'on venait de lui faire un clin d'œil. Dans la seconde qui suivit, Dean poussa une exclamation de douleur intense et s'éveilla, alerté. Il lui disait que tout allait bien, mais il n'avait pas l'air d'y prêter la moindre attention. Castiel l'avait pris à la gorge, sa bouche s'était ouverte. Pendant quelques secondes, tout cessa : Dean respira de nouveau, normalement. Comment avait-il fait ça ?
C'était un ange. Alors ça semblait normal.
- Cas…
John Winchester passa derrière Bobby pour faire face à son deuxième fils qui peinait à voir, à son tour. Il ressentit une première vague, sa gorge se serra, mais de l'extérieur, le robuste homme qu'il était ne laissa rien paraître. Et pourtant, Bobby l'avait vu. John Winchester éprouvait un profond chagrin.
- Tu es avec nous, Dean.
Castiel le saisit par l'épaule avec douceur pour le redresser.
Malgré le brouillard devant ses yeux, Dean avait reconnu son père, là. Juste devant.
Il ne dit rien. Il ignora lequel des deux était véritablement revenu, d'entre les morts.
- T'es enfin revenu de la chasse, dit-il en se brisant les cordes vocales.
Et puis, il ne réalisait pas ce qui se passait pour de vrai. Il était encore sonné, tandis que Sam observait la scène la plus improbable de sa vie – plus encore que ces ennuyés qui lui ont proposé de participer au jeu Manichaeus. Les enjeux de l'existence ordinaire lui semblaient plus délirants.
