Chapitre 14: Panique à Kalay.
Le lendemain matin, les huit compagnons se levèrent tôt. Ils avaient de nombreuses choses à faire. Lord Hammet les conduisit à sa
bibliothèque et ils commencèrent à feuilleter les livres. Pendant ce temps, le seigneur du château parlait avec sa femme:
- Il a bien grandi, notre petit Ivan. C'est un homme, maintenant. Et il a un coeur aussi généreux qu'il est courageux.
Lady Layanna eut un sourire:
- Oui, c'est devenu quelqu'un de bien. On pouvait s'y attendre, il n'a jamais eu aucun vice dans le coeur, même petit. Et il semble avoir
trouvé l'âme soeur, ajouta-t-elle d'un ton malicieux.
- C'est vrai qu'elle est charmante, la jolie brunette qu'ils nous ont présentée... Et elle est surtout aussi timide que lui...
- Les regards qu'ils se lancent ne tromperaient personne, fit-elle en riant.
- Oui, c'est beau, la jeunesse...
Lady Layanna avait bien remarqué la veille au dîner que leur petit protégé ne cessait d'avoir les yeux sur la jolie Eléana et que celle-ci
lui rendait bien. Elle en était attendrie.
Les quatre jeunes gens tombérent effectivement sur un texte interessant qui évoquait la Cité de Mizuno. Ils le lurent attentivement:
"Au-delà de la mer au sud, là où nulle vaisseau n'était jamais allé, elle se trouvait, la Cité de Mizuno, élue des esprits de Mercure...
Enfouie sous les abysses, accessible que par la psynergie, elle nous dévoila ses mystères... C'était le royaume des sirènes, des palais
de corail, des statues immenses et immergée, des forêts d'algues, et de grands trésors enfouis..."
- La mer du sud... Vous pensez que ce serait dans la mer orientale?
- C'est fort possible après tout, mais pour y accéder, ca a l'air coton...
A cet instant, Lord Hammet vint et dit:
- Bien, qui veut aller aux archives?
- On a même pas terminé ici, dit Ivan.
- Bah, dans ce cas, on n'a qu'à y'aller nous, dit Pavel. Qui vient avec moi?
Et bien entendu, comme la plupart des autres avaient bien compris les liens qui se formaient de jour en jour entre Ivan et leur jeune
protégée, ils se proposèrent tous d'y aller.
- J'espère qu'à vous deux, vous saurez vous débrouillez avec les livres, dit Lord Hammet. Ca va prendre un temps considérable de
remonter mes carnets et de faire le tri... Je vais donc vous laisser seuls... Un très long moment...
Ivan comprit que son maître avait également remarqué son attirance pour son amie et il se sentit gêné. Pourquoi fallait-il qu'il soit aussi
transparent?
Eléana, quant à elle se cacha directement dans un livre, histoire de couper court à toute tentative de contact. Cela marcha très bien. Ils
étaient tous les deux complètement coupés de l'idée de romance.
Pendant ce temps, dans la ville, un des espions avaient malheureusement remarqué la petite troupe qui était entrée dans le palais de
maître Hammet. Et il était prêt à parier qu'il s'agissait d'Eléana et de ses septs mystiques! Sans hésiter, il fila jusqu'à la forteresse de
Lord Nathos. Celui-ci fut bien étonné:
- Tu es sûr de ton information? Eléana se cache à Kalay?
- Oui, maître, exactement! Elle est à une heure d'ici!
Nathos ricana:
- Depuis le temps que j'ai un compte à régler avec ce vieil imbécile d'Hammet... Voilà qui est l'occasion rêvée... Préparez les régiments
de soldats, nous allons raser sa forteresse! Eléana est l'ennemi public numéro 1! Quand vous l'aurez capturée, après avoir enlevé le
cristal, nous la torturerons sur la place de la ville! Les abrutis de mystiques qui l'accompagnent subiront le même sort! Ils vont tous
mourir!
Les ordres furent rapidement donnés. D'ici la nuit tombée, Kalay serait à feu et à sang.
Pendant ce temps, personne ne se doûtait de rien, et la journée s'écoulait le plus normalement du monde. Vers la fin de l'après -midi,
Ivan et Eléana étaient épuisés à force d'avoir tant cherché et trouvé à peine quelques textes. Au moins, ils connaissaient maintenant le
principal. L'arme qu'ils cherchaient était la lame de Skadi, qui pouvait faire geler n'importe quoi. Une arme puissante.
- Nous allons y arriver, dit le jeune homme d'un ton encourageant. Je serai bien content quand tout ce bazar sera fini, pffiou.
- Si nous y survivons, dit Eléana.
- Ne sois pas aussi pessimiste, nous y parviendrons.
- J'ai déjà failli me faire tuer la dernière fois, alors je n'y compte pas trop.
Ivan la regarda:
- Je t'ai déjà sauvé la vie, Eléana, je peux recommencer si besoin.
- Je ne veux pas de bouclier humain. C'est d'un lâche.
- Les amis sont tout de même là pour t'aider...
Il ajouta:
- Il est hors de question que je laisse qui que ce soit te faire du mal sans tout tenter pour l'en empêcher.
- Tu es un ange, Ivan... Je ne délirai pas tant que ca, quand je t'ai posé la question, plaisanta-t-elle.
Le jeune homme se sentit rougir un peu, mais de contentement. Il espèrait qu'elle continuerait à le voir comme ca... Il pensa à ce qui
était resté en suspens entre eux... Etait-ce le moment de retenter? Il n'en était pas sûr... D'ailleurs, il ne savait pas s'il le voulait. C'était
peut-être dangereux de laisser ses sentiments s'exprimer...
Il choisit donc un compromis. Il se rapprocha légérement d'elle en poussant sa chaise, mais sans rien faire de plus; elle choisirait. Ce
serait à elle de prendre l'initiative. Et bien entendu, elle n'en fit rien.
- C'est vraiment chic de la part de ton maître de nous aider ainsi...
- C'est un homme bon, dit Ivan en souriant légérement. Il m'a élevé, m'a enseigné à lire et à écrire... J'ai toujours aimé lire. Dés que j'ai
appris, il m'a donné accés à la plus grande partie de ses ouvrages.
Eléana sourit:
- Moi aussi, j'aime beaucoup lire, mais le problème, c'est que dans mon village, il n'y en avait pas beaucoup, des livres, seul Elios en
avait. J'ai appris du coup très tardivement. Mais j'adorais dessiner.
Elle eut un air triste:
- Je n'ai pas pu emporter mon carnet quand j'ai quitté Erin, je suis partie si vite...
- Il y'a une tonne de papiers ici, tu sais...
- Ca va faire longtemps que je n'ai plus tenu un crayon... Elle alla donc prendre une feuille vierge et saisi l'un des crayons gras:
- Hum... Donne-moi un sujet...
Ivan se sentit gêné:
- Euh... Je ne sais pas, moi...
Eléana se sentit soudain tentée:
- Hum... Tu voudrais que je fasse ton portrait?
Ivan rougit:
- Tu veux fixer ma bouille de mioche sur du papier?
Eléana éclata de rire:
- "Bouille de mioche", tu as vu ca où?
Il était vrai qu'Ivan ne s'était pas vu changer; il n'avait pas remarqué que depuis deux ans, sa taille et d'autres choses avaient changé;
les traits de son visage s'étaient amincis, son menton était devenu plus volontaire, mais avait conservé une certaine douceur; mais les
autres autour de lui avaient remarqué le changement. Et s'il avait toujours des allures un peu enfantines, il portait déjà ses dix-huit ans
avec maturité.
Eléana n'eut même pas besoin de regarder son ami pour le reproduire sur la feuille; Elle connaissait les traits de son visage par coeur.
Il ne lui fallut pas dix minutes. Et lorsqu'Ivan vit le résultat, il fut assez surpris.
Etait-ce vraiment lui, ce jeune homme au visage doux et aux grands yeux brillants? Ce n'était pas possible, il n'avait jamais rien eu pour
sortir du lot, à part la couleur de ses yeux, qui l'avait longtemps fait complexé parce qu'elle lui semblait trahir sa différence par rapport
aux autres, même après qu'il eût rencontré Vlad et Garett. Eléana l'avait dessiné jusqu'au buste, et il fut surpris de voir l'allure du
portrait; presque altière.
- C'est comme cela que tu me vois?
- C'est comme cela que tu es..
Il repoussa la feuille vers elle, mais elle lui rendit:
- Non, c'est pour toi... enfin, je veux dire, si tu en veux...
Ivan eut un petit sourire:
- Je le garde, alors, merci...
Il se demanda si le portrait était plus qu'une preuve d'amitié ou une tentative de le faire définitivement décomplexer... Mais elle gardait
la distance...
Ils continuèrent donc à bavarder de tout et de rien, à la façon de deux amis, mais sans plus.
Le soir venu, les autres les rejoignirent. Lord Hammet leur avait trouvé des indications dans divers carnets de voyages, qui pouvaient
les aider à retrouver la Cité de Mizuno, mais aussi celle de Gaïaé, dans les vallées vertes...
- Avec ceci, il se peut donc que vous couvriez deux étapes, fit Lord Hammet. Après, pour la dernière, je ne puis plus rien en définitive,
mais peut-être que vous trouverez des informations ailleurs.
- Vous avez déjà fait plus que prévu, dit Ivan d'un ton ému. Je ne vous en remercierai jamais assez.
- Tu me remercieras lorsque tu reviendras ici pour me prévenir de votre succès, répondit le seigneur d'un ton léger. Puis il ajouta:
- Vous devez être affamés, bande de gentils chenapans! Passons donc à table!
Les huit amis suivaient tranquillement, lorsque soudain, Ivan ressentit une douleur fulgurante aux tempes, et il tomba à genoux.
- Ivan? Qu'est-ce que tu as? demanda Vlad.
- Mal à la tête... Ca vibre...
La minute d'après, il vit à nouveau, comme la première fois.
Sauf que cette fois, la vision était mille fois pire.
Kalay en flammes... Du moins toute la ville haute... Des cavaliers... Des civils massacrés dans un bain de sang... Et Hammet et
Layanna encerclés par des soudards...
- Non!
- Ivan! s'exclama Eléana avant d'essayer de le relever.
La douleur avait disparu, mais le jeune homme avait retenu ce qu'il venait de voir et il était blême et tremblant:
- Pas ca... Pas ca...
- De quoi donc, qu'est-ce que tu as vu? demanda Cylia qui avait tout compris.
Ivan parvint enfin à parler:
- Maître, ils vont attaquer votre palais... Ils savent qu'Eléana est ici, ils la veulent...
- Non... gémit Eléana.
- Quand arriveront-ils? demanda Garett, paniqué.
Un fracas épouvantable leur répondit; on venait d'ouvrir les battants de la porte avec violence et un garde surgit, paniqué:
- Lord Hammet! Des soudards avec Lord Nathos à leur tête arrivent, ils sont décidés à tout raser, ils disent que vous hébergez une
traitresse à l'Empire du Soleil Noire.
- Je vais aller sur les remparts, on peut peut-être encore éviter l'affrontement, sinon, eh bien, ils vont voir ce qu'ils vont voir!
- Je suis tellement désolée, murmura Eléana.
- C'était mon idée de t'amener ici, dit Ivan d'une voix tremblante. Je n'aurais pas dû...
- On s'en fiche! cria Lina. Le temps des remords n'est pas encore venu, essayons d'éviter la catastrophe!
Pendant ce temps, Lord Hammet était sur les remparts et harranguait les soldats:
- Quel est cette traîtrise, Lord Nathos? Que venez-vous faire ici céans?
- Lord Hammet, je vous accuse d'héberger sous votre toit la traîtresse Eléana du village d'Erin! Livrez-la nous, et votre demeure sera
épargnée!
- Cette jeune fille est mon invitée, elle est donc sous ma protection! Personne ne lui fera de mal!
- Alors, ce sera la guerre!
- Lord Hammet, livrez-moi, gémit Eléana. Je ne veux pas vous attirer autant d'ennuis!
Le seigneur se tourna vers elle:
- Eléana, le pouvoir que tu possédes me paraît plus important à protéger que ce palais! Et puis les murailles sont solides. D'ailleurs,
livrer une jeune fille à ces soudards seraient de toute manière d'une lâcheté sans nom! J'ai élevé Ivan dans l'honneur et le courage; je
refuse de trahir mes propres valeurs! Layanna!
- Hammet? Que pouvons-nous faire?
- Prépare-toi à emmener Ivan, la jeune fille et leurs amis au tunnel! Partez d'ici!
- Je ne te laisserai pas seul face à ces...
- Fais ce que je te dis!
Mais Lady Layanna répliqua:
- J'ai déjà failli te perdre une fois, Hammet, je refuse que ca arrive de nouveau!
- C'est à cause de moi qu'on en est là, fit Ivan, je veux vous aider, maître! Nathos est un mage, il utilise des psynergies, vos gardes ne
pourront pas l'arrêter...
Lord Hammet répliqua:
- Très bien! Que ceux qui veulent se battre restent! Mais Layanna, tu te dépêches d'amener cette demoiselle loin d'ici! Pas de
discussion!
Ce fut au tour d'Eléana de s'offusquer:
- Je ne peux pas vous laisser mourir sans...
Ivan lui répliqua:
- C'est toi, qu'ils veulent! Si tu ne veux pas réduire nos efforts à néant, va-t'en d'ici!
Eléanna céda à contrecoeur, mais le cristal autour de son cou lui rappellait qu'elle n'avait pas le choix. Sa vie était plus importante que
les autres. Car entre elle reposait le destin des continents libres.
Elle suivit donc Lady Layanna sans discuter, bien qu'elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Si quelque chose arrivait à l'un de ses
amis, elle ne pourrait pas le supporter. Elle pensa à Ivan. S'il lui arrivait quelque chose...
Cette pensée lui causa une telle souffrance qu'elle crut que son coeur allait éclater.
