Harold Saxon –dit le Maître- sirotait tranquillement son Martini Dry en regardant l'écran de son ordinateur, où apparaissaient les trois nouveaux prisonniers de Torchwood. Il attrapa une olive et la mastiqua lentement, dégustant l'arôme du fruit.

- Comme c'est attendrissant…, railla-t-il à l'écoute des aveux de Tyler pour sa fille.

Toutefois, malgré le spectacle tragique, un détail le choquait. Contrairement à ses deux compagnons, la jeune femme ne semblait pas trop souffrir le martyr. Elle ne pleurait pas, elle ne criait pas, ne se renfermait pas sur elle-même. Non, elle préférait de loin aborder un sourire réconfortant, dans l'espoir sans doute d'apaiser le chagrin sans raison de ses proches.

- Pourquoi diable ne fond-t-elle pas en larmes ? s'offusqua-t-il en se redressant dans son fauteuil.

Il s'empara d'une télécommande et alluma la télé. Des journalistes complètement réduits aux sanglots, tentaient tant bien que mal de faire le point sur la vague de suicides inexpliqués qui frappaient toutes l'Angleterre. Les gens tombaient parfois à genoux, incapable d'avancer, de lutter contre ce chagrin intense qu'ils ne pouvaient expliquer.

Tous étaient en proie à cette douleur incongrue que l'on appelle amèrement désespoir et tristesse. Tous sauf elle. Le Maître plissa les yeux, observant attentivement Rose Tyler, et murmura d'un ton noir et réfléchit :

- Elle n'est pas atteinte… Elle est immunisée, pourquoi ?

Puis la réponse sembla venir d'elle-même. Il bondit de son fauteuil et courut rejoindre les cellules, lâchant au passage :

- Non, pas encore !


Les tambours battaient plus fort, plus rapidement, la chaleur s'éleva d'un cran, comme portée par un vent brûlant du désert. Les échos de la foule se faisaient plus nombreux, plus retentissants. L'heure était proche, les grilles de leurs cellules allaient bientôt s'ouvrir et on les jetterait ainsi dans l'Arène, face aux gladiateurs surentraînés et aux prédateurs en tout genre.

Kate se sentait gagnée par l'angoisse et le stress, jetant de bref coup d'œil désillusionnés en direction le Docteur, espérant… espérant n'importe quoi en fait, un sursaut, un bond, un haussement de sourcil, l'ombre d'un sourire, n'importe quoi qui puisse indiquer qu'il était bel et bien conscient de la gravité de la situation !

- Docteur…, tenta-t-elle en se rapprochant. Est-ce que j'ai le droit de paniquer ?

Le Gallifréen sembla revenir à lui et la dévisagea gravement, avant de hausser les épaules et de déclarer d'un ton tout à fait détaché :

- Eh bien… nous sommes séparés du Tardis, en 12 005, sur une planète où le Nouvel Empire Romain est assimilé à une dictature, prêts à être jetés en pâture au lions et aux gladiateurs, sans armes et reconnus coupables de meurtres. Alors oui, vous avez sans aucun doute le droit de paniquer !

Kate en resta muette, bouche bée. Elle saisit docilement son bras sans qu'il ne rechigne son approche –trop distrait sans doute- puis s'y accrocha fermement comme à une bouée de sauvetage, avant de se racler la gorge et de remarquer d'un air embarrassé :

- Euh… vous savez, si je vous demandais ça… c'est parce que je pensais que vous m'auriez sorti des belles phrases du genre « mais non, tout va aller bien », « je vais vous sortir de là », « nous allons survivre »… enfin ce genre de choses…

- Oh…

Il baissa les yeux vers elle et découvrit l'angoisse qui imbibait ses traits d'habitudes si rayonnants ou si rageurs.

- Désolé…, murmura-t-il alors avec un sourire crispé.

- Je crois que vous touchez encore plus le fond que moi…


- Qui êtes-vous ?! beugla Harold Saxon en pénétrant dans la cellule. Qui êtes-vous vraiment Rose Tyler ?

- Rose Tyler… vous venez de le dire.

- Ne jouez pas ce jeu là avec moi ! Où est-il ?

- Qui ?

- Le Docteur, où est-il ?

Rose ouvrit de larges yeux et le dévisagea fixement sans rien dire. Comment pouvait-il être au courant ? Où qu'elle aille, quoi qu'elle fasse, le Docteur finissait toujours par la suivre, d'une manière ou d'une autre, comme à cet instant, dans cette petite pièce sinistre… Elle secoua la tête et haussa les épaules avant d'annoncer banalement :

- Je ne vois vraiment pas de quoi vous parlez…

- Ah oui ? Vous pariez ? s'enragea l'autre en s'avançant et en pointant son arme -appareil plus connu sous le nom de tournevis laser- sur Mickey.

La jeune femme le contempla bouchée bée, ne sachant par quel moyen cet homme avait pris possession d'un appareil semblable.

- Parlez ou je tue votre ami ! s'empressa le Maître.

Rose ne quittait pas des yeux Mickey, et le souvenir du Docteur restait toujours gravé dans sa mémoire, apparaissant ça et là par le biais de plusieurs flash. Son sourire adorable, ses mimiques complices, ses longs discours à la fois solennels et fantastiques… Lequel des deux devait-elle trahir ?

- Alors Rose Tyler ?

Après quelques longues secondes de réflexions, elle se résolut à sauver celui qui était encore là, avec elle.

- Le Docteur n'est pas dans cette dimension. Vous et votre plan maniaque ne risquez rien.

- Vous en êtes certaine ?

Rose leva les yeux au ciel et ragea mauvaise :

- Oui, j'en suis certaine.

- Bon, dans ce cas…, sourit-il en rangeant sa baguette magique dans une poche intérieure…

- Qui êtes-vous ?

- Officiellement, Harold Saxon, mais vous pouvez m'appeler Maître.

- Maître ? répéta-t-elle abasourdie.

- Oui, c'est parfait ainsi ! sourit-il en claquant des doigts.

Rose fronça les sourcils puis tenta quelques secondes encore d'attirer son attention, cachant bien son jeu.

- Vous êtes un Seigneur du Temps.

- Mais c'est qu'elle est intelligente ! ricana-t-il de cet air si arrogant. Et vous, je suppose que vous étiez l'une de ses anciennes compagnes ?

- Exact.

- Ca explique pourquoi vous êtes immunisée… Mmppfff, lâcha-t-il en la détaillant vaguement des pieds à la tête.

- Quoi ? s'étonna Rose devant sa mine désabusée.

- Oh rien. Il fut un temps où le Docteur avait un certain goût pour ses compagnes… Mais visiblement, il baisse en qualité. Vous êtes bien trop mondaine pour lui. Il ne faut pas vous étonner s'il vous a laissé tomber si facilement !

Rose rougit de colère et d'énervement. Ce type l'agaçait, pire encore : il l'insultait ouvertement, sans la moindre gène. Elle lui collerait volontiers son poing dans la figure, mais cela s'avéra inutile car Peter se leva d'un bond, toujours sanglotant, attrapa le Maître et l'envoya valser contre une cloison électrique.

- Arrrggggghhhh ! hurla le Maître prisonnier du courant haute tension qui se dégagea alors du mur.

Rose attrapa Mickey –pauvre gamin recroquevillé, le visage couvert de larmes- par son T-shirt et, aidée par son père, le traîna à l'extérieur de la cellule. Ils en verrouillèrent l'accès, piégeant ainsi le fameux et tant redoutable Maître.

- Vous ne perdez rien pour attendre ! siffla-t-il en tombant à genoux et en s'écartant de la paroi énergétique.

- Maintenant que vous êtes derrière les barreaux, vous faîtes moins le malin ! Hein ! le défia Rose avec un large sourire vainqueur.

Le Maître grimaça, puis, mimant le pauvre homme blessé, se dirigea vers elle en se tordant sur le sol. Rose ne comprit pas immédiatement le manège et l'observa ramper à ses pieds. Finalement, à quelques centimètres seulement du mur électrique, il se releva lentement, un sourire en coin, et sortit son tournevis laser qu'il pointa sous son nez, avant de s'attaquer au système de verrouillage. Rose hoqueta d'effroi et se recula.

- Oups…

Elle se retourna vers ses proches et cria en leur serrant chacun la main :

- Courez !