SECONDE PARTIE : RECONSTRUCTION

Chapitre 12

Lorsque Kili ouvrit les yeux, le matin suivant, le premier bruit qu'il entendit fut celui de la pluie s'égouttant sur les branches et le sol. Il mit quelques instants à se souvenir de ce qui était arrivé et de l'endroit où il se trouvait et perçut une odeur de végétation mouillée et de fumée. Il était mussé contre Fili, bien enroulé dans la cape d'adulte qu'on lui avait prêtée et recouvert en outre de la couverture dont l'un des nains –Kili ne se souvenait plus de son nom- s'était dépossédé à leur profit. Fili dormait encore (il avait eu, la veille, une rude journée).

Kili bougea prudemment et jeta un coup d'œil circonspect autour de lui. Le jour était à peine levé. Il ne pleuvait plus mais les arbres ruisselaient d'eau et tout était détrempé. La plupart des nains paraissaient encore dormir, eux aussi. Seul "Barbe-Grise" était éveillé et avait entrepris de ranimer le feu. C'est du moins ce que crut Kili au premier abord. En regardant mieux, il aperçut deux autres membres du groupe en faction, à chaque extrémité du campement, se confondant presque avec le décor. Cela remémora à l'enfant les histoires d'orcs et de gobelins que lui racontait Dis, mais pour lui tout cela était trop abstrait pour qu'il éprouve de la peur. Ceux qui l'entouraient, eux, étaient réels, concrets, et tout autour de lui. Ils l'inquiétaient bien davantage que des créatures qu'il n'avait jamais vues. L'enfant prenait garde à ne pas bouger. Il ne voulait surtout pas attirer l'attention sur lui-même. Certes, ces inconnus s'étaient montrés aimables et même attentionnés la veille, mais la vie qu'ils avaient menée avait rendu les deux frères extrêmement méfiants, trop méfiants pour baisser leur garde sur une base aussi fragile.

Une dizaine de minutes s'écoulèrent. Le feu avait repris et pétillait gaiement. Kili, lui, commença à se tortiller : il éprouvait une envie de plus en plus urgente de se soulager. Il se redressa avec prudence et s'assit. Son mouvement attira l'attention de "Barbe-Grise", qui lui sourit gentiment :

- Bien dormi ?

Anxieux, le jeune garçon répondit d'un vague hochement de tête. Mais le nain ne semblait pas s'intéresser à lui plus que cela, il était en train de poser une poêle noircie au-dessus du feu. Encouragé, Kili se dégagea tout doucement de la couverture, se leva et fit quelques pas en surveillant attentivement le cuisinier. Ce dernier ne paraissait toujours pas se préoccuper de lui. Kili se dirigea vers la périphérie du campement.

- Ne t'éloigne pas trop, mon garçon. On ne sait jamais ce qui peut surgir à l'improviste.

Le cœur battant, Kili tourna précipitamment la tête. Mais "Barbe-Grise" n'avait pas bougé, il le regardait simplement et ne paraissait pas menaçant. L'enfant poursuivit son chemin, toujours sur le qui-vive. Il put cependant s'écarter et vaquer à ses affaires en toute tranquillité : personne ne l'avait suivi ni ne fit mine de le menacer.

Lorsqu'il revint, une appétissante odeur de lard grillé commençait à s'élever dans l'air humide du petit matin et tous les nains semblaient levés. Tous repliaient leurs couvertures et refaisaient leurs paquetages. Fili, lui aussi, était éveillé, et une expression d'intense soulagement se peignit sur son visage lorsqu'il aperçut son petit frère. En ouvrant les yeux, il ne l'avait plus retrouvé à ses côtés ni nulle part autour de lui et la peur l'avait aussitôt envahi. Il rejoignit Kili en deux bonds :

- Où tu étais ?

Son cadet lui répondit à voix basse, dans le creux de l'oreille. Rassuré, Fili jeta un rapide coup d'œil autour d'eux, indécis. Il se serait volontiers éloigné un peu lui aussi, pour les mêmes raisons que son frère avant lui, mais il hésitait à le laisser seul au milieu de ces étrangers. Toutefois, les impératifs de la nature étant ce qu'ils sont, il finit par se décider et chuchota :

- Reste à l'écart, Kili. Ne t'approche pas d'eux. Je reviens tout de suite.

Kili resta donc où il était. Mais l'odeur de lard bien grillé le faisait saliver et il tendait le cou malgré lui pour regarder les nains se servir à même la poêle. "Barbe-Grise" le remarqua et lui lança, toujours aussi gentiment :

- Tu n'as pas faim, petit ? Viens donc manger, l'étape sera longue.

Pas faim ? Kili pensait qu'il aurait faim sa vie entière. Jamais il n'aurait de quoi être rassasié après toutes les privations endurées. Il hésitait cependant à s'approcher, craignant toujours que l'invitation dissimule de mauvaises intentions. Soudain, il sursauta avec violence en sentant une présence à ses côtés et une main se poser sur son épaule pour le pousser légèrement en avant. Le petit nain réagit aussitôt et voulut s'enfuir. "On" le rattrapa par le bras. L'enfant poussa une exclamation de frayeur et leva précipitamment ses avant-bras devant son visage, pour se protéger des coups qui ne pouvaient manquer de pleuvoir.

- N'ai pas peur.

Le nain qui se tenait près de lui lui saisit les poignets et jeta un coup d'œil à ses mains : les zébrures dues aux coups de cravache de Deth s'y voyaient encore nettement. Cicatrisées, estompées, mais encore rouges sur la peau qui en conservait la mémoire tenace. Le nain obligea ensuite l'enfant à baisser les bras, malgré sa résistance. Terrifié, Kili croisa alors le regard bleu du chef du groupe, dont l'expression lui confirma que toutes ses craintes étaient justifiées : il semblait très mécontent.

- Que Mahal anéantisse celui, ou ceux qui vous ont maltraités ainsi ! grogna le guerrier, qui à présent examinait avec colère les hématomes et traces de coups sur le visage de l'enfant, s'attardant sur sa joue droite qui arborait un dégradé allant du bleu au noir en passant par le vert, avec une mince ligne rouge tout le long de la pommette, là où la peau s'était fendue sous l'impact. Vous donnez l'impression de redouter le moindre mot et le moindre geste. Et si j'en juge par ce que je vois, ça n'a rien d'étonnant.

Les grands yeux bruns fixés sur lui étaient plein d'appréhension et de méfiance et Kili tentait vainement de dégager ses poignets.

- Je ne te ferai pas de mal, dit enfin le nain en le lâchant, inutile de t'inquiéter. Ni moi ni personne ici. Va manger. Tu n'as rien à craindre.

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Les jours qui suivirent furent les plus étonnants que Fili et Kili aient jamais vécus. Tout leur semblait étrange et nouveau, à commencer par les paysages qui défilaient au fil de leur progression. Et puis, leurs compagnons les déroutaient et les fascinaient tout à la fois. Ainsi, c'était ça des nains... Mais il y avait tant d'autres choses encore. Par exemple, malgré l'inconfort relatif du voyage (les garçons, surtout les premiers jours, étaient terriblement ankylosés le soir d'avoir passé toute la journée à cheval. La pluie était souvent de la partie et il fallait dormir à la belle étoile, couchés à même le sol), malgré cela donc, les deux frères étaient très heureux de penser que chaque jour, chaque heure les éloignait un peu plus de Frégor et du spectre terrifiant de l'Institution. Il leur semblait qu'ils ne seraient jamais suffisamment loin ni de l'un ni de l'autre. Et puis pensez donc : jamais plus ils ne souffraient de la faim depuis qu'ils s'étaient mis en route. Comment imaginer cela ? Chaque jour, les nains continuaient à partager avec eux leur nourriture. A chaque repas ! Mieux encore : à mesure que leurs estomacs rétrécis reprenaient l'habitude de repas réguliers, Balin, le nain à barbe grise (ils commençaient à retenir les noms des uns et des autres) leur permettait de se resservir plusieurs fois. Et personne ne semblait trouver à y redire ! Personne ne faisait jamais la moindre remarque, comme si c'était là une chose naturelle. Les deux frères ne parvenaient pas à se souvenir d'une époque où ils n'avaient pas eu faim de manière constante...

Plus incroyable encore si c'était possible : jamais, pas une seule fois ils n'avaient encore été brutalisés depuis leur de départ de Carnoval. Pas plus en paroles qu'en actes. Tout bonnement incroyable. Pas un seul mot dur. Pas un seul de ces nains n'avait fait mine de les frapper, à aucun moment. Même pas une calotte au passage. Aucun de les avait seulement bousculés lorsqu'ils se trouvaient dans le chemin (ce qui était rare, car ils prenaient grand soin de se tenir autant à l'écart que possible). Et cela faisait déjà dix jours qu'ils étaient en route ! Oh bien sûr, ils savaient que cela ne durerait pas. Ce n'était tout simplement pas possible. Avec Frégor, ils s'estimaient heureux quand ils pouvaient passer deux jours (trois étant le record absolu) sans être battus. Alors dix ! Aussi demeuraient-ils constamment sur leurs gardes. Mais tout de même ! Passer si longtemps sans avoir faim et sans être malmené... cela ressemblait à une sorte de rêve. Au résultat d'un vœu que l'on fait en sachant qu'il ne se réalisera pas : "si je pouvais passer ne serait-ce que dix jours sans avoir faim et sans être battu...".

Les nains qui les accompagnaient se rendaient bien compte de la crainte perpétuelle dans laquelle vivaient les enfants : leurs yeux, toujours aux aguets, étaient pleins de doutes et de craintes, leurs corps se raidissaient chaque fois qu'ils passaient près d'eux et pire que tout : au moindre mouvement, les deux frères levaient précipitamment leurs bras devant eux pour se protéger. Pauvres gosses. Comme l'avait dit Thorin, il suffisait de les regarder pour comprendre. Mais à part leur parler avec gentillesse, veiller à ce qu'ils mangent à leur faim et soient un minimum protégés des intempéries, que pouvaient-ils faire ? Ils savaient bien que quoi qu'ils disent, Fili et Kili ne les croiraient pas. Il n'y avait qu'avec le temps qu'ils parviendraient à se rassurer et à comprendre qu'ils n'avaient plus rien à redouter.

- Pauvres petits, soupira Balin un soir. Ils font peine à voir. Que vas-tu faire d'eux, Thorin ?

- Que veux-tu que j'en fasse ? Dans un premier temps nous allons les ramener à Ered Luin, les débarrasser de toute cette crasse qui leur colle à la peau et de ces haillons répugnants. Ensuite, il faudra les confier à quelqu'un qui veillera sur eux et s'assurera qu'ils ne manquent plus de rien. Je pense savoir qui.

- Ils sont très jeunes...

- Je sais.

- Il va falloir les élever, les éduquer...

- ... et leur apprendre à vivre comme des nains. En effet.

- C'est une lourde tâche.

- Où veux-tu en venir, Balin ?

- Ce dont ces enfants auraient besoin, c'est d'une famille. Une famille qui les aime et prenne soin d'eux.

- Je peux trouver quelqu'un qui s'en occupera, je ne peux pas leur inventer une famille.

- L'inventer non, mais la trouver peut-être ? Il se pourrait que ces garçons aient encore de la parenté, même éloignée, quelque part.

- Tu leur as posé la question toi-même, Balin, et ils t'ont répondu que non. Que leur mère n'avait jamais fait mention d'une quelconque famille, qu'elle soit proche ou éloignée. Ils ne savent même pas d'où elle venait avant de s'installer à Carnoval.

- C'est vrai, soupira Balin. Et pourtant, par moment je ne sais pas... il me semble qu'il y a quelque chose qui m'est familier, chez ces enfants. Je ne saurais dire quoi.

Il tourna la tête pour regarder Fili et Kili ; leur repas terminé, comme toujours, ceux-ci s'étaient retirés à l'écart. Ils étaient assis côte à côte et parlaient à voix basse, sans jamais cesser de surveiller leurs compagnons de voyage.

- Ils sont si sauvages, si craintifs, soupira encore Balin. Je crains que veiller seulement à leur confort matériel ne suffise pas.

- Et que veux-tu que je fasse ? Dans la mesure où ils sont seuls au monde, je conserverai un œil sur eux pour m'assurer que tout se passe bien mais je ne peux guère faire plus. Je pense qu'avec le temps, ils finiront par comprendre qu'ils n'ont plus rien à redouter.

- Je l'espère, fit Balin.

Mais en lui-même, il n'était pas certain que débarrasser ces enfants de leur peur, de leur méfiance, les convaincre qu'ils pouvaient se mêler aux autres sans rien avoir à redouter se ferait si aisément, rien qu'en laissant faire le temps. Il en eut une nouvelle illustration dès le lendemain matin. La petite troupe s'apprêtait au départ et Fili s'était baissé pour rouler la couverture sous laquelle son frère et lui-même passaient leurs nuits.

Depuis trois mois qu'ils avaient quitté l'Institution, leurs cheveux avaient bien repoussé, même s'ils n'atteignaient pas encore leurs épaules. Lorsque Fili s'était penché, ses mèches blondes étaient tombées en avant, dégageant ainsi sa nuque.

- Qu'est-ce que c'est que ça, mon garçon ? demanda soudain Balin, en effleurant du bout du doigt une vilaine cicatrice livide habituellement cachée par les cheveux de l'enfant.

Quelle réaction ! Fili se redressa comme un ressort et bondit en arrière, le souffle court, dardant un regard à la fois sauvage et terrifié sur le vieux nain, qui en resta interdit. Dans le même temps, Kili qui s'était retourné, alerté par le mouvement de son frère, le rejoignit en deux bonds et se cramponna à lui, ses yeux bruns également fixés sur Balin avec une peur manifeste.

- Lui faites pas mal... articula-t-il d'une voix étranglée.

- Au nom de Durin, mes enfants ! Il ne faut pas vous effrayer comme ça, fit Balin, consterné. Je n'ai jamais eu l'intention de vous faire du mal. Je demandais seulement ce que c'était que cette marque.

Aucun des garçons ne répondit. Ils étaient tous deux tendus, jetant autour d'eux des regards affolés, prêts à fuir s'ils en avaient la possibilité.

- Allons, en selle, intervint Thorin, espérant que cela ferait retomber la tension. Nous devons nous mettre en route. Balin, à cheval. Fili, Kili, nous partons.

Les nains enfourchèrent leurs poneys, Balin se détourna. Fili et Kili parurent en effet se détendre un peu. Mais ils n'acceptèrent qu'avec méfiance les mains tendues pour les hisser en selle.

- Hélas, pensa Balin, ils n'ont aucune, mais alors aucune confiance en nous. Quelle idée j'ai eu de toucher cet enfant ? J'aurais dû poser la question sans m'approcher. Je lui ai fait peur. Non, c'est pire : je leur ai fait peur à tous les deux. C'est malin ! Si nous n'avions pas tous été autour d'eux, ils auraient sans doute fui, droit devant eux, sans se soucier de savoir comment survivre... pauvres petits.

Observant les garçons du coin de l'oeil, il constata qu'ils mettaient longtemps à se rassurer : tous deux ne cessaient de se regarder, comme si chacun voulait s'assurer en permanence que son frère ne courait aucun danger, que personne ne le molestait.

Et Balin comprit que leur cas était plus grave encore qu'il ne le croyait jusqu'à présent.

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Ils furent presque tout un mois en route. Fili et Kili n'avaient pas confiance en ces nains mais devaient admettre qu'ils étaient bien traités. Pour le moment. Peu à peu le paysage changea et les contreforts des montagnes apparurent à l'horizon. Les enfants n'avaient encore jamais vu de montagnes et, à mesure qu'ils approchaient, leurs yeux s'ouvraient plus grand et ils se montraient plus impressionnés. Pour eux qui avaient toujours vécu sur les rivages plats de la mer, comment imaginer de telles... masses... de pierre, dressées si haut vers le ciel, couvertes d'arbres, coiffées de neige, parcourues de gorges profondes et de torrents écumants ? C'était, ni plus ni moins, un autre monde.

Le tout premier soir qu'ils passèrent au pied des Montagnes Bleues leur laissa un très vif souvenir. Ils ne pouvaient pas les quitter des yeux. C'était le crépuscule et les hauts sommets, si hauts qu'il fallait pencher la tête en arrière pour les voir en entier, se découpaient, incroyablement nets, incroyablement noirs, sur le ciel. C'était saisissant.

- Ça va pas tomber ? demanda timidement Kili, abasourdi.

Les nains rirent de bon cœur et le rassurèrent : les montagnes étaient aussi vieilles qu'Arda et ne disparaîtraient qu'avec elle.

Puis vint la nuit et le spectacle changea. Les pics semblaient encore plus noirs qu'auparavant, plus noirs que la nuit elle-même, jusqu'au lever de la lune. Une lune argentée, pareille à une demi galette, qui répandit sa lumière sur leurs flancs et fit scintiller la neige qui les couronnait. On aurait cru que les pointes des montagnes étaient couvertes d'argent. Bouche bée, abasourdis et émerveillés, Fili et Kili ne se lassaient pas du spectacle.

- Nous arriverons bientôt, dit une voix sourde derrière eux.

Ils se retournèrent, comme toujours inquiets quand quelqu'un les approchait, et virent derrière eux le chef des nains -Thorin-.

- Nous serons à Ered Luin dans trois jours, acheva ce dernier.

- C'est quoi ? demanda Kili si bas qu'on l'entendit à peine (il avait toujours peur des réactions que pouvait susciter le moindre mot, le moindre geste).

- Notre cité.

Thorin parut triste, soudain. Ses yeux s'assombrirent, son regard se fit lointain. Il soupira.

- Une ville sous la montagne. L'endroit où nous vivons.

- Sous la montagne ? ne put s'empêcher de demander Fili, à peine plus haut que son frère.

- Oui.

Voyant l'étonnement, sinon le scepticisme dans les yeux des enfants, il ajouta seulement :

- Vous verrez.

Puis il se détourna et s'éloigna. Comme toujours, Fili et Kili se détendirent une fois seuls.

- Sous la montagne ? répéta Kili, abasourdi.

Il ne parvenait pas à comprendre comment une telle chose pouvait être possible. Fili aurait été bien en peine de lui expliquer, aussi se contenta-t-il de hausser les épaules. Trois jours plus tard en effet, par un froid très vif, sous une pluie glaciale que le vent rabattait sur eux en bourrasques et qui, à mesure que la troupe grimpait vers les hauteurs, se changeait en neige, après avoir gravi durant des heures un sentier rocailleux et escarpé, à peine assez large pour un poney, le long d'un abîme vertigineux, ils virent apparaître devant eux une ouverture noire dans le flanc de la montagne. Bientôt, ils virent aussi qu'un nain armé d'une lance se tenait devant : il avait entendu le pas des poneys et, ayant reconnu les arrivants, il s'apprêtait à les accueillir.

- Prince Thorin, fit-il avec respect, en courbant la tête, lorsque le chef de la troupe parvint à sa hauteur. Nous sommes heureux de votre retour, Monseigneur.

Les nains mirent pieds à terre et, tirant leurs poneys par les guides, entrèrent sous la montagne. Fili et Kili ouvraient des yeux larges comme des soucoupes. Ils n'avaient pas réussi à imaginer ce que pouvait être une cité "sous la montagne" et tout ce qu'ils voyaient à présent leur paraissait extraordinaire.

Ils arrivèrent dans une écurie, aux parois de pierre mais garnie de stalles emplies de pailles dans lesquelles ils firent entrer leurs poneys. Plusieurs nains accoururent alors, des palefreniers, apprirent les enfants un peu plus tard, qui aussitôt prirent les bêtes en charge pour leur ôter leurs harnachements, les panser et les nourrir.

Entre autres choses, Fili et Kili étaient étonnés du respect que tous semblaient témoigner à Thorin. Ils avaient évidemment eu le temps, en vingt-huit jours de voyage, de voir que c'était lui qui donnait les ordres et que ses compagnons obéissaient sans discuter, pourtant, ceux qui voyageaient avec lui le tutoyaient et lui parlaient avec naturel, alors qu'ici tout le monde paraissait s'adresser à lui comme s'il était un personnage terriblement important. Les nains qui avaient constitué la petite troupe se dispersèrent alors, chacun s'en allant apparemment à ses affaires, et les deux enfants, complètement perdus, restèrent là sans savoir que faire.

- Venez, leur dit alors Thorin. Suivez-moi.

Seul Dwalin, le géant aux haches de guerre, était encore à proximité. Fili et Kili avaient remarqué que Thorin et Dwalin paraissaient proches, au point de se comprendre presque sans parler. A la fois déroutés, ébahis et inquiets -ils ne pouvaient s'en empêcher- les enfants emboîtèrent le pas aux deux nains.

Ils longèrent nombre de galeries, éclairées par des torches, dans lesquelles de nombreux nains, et même quelques naines ici et là, allaient et venaient. Les deux frères n'en revenaient pas. N'y avait-il donc que des nains, ici ? Aucun homme ? Ils n'osèrent pas poser la question, suivant toujours leurs guides. Ils ne s'ennuieraient pas des hommes, assurément. Ils n'avaient aucun bon souvenir du moindre d'entre eux. Mais ayant toujours vécu parmi eux, au milieu d'eux, il leur semblait incroyable de ne plus en voir aucun nulle part.

Ils parvinrent finalement, après maints détours, dans une galerie plus large à l'entrée de laquelle se tenait une sentinelle, elle aussi armée d'une lance. Kili regarda son frère avec angoisse et Fili fit de son mieux pour ne pas montrer que, lui aussi, avait peur : un garde ? Les menait-on dans une prison ? Ils avaient toujours su que les nains avaient une intention cachée à leur égard, qu'ils ne les nourrissaient pas pour rien, ne les avaient pas aidés pour rien, et il semblait que le moment où leurs véritables desseins allaient se révéler approchait à grands pas.

Les deux frères échangèrent un regard éloquent : ils espéraient qu'ils n'allaient pas se retrouver à nouveau dans un lieu comme l'Institution, où l'on enfermait les garçons comme eux, ceux qui n'avaient ni père, ni mère, ni foyer.

- Faites-moi venir Mila, dit Thorin en passant devant la sentinelle.

Puis, toujours suivi par Dwalin, il conduisit les deux garçons dans ce qui ressemblait à un cabinet de travail, nanti d'une cheminée dans laquelle le feu flambait clair, pour la plus grande joie des enfants transis.

- Bien, fit Thorin en les regardant. Vous voici à Ered Luin. Il y a quelques mesures qui s'imposent.

Fili et Kili sentirent aussitôt leurs craintes augmenter. Ces paroles ne présageaient, selon eux, rien de bon. Thorin cependant n'ajouta rien et les laissa se réchauffer devant le feu, jusqu'à ce que l'on frappe à la porte et qu'une naine entre deux âges fasse son entrée. Elle parut sinistre aux enfants, qui étaient sur leurs gardes et dont la méfiance, bien éveillée, était désormais aux aguets.

- Mila, dit Thorin tandis que la femme lui adressait une révérence silencieuse, tu vas emmener ces garçons. Tu vas commencer par les décrasser comme il faut, puis leur trouver des vêtements propres et un endroit décent où dormir. Ensuite, tu leur donneras à manger.

La naine posa sur les deux frères un regard dubitatif, apparemment peu enthousiaste quand à la mission qui lui était confiée, et prit le temps de les détailler de la tête aux pieds.

- Et après qu'ils seront décrassés, habillés et nourris, Monseigneur ? demanda-t-elle enfin. Que devrais-je en faire ?

- Tu feras en sorte qu'ils s'occupent. Ils devraient pouvoir se rendre utiles ici et là.

- Se rendre utiles ? répéta Fili en se tournant vers lui avec un regard noir.

Ainsi, le piège se révélait enfin. On y était. Ce nain voulait faire d'eux ses serviteurs, corvéables à merci, non payés, que jamais personne ne viendrait réclamer.

- Vous rendre utiles, en effet, répondit calmement l'intéressé en le regardant. Tu ne pensais tout de même pas rester tout le jour sans rien faire, petit ? Vous donnerez un coup de main où l'on aura besoin de vous. Non seulement cela vous permettra de faire le tour de la cité et de rencontrer du monde, mais encore vous vous familiariserez avec tous les talents des nains. Ainsi, vous pourrez déterminer ce qui vous plaît le mieux. Kili est encore petit, il a du temps, mais toi tu as pratiquement l'âge d'entrer en apprentissage. Il faut que tu décides du métier que tu veux faire, et ensuite l'apprendre. Sans oublier le minimum en ce qui concerne les arts de la forge, comme n'importe quel nain qui se respecte.

Il y eut un petit silence puis Kili demanda timidement :

- C'est quoi, un métier ?

Thorin le regarda avec gravité :

- C'est l'état qui sera le tien quand tu seras adulte. Forgeron, joaillier, tailleur... le choix ne manque pas. Tu ne veux pas rester un vagabond, j'espère ?

- Je... sais pas... murmura l'enfant, dérouté par ces questions totalement nouvelles pour lui.

- Vous voulez faire de nous vos domestiques ! accusa Fili, les poings serrés.

- C'est un état comme un autre, répondit Thorin. A toi de décider si c'est celui qui te convient. Mais vous avez du temps pour cela. Pour le moment, suivez Mila, il y a des choses plus urgentes à considérer.

La naine effectua une nouvelle révérence et se dirigea vers la porte, suivie par deux jeunes garçons qui faisaient grise mine.

- Ils sont rien moins qu'enchantés, observa Dwalin dans un grognement.

- Ils ont dû être livrés à eux-mêmes pendant longtemps. S'astreindre à une certaine discipline sera sans doute assez difficile pour eux au début. J'espère seulement qu'ils n'ont pas pris le goût de la maraude et du vagabondage.

- Franchement, qu'est-ce que ça peut te faire, Thorin ? Que représentent ces gamins ?

Thorin sourit :

- Pas avec moi, Dwalin. Je sais que tu as été aussi révolté que moi à voir deux jeunes nains abandonnés ainsi dans la boue et la fange, au milieu des hommes qui n'avaient que faire d'eux. Sinon pour les martyriser, apparemment.

Le géant fit mine de se chauffer aux flammes de la cheminée et ne répondit pas.

OOOOOOOOOOOOOOO

Note : Je précise, car on m'a posé la question : je sais que "Ered Luin" veut dire "Montagnes Bleues". S'agissant d'un univers alternatif, j'ai pris la liberté de faire de ce nom celui de la cité des nains, dans les Montagnes Bleues.