Chapitre 14
Souvenirs volés
Marianne se réveilla quelques heures plus tard, au milieu de la nuit. Faible, la tête comme enveloppée dans du coton, elle entrouvrit les yeux et les événements qui lui avaient fait perdre connaissance lui revinrent en mémoire, la frappant de plein fouet. La vision de Brandon étendu sur la civière, méconnaissable à cause de ses blessures la fit se relever en sursaut. C'est alors qu'une nausée terrible la saisit, l'obligeant à courir juste à temps vers la cuvette préparée pour sa toilette.
« Marianne ! »
Tremblante et en sueur, Marianne se retourna et vit Elinor, qui venait juste de se lever du fauteuil dans lequel elle était assise. Le bruit qu'avait fait Marianne l'avait réveillée en sursaut. Voyant sa sœur mal en point, elle sonna un domestique et conduisit Marianne sur son lit. Mrs. Dorothy entra précipitamment tandis que Marianne reprenait ses esprits, Elinor lui murmurant des paroles de réconfort en lui caressant le dos. Mrs. Dorothy alla dans le cabinet de toilette et apporta un verre d'eau que Marianne but d'une traite.
« Où est Christopher ? Comment va-t-il ? demanda la jeune femme dès qu'elle put parler.
- Il est toujours inconscient, Madame..., répondit Mrs. Dorothy, l'air grave. Le docteur Jamison est auprès de lui, dans la chambre à côté. »
Marianne voyait dans le regard de Mrs. Dorothy toute la souffrance qu'elle ressentait. Elle avait toujours considéré Brandon comme un fils et Marianne devinait que le voir dans un tel état lui était au moins aussi douloureux que cela l'était pour elle.
« Je dois le voir, murmura Marianne en tournant la tête vers la porte.
- Pas avant d'avoir mangé quelque chose, la retint Elinor. Tu es bien trop faible...
- Je n'ai absolument pas faim, Elinor ! répliqua Marianne.
- Peut-être, mais tu dois prendre des forces, répondit Elinor avec une douceur non dénuée de fermeté.
- Je vais vous chercher quelque chose à manger. » déclara Mrs. Dorothy.
Elinor la remercia et la brave domestique quitta la pièce.
« Que s'est-il passé après que je me sois évanouie ? demanda immédiatement Marianne.
- Mr. Crawford t'a emmené ici après que tu aies perdu connaissance, tandis qu'Edward est venu nous chercher, Maman et moi. Pendant ce temps, le docteur Jamison a fait transporter le Colonel dans une chambre où il a pu s'occuper de lui. Ensuite je suis arrivée... Mrs. Dorothy t'avait déjà installée ici et le docteur Jamison nous a interdit de te réveiller... afin que tu aies un peu de paix, expliqua Elinor, la lèvre légèrement tremblante au souvenir des heures précédentes. Maman t'a veillé la première partie de la nuit, puis j'ai pris le relais. Edward et moi avons passé la nuit ici également, laissant Margaret au presbytère avec Sue... »
Marianne écoutait le récit de sa sœur, essayant de mettre de l'ordre dans ses idées mais la seule chose qui lui venait à l'esprit était Brandon. Ses blessures, son inconscience... Et si jamais il ne s'en sortait pas ? Si jamais il mourrait ? N'en pouvant plus, la jeune femme fondit en larmes et Elinor la prit dans ses bras.
« Marianne... Le docteur Jamison est positif... Le Colonel a repris connaissance quelques instants, dit-elle d'un ton qui se voulait rassurant.
- Mais il n'est pas réveillé en ce moment..., sanglota Marianne, se prenant la tête entre les mains en signe de désespoir.
- Il se réveillera Marianne, c'est certain !
- Comment peux-tu en être sûre ? Il est grièvement blessé ! s'exclama Marianne, la voix étranglée. Je ne sais pas ce que je deviendrais si jamais...
- Aie confiance, il le faut... » répondit Elinor en la berçant.
Le cœur de Marianne se serra aux souvenirs que ces mots éveillèrent en elle. Brandon lui disait souvent d'avoir confiance en l'avenir. Il n'était pas là pour la rassurer à présent, mais elle devait essayer... Pour lui. Elle s'essuya les joues, ravala ses larmes et respira profondément afin de se calmer autant que son état le lui permettait.
« Merci Elinor... » dit-elle d'une voix tremblante en regardant sa sœur, les yeux brillants de larmes qui ne demandaient qu'à couler.
Elinor secoua la tête, lui assurant que ce qu'elle faisait était naturel et lui proposa de l'aider à l'habiller, expliquant que Mrs. Dorothy avait demandé à Jessica de la remplacer pour qu'elle puisse s'occuper personnellement de ses maîtres. Marianne comprit que la fidèle intendante tenait beaucoup à eux et ne souhaitait déléguer son rôle auprès d'eux à personne. Comme pour confirmer son idée, Mrs. Dorothy entra dans la chambre, un plateau de petit-déjeuner dans les mains.
« Tenez Madame, dit-elle en le déposant sur le lit. Il vous faut prendre des forces ! Que dirait le Colonel s'il voyait que je ne prends pas soin de vous ? » s'exclama-t-elle, la voix légèrement tremblante.
Marianne posa une main amicale sur l'épaule de Mrs. Dorothy : celle-ci la regarda et lui pressa la main avec gratitude avant de quitter la pièce, en la priant de l'appeler si elle avait besoin de quelque chose. Elinor servit une tasse de thé à Marianne. Elle la but mais eut de la difficulté à toucher au porridge, se sentant toujours nauséeuse. Elle n'avait qu'une envie : voir son mari dont elle n'arrivait pas à effacer l'image terrible où il était blessé et étendu sur une civière. Après avoir assuré à Elinor qu'elle pouvait marcher, elle descendit voir le docteur Jamison qui l'attendait dans le salon, une tasse de thé à la main. Le docteur Jamison était un homme grand et mince aux yeux bleus. Ses cheveux blancs lui donnait un air sage qui avait le don de rassurer ses patients. Et Marianne avait bien besoin d'être rassurée lorsqu'elle vint au-devant de lui.
« Ah ! Mrs. Brandon. Vous êtes encore bien pâle..., remarqua-t-il en se levant.
- Docteur Jamison, comment se porte mon époux ? demanda-t-elle sans plus de cérémonie.
- Il est toujours sans connaissance... Il a quelques coupures et autres écorchures sans gravité, mais les blessures qu'il a à la jambe et à la tête sont plus sérieuse, mais j'ai bon espoir que tout rentrera dans l'ordre après les soins qui lui seront administrés.
- Plus sérieuses ? Comment cela ? Va-t-il s'en sortir ? demanda Marianne d'une voix blanche, les images des blessures recouvrant le corps de son mari dansant devant ses yeux.
- Je ferai tout pour cela, Mrs. Brandon, répondit le docteur Jamison. Pour tout vous dire, c'est déjà un miracle que votre mari ait survécu à sa chute.
- Que s'est-il passé ? demanda Marianne avec anxiété, réalisant qu'elle ne savait pas exactement de quelle manière Brandon avait été blessé.
- Il a été retrouvé sur une charrette de foin, qui se trouvait sous une des fenêtres de la demeure des Forbes. A mon avis, le Colonel Brandon aura été piégé par les flammes et aura tenté de se sauver en se jetant dans le foin. La chute n'aurait pas été très grave si... s'il ne s'était pas cogné la tête en atterrissant... » expliqua le docteur, l'air sombre.
Marianne mit une main sur sa bouche pour étouffer un sanglot et ferma les yeux, comme pour chasser la vision de son mari en proie aux flammes.
« J'ai soigné et bandé ses blessures... Je persiste à croire qu'il se réveillera, Madame, tenta de la rassurer le docteur Jamison.
- Puis-je le voir ? » demanda Marianne en rouvrant les yeux, la voix tremblante.
Le docteur Jamison posa sa tasse de thé et acquiesça.
« Supporterez-vous le choc ? » demanda-t-il avec douceur.
Marianne hocha la tête, déterminée.
« Je viens avec toi, ma chérie... » déclara Elinor avec sollicitude.
Marianne lui serra la main, sentant qu'elle aurait besoin de soutien.
« Ne restez pas longtemps. » conseilla le docteur Jamison.
Marianne hocha la tête et entra dans la chambre dans laquelle reposait son mari. Elle faillit éclater en sanglots en voyant Brandon allongé sur le lit, mais sa gorge était tellement serrée qu'elle ne pouvait plus émettre un son. Si son visage avait été nettoyé, Brandon avait le sommet du crâne et une épaule bandés, ainsi que des égratignures sur les bras et le cou. Elinor la prit par les épaules, tant pour lui donner du courage que pour en recevoir elle-même. Marianne s'approcha de Brandon et lui effleura le visage d'une main tremblante. Elle n'arrivait pas à reconnaître son mari, si faible dans ce lit, lui qui avait une telle présence, lui qui représentait tellement la protection et la force à ses yeux. Les explications du docteur Jamison sur les détails de l'accident de Brandon lui revinrent en mémoire, tournant dans sa tête, des images illustrant les faits venant s'ajouter à son esprit. Elle sentit ses genoux trembler et ses oreilles bourdonner avant de perdre connaissance.
Marianne ne se réveilla qu'un quart d'heure après. Elle entrouvrit les yeux et frémit légèrement avant d'entendre quelqu'un pousser une exclamation et sortir de la chambre avec précipitation. Puis le docteur Jamison arriva suivi d'Elinor. Il se pencha vers Marianne et vérifia son pouls.
« Mrs. Ferrars, pourriez-vous nous laisser quelques instants, s'il vous plaît ? demanda-t-il à Elinor.
- Bien sûr, je serais à côté... »
Elinor quitta la pièce après avoir adressé un faible sourire qui se voulait encourageant à Marianne. Elle attendit patiemment sur un fauteuil, priant pour que Marianne et Brandon aillent mieux. Elle devait se souvenir toute sa vie du moment où Edward s'était présenté au presbytère, blême et l'air grave, les informant sa mère, Margaret et elle que le Colonel Brandon avait été retrouvé inconscient et blessé chez les Forbes. Une demi-heure plus tôt, il avait été instruit de l'incendie par Mr. Crawford qui allait justement voir les Ferrars après avoir accompagné Marianne à Delaford.
Mr. Crawford et Edward étaient donc allés prêter main forte aux domestiques qui essayaient de sauver les objets de valeur de la famille Forbes tandis que d'autres villageois formaient une chaîne humaine pour éteindre le feu. Ils avaient été rejoints par Brandon, qui avait été appelé en urgence alors qu'il avait à faire non loin des lieux. Mr. Crawford et Edward s'étaient chargés d'éloigner les domestiques afin de vérifier que personne ne manquait à l'appel et n'était blessé. Brandon était resté auprès des villageois qui s'acharnaient à maîtriser l'incendie.
Soudain, Edward avait vu Brandon retourner à l'intérieur de la maison, affirmant qu'une personne était prisonnière à l'intérieur. Tout le monde était resté pétrifié, ne comprenant pas qui pourrait encore se trouver dans la maison alors que tout son personnel était sain et sauf. Brandon n'avait pas hésité et était entré dans la maison en feu, sous les appels impuissants d'Edward.
Au bout de quelques minutes qui leur avaient paru une éternité, ils avaient vu une forme traverser l'une des fenêtres surplombant la cour et tomber dans le vide. Horrifiés, Edward, Mr. Crawford et quelques villageois étaient retournés près de la demeure en flammes et avaient fait la terrible découverte du Colonel Brandon gisant sur la charrette de foin. Ils l'avaient immédiatement transporté et étaient allés se mettre hors de danger.
Edward avait envoyé quelqu'un chercher le docteur Jamison, constatant les blessures de son beau-frère avec anxiété, priant pour qu'il survive, conscient de la gravité de la chute. Le docteur Jamison était arrivé peu de temps après, suivi d'hommes portant une civière. Ils y avaient déplacé Brandon, veillant à ne pas lui faire mal, mais il n'avait trahi aucun signe montrant qu'il était conscient ou en proie à la douleur. Edward avait alors pensé à Marianne, appréhendant la manière avec laquelle il allait devoir lui annoncer l'accident de son mari, craignant la réaction de sa belle-sœur. Mr. Crawford s'était proposé de l'accompagner, devinant aisément les préoccupations d'Edward.
Ce n'est qu'en passant devant le presbytère qu'Edward s'était arrêté pour instruire Elinor des événements qui venaient de se dérouler, lui assurant qu'il reviendrait les chercher elle et Mrs. Dashwood pour qu'elles s'occupent de Marianne. Elinor et Mrs. Dashwood avaient été sous le choc, n'osant imaginer le pire pour le Colonel tout en craignant la douleur de Marianne lorsqu'elle aurait été mis au fait de l'état de son mari. Quand elles eurent appris son évanouissement, elles ne s'en étonnèrent guère, pensant que cela était préférable pour elle, lui laissant un peu de répit avant de retrouver l'horreur du présent. Elinor et sa mère s'étaient donc relayées au chevet de Marianne, ne disant mot, leurs pensées étant tournées vers le Colonel Brandon et l'espoir qu'elles avaient de le voir survivre à ses blessures.
Elinor avait eu de la difficulté à dominer son émotion et son angoisse, s'exhortant à rester forte et à garder de l'empire sur elle-même pour soutenir Marianne. Malgré tout, son grand attachement au Colonel Brandon mettait sa résolution à mal, la peur de le voir succomber prenant parfois le pas sur l'espoir qu'elle essayait d'entretenir. Et à présent, Marianne était à nouveau sans connaissance, examinée par le docteur Jamison. Ce dernier sortit alors de la chambre, tirant Elinor de ses pensées.
« Vous pouvez aller rejoindre votre sœur Mrs. Ferrars. Elle aura besoin de vous... » la prévint-il sans préambule.
Elinor pâlit et entra précipitamment dans la chambre de Marianne. Cette dernière était en larmes, recroquevillée sur elle-même.
« Marianne, qu'y a-t-il ? » demanda Elinor avec anxiété en s'asseyant près de sa jeune sœur, le cœur serré.
Marianne lui prit la main, tâchant de maîtriser ses pleurs. Lorsqu'elle leva enfin les yeux vers Elinor, cette dernière y vit de la détermination malgré la tristesse de son regard.
« Je te dirai tout, mais avant, il faut que je vois Christopher... Ne t'inquiètes pas... »
Elinor la regarda, incrédule et tenta à nouveau de lui faire dire ce qui lui arrivait, mais Marianne lui assura à nouveau qu'elle lui dirait tout et quitta précipitamment la pièce. Elle dut s'appuyer contre le mur pour avancer sans craindre de tomber, en proie à des vertiges. Pourtant, elle continua d'avancer, tâchant de faire taire son angoisse au fur et à mesure qu'elle approchait de la chambre de Brandon. Elle eut un pincement au cœur lorsqu'elle y entra, ses yeux ayant rencontré Brandon, toujours inconscient, mais elle se souvint de la raison pour laquelle elle se trouvait ici et cela lui donna du courage. Elle s'avança lentement près de Brandon et lui caressa tendrement le visage avant de laisser glisser sa main tremblante le long de son bras pour lui prendre la main.
« Christopher... est-ce que tu m'entends ? » demanda Marianne, la voix tremblante.
Malgré l'absence de réaction de la part de Brandon, Marianne s'efforça de ne pas perdre contenance et refoula les larmes qui menaçaient de dévaler son visage.
« Christopher, c'est moi... Marianne... Je sais que tu m'entends. J'en suis persuadée... »
Elle lui pressa la main et la porta à son ventre.
« Mon amour... nous avons réussi... Nous allons avoir un enfant... Tu vas devenir père... »
Marianne laissa échapper un sanglot et porta la main de Brandon à ses lèvres.
« Oh Christopher ! Je t'en prie, je t'en supplie ! Il faut que tu te battes ! Pour moi... pour notre enfant... Ne me laisse pas seule... »
Elle sentit une infime pression sur sa main et, craignant que ce ne fut son imagination, elle regarda son mari avec espoir. Brandon battait faiblement des paupières. Marianne poussa un petit cri.
« Docteur Jamison ! Docteur Jamison ! appela-t-elle sans lâcher la main de son mari. Je suis là mon amour ! Reste avec moi ! Ne te rendors pas ! » supplia-t-elle à Brandon.
Marianne attendit fébrilement le médecin, qui accourut moins d'une minute plus tard, suivi d'Elinor. Il se précipita auprès du Colonel Brandon qui avait les yeux entrouverts.
« Christopher, chéri... C'est moi... » murmura Marianne avec tendresse, guettant le moindre battement de cils de Brandon.
Le docteur Jamison examinait le Colonel en silence, fronçant les sourcils.
« Docteur, il semble à moitié conscient... est-ce normal ? » demanda Marianne anxieusement.
Le médecin la regarda gentiment.
« Mrs. Brandon, voulez-vous nous laisser seuls, je vous prie ? Il me faut faire quelques tests à votre mari. Votre présence m'empêcherait d'agir au mieux, je le regrette, mais je vous demande de bien vouloir attendre hors de la chambre, Mrs. Brandon. » déclara-t-il, sourd aux protestations de Marianne.
Elinor tira doucement Marianne vers la sortie afin de laisser le docteur Jamison agir comme il le fallait. Passé le soulagement d'avoir vu Brandon sortir de son sommeil, Marianne était inquiète, sentant que quelque chose n'était pas normal.
« Oh Elinor... Il ne m'a même pas regardé ! Il ne m'a pas demandé... » murmura-t-elle en proie à une vive agitation.
Elinor la fit asseoir sur un fauteuil et lui prit les mains.
« Marianne, calme-toi... Il a fait une chute terrible, c'est normal qu'il n'ait pas réagi en te voyant. Maintenant reste tranquille... » lui dit-elle doucement.
Marianne inspira profondément et attendit, essayant vainement de se calmer en attendant le verdict sur la santé de son mari. Elinor lui proposa un verre de brandy pour l'aider à se remettre de ses émotions. Cela rappela à Marianne la raison pour laquelle elle avait quitté Elinor quelques instants plus tôt, ravivant à nouveau les sentiments qui l'avaient habité à cet instant. Pressentant à juste titre que sa sœur avait dû imaginer le pire, elle lui confia alors son secret.
« Je suis enceinte... »
Elinor poussa une exclamation et étreignit tendrement Marianne, ne trouvant pas les mots pour lui témoigner toute sa sollicitude face à cette nouvelle qui arrivait à un bien mauvais moment. La première chose à laquelle avait pensé Marianne lorsqu'elle avait appris la nouvelle était que la vie pouvait se montrer cruelle : avoir un enfant était son vœu le plus cher et maintenant qu'elle en attendait un, son mari était inconscient suite à un terrible accident.
Marianne se demanda alors à quel moment Brandon et elle avaient bien pu concevoir leur enfant. Puis ce souvenir lui revint instantanément en mémoire, comme si elle l'avait toujours su. Bath. Cette nuit où Marianne était si désespérée à l'idée de ne pas avoir d'enfant. Brandon lui avait recommandé de faire confiance en l'avenir. et ils avaient mis tout leur espoir dans cet acte d'amour. Et cela avait réussi. Ils avaient réussi...
Marianne se mordit les lèvres pour ne pas qu'elles tremblent, ce souvenir lui faisant trop de mal à l'heure actuelle, et se dégagea doucement de l'étreinte d'Elinor.
« Ne dis rien à personne, Elinor...
- Bien sûr ! Il était inutile de me le préciser ma chérie. » répondit Elinor affectueusement.
Après un silence, Elinor demanda doucement pour quand était prévue la délivrance.
« Aux alentours du 15 juillet... Oh mon Dieu ! Sera-t-il auprès de moi ? Dans quel état sera-t-il à ce moment-là ? » demanda Marianne, affolée.
Elinor prit Marianne dans ses bras et la serra fort contre elle, ce geste d'affection pour témoignage de toute sa sollicitude.
Un quart d'heure après, le docteur Jamison ouvrit la porte de la chambre, faisant sursauter les deux jeunes femmes.
« Comment va mon mari ? demanda Marianne scrutant le visage ridé du docteur afin d'y lire un quelconque indice sur l'état de Brandon.
- Mrs. Brandon, votre mari a quelques difficultés à bouger ses articulations, notamment sa jambe blessée, mais avec les soins que je lui administrés et des séances d'exercices régulières, il y aura une nette amélioration et tout redeviendra comme avant... »
Marianne eut pourtant un mauvais pressentiment.
« Mais ? » demanda-t-elle prudemment.
Le docteur Jamison la regarda avec compassion.
« Mrs. Brandon... Votre mari a subi un choc important à la tête... ce qui lui a causé un traumatisme crânien... »
Marianne serra la main de sa sœur et se rassit, le souffle court, tandis que le docteur Jamison prononçait son verdict.
« Votre mari a perdu la mémoire. Il ne se souvient plus de ces cinq dernières années... »
Marianne eut l'impression que son cœur l'abandonnait et une vague de sueur froide lui parcourut l'échine. Elinor lui pressa doucement la main et Marianne l'entendit parler au docteur Jamison sans comprendre ce qu'elle disait.
« Il ne se souvient plus de ces cinq dernières années. »
Il ne se souvenait donc plus d'elle, il n'avait plus aucun souvenir de leur vie ensemble ! Cela ne pouvait être possible... La vie ne pouvait pas leur jouer un tel mauvais tour...
« Est-ce permanent ou bien y a-t-il un espoir... ? demanda Elinor avec inquiétude.
- Heureusement, oui. Il y a tout lieu de croire que sa mémoire peut revenir à tout moment... Mais il faudra le stimuler... et le ménager, car trop d'informations d'un coup n'est pas recommandé. Mais il y a un espoir... Ce genre de situation est déjà arrivé et les patients ont retrouvé la mémoire, essaya de la rassurer le docteur Jamison.
- Puis-je voir mon mari ? demanda soudain Marianne d'une voix rauque. Est-il réveillé ?
- Bien sûr. Vous pouvez le voir si vous vous sentez capable de rester calme. C'est une situation terriblement éprouvante, tant pour vous que pour lui... »
Marianne hocha la tête, légèrement tremblante.
« Lui avez-vous dit qu'il avait perdu la mémoire et... qu'il était marié ? demanda-t-elle faiblement.
- Oui, bien sûr... Il le fallait. Mais peut-être vaudrait-il mieux ne pas lui dire que vous êtes... » ajouta-t-il en montrant le ventre de Marianne.
Marianne comprit immédiatement, le cœur lourd.
« Bien sûr... » murmura-t-elle.
Le docteur Jamison lui prit le bras, compatissant.
« N'oubliez pas : il a perdu la mémoire, mais il est toujours le même... »
Marianne acquiesça et se tourna vers Elinor.
« Va te reposer Elinor... Je ne resterai pas longtemps...
- Je t'attendrai ici Marianne. » répondit Elinor d'un air entendu.
Marianne la remercia du regard et entra dans la chambre de Brandon. Elle avait besoin de le voir en vie et éveillé. Elle devait avoir la preuve de ce que le docteur venait de lui annoncer, n'osant véritablement y croire. Brandon la regarda arriver, l'air gêné. Marianne eut alors l'impression de se retrouver trois années en arrière, lorsqu'ils faisaient connaissance. Elle comprit alors que ce qu'elle avait espéré être un mauvais diagnostic du médecin était réel. Il lui avait assuré que malgré sa perte de mémoire, Brandon restait le même. Marianne comprit immédiatement que c'était faux. Le Colonel Brandon d'il y a trois ans était différent du mari avec lequel elle avait partagé tant de choses, de moments complices et d'amour. Soudain elle se demanda si elle devait l'appeler Christopher ou Colonel, cette idée la prenant de court. Perdue dans ses pensées elle s'était arrêtée d'avancer, troublée. Mais cela n'avait pas échappé au Colonel Brandon.
« Vous... vous devez être mon épouse ? » demanda-t-il doucement, l'air faible.
Marianne hocha la tête et sentit qu'elle avait la gorge sèche.
« Oui... Je... je m'appelle Marianne..., balbutia-t-elle.
- Marianne... Ce nom... je sais qu'il m'évoque des souvenirs, c'est comme si je les entendais venir vers moi, mais je..., commença Brandon en la dévisageant, comme s'il cherchait quelque chose qui l'aiderait à se souvenir d'elle. Je ne me souviens de rien...
- Je le sais... Le docteur Jamison m'a tout expliqué... » répondit Marianne en s'approchant de lui.
Elle aurait tant aimé le prendre dans ses bras à cet instant ! Le rassurer, trouver les mots qu'il fallait pour que sa mémoire lui revienne...
« Marianne... Mrs. Brandon... je ne sais même plus comment je peux m'adresser à vous, commença Brandon d'un air confus.
- Oh... Comme il vous plaira ! Mais peut-être que si nous nous parlions comme nous en avions l'habitude, il te sera plus facile de retrouver la mémoire ? » proposa Marianne, attristée par la confusion qui se lisait sur le visage de Brandon.
Brandon lui fit un faible sourire et acquiesça avant de soupirer et poser la question qui le hantait depuis qu'il avait appris qu'il était marié sans s'en rappeler.
« Depuis combien de temps sommes-nous mariés ?
- Cela fera sept mois le 19 novembre...
- Sept mois... Et nous nous connaissons depuis moins de cinq ans, murmura-t-il, l'air désolé.
- Trois ans... » répondit doucement Marianne, la gorge nouée.
Cette situation était insupportable pour la jeune femme. Voir l'homme qu'elle aimait essayer de rassembler les cinq dernières années de sa vie, désolé de ne pouvoir y arriver lui serrait le cœur. Elle s'imagina un instant que Brandon n'avait pas perdu la mémoire et s'était réveillé, sain et sauf, rassuré de la voir à ses côtés. Elle se serait blottie contre lui, l'aurait embrassé, lui aurait annoncé qu'il allait devenir père... Ils auraient vécu la joie qu'ils méritaient de ressentir après une si heureuse nouvelle. Elle sentit ses yeux lui piquer et elle détourna la tête.
« Marianne... »
Elle se retourna pour lui faire face.
« Oui ?
- Vous... Tu pleures ?
- Non...
- Je suis désolé..., s'excusa-t-il en la regardant avec compassion.
- Non ! Ce n'est pas ta faute ! » s'exclama-t-elle en s'asseyant sur le rebord du lit.
Il eut un regard douloureux.
« A mes yeux oui... Tu es si courageuse... C'est une situation pénible pour moi... mais pour toi ce doit être pire... Si seulement j'arrivais à me souvenir ! murmura-t-il, l'air navré.
- Je vais tout faire pour t'aider à retrouver la mémoire... Peu importe le temps que cela prendra, je te jure que je ferai tout pour cela. » lui promit-elle en lui prenant les mains, le regardant droit dans les yeux avec détermination.
Il soutint son regard, bouleversé.
« Merci... »
Soudain il porta une main à sa tête, ses traits se déformant sous l'effet de la douleur. Marianne lui posa une main sur l'épaule.
« Que se passe-t-il ?
- Une migraine soudaine..., répondit Brandon les dents serrées.
- Je vais chercher le docteur Jamison ! »
Elle partit en courant de la chambre et pressa le docteur de se rendre au chevet de son mari pour le soigner, laissant ainsi les deux sœurs seules. Elinor entoura Marianne de ses bras.
« Comment cela s'est-il passé ?
- C'était tellement étrange, Elinor... Il me regardait avec bonté mais il était si lointain... si perdu ! »
Ses yeux se remplirent de larmes et elle se rendit compte qu'elle tremblait. Elinor l'embrassa.
« Ma chérie... Songe que cette situation ne durera pas. Il faut que tu t'accroches à cela ! Tu sais combien je suis attachée au Colonel Brandon et le savoir ainsi me bouleverse, mais... »
Elle ne put finir, sa voix s'étranglant d'émotion.
« Je suis désolée, se reprit Elinor. Je dois être forte pour toi ! »
Marianne l'embrassa avec tendresse.
« Non... Te savoir à mes côtés m'est très précieux... Mais je ne veux pas que tu sois autant exposée à ma douleur. Tu es enceinte et je ne veux pas qu'il y ait un quelconque problème avec le bébé à cause de toutes ces émotions... »
Marianne s'arrêta, frappée d'horreur et porta une main à son ventre.
« Et si je perdais mon bébé à cause de tout cela ? souffla-t-elle, pétrifiée.
- Non, non, Marianne, cela n'arrivera pas. Tu es plus forte que tu ne le crois et c'est ce qui va protéger ton bébé. J'ignore comment j'aurais réagi dans une telle situation... mais toi ! Je ne t'aurais jamais cru capable d'un tel calme, d'une telle maîtrise... Le Colonel t'a rendu forte. » déclara Elinor, l'air fier malgré les larmes qui coulaient sur ses joues.
Marianne hocha la tête, la gorge serrée, les paroles de sa sœur faisant leur chemin dans son esprit. Plus que jamais elle comprit combien son mariage avec Brandon l'avait rendu plus mature qu'elle ne l'était auparavant. Puis elle recommanda à sa sœur d'aller se reposer un moment, ce à quoi Elinor obéit sans résistance et partit après l'avoir embrassée. Au bout de dix minutes, Marianne n'en pouvait plus d'attendre l'avis du docteur Jamison sur la migraine de Brandon, aussi entra-t-elle dans la chambre de son mari où elle trouva ce dernier endormi.
« Comment va-t-il ? demanda-t-elle au docteur.
- Mieux. Je lui ai donné du laudanum pour le rendre insensible à sa souffrance jusqu'à ce qu'il se réveille. Je vous laisse quelques calmants qui lui seront utiles en cas de migraine, ce qui est une suite logique de sa chute. Je reviendrai dans quelques heures et en soirée avec du laudanum, afin de l'apaiser à nouveau si sa tête ou même sa jambe le font trop souffrir.
- Merci docteur. Pensez-vous qu'il va souffrir encore longtemps ? demanda Marianne anxieuse, songeant que son mari était très résistant à la douleur et en avait sans doute vu d'autres lors de ses campagnes aux Indes.
- Sa chute a été terrible... Les douleurs vont durer un certain temps... Mais les médicaments feront effet. » assura le docteur Jamison.
Puis il prit congé, priant Marianne de l'envoyer chercher s'il y avait quoi que ce soit d'alarmant dans l'état de Brandon. Marianne le remercia chaleureusement.
« Soyez courageuse, Mrs. Brandon. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'il ne retrouve la mémoire. » déclara le docteur Jamison d'un ton compatissant.
Marianne le remercia à nouveau puis il sortit, la laissant seule avec son époux. Elle s'approcha doucement de lui, écoutant sa respiration saccadée, et le regarda. Il semblait si vulnérable que cela lui serra le cœur. Elle hésita un instant avant de laisser sa main caresser le visage de Brandon, geste naturel auparavant, presque anodin, mais désormais hésitant au vu des circonstances, Marianne comprenant avec douleur que les marques d'affections quotidiennes et essentielles à sa vie allaient fortement diminuer après cet événement. Ses doigts effleurèrent le menton légèrement râpeux de Brandon, signe qu'une barbe naissante se profilait à l'horizon. Elle se pencha et lui déposa un baiser timide sur les lèvres. Un baiser qui lui donnait espoir, force et courage en attendant que son mari retrouve la mémoire.
