CHAPITRE 14 : Requiem pour une limite

J'ai conscience d'être parti comme un voleur mais il était hors de question que je reste plus longtemps à proximité de Victoire. C'est amusant, n'est-ce pas, de penser que j'ai attendu si longtemps son retour et que maintenant qu'elle est là, je désire mettre le plus de distance possible entre elle et moi.

Peut-être que je pardonnerai un jour ou peut-être que je ne le ferai jamais. Ce qu'elle a fait m'écœure profondément. Elle peut me reprocher tout ce qu'elle veut, je sais que j'ai ma part de responsabilité dans notre rupture mais jamais elle n'a eu le droit de me cacher l'existence de ma fille.

Je traîne le balai de James derrière moi, laissant les brindilles griffer le sol. J'avance à grands pas. Mes talons claquent sur le carrelage. J'ai conscience de faire trop de bruit mais qu'à cela ne tienne, je m'en moque complètement.

« Ah ! Lupin, je ne pensais pas vous voir mais vous tombez bien ! »

Proserpine Pathos est ma chef de service, celle qui s'occupe de ma formation de médicomage et qui, au besoin, c'est-à-dire plus souvent que nécessaire, s'amuse à me taper sur les doigts ou à m'exploiter plus que de raison. C'est une femme grande et mince aux cheveux retenus en chignon. Elle a quelques allures de McGonagall, mais à côté d'elle, l'ancienne directrice de Poudlard est un modèle de chaleur et de gentillesse.

Pathos est ce que l'on pourrait appeler une garce, et je pèse mes mots. Je ne sais pas ce qu'elle me reproche mais dès le premier jour j'ai su qu'elle me détestait. J'ai souvent la sensation que torturer des internes est un passe-temps pour elle.

S'il n'y avait pas eu Isobail, je n'aurais jamais mis les pieds à Sainte Mangouste ce matin. Je savais qu'à un moment donné ma route allait croiser la sienne.

J'hésite entre continuer mon chemin en l'ignorant et m'arrêter pour lui dire que je n'ai pas de temps à perdre avec ses sottises. D'une manière ou d'une autre, je sais que ce n'est pas la bonne solution et que je vais rapidement m'en mordre les doigts. Mais aujourd'hui, ce n'est franchement pas le jour à me chercher.

Pathos se met à ma hauteur et marche à ma vitesse.

« Vous savez où est Healsaver ?

_ Aucune idée. »

Je ne pense pas qu'on puisse répondre plus sèchement à quelqu'un. Et quoi qu'il en soit, je ne mens pas, je n'ai aucune idée de l'endroit où se trouve Isobail.

« Elle ne s'est pas présentée pour son service aujourd'hui. Je vais être obligée de le noter dans son dossier. »

Cette fois, je craque. J'ai essayé de tenir le plus longtemps possible mais là, je n'en peux plus. Je m'arrête brusquement et me tourne vers elle.

« Ça vous amuse, n'est-ce pas ? Ce matin, vous vous êtes levée et vous vous êtes mise en tête que vous alliez pourrir la journée de quelqu'un, c'est ça ? Est-ce qu'il vous est venu à l'esprit que Isobail ne s'est pas présentée à son service pour de bonnes raisons ? Je suppose que non, vous ne vous intéressez qu'à votre petite personne et vous n'envisagez même pas que d'autres puissent avoir des problèmes plus sérieux que les vôtres ! »

Tout est sorti d'un bloc et, d'un coup, je me sens vidé, terriblement las. Merlin, ce que j'ai envie de rentrer chez moi, de me glisser sous mes draps et de ne plus bouger jusqu'à demain matin. Je suis tellement fatigué que je pense avoir dépassé le seuil de l'épuisement.

Et je suis particulièrement sur les nerfs. Mais ça, Pathos vient de le constater. Elle me regarde, bouche bée. Je ne pense pas qu'elle ait un jour envisagé que je puisse me rebeller. C'est vrai qu'en règle générale, je suis du genre à laisser couler les choses, à attendre qu'elles se tassent d'elles-mêmes ou que les choses s'arrangent. Je ne dis pas que je suis passif, non, je ne suis juste pas un bagarreur. Je n'aime ni les embrouilles ni les compromis.

Serrant toujours le manche du balai de James dans ma main, je baisse les yeux. Je suis prêt à lui faire des excuses parce que, après tout, c'est ma chef de service et qu'elle va très certainement me mettre une mauvaise appréciation sur mon dossier à moi aussi. J'ouvre la bouche, prêt à prononcer les mots qui vont enfouir ma fierté au plus profond d'un puits lorsqu'une assistante médicomage arrive à toute vitesse vers nous et s'écrie :

« Eloïse Midgen… elle vient de décéder. »

Je consulte Pathos du regard et, dans un même geste, nous nous précipitons à la suite de l'assistante. Nous traversons plusieurs couloirs, croisons des patients ou des membres du personnel qui s'écartent de notre passage et débouchons finalement dans la grande salle où sont gardés les patients à risques.

Les rideaux qui entourent le lit d'Eloïse Midgen sont tirés, ce qui donne à la scène un aspect terriblement glauque. Mes mains ne tremblent pas mais uniquement parce que je serre le manche du balai de James à m'en faire blanchir les phalanges.

Pathos tire brusquement le rideau et je vois la forme allongée sur le lit. La nausée me prend à la gorge, non pas à cause de la mort, mais parce que j'ai la sensation que ce n'est pas la dernière de la liste. Je m'approche lentement et regarde le visage. Eloïse Midgen n'a pas l'air d'avoir souffert et pourtant je sais qu'elle s'est inquiétée de ses symptômes au point de se rendre à l'hôpital.

« De quoi est-elle morte ? s'enquit Pathos.

_ Je ne sais pas, répond l'aide médicomage en secouant la tête. Elle avait l'air mieux, je l'ai laissée quelques minutes pour faire les soins de monsieur Hurt et quand je suis revenue… »

Pathos se tourne brusquement vers moi.

« Vous avez une explication, Lupin ? »

La tête me tourne. J'ai la nausée et l'impression que mes tempes sont serrées dans un étau. Ma bouche est tout à coup très sèche.

« Lupin ? »

L'espace d'un instant, j'ai la sensation que Pathos se soucie de ma santé mais, rapidement, son visage reprend cette expression sèche et dénuée de sentiment que je lui ai toujours connue.

« Si vous savez quelque chose, vous feriez mieux de me le dire. »

Mes lèvres s'étirent sur un sourire. Elle n'a donc rien compris. Elle ne comprendra jamais rien. Je ne sais rien au sujet de la mort d'Eloïse Midgen et quand bien même j'aurais su quelque chose, je ne crois pas que c'est à elle que j'en aurais parlé.

« Vous voulez vous asseoir ? »

La jeune aide médicomage est bien plus perspicace que ma chef. Mais il est trop tard. Déjà mes mains lâchent le balai de James et je m'effondre. Avant que l'obscurité ne s'abatte sur moi, j'ai tout juste le temps de penser que je voulais aller jeter un œil dans le casier d'Isobail, pour le cas où elle aurait laissé un indice.

Ma tête heurte le sol et mes paupières se ferment.