Chapitre
13 : Vieilles histoires au bord du lacCela
faisait deux heures que Frédéric et Jelifar avaient
quitté la forêt de Calambour. Ils marchaient à
présent dans une plaine, sur un petit chemin de terre bordé
de mauvaises herbes. Ils ne parlaient pas, chacun plongés dans
leurs pensées.
Frédéric songeait aux
dernières paroles qu'avait prononcé Elise avant de les
quitter. Elle avait dit que Victor et Rudolf avaient été
pris en charge par Noémie, qu'il n'y avait pas de souci à
se faire à leur sujet, qu'ils les retrouveraient plus tard.
Il pensait aussi à la pierre philosophique du Savoir
dans la poche arrière droite de son sac à dos. Pourquoi
ce petit minéral était-il si important alors qu'il
ressemblait à n'importe quelle autre pierre du chemin?
Etait-il possible que des personnes soient prêtes à tuer
pour l'obtenir? Cela dépassait son entendement.
- Cette
fille est folle, lâcha Jelifar.
- Pardon? S'étonna
Rueffag.
Le magicien était resté silencieux depuis l'épisode des pigeons.
- Elise... Plus j'y pense
et plus j'en arrive à la conclusion qu'elle nous envoie à
la mort.
- Pourquoi ?
- Que sais-tu de notre
destination ?
- Puredpois ? Pas grand-chose. C'est une île
au centre du lac de Kol non ?
- Mais encore ?
-
Heu...
- Je vois, soupira le vieil homme.
- Navré, fit
Frédéric en détournant le regard.
- Ne
t'excuse pas, tu es jeune, et les jeunes ne savent plus rien. Ce
n'est pas de ta faute, c'est comme ça.
- ...
- Et
connais-tu les Furias ?
- Il me semble que Rudolf en a récité
la légende il y a peu en classe, réfléchit le
garçon en se mettant le menton sur la main, le pouce sur la
joue et l'index sous le nez. Mais je ne m'en souviens plus trop.
-
Bon, je pense qu'il faut que je te conte leur histoire avant tout,
sinon on ne s'en sortira jamais. Alors ouvres bien grandes tes
oreilles, gamin :
« Les Furias vivaient
sur le continent unique de Verenigd, bien avant la Grande Séparation.
C'était un peuple possédant une vaste connaissance du
monde et des sciences, magiques ou non.
De plus, ils
étaient profondément pacifistes, bien que l'on dise que
des tensions existâtes entre certains d'entre eux. Ils
s'efforçaient donc de maintenir la paix en toutes
circonstances. Leur capitale, Hupeltaz, se situait sur
une haute montagne au cœur de Verenigd. On pourrait dire que ce fut
une sorte d'âge d'or, comme le soutiennent certaines
religions.
Malheureusement survint la Grande Séparation
qui, comme tu le sais, divisa Verenigd en cinq autres terres avec
force cataclysmes et ouvrit une faille dimensionnelle.
La
pluie s'abattit avec violence sans interruption durant trente-neuf
jours et trente-neuf nuits. Cela eut pour effet d'inonder la grande
plaine autour de la montagne des Furias. L'eau monta de quelques six
mille mètres et fit de la fière montagne un simple
rocher sur les flots.
Le lac-mer de Kol et l'île de
Puredpois venaient de naître.
Mais le pire restait à
venir. De la faille jaillirent des créatures inconnues qui
atterrirent au sud de l'île: les Cristos.
Or, il
apparut bien vite que ceux-ci n'avaient pas l'intention de
convier les Furias à une partie de cartes mais plutôt de
les exterminer afin de s'emparer de Puredpois, une question
d'espace vital apparemment. En quelques semaines, les Cristos
étaient maîtres de l'île et leurs anciens
habitants avaient pour la plupart fui en bateau.
Nul ne
sait ce qu'il advint des Furias, ils errèrent sur leur
ancien continent ravagé pendant des années avant de
disparaître mystérieusement.
Quant à
Puredpois, les pluies l'avaient couverte de flaques boueuses qui
devinrent des marécages, couvrant les trois quarts de sa
surface. De plus, les courants chauds autour alliés au sol
humide la plongent constamment dans un épais brouillard, d'où
son nom.
Personne n'ose s'y risquer, car chacun sait
que les Cristos y ont bâtis leur forteresse au centre. Enfin,
il paraît qu'un vieil ermite à moitié fou y est
allé mais on ne l'a jamais revu… »
- Je
commence à comprendre dans quel genre d'endroit nous allons
nous rendre, fit Frédéric, mal à l'aise.
-
Heureux de constater que tu as compris dans quelle embrouille nous
nous sommes mis. Tu n'es peut-être pas irrécupérable
tout compte fait ! Tiens, ajouta-il en regardant devant lui,
voici Kol.
Le lac-mer s'étendait à
quelques mètres plus bas sous leurs yeux, sa surface bleu
foncé scintillant au soleil de midi, tel un diamant. Une
légère brise soufflait et des oiseaux piaillaient dans
les airs, plongeant parfois dans les flots pour remonter ensuite avec
un poisson frétillant dans le bec.
Frédéric
et Jelifar se tenaient au bord d'une falaise grise qui descendait
en pente douce jusqu'au bord de l'eau. Le chemin serpentait entre
les cailloux en direction du petit village de Telif situé en
contrebas, coincé entre la roche et le lac. Ils s'y
dirigèrent.
Des filets de pêche couvraient
les toits des habitations de bois, pendant sur les façades de
devant. Le sable remplaçait la terre du chemin et pavait les
rues. Plus bas, dans le port, s'alignait de petits bateaux à
voile alignés devant le quai. Celui-ci était encombré
de caisses d'où s'élevait une odeur de poisson. Les
pêcheurs déjeunaient sur celles-ci tout en bavardant.
- La vue de ces marins me fait penser qu'il est l'heure de manger, dit Jelifar. Arrêtons-nous ici pour nous rassasier.
Le magicien désignait une petite
auberge au bord du quai. L'enseigne au-dessus de la porte indiquait
son nom : « A la corne de Telif ». Ils y
entrèrent.
L'ambiance était sympathique,
sans fumée de tabac. Derrière le comptoir, sur le mur
du fond, était accroché un panneau de bois où
étaient fixés deux petits crochets aux extrémités.
Une longue corne torsadée, d'environ un mètre et de
couleur jaune sale, reposait sur ces crochets.
Ils
s'installèrent à une table ronde. L'aubergiste, un
homme jovial chauve au visage joufflu et au ventre rebondi, s'avança
vers eux, un torchon blanc sur l'épaule droite.
-
Bien le bonjour messieurs ! Je vous sers quelque chose ?
-
Fort volontiers, répondit Jelifar, qu'avez-vous à
nous proposer ?
- Et bien mon bon monsieur, j'ai là
une petite truite fumée aux lardons qui devrait ravir vos
papilles gustatives !
- Dans ce cas, nous allons en prendre
deux s'il vous plait.
- C'est comme si c'était fait,
fit l'aubergiste en se dirigeant vers les cuisines.
- Dis-moi
mon garçon, chuchota le magicien en se penchant vers Frédéric,
as-tu de l'argent sur toi ?
- Heu oui, pourquoi ?
-
Parce que je n'en ai point, les gardes de Dardand m'ont confisqué
le mien. Pourrais-tu te charger de payer notre pitance ?
-
Ai-je le choix ?
- Pas tellement.
- …
Le patron revint un quart d'heure plus tard, les mains chargés de deux plats de truites à l'odeur alléchante qu'il posa sur la table. Frédéric et Jelifar les attaquèrent avec enthousiasme.
- Dites-moi mon brave, dit Jelifar après
avoir avalé un morceau de truite, la corne ornant votre
comptoir est magnifique, d'où vient-elle ?
- Ah !
J'espérais que vous me poseriez cette question, répondit
l'aubergiste avec un grand sourire, visiblement satisfait. Il
s'agit d'une authentique corne de Titan, ce poisson rarissime que
l'on ne rencontre que dans les grandes profondeurs au large de
Kol.
- Vous avez réussi à en pêcher un ?
Demanda le magicien, stupéfait.
- Oh, il ne s'agissait
que d'un enfant, j'ai eu de la chance, fit l'homme d'un air
modeste. C'est pour cela que la corne est si courte. Songez que les
plus grandes peuvent mesurer jusque dans les cinq mètres pour
un adulte !
- Tant que ça ? S'étonna
Frédéric.
- Et oui petit, les Titans sont les plus
grandes créatures marines qui existent en ce monde.
Heureusement, bien que carnivores, ils ne s'attaquent aux bateaux
que s'ils ont très faim. En règle générale,
ils se contentent de petits poissons.
- Tout ceci est passionnant,
mais nous devons nous retirer à présent, fit Jelifar
qui avait terminé de manger.
- J'espère que le
repas vous a plu !
- Ce fut un véritable délice,
assura le magicien.
Le garçon et le vieil homme se levèrent, Frédéric paya l'aubergiste puis ils quittèrent l'endroit et se retrouvèrent sur les quais.
- A présent mon garçon, il nous faut trouver un pêcheur assez fou pour risquer sa vie et son bateau afin de nous emmener jusqu'à Puredpois…
Ils s'adressèrent donc à ceux qui digéraient au soleil. Les réponses ne variaient presque pas :
-
Vous voulez aller sur l'île de Puredpois, demandait l'un,
vous cherchez une forme originale de suicide c'est ça ?
-
Puredpois ? Navré mais j'ai une femme et des gosses à
nourrir, je m'en voudrais de les abandonner, disait un
autre.
Finalement, l'un des marins consentit à les aider :
- Moi, je ne m'y risquerais pas. Mais vous
devriez vous adresser au vieil Ecume, c'est le seul qui pourrait
accepter de vous y conduire.
- Et où peut-on le trouver,
cet Ecume ? Demanda Jelifar.
- Au bout du quai, à
observer le lac, comme tous les jours.
Ils le trouvèrent
en effet à cet endroit, assis sur un tonneau, le regard fixé
sur l'horizon bleuté et fumant une pipe de fer blanc.
Ecume possédait de longs cheveux gris, une petite barbe
de la même couleur et la peau tanné par le soleil. Il
était vêtu d'un gilet de cuir brun et d'un pantalon
de toile grise.
Jelifar lui adressa la parole.
-
Excusez-moi monsieur, ne seriez-vous pas le dénommé
Ecume par hasard ?
- C'est pour quoi ? Demanda
l'interpellé sans lâcher l'eau des yeux.
- Je me
présente : Jelifar, le grand magicien musicien ! Et
voici Frédéric Rueffag, ajouta-il en désignant
le garçon.
- C'est pour quoi ?
- Et bien, pour
être francs, nous aimerions nous rendre sur l'île de
Puredpois pour capturer un Bzzbzz, et nous cherchons quelqu'un pour
nous y emmener.
- Et vous avez trouvé ?
- Heu non,
mais un pêcheur vous a recommandé. Accepteriez-vous de
nous conduire là-bas ?
- Cela dépend.
-
C'est à dire ? Hasarda Frédéric.
Cette fois, le vieux pêcheur tourna la tête vers lui et le regarda en face.
- Crois-tu en l'existence des
Concombres Marins ?
- Non…
- Et tu as bien raison car
ils n'existent pas !
Ecume éclata d'un rire sonore tandis que Frédéric et Jelifar se regardèrent d'un air inquiet : Sur qui étaient-ils encore tombés ?
- En revanche, reprit le marin avec
sérieux, si les Concombres Marins n'ont pas d'existence,
ce n'est pas le cas du terrible Siadnalloh Tnalov !
- Le
quoi ?
-
Le Siadnalloh Tnalov. Il s'agit d'un navire errant au milieu du
lac-mer de Kol. Un navire dont l'équipage n'est pas
naturel mais composé de spectres ! Le Siadnalloh Tnalov
est un vaisseau fantôme !
- C'est très drôle,
fit Jelifar avec un petit sourire.
- Vous ne me croyez pas,
s'exclama Ecume en ôtant la pipe de sa bouche et en en
pointant le manche vers le magicien d'un mouvement théâtral.
Pourtant, je l'ai aperçu une fois ! C'était
pendant une nuit sans lune, en lac-mer. Seuls les étoiles
donnaient de la lumière. J'étais parti vers Puredpois
pour pêcher. Je rentrais au port les filets chargés de
poissons lorsque je l'ai vu. Le Siadnalloh Tnalov. Il était
entouré de brume, ses voiles déchirées flottant
à la brise. Une sorte de cri rauque s'y échappait. Ce
bateau de cauchemar a navigué à bâbord de ma
position pendant une dizaine de minutes avant de s'enfoncer sous
les flots. Terrifiant, ajouta le marin en hochant la tête.
-
Et je suppose, dit Jelifar, que vous êtes le seul à
avoir vu ce vaisseau fantôme…
- Détrompez-vous !
D'autres que moi ont rapporté le même récit.
Deux ou trois bateaux de pêche ont même mystérieusement
disparu au large, lors de plusieurs nuits de tempête. Je suis
certain qu'ils ont croisé la route du Siadnalloh Tnalov…
Ecume recommença à fixer le lac, l'air pensif. Jelifar se tapota la tempe droite avec son index en regardant Frédéric, qui se contenta de hausser les épaules.
- Et si nous n'avons pas peur de rencontrer
le Ziat… Le Siaq… Ce navire-spectre ? Demanda Frédéric.
Pourriez-vous nous emmener jusqu'à Puredpois ?
-
Vous ne craignez pas les fantômes ?
- Non.
- Dans
ce cas, je serais ravi de vous mener à l'île.
- Ce
sera combien ? S'enquit Jelifar.
- Rien du tout, je
m'ennuie. Cela fait longtemps que je ne suis plus sorti sur le lac.
Suivez-moi.
Ecume sauta prestement du tonneau et s'avança vers le bord du quai. Il désigna un petit voilier de la main. L'embarcation avait l'air peu solide et tanguait dangereusement sur l'eau.
- Je vous présente
mon fier navire, La
Cacahuète
Marine !
- La…
Cacahuète Marine ? Répéta Rueffag.
-
Exactement ! Et maintenant, tous à bord ! Cap sur
Puredpois !
Frédéric et Jelifar commençaient à se demander s'il était bien sage de suivre cet étrange pêcheur nostalgique du grand large.
