Le trajet vers l'aérodrome se déroula pour les trois quart dans le silence. J'étais montée avec Damian et John dans la voiture de Finch. Ce dernier avait confié le volant à John, pour effectuer des recherches sur son PC. Nous suivions la voiture de Carter qui avait pris pour passager son collègue. Assise derrière John, j'abandonnai mon regard et mes pensées sur l'étendue verte qui longeait la route, ou qui avait plutôt été importunée par son sillon. De temps à autres, j'observai les autres occupants. Malgré l'enjeu de notre objectif, John avait opté pour une conduite prudente, sans vitesse excessive. Il avait adopté le rythme que Carter avait initié devant. Elle n'avait pas allumé les girofars, ni écrasé la pédale. Elle roulait seulement plus vite que les autres véhicules, en oscillant dans une échelle raisonnable, et les dépassait plus que ce qui pouvait être fait en temps normal. John quitta le pare-brise à quelques reprises pour vérifier, via le rétroviseur de l'habitacle, si Damian et moi allions bien, tel un père veillant sur ses enfants. A ma droite, Damian s'était perdu lui aussi dans le paysage. L'effroi n'avait pas quitté son visage, cependant, la route semblait le maintenir en stase, insensible à tout élément extérieur, le temps du trajet. Devant lui, Finch fixait la route, concentré, et consultait son ordinateur quand il en avait besoin. Nos regards se croisèrent une fois lorsqu'il jeta un coup d'œil dans le rétroviseur. Nous nous regardâmes quelques secondes avant que je revienne vers ma fenêtre, incapable d'entrevoir ce qu'avait signifié son expression.

Son regard avait-il été purement innocent ? Ou avait-il repensé à notre conversation et au moment où j'avais évoqué le programme informatique ? Avait-il essayé de me jauger ? D'évaluer si j'étais une menace ou non pour son activité ? Cette question me refroidit car je n'avais pas du tout réfléchi aux conséquences de ma participation involontaire à ce périple. Tous m'avaient paru être des gens de confiance. Néanmoins, ils devaient penser à garder profil bas. N'étant pas la personne qu'ils étaient supposés aider, je n'étais qu'un simple témoin gênant, pour ainsi dire. Ils connaissaient en plus mon identité et pouvaient facilement explorer davantage mon background, tandis que moi, je ne savais pratiquement rien d'eux. John Reese et Harold Finch étaient-ils seulement leur véritable nom ? Même raisonnement pour Joss Carter et Lionel Fusco. N'ayant pas vu leur carte d'identification, cette hypothèse n'était pas si farfelue que cela. Ou je devenais paranoïaque. Je n'avais pas l'intention de dévoiler leur secret car de ce que j'en avais vu, leur mission, quand bien même jouait-elle dangereusement avec les limites légales, était nécessaire, voire plus efficace que les interventions légales. Mais comment s'assurer de leur côté de mes intentions ? Et même si je faisais la promesse de me taire, comment s'assurer que je n'allais pas les trahir par inadvertance ?

Pendant le trajet, j'indiquai les noms des employés du pentagone dont j'avais la connaissance. Carter et Fusco sondèrent la base de données de la police, pour voir s'ils avaient des antécédents judiciaires. Ils rapportèrent par téléphone à John et Finch que les salariés étaient clean. Chose à laquelle je m'étais attendue. Finch ne dénicha pas non plus grand-chose de pertinent de son côté. Je renseignai dans les grandes lignes l'équipe au sujet des us et coutumes.

Nous arrivâmes enfin à destination. Nous nous garâmes à une bonne distance de l'aérodrome, sur le bas-côté de la chaussée qui menait directement à l'entrée. Carter et Fusco, arrivés un peu avant nous, avaient eu le temps de sortir de leur voiture. Carter avait scruté l'objectif avec des jumelles, jusqu'à ce que notre véhicule se gare à l'arrière du sien. John et Finch laissèrent Damian et moi à l'intérieur pour faire un état des lieux avec les policiers sur le capot de leur voiture. Finch montra des informations sur son ordinateur à ses associés. Certains jetèrent quelque fois des regards vers Damian et moi pendant les échanges. Damian s'enquit du débat :

-Qu'est-ce qu'ils font ?

-Ils doivent préparer leur plan d'action, proposai-je.

-Et si c'était déjà trop tard ?

Je considérai Damian. Le pessimisme s'était profondément enraciné en lui au point que cela paraissait irrévocable. J'eus envie de lui redonner une lueur de confiance, mais je ne trouvai aucun argument. Je demeurai silencieuse, attitude la plus convenable en cet instant. Tout à coup, deux coups secs me firent sursauter. Carter venait de tapoter la fenêtre de ma portière. Les autres étaient groupés autour d'elle. J'ouvris la porte.

-Jordana… Je peux vous appeler Jordana ? me demanda chaleureusement Carter.

-Oui, bien sûr, lieutenant, accordai-je.

-Savez-vous si l'aérodrome risque d'être beaucoup fréquenté aujourd'hui ?

-En général, les gens viennent plutôt le week-end… Mais rien n'empêche qu'il y en ait un certain nombre aujourd'hui. Pas forcément pour piloter, mais pour se retrouver autour d'un verre…

-Que pouvez-vous nous dire du côté du personnel ?

-Il y a Elliott qui travaille à l'accueil. Il doit être de service aujourd'hui. Il est très apprécié… Monsieur Savage dit qu'Elliott est…

Je m'interrompis, voyant que je me dirigeais vers des détails insignifiants.

-… Enfin peu importe, il ne vous posera pas trop de problème. C'est une autre histoire pour Andrew. S'il est là, il ne vous laissera pas passer. Il appellera le directeur, Christopher Swift, et là, ça va être compromis…

-Nous ne sommes pas obligés de mentionner notre fonction, dit Carter.

-Oui mais si vous n'êtes pas membres du club, on ne vous laissera pas entrer… Ils sont super stricts sur ce sujet. Vous vous souvenez que je vous ai dit qu'ils avaient réussi à faire arrêter une enquête… Ce sont des rumeurs, mais bon, je pense qu'il doit y avoir une part de vérité… Parce qu'on compte des juges parmi les membres du club…

Carter semblait contrariée.

-Si on se fait passer pour des personnes intéressées par le club, ça va marcher ?

-Comme ça, pas tellement… dis-je. Ils font un premier check… Et sans vouloir vous vexer, vous ne ressemblez pas à une candidate potentielle… Vestimentairement parlant. Ce qui n'est pas le cas de monsieur Finch…

-Il est préférable que je reste à l'arrière, pour pirater les caméras, devança Harold en voyant que Carter songeait à modifier les modalités de l'intervention.

Le lieutenant fronça les sourcils, à court d'idées. Finch trouva une parade.

-Lieutenant Carter, vous pourriez vous introduire comme l'envoyée de monsieur Harold Hollander. Quand ils feront leurs vérifications, ils trouveront un site internet qui devrait leur convenir. Je pourrai même confirmer par téléphone et être des plus convaincants. Par contre, si vous rencontrez un juge, j'ose espérer que vous ne vous soyez jamais croisés…

-C'est un risque à prendre, répondit Carter.

-Pour optimiser la crédibilité de notre subterfuge, continua Finch, John devrait jouer votre chauffeur. De plus, l'utilisation de mon véhicule semble plus appropriée pour cette situation.

En effet, le moyen de transport d'Harold avait une meilleure correspondance avec le standing de l'établissement : un extérieur d'un éclat presqu'insolent, un intérieur en cuir véritable et certaines parties du tableau de bord en ronce de noyer. Comme personne n'émit la moindre objection, Fusco se permit de conclure :

-Du coup, on en revient à notre plan initial. Reese et Carter entrerez par devant. Finch, vous trouvrez une position. Et moi, je reste en renfort…

-Je viens avec vous, interrompit subitement Damian Bellowes.

Il avait maintenant l'air résolu à ne plus subir les évènements. Son expression avait radicalement changé par rapport à celle qu'il avait eue tout au long du trajet. Reese l'en dissuada :

-C'est trop dangereux. Vous devriez rester ici, Damian.

-C'est de ma fille dont on parle. Je ne vais pas rester les bras croisés sans rien faire !

-S'il vous plaît, monsieur Bellowes, implora Carter. John a raison, vous risqueriez d'être blessé… ou pire. Et votre fille n'a pas besoin de cela…

Le discours du lieutenant convainquit Bellowes de ne pas jouer les têtes brûlées inutilement.

-D'accord… S'il vous plaît, ramenez-moi ma fille...

-Nous ferons tout, je vous le promets, dit Carter.

-Il faut y aller, dicta Reese. Mais avant, équipons-nous.

John alla vers le coffre. Joss, Lionel et Harold le suivirent. Je quittai mon siège pour découvrir les armes (c'était l'hypothèse la plus probable) dont ils pourraient disposer. Il y avait trois sacs vert olive. John ouvrit celui qui était le plus à sa gauche. Mon intuition se confirma. Le sac contenait un fusil à pompe noir, empruntant la forme d'un long calibre de chasse. Une multitude de cartouches au contour rouge remplissait des boîtes autour de l'arme. Le fusil avait pour colocataire un M15, l'arme d'assaut traditionnelle des fantassins américains. Des munitions propres à cette arme se mêlaient aux autres articles.

Le regard de John fut attiré par une boule épaisse noire qui traînait dans le fond du coffre. Harold Finch anticipa les questions éventuelles :

-J'ai pris la liberté d'apporter votre manteau, pour que vous puissiez dissimuler vos armes lors de votre intervention.

-Vu notre cas actuel, ce ne sera pas de refus. Merci pour cette attention, Finch.

-Je vous en prie.

John mit le manteau, chargea le fusil et le cacha sous le vêtement. De toute évidence, il avait confectionné une accroche pour fixer l'arme, car en temps normal, il aurait été impossible de se promener les mains libres avec un tel calibre sous un tel manteau. Il gava la poche gauche de munitions. Il ouvrit ensuite le deuxième sac, au centre, piocha deux pistolets parmi tant d'autres, les chargea, les coinça dans sa ceinture, et inséra d'autres recharges dans la poche droite du manteau. Il proposa à Carter de se servir. Le lieutenant saisit un pistolet et prit plus de munitions que John. Je pensais qu'il était fin prêt pour l'attaque, mais à ma surprise, il ouvrit le troisième contenant pour sortir une sorte de fusil à pompe, plus court que le premier, plus large au niveau du diamètre du canon et de la partie censée accueillir les projectiles. Il en prit un qu'il cala dans l'arme. Ayant aperçu mon expression intriguée, il m'indiqua que c'était un lance-grenade. Je lâchai un commentaire :

-On dirait que vous partez à la guerre… Il ne vous manque plus qu'un gilet de protection…

-En fait, j'ai un gilet pare-balle sous ma chemise, rectifia John avec un sourire.

Il prit également dans ce dernier sac une cagoule qu'il rangea dans une poche extérieure du manteau. Une fois John et Joss prêts, tous les intervenants qui n'en étaient pas équipés prirent une oreillette. Tout le monde testa le matériel avant de se séparer. Lionel, Damian et moi changeâmes de voiture. John ouvrit la portière arrière du véhicule de Finch et taquina Carter d'un « votre véhicule est avancé, madame ». Dans la voiture de Carter, Damian s'assit sur la banquette passager et observa attentivement la policière, Reese et Finch s'éloigner. Lionel, au volant, lui assura que ses trois collaborateurs étaient les bonnes personnes pour l'aider.