Hi everybody ! Le prochain chapitre va sûrement me demander beaucoup de réflexion et pas mal de temps. En attendant, n'hésitez pas à me laisser une review ! J'accepte toutes les critiques, bonnes comme mauvaises à condition bien sûr qu'elles ne contiennent pas de propos injurieux :D. C'est comme ça qu'on progresse, pas vrai ? Si quelque chose ne vous plait pas ou si vous auriez vu les choses autrement, lâchez un commentaire ! Si au contraire, l'histoire vous plait eh ben… héhéhé… Lâchez aussi un commentaire ! Je me ferai un plaisir de lire vos critiques ainsi que vos impressions et surtout d'y répondre ! See you soon !


Chapitre 20 : Envol


« Bien, très bien ! Tu te débrouilles déjà mieux qu'hier ! » Félicitais-je Mörd en posant ma main sur son épaule.

Le soleil, déjà haut dans un ciel totalement dénué de nuages, brulait ma peau. L'air était lourd, sans un brin de vent et je le supportais assez mal. Moi qui étais habituée à des températures extrêmement basses, cette chaleur était une véritable torture.

« Merci ! » Répondit-il sans oser quitter l'horizon des yeux.

Je m'étais réveillée tard, chose qui ne m'arrivait que rarement. J'avais regardé autour de moi et avais constaté que Vandgave n'était plus là. Les volets avaient été ouverts et le lit refait. Je m'étais donc levée puis habillée et était sortie de la chambre. Je m'étais rendue dans la cuisine où j'avais demandé à l'une des servantes si elle n'aurait pas vu Vandgave. Elle m'avait alors conseillé d'aller jeter un œil dans la bibliothèque ce que j'avais fait. J'y avais retrouvé mon ami qui lisait paisiblement. Nous avions ensuite regagné la salle à manger. J'avais à peine fini mon repas que Mörd était arrivé. Il m'avait demandé si je voulais bien faire un tour avec lui et Melody afin que je lui apprenne à mieux voler. Comme j'avais des scrupules à laisser Vandgave, je lui avais demandé si cela ne le dérangeait pas. Il avait simplement levé la tête et m'avait dévisagé, me faisant nettement ressentir ce qu'il en pensait. Néanmoins, je savais qu'il ne me retiendrait pas. Quand Mörd était là, il se faisait plus distant. Quelque part, je ne pouvais pas lui en vouloir… Comme je l'avais prévu, il avait fini par lâcher un « non » sur un ton des plus banals, comme si cela lui était égal et nous étions partis. Je n'aimais pas aller contre son avis. Je me sentais coupable et mal à l'aise mais si j'avais une chance de faire basculer Mörd dans notre camp alors je devais la tenter, pour nous deux.

Une heure plus tard, le jeune chef et moi volions à basse altitude car, Mörd n'étant qu'un novice, il valait mieux commencer tout doucement. La leçon d'aujourd'hui était la même que celle qu'Og m'avait donnée il y avait environ un an : Travailler les virages. Le terrain d'entraînement ? La clairière rocheuse à une heure de vol du village.

Le jeune chef s'aplatit derrière les cornes de la dragonne et évita un arbre de justesse. Je l'observais sans un mot, notant dans ma tête ses erreurs et ses bons côtés. Il voulu réitérer l'opération mais il n'arriva qu'à râper le flan de Melody contre un immense mur de terre durcit par le soleil. La dragonne laissa échapper un rugissement furieux.

« Tout doux, ma belle. Il ne fait que commencer, pardonne-le. » La rassurais-je en lui caressant la cuisse.

Le chant funeste se calma et reprit doucement son vol.

« Quand tu veux tourner, penche toi du côté ou tu veux aller. Ça sera beaucoup plus simple pour vous deux. » Conseillais-je à Mörd.

-Okay, je m'en souviendrai.

-Oh et n'oublie pas de t'excuser quand tu fais une erreur. C'est très important. Elle est un peu susceptible. » Susurrais-je en me penchant à son oreille.

Il hocha la tête de haut en bas en souriant. Il fit un magnifique virage à gauche auquel je ne trouvai rien à redire. Tandis qu'il poursuivait son vol, je repensai brusquement à ce qu'il s'était passé hier soir, à cette porte qui s'était ouverte, à ces ombres que j'avais aperçu… Cela me troublait au plus haut point. Je n'avais pas rêvé.Si j'avais pu voir ces hommes, eux m'avaient sûrement vue aussi… Quelles qu'ai été leurs intentions, ma présence les avait fait renoncer… Je n'étais pas censée dormir dans la chambre à Vandgave cette nuit là… ça n'était donc pas à moi qu'on voulait s'en prendre mais à mon ami… Pourquoi ?

Je secouai la tête. A force de me méfier de tout, je voyais le mal partout. Peut-être notre hôte avait-t-il simplement voulu vérifier si l'on dormait bien lorsqu'il est rentré avec ses hommes…

Malgré cette hypothèse rassurante, je ne me sentis pas apaisée. Quelque chose ne tournait pas rond ici. J'étais nerveuse et ne faisait pas vraiment attention à ce qu'il se passait autour de moi.

« Okay, ça suffit pour aujourd'hui. On peut rentrer. » Annonçais-je tout à coup.

Mörd me regarda, surpris.

« Déjà ? »

-Oui. »

Il ne broncha pas et nous prîmes la direction du village. Mörd fit atterrir Melody près de son immense hutte et comme hier, il la mit à l'abri dans le péristyle en répétant à ses serviteurs les mêmes consignes. Alors que je gravissais les escaliers, il m'appela. Je serrai les dents et redescendis quelques marches. Je n'avais pas envie de lui fournir des explications à propos de mon comportement.

« Au fait, je voulais te dire merci d'avoir accepté ma proposition. C'est vraiment magique ! Est-ce qu'il serait possible de régulariser les cours ? Disons par exemple tous les matins. Ça irait ? »

Ses yeux pétillaient de joie. Il était vraiment heureux d'apprendre. Je n'avais pas le droit de le rabrouer comme ça à cause de stupides soupçons. Je me radouci et répondis :

« Yeah, ça marche. »

-Par contre, comment est-ce que vous faites pour tenir aussi longtemps ? J'ai un de ces mal de fesses ! » Confia t-il en massant son postérieur.

Je laissai échapper un rire franc.

« Oooh, M. le chef aurait-il le derrière délicat ? M. le chef veut-il un petit coussin pour ses petites fesses fragiles ? » Me moquais-je.

-Arrête, c'est pas drôle. Tu vois pas que je souffre ?

-Si et ça m'amuse.

-Sérieusement, comment vous faites pour tenir aussi longtemps ? Vous rembourrez vos pantalons ou vous avez trouvé une autre astuce ?

-Mais non, nigaud, nos dragons sont sellés.

-Sellés ?

-Oui. En général, c'est le forgeron qui s'occupe de ça. Ça nous permet de ne pas souffrir le martyr lorsqu'on les monte.

-Woah ! C'est génial ! Et tu penses qu'on pourrait fabriquer une selle pour ma dragonne ? »

Il avait dit « ma » dragonne. Ce petit mot prouvait qu'il se l'était appropriée. Elle n'était plus un chant funeste parmi tant d'autre mais bel et bien le sien.

« Je pense que c'est faisable. » Dis-je en souriant.

-Super ! Viens, je vais tout de suite ordonner au forgeron de se mettre au travail ! »

Sans me laisser le temps de répondre, il me prit par la main et m'entraîna à l'extérieur. Je commençais à m'habituer à cette façon qu'il avait de m'emmener dès qu'il voulait me montrer quelque chose. Ça me faisait rire intérieurement. Ses yeux brillaient d'une joie intense à chaque fois. Nous arrivâmes à la forge ou il régnait une chaleur écrasante. L'air était encore plus lourd qu'à l'extérieur. J'avais l'impression d'étouffer. Ma tête était horriblement lourde et la sueur dégoulinait dans mes vêtements. Ce climat ne me convenait décidemment pas. Je regrettais mon nord dont j'étais à présent si loin… Mörd me présenta au forgeron. Il s'appelait Brok. C'était un homme assez imposant, d'une quarantaine d'années environ avec de longues moustaches brunes glissant dans des anneaux de pierres gravés. Le chef lui exposa sa demande et lui commanda de se mettre au travail aussitôt. Brok, surpris, lui réclama quelques informations. Mörd lui répondit qu'il n'avait pas besoin de savoir et qu'en tant que chef, il devait lui être soumis et faire tout ce qu'il lui dirait. Il ajouta que je l'aiderais dans son travail et que je devais être bien traitée. Le forgeron, les yeux noyés sous ses épais sourcils, acquiesça. Ensuite le chef nous expliqua clairement comment il voulait sa selle. Je notai dans ma tête chaque détail et les classai rapidement entre ce qui était possible et ce qui ne l'était pas. Après cela, Mörd s'en alla joyeusement. Brok se tourna alors vers moi et me demanda par ou fallait-il commencer. Il me confia qu'il avait bien sûr fabriqué des selles pour les chevaux du village mais pour dragons… Je le rassurai en disant que ça n'était pas bien différent. Il suffisait simplement de prendre les mensurations du dragon. Pour cela, le plus simple était d'amener le chant funeste à la forge.

« Quoi ? » S'exclama Brok.

Il se pinça l'arrête du nez et tenta de reprendre son calme. Il fini par pousser un soupir et lança un « Eh bien allons-y ! » pas vraiment convaincu. Il prit une hache rangée dans un baril d'armes et l'accrocha dans son dos. Je voulu qu'il la repose mais il insista pour la garder. Voyant que je ne pourrais pas le faire changer d'avis, je lui demandai simplement dans ce cas de rester à bonne distance de la dragonne. Il approuva d'un hochement de tête. Nous nous rendîmes à la demeure du chef et traversâmes rapidement le vestibule. Droit devant moi, dans un coin du péristyle, j'aperçu le chant funeste qui se reposait. Un grand sourire se dessina aussitôt sur mes lèvres. Je jetai alors un œil à Brok qui, comme promis, s'était arrêté. Tandis que j'avançais vers la dragonne, il resta fidèlement posté à l'entrée du vestibule, ses bras musclés croisés sur sa poitrine tout en me fixant de ses petits yeux bruns. Melody était nerveuse. En apercevant le forgeron, elle se leva brusquement et commença à siffler de façon menaçante. Je posai délicatement ma main sur son museau et caressai son cou. Je lui murmurai des mots doux et mon amie se calma. Je lui fis signe de me suivre. En passant devant Brok, elle lâcha un grognement. Elle avait bien vu qu'il portait une hache. Ce dernier répliqua en grognant à son tour de façon à lui montrer toutes ses dents. Il n'avait pas peur d'elle. Il la haïssait. La dragonne se contenta de lui souffler l'air de ses naseaux au visage et me rejoignis. Afin qu'il n'y ait pas d'accident, je me plaçai entre eux deux.

« Elle ne vous fera pas de mal. » Lâchais-je au bout de quelques minutes.

-ça n'est qu'un monstre. Je ne sais pas comment tu fais pour qu'elle t'obéisse mais je sais qu'elle finira par se retourner contre toi. Tu n'es qu'une enfant. Tu ne fais que jouer avec le feu et notre chef a tort de t'écouter. Tu lui as empoisonné l'esprit avec tes histoires. Viggo, lui, sait ce qu'il fait. Il ne se laisse pas aller à de stupides états d'âme comme vous, les dragonniers.» Répliqua t-il aussitôt avec une pointe de mépris.

Je secouai la tête. Il me donnait envie de vomir. Il prenait Viggo pour un héro mais en réalité, il n'était qu'un pourri et il méritait de mourir pour ses crimes. Mais ça, Brok l'ignorait de même que tous ceux de son village.

« Si vous saviez… » Marmonnais-je, répugnée.

Je n'avais même plus les mots pour répondre et puis je n'avais vraiment pas envie de gaspiller ma salive. Nous regagnâmes la forge en silence. Je pris les mensurations de Melody et nous commençâmes à fabriquer la selle. En soirée, Mörd vint nous rejoindre afin de voir comment avançait le travail. Melody en le voyant, bondit sur lui et le plaqua au sol. Immédiatement, le forgeron saisit sa hache, prêt à l'achever. Je me postai de justesse entre eux deux et lui montrai que son chef allait très bien. La dragonne était en train de lui lécher le visage à grand coups de langue. Brok recula de quelques pas, surpris. Mörd le rassura en lui disant qu'il n'avait rien à craindre. Le forgeron déposa alors sa hache mais la garda à portée de main. J'essuyai la sueur qui perlait de mon front et demandai au chef si je pouvais les quitter pendant une petite heure après quoi je reviendrais. Mörd accepta et ajouta qu'il resterait avec le forgeron durant ce temps. Je le remerciai et sortis de la forge. L'air frais du soir me caressait le visage et me faisait un bien fou. Je couru jusqu'à la demeure du chef ou je me dépêchai de retrouver Vandgave afin de poursuivre les soins. Tandis que je lui changeais les bandages, je lui racontais ma journée. Il m'écouta sans un mot. A peine avait-il remit sa tunique que j'étais déjà dans le couloir.

« A tout à l'heure ! » Lui criais-je.

Je dévalai les escaliers de pierre et me ruai dehors. Je tenais absolument à être là pour toutes les étapes de la fabrication de la selle. J'étais tellement excitée. Je revins à la forge et constatai que Melody s'était endormie. Le forgeron travaillait d'arrache pied et Mörd le regardait faire paisiblement. En m'entendant arriver, le jeune chef tourna la tête. Il me confia qu'il allait se coucher et me demanda si je voulais rentrer avec lui. Je repoussai poliment la proposition en disant que je préférais rester aider Brok. Il n'en fut pas offusqué et, comme à chaque fois qu'il me laissait, il prit ma main, la baisa et s'en retourna. Le forgeron et moi poursuivîmes notre ouvrage jusque tard dans la nuit. Mes paupières étaient horriblement lourdes et la chaleur ambiante ne m'aidait pas dans ma lutte contre le sommeil. A bout de forces, je décidai de me reposer un peu. Je me couchai contre le flan de Melody dans un coin de la forge et m'endormis.

Je me réveillai paisiblement le lendemain en entendant le marteau frapper contre l'enclume. J'ouvris un œil. Brok était encore debout. C'était à croire que cet homme n'était jamais fatigué… Je m'étirai longuement et fis craquer mon dos. Mes cheveux étaient en pagaille et j'avais bavé sur mes vêtements. C'était bizarre, j'avoue, mais j'aimais voir ça en me réveillant. Cela voulait dire que j'avais bien dormi. Melody n'était plus à côté de moi. Curieuse, elle observait par l'une des étroites fenêtres de la forge les villageois aller et venir. Le forgeron, gêné par la queue du reptile, fini par lui donner un violent coup de pied. Le chant funeste grogna mais ne fit rien de plus. Je poussai un soupir et, après m'être frotté les yeux, me levai. J'avais la langue pâteuse et je marchais un peu en zigzag. Je m'approchai du forgeron et demandai :

« Alors, ou est-ce que ça en est ? »

-J'apporte la touche finale. »

J'appelai alors Melody qui regardait toujours dehors. Elle tourna aussitôt la tête vers moi. En me voyant, elle s'avança et frotta affectueusement son museau contre ma joue. Je la caressai en souriant. Brok souleva la lourde selle et me la donna. Sous son poids, mes bras s'affaissèrent un instant. Je chancelai puis réussi miraculeusement à retrouver mon équilibre. J'accrochai la selle sur Melody et me reculai afin d'observer le travail. La selle ressemblait plus à un grand fauteuil qu'à une selle à proprement dit. Le fauteuil était en forme de demi-cercle et décoré d'arabesques vikings comme nous avions l'habitude d'en faire. Dans celui-ci se trouvait un grand coussin bleu afin d'être plus confortable. Le devant de la selle, qui remontait un peu, était pourvu d'un grand pommeau divisé en deux parties un peu comme la selle de Sonovent. Le tout était accroché au chant funeste par trois lanières de cuir des plus solides. J'avais peur que cet étrange arsenal soit un peu lourd pour la dragonne mais elle ne semblait pas mal s'en porter. Elle se montrait plus curieuse qu'autre chose. La voir contorsionner son long cou dans tous les sens pour essayer de renifler la selle m' mains sur les hanches, je prévinsBrok que j'allais chercher son chef. Il acquiesça. Je sortis de la forge en courant et atteignis rapidement la demeure de Mörd. Je le trouvai dans la salle à manger en train de déguster un bol de fraises. Quand je lui annonçai que nous avions fini, il se leva immédiatement. Nous nous ruâmes tous deux à la forge en riant, essayant de nous dépasser l'un et l'autre. Lorsque le jeune chef vit la selle, il s'exclama :

« C'est magnifique ! »

Il fit longuement le tour de Melody qui resta parfaitement calme.

« Magnifique ! » Répéta t-il en détachant bien chaque syllabe.

Il tendit sa main vers son museau et le chant funeste vint se blottir dans le creux de sa paume. Mörd lui gratta alors le dessous du cou puis l'enfourcha.

« Et confortable, en plus ! C'est exactement comme je la voulais ! Monte, Sif ! On va l'essayer tout de suite ! » Renchérit-il.

-Je voudrais bien mais le problème, c'est qu'avec cette selle, je ne pourrai pas tenir derrière. Je ne verrai rien donc je ne pourrai pas t'aider et en plus, je risque de tomber plus facilement.

-Mince… Comment va-t-on faire alors ?

-De toute façon, tôt ou tard, il aurait fallu que tu apprennes à voler seul. »

Il commença aussitôt à débiter tout un tas d'éléments qui, au demeurant, n'étaient pas faux. Il balbutia qu'il n'était pas prêt, qu'il y avait des choses qu'il ignorait encore, en bref, qu'il avait besoin de moi. Je le rassurai en disant que je resterai à côté de lui. Je ne le quitterais pas.

« Comment ? » s'écria t-il.

Je souris. Quelques minutes plus tard, nous étions dans les prisons. Mörd, une torche à la main me regarda, anxieux.

« Tu es sûre de vouloir faire ça ? » Demanda t-il.

Je hochai la tête, déterminée. Il accrocha la torche au mur et glissa lentement la clé dans le trou de serrure de la cellule. Il ouvrit prudemment la grille et me laissa faire. Rien ne se passa. Je pris l'une des limaces de mer qui se trouvait dans le seau que j'avais réclamé au jeune chef et la lançai dans la cage. Un bruit humide retentit. Un museau métallique émergea doucement de l'obscurité et renifla le gluant animal. La gueule s'ouvrit et, d'un habile coup de langue, avala mon cadeau. Je souris. Il était encore vivant. Essayer de dresser un razolame était de la folie pure et je m'en réjouissais. Je fis un pas dans la cage et plissai les yeux pour essayer de distinguer le dragon. Il était allongé sur le sol. Il ne bougeait pas. Sa queue était bloquée dans une solide entrave. Mörd m'en donna la clé et je l'insérai doucement dans la serrure. Le razolame poussa un faible gémissement, inquiet.

« Ça va aller, mon grand. » Dis-je d'une voix douce.

Un cliquetis retentit. Aussitôt, le dragon se leva. Ses pupilles étaient aussi fines que la lame d'une épée. Il voulu me donner un coup de queue que j'évitai de justesse. Doucement, je vis l'une de mes mèches de cheveux roux tomber sur le sol. Un peu plus à gauche et il me tranchait la tête. Le razolame commença aussitôt à me courser. Je fonçai vers l'un des murs de sa cage puis virai brusquement. Le reptile s'écrasa violemment dans le fond de la cellule. Il laissa échapper un rugissement de douleur. Ça n'allait pas le retenir longtemps. Je trébuchai sur un caillou et m'écrasai face contre terre. Je me relevai aussitôt, les mains écorchées par le sol rugueux. La respiration haletante, je sortis de la cellule. J'empoignai Mörd et hurlai :

« Cours ! »

Le dragon se lança à notre poursuite. Les battements sourds de mon cœur résonnaient dans ma tête. Nous remontâmes l'échelle en vitesse et fermâmes la porte. Nous entendîmes les grognements furieux du dragon et puis plus rien. Ce fut le silence. Le jeune chef et moi nous regardâmes et rîmes nerveusement. On l'avait échappé belle. Soudain, une boule de feu bleue explosa la porte en mille morceaux. Le long cou argenté de l'animal se dressa au dessus de la fumée. Il souffla l'air de ses naseaux et nous fixa d'un air menaçant. Le jeune chef et moi nous remîmes immédiatement à courir. Lerazolame était sur nos talons. Il nous rattrapait. Il allait plus vite que nous. Effrayée, je me pris les pieds dans le tapis et m'écrasai une fois de plus. Je me retournai aussitôt. J'essayais de reculer sur les fesses mais c'était trop tard. Plus le temps de fuir. Il était là, en face de moi. Mörd était paralysé. Il regardait le dragon sans oser bouger. Au moment ou le reptile métallique ouvrait grand sa gueule, un rugissement que j'aurais reconnu entre milles se fit entendre : Melody. Le chant funeste entra brusquement dans la pièce en battant furieusement des ailes. Brok, alarmé sans doute par le comportement de la dragonne, accouru peu après, sa hache à la main. Il avait à peine eu le temps de lever son arme que Melody m'enjambait pour venir se placer juste devant moi. Elle me protégeait. Aussitôt, elle cracha de l'ambre encore liquidesur les yeux du dragon hargneux. Il lâcha un cri aigu puis s'enfuit en gémissant dans les prisons. J'avalai ma salive et me relevai lentement. Il s'en était fallu de peu. Mes mains saignaient un peu mais ça allait. Le chant funeste approcha son museau de mon visage et me renifla fébrilement pour vérifier que j'allais bien. Je sentais son souffle chaud dans mes cheveux. Je caressai son cou et lui murmurai :

« Ne t'inquiète pas, je vais bien. Merci, ma belle. »

Je posai ma tête contre son museau et fermai les yeux.

« Surprenant… » Laissa échapper le forgeron.

Je tournai la tête et, après l'avoir dévisagé, lâchai :

« Tu comprends maintenant ? Voilà ce qui arrive quand les dragons accordent leur confiance. »

Je le frôlai sans même le regarder et sortis accompagnée de Melody. Mes yeux se posèrent sur l'océan. Nous devions rentrer chez nous.

« C'est plutôt raté, non ? » Lança Mörd en arrivant près de moi.

-Raté ? De quoi du parles ?

-Du razolame.

-Ah, oui, pardon. J'étais ailleurs. Non, ça n'était pas raté. Pour un premier contact, je dirais que ça c'est même plutôt bien passé.

-Bien passé ? On a failli se faire tuer !

-Oui mais on est encore en vie. » Souris-je en reprenant le chemin de la forge.

Le jeune chef se jeta derrière moi en courant et m'attrapa le bras.

« Attends. Tu as bien dit : « Premier contact » ? T'espères pas sérieusement t'approcher à nouveau de ce dragon ? »

-Si, j'y compte bien.

-C'est de la folie !

-Je sais. » Terminais-je fièrement.

Mörd m'arrêta une fois de plus.

« Tu ne peux pas faire ça. »

-Les Razolame sont des dragons agressifs. Les femelles peuvent se montrer incroyablement meurtrières quand elles sentent une présence mâle et les mâles dévorent leurs propres petits. Le mieux est de commencer le dressage peu après la sortie de l'œuf. Quand ils sont plus âgés, c'est quasi impossible mais personne n'a dit que ça l'était complètement.

-Il va te tuer.

-Non, je t'assure que tout ira très bien. Un lien d'amitié ne se créé pas du jour au lendemain. Il faut juste lui laisser le temps de s'adapter.

-Le temps de s'adapter ? Le temps de s'adapter ? Arrête de rêver, Sif ! Met toi dans la tête qu'il y a certains dragons qui ne peuvent pas être dressés ! Je suis désolé si je te fais de la peine mais sur ce point, Viggo n'a pas tort. Les razolames sont trop dangereux pour qu'on puisse s'approcher d'eux sans armes.» S'écria t-il.

Je le fixai d'un regard perçant puis baissai la tête.

« Viggo… Vous n'avez que ce nom là à la bouche… » Crachais-je avant de me remettre en route vers la forge.

-Sif, attends ! »

Je ne l'écoutai pas et continuai mon chemin d'un pas décidé. Je l'entendis courir derrière moi. J'accélérai ma cadence mais il me rattrapa.

« Sif, écoute-moi. » M'implora t-il.

Je fis mine de ne pas entendre.

« Sif, arrête-toi, s'il te plait. » Supplia le jeune chef en se plaçant devant moi.

Je le contournai. J'étais presque arrivée. Voyant que je faisais la sourde oreille, il se mit devant moi une fois de plus et me tint les épaules. J'avais horreur d'être prisonnière.

« Lâche-moi tout de suite. » Articulais-je sans le regarder.

-Non. D'abord tu vas m'écouter et après je te laisserai partir. »

Les yeux toujours fixés sur le sol, je pris sa main et l'ôtai violemment. Il me retint aussitôt et plus fermement encore. Il passa un doigt sous mon menton et me releva délicatement la tête.

« Je voulais juste te protéger. Avec des idées pareilles, tu peux rapidement te retrouver au Valhalla. » Expliqua t-il.

Je me défis de lui et reculai brutalement.

« Vous parlez de Viggo comme si il était un héro ! Cet homme est un monstre. J'ai vu des choses que tu n'imaginerais même pas, de véritables horreurs dont je ne te parlerai jamais ! Je ne suis pas la seule à avoir souffert à cause de lui. Vous ne le connaissez pas et vous ne le voudriez pas. Au fond, ça vous arrange. Les dragons sont des êtres incroyables et doux mais quand j'essaie de vous montrer la vérité, tout le monde me prend pour une cinglée ! Viggo oblige les dragons à lui obéir. Il les maintient dans un climat de peur constant. Or, un dragon élevé de cette manière se retournera forcément à un moment ou à un autre contre son maître. Cette relation ne peut pas durer dans le temps. Nous, dragonniers, vivons en harmonie avec les dragons. Nous les protégeons et ils nous protègent. Nous partageons avec eux un lien unique que Viggo malgré tout son or n'obtiendra jamais ! Et tu verras, Mörd, je dresserai ce razolame. Je te prouverai que tu as tort ! Je te prouverai que vous avez tous tort ! » M'emportais-je.

Je tremblais de la tête aux pieds. Les dents serrées, je dévisageai Mörd qui ne trouva pas quoi dire. Je laissai échapper un bruit de dédain et entrai dans la forge. Melody me rejoignit et posa sa tête sur mes genoux. Je caressai son museau et laissai pendant quelques instants ma rage s'envoler. Quand le jeune chef apparu à l'entrée du bâtiment, je sentis mes muscles se raidir et ma mâchoire se serrer. Je détournai les yeux et continuai de caresser le chant funeste.

« Oh fait… Je voulais juste te demander : J'ai un pot de miel et de racine dorée qui ont disparu. J'ai interrogé mes servantes mais aucune d'elles n'y avait touché. Est-ce que ce serait toi qui les aurais pris ? »

-Oui. J'en ai eu besoin pour soigner Vandgave. Le fouet, ça laisse de sacrées entailles dans la peau. » Répondis-je sèchement.

Le visage du jeune chef s'assombrit. Il n'ajouta rien. Le soir, je montai dans ma chambre sans un mot et me couchai. Je m'en voulu de ne pas avoir dit bonne nuit à Vandgave mais je n'étais vraiment pas d'humeur à bouger.

Le lendemain, alors que l'aube se levait à peine,je me levai, m'habillai et sortis. Personne n'était encore réveillé dans la gigantesque hutte. Parfait. Je n'avais pas envie de donner des explications. Tout était calme. Je me glissai dans l'étroit couloir qui menait aux prisons et récupérai mon seau de limaces de porte n'avait pas été réparée. Je me risquai à jeter un œil à l'intérieur. Il faisait noir et j'aurais menti si j'avais dit que je n'avais pas du tout peur. J'accrochai le seau à mon bras et pris une torche qui se trouvait au mur. Je respirai profondément et regardai de nouveau en bas. Aucun rugissement, aucun bruit pouvant m'indiquer que le dragon était encore là mais j'étais persuadée qu'il n'était pas parti. Prudemment, je descendis l'échelle de corde. Je posai doucement un pied à terre et éclairai le fond de la caverne. J'eus alors tout juste le temps de voir une queue métallique disparaître dans une galerie. J'avalai ma salive. J'accrochai la torche au mur et plongeai calmement dans le seau de limaces gluantes. Beeeuuuurk. En plus, le bruit que je faisais en les remuant était proche de quelqu'un qui faisait des bruits de bouche. Tout ce que je détestais… Le razolame semblait ne pas m'avoir entendue. Je pris doucement une des limaces et la lançai à la limite du cercle de lumière que décrivait la torche. J'entendis un grondement étrange et rauque puis je perçu du mouvement dans le fond de la grotte. Je vis la tête du razolame émerger de l'obscurité et manger la limace étalée sur le sol. Je m'accroupis mais restai dos à l'échelle en cas de retraite anticipée. Je lançai une autre limace, un peu plus proche cette fois-ci. Le dragon s'approcha lentement du gastéropode et n'en fit qu'une bouchée. Quand il releva la tête, il me vit et se mit aussitôt à grogner. Je posai doucement le seau à côté de moi et tendis calmement mon bras.

« Je sais que tu as eu peur… » Soufflais-je.

Il approcha prudemment.

« …Mais tout va bien aller maintenant… » Poursuivis-je.

J'étais à quelques centimètres à peine de son museau mais alors que je cru qu'il allait poser son museau dans ma paume, il se recula. Je voulu le caresser mais il laissa échapper un rugissement hargneux. Ouuuuh, qu'elle sentait mauvais cette situation. Je me redressai lentement. Le dragon me tourna autour. C'est alors que je vis qu'il avait à la cuisse une profonde entaille qui saignait encore. Je failli vomir. Je n'avais pas remarqué ça quand il nous avait coursés… J'étais sûrement trop paniquée… Il s'éloigna dans le fond de la grotte et leva sa queue. Des épines meurtrières se dressèrent aussitôt sur celle-ci. Sans perdre un instant, je remontai l'échelle. Les épines me manquèrent de peu. Une fois à la surface, je poussai un soupir de soulagement. Je jetai un œil en bas et vis le razolame mordre le seau de limaces et le trainer au fond de la grotte. Ça c'était déjà mieux passé que la première fois…

Je revins le voir quelques jours plus tard avec une serviette chaude enduite d'un onguent qui nettoierait la plaie ainsi que des bandages. J'avais la chair de poule. Je me répétais en boucle que tout allait bien se passer mais au fond de moi, je savais que je prenais un risque énorme. Je posai un pied à terre puis l'autre. Aucune trace du razolame. Je pris donc la torche et m'avançai dans les prisons. Je le retrouvai dans sa cellule, couché sur le flan. Sa poitrine se soulevait de façon irrégulière et sa respiration était particulièrement bruyante. En m'entendant arriver, il leva difficilement la tête et poussa un rugissement agressif. A bout de forces, il laissa sa tête retomber. Sa blessure l'avait sans doute considérablement affaibli… Depuis combien de temps luttait-il ? Impossible de le savoir… Je m'assis et me trainai lentement jusqu'à lui. Surtout, pas de gestes brusques. Je posai sa main sur son ventre et le rassurai :

« Ça va aller, mon grand, ça va aller. Ça va juste piquer un peu. »

Je posai la serviette sur la plaie et le dragon laissa échapper un puissant cri douloureux. Je ressuyai minutieusement le sang puis ôtai la serviette.

« C'est presque fini. » Soufflais-je.

J'entourai sa patte blessée avec les bandages puis me relevai doucement. Il survivrait. Je quittai la cellule puis remontai l'échelle.

Les jours passèrent et les horreurs qui déchiraient la peau de Vandgave guérissaient tout villageois, bien qu'encore méfiants, commençaient à s'habituer à voir Melody à la forge. Brok ne portait plus sa hache même quand il lui tournait le dos pour travailler. Une semaine plus tard, Mördet sa dragonne tentèrent leur premier vol en solo. Je les regardai s'envoler dans le ciel, un sourire sur les lèvres. Il avait finalement sauté le pas. Je continuais d'aller voir le razolame qui, depuis que je l'avais soigné, devenait de moins en moins hostile à chacune des mes visites. Il restait méfiant mais me permettait de l'approcher pour lui donner sa friandise favorite : Les limaces de mer. Un mois plus tard, le peuple d'Ygled pouvait apercevoir son chef qui faisait sa ronde à dos de dragon. Au départ, beaucoup avaient paniqué mais, voyant qu'il n'y avait aucun danger, ils finirent par agir comme si il en avait toujours été ainsi. Le comportement des villageois avait nettement changé et je le constatai une fois de plus lorsque le chef atterrit au centre de la place publique comme il avait prit l'habitude de le faire. Avant, les gens se reculaient, prenaient leurs enfants par le bras ou jetaient des regards courroucés au chant funeste alors que maintenant, ils se massaient autour de lui. Certain gamins osaient même avancer la main pour le caresser. J'observai la scène, attendrie. Ça me rappelait un peu mon île qui me manquait terriblement. Mörd descendis de sa dragonne, la gratta un peu sous le cou et la laissa sur la place publique. Celle-ci s'assit paisiblement et regarda le village s'animer autour d'elle. Le jeune chef me frôla sans un mot. Nos rapports s'étaient plutôt refroidis depuis la discussion que nous avions eue à propos de Viggo. Je préférais l'éviter tant que je ne serais pas sûre que le razolame puisse être dressé. Je ne devais pas échouer. Je voulais lui prouver qu'il avait tort. Je le suivis à son insu jusqu'à une chambre dont je m'arrêtai à l'entrée. Les bras croisés, je m'appuyai doucement dans l'encadrement. Il ouvrit le tiroir d'une commode et sortit une tunique semblable à celle qu'il portait. Je décrivais son visage sans vraiment y faire attention. Il avait le teint basané comme tous ceux de son visage ainsi que de beaux yeux bruns. J'aimais particulièrement les fossettes qu'il avait quand il souriait en apprenant des choses sur les dragons. Il ne m'avait toujours pas remarquée. Quand il ôta sa tunique pour se changer, je détournai le regard. Je pensai à Vandgave. Je l'avais croisé brièvement dans un couloir ce matin. Je passais tellement de temps avec le razolame qu'à la fin de la journée, j'étais trop épuisée pour rendre visite à mon ami et je m'en voulais. Il me manquait horriblement. J'avais une sensation de creux à l'estomac. Mais je savais que c'était pour notre bien à tous les deux. Je ne devais pas abandonner, pas maintenant. Si Mörd reconnaissait que les dragons n'étaient pas des montres, alors il changerait d'avis à propos de Viggo et il nous laisserait partir. Je sortis de ma rêverie et tournai la tête vers le jeune chef. Il s'était rhabillé et en avait profité pour remettre un peu d'ordre dans sa chambre.

« Hey… » Appelais-je doucement.

Il sursauta et leva les yeux.

« Je ne t'avais pas vu. » Lâcha t-il, surprit.

-Je sais. Tu as fais de sacrés progrès avec Melody.

-Tu… Tu l'as remarqué ?

-Oui.

-Et toi avec le razolame ?

-C'est justement pour ça que je venais te voir. Suis-moi. »

Et sur ce, je descendis les escaliers suivi du jeune chef, perplexe. Je pris quelques limaces de mer que les servantes avaient mis à ma disposition dans la cuisine puis nous nous rendîmes aux prisons. Je passai la première. Le sous-terrain était calme et sombre, comme toujours. Seule la torche venait troubler le silence de ses doux crépitements. Je me mis accroupie et soufflai :

« Iron, c'est moi. Viens, mon grand. »

Une respiration rauque se fit entendre dans le fond de la grotte. Rapidement, la tête du dragon émergea de l'obscurité. Je lui tendis une limace et attendis sa réaction. Il approcha lentement et balança la tête de droite à gauche pour jauger Mörd. Voyant qu'il ne représentait aucune menace, le razolame s'avança et renifla la proie que je lui tendais. Je la posai délicatement sur le sol. Iron suivit mon geste du regard puis pencha la tête et mangea la limace. Je fis signe au jeune chef de remonter. Il s'exécuta aussitôt et je le suivis doucement. Je posai une limace sur l'un des barreaux de l'échelle puis une autre à l'entrée du sous-terrain. Cette technique devrait l'inciter à nous suivre. Je poussai un peu Mörd afin qu'il se recule et nous attendîmes. La méthode fonctionna et la tête du dragon sortit rapidement de la trappe. Il se hissa à l'extérieur et mangea la limace.

« C'est bien, mon grand. C'est très bien. » Murmurais-je.

J'étendis mon bras et approchai doucement ma main de son museau. Je m'arrêtai à quelques centimètres de sa tête, lui laissant le choix. Iron me regarda longuement puis cala son museau dans ma paume. Je venais de dresser mon premier razolame. Convaincu, le jeune chef décréta que plus jamais on ne tuerait de dragons sur son île. Il libéra tous les autres reptiles prisonniers dans le sous-terrain et j'appris aux villageois, avec l'appui de Mörd, à les dresser. Cela ne se fit pas sans mal. Beaucoup, effrayés par le nombre de dragons qui augmentait sur Ygled, ne se séparaient plus de leurs armes et d'autres, à l'esprit fermé, n'hésitaient pas à m'injurier ou à me lancer des fruits pourris dès qu'ils en avaient l'occasion. Pendant un moment, je perdis espoir. Après tout, cette île ne pouvait peut-être pas changer… Néanmoins, quelques uns se montrèrent réceptifs et rapidement, leur nombre se mit à croître. Les deux mois qui suivirent s'enchaînèrent à la vitesse de l'éclair. Le soutien de Mörd me fut très précieux et à vrai dire, je ne saurais pas ce que j'aurais fait sans lui. Il rassurait son peuple et, les soirs, nous nous échappions pendant quelques heures pour aller voler tous les deux. Il était devenu très doué, aussi doué que n'importe quel dragonnier. La nuit, quand je remontais les escaliers, Mörd m'arrêtait systématiquement et me demandait si je ne voulais pas jeter un œil à quelque chose dans sa chambre. Je refusais poliment et lui expliquait qu'il était déjà tard et que je devais soigner Vandgave. A chaque fois, il haussait les épaules et soufflait :

« Peut-être demain. »

Mes journées étaient désormais rythmées selon ces critères. Je m'étais si bien habituée à la vie ici que j'en oubliais presque que nous étions prisonniers. Un matin, je me réveillai paisiblement. J'avais dormi la fenêtre ouverte. La tête encore lourde, je me levai. Je m'habillai puis enfilai mes bottes en manquant de me cogner dans tous les coins de la pièce. Je baillai et sortis dans le couloir. En descendant les escaliers, je failli plusieurs fois tomber à cause de marches que j'avais ratées. Je me frottai les yeux une fois de plus et, m'assurant d'être bien réveillée, me rendis dans la bibliothèque. Je fus surprise que Vandgave n'y sois pas. Peut-être était-il en train de déjeuner ? Ça me faisait rire intérieurement de m'imaginer le surprendre alors qu'il était calmement assis à table. Un sourire sur les lèvres, je couru dans la salle à manger mais là-bas, aucune trace de Vandgave. Je jetai donc un œil dans la cuisine. Même résultat.

« Vous cherchez quelque chose ? » Demanda une servante qui passait dans le couloir.

-Oui, mon ami. Vous l'auriez vu ?

-Il est allé dans sa chambre hier et il ne me semble pas l'en avoir vu sortir.

-Merci ! » Lançais-je en m'éloignant.

Vandgave resté dans sa chambre ? Quelque chose n'allait pas. Je me ruai aussitôt dans les escaliers. Je le connaissais et je savais qu'il aurait mille fois préféré passer son temps au milieu des livres qu'ici. Peut-être n'avait-il pas pu quitter son lit… Peut-être ses blessures s'étaient-elles rouvertes… Je n'en savais rien. J'arrivai devant sa porte la respiration haletante. J'attrapai la poignée mais elle ne s'ouvrit pas. On l'avait fermée à clef. Mon angoisse grimpa en flèche. Je me mis à tambouriner.

« Vandgave, tu m'entends ? » Appelais-je.

Silence. Mon cœur battait la chamade. Je rouai la porte d'une nouvelle salve de coups.

« Sif ? »

Je tournai brusquement la tête. Mörd se tenait à quelques mètres de moi, me fixant d'un regard inquiet.

« Qu'est ce qu'il te prend ? » Demanda t-il.

-Vandgave ne répond pas et la porte est fermée à clef. C'est pas normal. Il faut que je le voie, tout de suite. Quelque chose ne va pas. » Débitais-je.

Il me prit doucement par les épaules et me força à le regarder.

« Calme toi, tout va bien. Vandgave est en parfaite santé, je te l'assure. »

-Quoi ? Alors pourquoi la porte est fermée ? Pourquoi il ne me répond pas ?

- Calme-toi. Il était très fatigué hier soir. Il est sûrement encore en train de dormir.

-Comment tu sais ça ? Vous ne vous parlez presque pas.

-J'ai ordonné à mes servantes de le prendre en charge. Elles vont lui appliquer tous les soins nécessaires à sa guérison. Tu n'auras plus à t'occuper de lui. En attendant, je voudrais qu'il se repose. Les visites pourraient le fatiguer donc je lui ai laissé la clé de sa chambre pour qu'il puisse la fermer à sa guise. Tu comprends ? »

Je tournai la tête vers la porte. Malgré ces explications rassurantes, j'avais un mauvais pressentiment.

« Viens… » Souffla Mörd en me prenant délicatement la main.

Je le suivis dans les escaliers sans pour autant détourner le regard de la chambre. J'avais besoin de savoir qu'il allait bien. Je mourrais d'envie de revoir son visage, de me blottir dans ses bras, qu'il m'apaise par des mots doux comme il le faisait souvent mais je me laissai emporter. S'il se reposait, je ne voulais pas le déranger… Je n'allais pas laisser des sentiments… Stupides ? Guider mes actions.

Quand nous fûmes en bas, le jeune chef se tourna vers moi.

« Dis, t'as l'air stressée. Tout va bien, tu n'as pas à t'en faire ! »

-Désolée… C'est l'instinct… Tu sais, quand dans ta vie tout va de travers, quand tout va bien, tu te demandes ou est l'arnaque. Tu finis par te méfier de tout.

-Je comprends. C'est vrai que j'ai eu une existence facile comparée à la tienne mais je peux imaginer ce que tu as enduré. D'ailleurs, j'ai pris une décision cette nuit. Je ne te rendrai pas à Viggo.

-Q…Quoi ?

-Tu ne retourneras pas sur son drakkar. Tu es libre. »

Je ne pus m'empêcher de mettre ma main devant ma bouche. Libre… J'étais libre… Je pouvais partir. J'en avais presque les larmes aux yeux.

« Merci…» Soufflais-je.

Il sourit.

« Ça te dis qu'on aille voler un peu histoire de fêter ça ? »

Je hochai la tête, tremblante d'émotion. Je tournai maladroitement sur moi-même sans arriver à me rappeler ou j'avais laissé Iron. J'étais complètement submergée par la nouvelle. Je regardai le jeune chef et laissai échapper un rire gêné. Puis, ce fut comme un éclair.

« Iron… Je… Euh… Mon dragon… Il est dans le vestibule. » Balbutiais-je.

-Moi il est à la forge. Allons d'abord chercher le tien, ensuite je récupérerai Melody. »

J'acquiesçai et commençai à marcher. Nous allions à la même allure. Tout à coup, Mörd se rapprocha de moi et glissa un bras autour de ma taille. Surprise, je n'arrivai pas à réagir de suite. Je levai un sourcil et fixai son bras qui descendait paisiblement sur mes hanches.

« Attends… Il est en train de faire quoi, là ? » Pensais-je.

Je pris aussitôt sa main et la rejetai impulsivement. Qu'est ce qu'il lui prenait ? Je le dévisageai, furieuse, mais il ne me regarda pas et continua sa route comme s'il ne s'était rien passé. Je croisai mes bras et, tout en avançant, me plaçai à une bonne distance de lui. J'enfourchai Iron qui m'attendait paisiblement. Il déplia ses ailes et s'envola. Nous fîmes aussitôt demi-tour et le razolame attrapa Mörd à l'aide de ses pattes griffues. Je n'avais pas envie de l'avoir avec moi sur le dragon. Il aurait été obligé de me tenir pour ne pas tomber et je ne voulais pas qu'il en profite pour avoir d'autres gestes déplacés. Je le déposai près de la forge et Mörd couru à l'intérieur retrouver son chant funeste. En nous voyant, quelques villageois nous pointèrent joyeusement du doigt et nous saluèrent. Beaucoup coururent à ma rencontre et m'assaillirent de questions :« Comment éviter que mon cauchemar monstrueux brule le mobilier ? Que faire si mon vipère fait ses griffes sur le tapis du salon ? Pourquoi mon Snifflehunch est si triste ? » Je répondis patiemment à chacun d'eux et ils s'en allèrent, satisfaits. Je ne pouvais plus faire un pas sans être prise d'assaut et quelque part, ça me faisait plaisir. Ils cherchaient réellement à ce que leurs dragons se sentent bien chez eux. Je caressai Iron et nous nous posâmes devant la forge. Mörd était étrangement long. Je me dressai sur ma selle et l'aperçu en train de discuter avec Brok. Je me laissai doucement retomber. Mon regard glissa alors sur le village. Il y avait des dragons partout. Certain étaient couchés tranquillement sur le toit d'une hutte, d'autres suivaient leurs dragonniers ou effectuaient des acrobaties avec eux dans le ciel. Ils étaient en harmonie. Il n'y avait aucun gronk sur Ygled. En revanche, je pouvais y voir quelques cauchemars monstrueux bleus, jaunes, verts ainsi que des dragons vipères colorés mais l'espèce dominante était sans aucun doute les rôtisseurs. Si les autres dragons avaient été importés par Viggo, les rôtisseurs étaient sur cette île bien avant qu'Ygled ne soit habitée. Au départ, ils s'étaient montrés très hostiles, voir même aussi féroces qu'un écrevasse mais finalement, nous avions réussi à les dresser. Aujourd'hui, bien qu'encore un peu agressifs avec des dragons qui n'étaient pas de la même espèce, ils se montraient joueurs et affectueux. Du coin de l'œil, j'aperçu le jeune chef qui sortait de la forge en compagnie de Melody. Il grimpa sur son dos et nous nous envolâmes. Pendant plusieurs heures, je ne dis pas un mot. J'effleurais de temps en temps les nuages du bout des doigts ou grattaispaisiblement le cou d'Iron. J'étais sereine. Ce fut Mörd qui troubla le silence en premier :

« Désolé… »

-Désolé de quoi ?

-De t'avoir caressée. Je n'aurais pas dû. »

Je ne répondis pas. J'eu l'impression que mon cœur se transformait en pierre. Je serrai les dents. Effectivement, il n'aurait pas dû. Il n'avait pas le droit et il n'avait pas intérêt à recommencer. Le chant funeste se rapprocha. Je sentais le regard de son dragonnier sur moi. Comme je ne réagissais pas, il tendit délicatement sa main vers la mienne. Iron et moi nous circulâmes brusquement.

« Ne me touches pas. » Ordonnais-je fermement.

Mörd hocha la tête et se remit à sa place. Nous rentrâmes peu de temps après. La journée fila comme un éclair. Occupée comme je l'étais à aider les villageois, je ne vis pas le temps passer. Le soir lorsque je remontai à l'étage, épuisée, je m'arrêtai devant la chambre de Vandgave. Maintenant que nous étions libres, nous n'avions plus aucune raison de trainer ici. Viggo pouvait très bien revenir d'un jour à l'autre. Je frappai doucement à la porte de sa chambre et attendis. Silence. Je soupirai. De toute façon, nous ne pourrions rien faire de plus aujourd'hui. Autant le laisser se reposer, il aurait besoin de forces pour faire le grand voyage de retour. Nous partirions demain matin aux premières lueurs de l'aurore. Je baillai et rentrai dans ma chambre. Je refermai soigneusement derrière moi et, après m'être déshabillai, enfilai ma chemise de nuit. Je m'apprêtai à m'affaler sur le lit comme je le faisais souvent mais m'aperçu qu'on y avait déposé quelque chose. Il s'agissait d'un petit bout de papier plié en quatre. Je l'ouvris et quelque chose en tomba. Je grommelai et,en me baissant, me rendis compte que c'était un bracelet dont les perles étaient en cru rêver. Jamais je n'avais eu quelque chose d'aussi précieux entre les doigts. Ça n'était pas possible. On avait dû se tromper de destinataire… Je jetai fébrilement un œil au mot. Il y était écrit :

« Sif, je suis vraiment désolé de t'avoir blessée. Je ne voulais pas te mettre en colère. Prend ce cadeau en gage de ma bonne foi. »

C'était signé « Mörd ». J'étais horriblement gênée. Cet objet devait coûter une fortune. Je ne me sentais pas digne de le porter et puis, il n'avait pas besoin de m'offrir quelque chose pour obtenir mon pardon. Sa sincérité me suffisait et par ce geste, il me l'avait amplement prouvée. Demain, j'irais le lui rendre et lui expliquerait que tout est oublié. J'en profiterais également pour lui faire mes adieux. Je posai le bracelet ainsi que le mot sur le tabouret ou j'avais posé mes vêtements et m'enfonçai sous la couverture en poils de yack.

En raison de cauchemars incessants dont le sujet principal était Vandgave, ma nuit fut particulièrement courte. Je me levai donc alors que le soleil se hissait à peine sur l'horizon. Les nuages étaient rosés et l'air frais du matin me fit frissonner. J'ôtai ma tunique et enfilai rapidement mes vêtements afin de ne pas prendre froid. Je glissai le bracelet et le mot dans ma poche puis sortis. J'eus pour premier réflexe d'aller à la chambre de Vandgave. Je n'aimais pas être séparée de lui. Le voir me rassurerait. Je frappai mais personne n'ouvrit. J'attrapai la poignée et voulu rentrer. Fermée. Je descendis les escaliers à contre cœur et croisai une servante qui portait une pile de serviettes. Génial ! Peut-être pourrait-elle me renseigner. Je l'arrêtai et m'enquis :

« Comment va mon ami ? »

-Bien mais il a besoin de beaucoup de repos.

-Est-ce que je peux le voir ?

-Non, je regrette.

-Ah…»

Je haussai les épaules et baissai la tête. Je la quittai sans un mot. J'avais la désagréable impression que ces vieilles filles m'écartaient des soins de Vandgaveet je n'aimais pas du tout ça. Pourquoi est-ce qu'elles avaient le droit de l'approcher et pas moi ? De plus, leur présence invisible m'agaçait au plus haut point. J'avais l'impression d'avoir des yeux rivés sur moi en permanence. Je pris une grande inspiration et tentai de me calmer. Le départ ne serait pas pour ce matin… Peut-être demain ? Je me rendis dans la salle à manger ou je retrouvai sans peine Mörd qui déjeunait paisiblement. Ici, j'étais toujours sûre de le rencontrer. Je m'assis en face de lui et sortis le bracelet de ma poche. Je le posai sur la table et le fis glisser jusqu'à lui.

« Reprends-le. » Soufflais-je.

Il s'arrêta aussitôt de manger.

« Tu ne l'aimes pas ? »

-Si, il est magnifique mais d'autres personnes dans ton village en ont sûrement plus besoin que moi. Je n'ai pas besoin de cadeaux pour donner mon pardon. Ta sincérité me suffit. Donc à propos de ce qui s'est passé hier, c'est oublié. Tu n'as pas à t'en faire. »

Il sourit et murmura :

« Merci. »

Il prit le bracelet et me le rendit.

« Je voudrais quand même que tu le gardes. Ça me fait plaisir. »

-Non, non, je ne veux pas…

-J'insiste.

-Okay… Merci.

-Vas-y, met le. »

Je le glissai autour de mon poignet.

« Il te va à merveille ! » S'exclama t-il.

Je souris et baissai la tête. Quatre longs jours s'écoulèrent. Comme chaque matin, je frappai à la porte de Vandgave et, de même que les autres fois, personne ne me répondit. Alors, j'arrêtai une servante dans l'escalier et demandai à voir mon ami ce qu'elle refusa au travers de mots que je connaissais désormais par cœur et que je récitai ironiquement en levant les yeux au ciel :

« Non, je regrette. »

Ou encore :

« Il a besoin de se reposer. »

De vulgaires prétextes. Elles mentaient, je le savais mais je ne parvenais pas à discerner pourquoi. Peut-être l'état de Vandgave était-il plus grave que prévu et qu'elles ne voulaient pas m'alarmer ? Peut-être voulaient-elles qu'il soit au meilleur de sa forme avant d'autoriser des visites ? Je n'en savais rien. J'avais les nerfs en pelote et le cerveau en devais le voir. C'en était devenu presque vital. Sans lui, je me sentais incomplète, cassée. C'était la première fois que je ressentais ça et j'ignorais si je devais avoir peur de ce sentiment grandissant ou m'en réjouir. Je m'assis sur la dernière marche, la tête entre les mains.

« Un problème ? » S'enquit Mörd en s'installant à côté de moi.

-Non. Ne t'en fais pas. »

Il me donna un léger coup de coude.

« Menteuse. »

Je souris et lâchai :

« C'est juste que je m'inquiète pour Vandgave… »

-Je te l'ai déjà dit un millions de fois : Tu n'as pas à t'en faire ! Mes servantes font des miracles.

-Je ne leur fait pas confiance. Elles sont… Bizarres…

-Ces femmes sont entièrement sous mes ordres et tu as confiance en moi, pas vrai ?

-Oui… Mais je n'aime pas qu'elles m'écartent de Vandgave.

-Alors je leur parlerai et tu pourras le voir demain. Alors Heureuse ? »

Je me jetai à son cou.

« Oh oui ! Merci, merci, merci ! » Lui susurrais-je.

Me permettre de le retrouver était à ce moment le plus beau cadeau qu'on pouvait me faire. Je n'en demandais pas plus. Soudain, je sentis un poids sur ma tête suivi de puissants ronronnements. Melody. Je levai les yeux et lui caressai le cou en riant. Mörd se détacha de moi et grimpa sur son dos.

« C'est l'heure de notre promenade matinale. Ça te dit de venir avec nous ? » Lança t-il.

-Yeah, avec plaisir ! Je vais chercher Iron. »

Voler me ferait sans aucun doute le plus grand bien. Ça me changerait les idées. Je retrouvai le razolame dans la cuisine en train de se goinfrer de limaces de mer. Après l'avoir faussement grondé, il me suivi dehors ou je l'enfourchai.

« On fait la course ? Le premier à atteindre l'autre côté de l'île a gagné. » Demanda Mörd.

-Tu sais très bien que je vais gagner.

-Oh ça, ça m'étonnerait !

-Tu dis ça à chaque fois.

-Mais tu es d'accord ou pas ?

-Oui mais ne viens pas pleurnicher quand je t'aurai battu. » Terminais-je avec un sourire.

Il me fixa d'un air de défi et sourit à son tour. Nous nous plaçâmes au même niveau et nous tînmes prêts au départ. Le jeune chef se racla la gorge et annonça :

« Attention, je décompte : Trois… Partez ! »

A ma grande surprise, il s'envola brusquement et se hissa rapidement dans le ciel. Oh le pourri…

« On y va, mon grand ! » Criais-je au razolame.

Celui-ci ne se fit pas prier et décolla à son tour. J'apercevais le chant funeste. Ils n'avaient pas eu le temps d'aller bien loin. Un sourire victorieux se dessina sur mes lèvres. Nous accélérâmes. Nous étions sur leurs talons. Le vent me fouettait le visage et j'adorais ça. Je sentais mon cœur tambouriner dans ma poitrine et mes veines se gorger d'une énergie nouvelle. La vitesse m'enivrait. Je me sentais vivante. Nous rattrapâmes Melody et Mörd sans grande difficulté. Pendant le bref instant ou nous volâmes à leurs côtés, je tournai la tête dans la direction du jeune chef et lui fis un clin d'œil. Nous les dépassâmes aisément puis plongeâmes vers la clairière de l'autre côté de l'île. Je regardai quelques secondes derrière nous et vis la silhouette de la dragonne au loin. Je laissai échapper un rire moqueur et nous atterrîmes sans encombre. Je descendis d'Iron puis glissai dans l'herbe chaude et douce. Iron se coucha et je posai ma tête contre son flan. Je cueilli une fleur et la fis délicatement tourner entre mes doigts, admirant ses pétales. Je renversai la tête en arrière et grattai le dessous de la gueule du razolame. Il émit un doux grondement puis me lécha le visage. Je me ressuyai avec ma main et levai les yeux. Mörd arrivait. Melody se posa juste à côté de moi. Le battement de ses ailes créa un léger vent qui me caressa le visage. Le jeune chef sauta à terre. Je fermai les yeux et croisai mes bras derrière la tête.

« Tu as vu ça ? Je t'aie presque battue ! » Lança t-il joyeusement.

-Tu as triché. » Répondis-je en souriant.

Je le sentis s'assoir à côté de moi.

« Yeah, j'avoue mais c'était le seul moyen de te distancer, histoire de savourer un peu mon avance, voir ce que ça faisait de gagner pour une fois.» Lâcha t-il.

Je secouai la tête. Il n'était vraiment pas possible… Je rouvris les yeux et me circulai un peu. Le sentir si près de moi me rendait un brin mal à l'aise.

« Hey ! Ça te dit qu'on mange ici ? » Glissa t-il soudainement.

-Hum… Pourquoi pas ?

-Super ! Suis-moi ! »

Et aussitôt dit, il disparu entre les arbres, Melody sur ses talons. Sans perdre un instant, je me jetai à sa poursuite. Où m'emmenait-il ? Je chassais comme je le pouvais les branches qui me giflaient le visage et, au bout de quelques secondes, j'aperçu l'orée du bois. Il débouchait sur une grande et magnifique falaise où baignait le soleil. Quand j'y arrivai, je regardai longuement tout autour de moi. C'était superbe, absolument superbe. Mörd m'attendait, assis sur la roche à côté d'un panier qu'il tenait précieusement. Je m'assis en face de lui. Il ouvrit alors le panier et me tendit une cuisse de poulet. Il en prit une à son tour et mordit férocement dedans. Il avait tout prévu.

« Je me suis dit que tu aimerais le paysage. » Déclara t-il.

Effectivement, il avait raison. L'endroit était de toute beauté. Je croquai dans ma cuisse de poulet tout en admirant l'horizon. L'océan était calme et les falaises ocre qui l'entouraient m'émerveillaient. Après le repas, nous parlâmes de tout et de rien. Mörd était tellement heureux. Finalement, nous nous levâmes et remontâmes sur nos dragons respectifs. Nous passâmes plusieurs heures à faire des jeux de toutes sortes : éclabousserl'autre le plus possible en frôlant l'océan, zigzaguer entre les pitons rocheux ou encore atteindre le premier un point que nous nous étions fixés. Je ne vis pas le temps passer si bien que je fus surprise en voyant le soir tomber. Mörd insista pour que nous revenions à la clairière. Je le suivis donc et nous nous posâmes paisiblement sous un gros arbre. Il faisait désormais nuit noire et les rayons d'argent de la lune peinaient à nous éclairer. Au début, je ne compris pas pourquoi nous nous étions arrêtés ici jusqu'à ce que le jeune chef me souffle :

« Regarde ! »

Des milliers de points verts lumineux s'élevèrent doucement des herbes hautes qui ondulaient dans le vent. Des lucioles ! Leur essaim prit la forme d'une vrille montant vers le ciel. C'était un spectacle vraiment magique et je ne regrettais pas d'être venue. Les petits corps à la lueur tremblante des insectes faisaient briller le sol ainsi que les arbres aux alentours. Melody, qui ne tenait plus en place, se jeta sur eux. C'était comique de la voir se tourner frénétiquement dans tous les sens, la queue en l'air, pour essayer de les attraper. Elle observait les lucioles virevolter autour d'elle, la gueule entrouverte et la langue pendante. Elle secoua son derrière et bondit brusquement mais elle rata sa proie et s'écrasa lamentablement dans l'herbe. Je laissai échapper un rire amusé puis tournai la tête vers Mörd. Il me fixait, les yeux pétillant de joie. Petit à petit, les insectes disparurent, donnant l'impression qu'ils se joignaient aux étoiles, et la clairière redevint sombre. Le jeune chef rejoignit tranquillement son chant funeste et grimpa sur son dos. J'enfourchai donc Iron et nous nous envolâmes paisiblement. Le vent frais me faisait le plus grand bien. Tout était si calme. Je me délectai de ces instants ou je n'avais plus à réfléchir ou à avoir peur de ce qui pourrait bien arriver demain. Je me sentais en sécurité. Nous nous élevâmes un peu et traversâmes la couche nuageuse. Juste devant moi, la lune, belle et sereine. Nous voguions sans la moindre inquiétude sur une mer de nuages bleu marine. Au bout d'un moment, j'aperçu le village endormi. Nous plongeâmes vers celui-ci et nous posâmes sans bruit devant la hutte du chef. Puis, nous pénétrâmes discrètement à l'intérieur. Nous laissâmes nos dragons dans le péristyle et Mörd me raccompagna jusqu'aux escaliers qui menaient à ma chambre. Mon cœur était léger et je riais facilement. J'avais passé une merveilleuse journée. Je grimpai quelques marches tout en écoutant le jeune chef me parler puis m'arrêtai.

« Merci. » Lui soufflais-je.

-ça m'a fait plaisir de pouvoir contribuer à ton bonheur.

-Bonne nuit. »

-Bonne nuit. »

Je souris et grimpai encore deux marches lorsque soudain, Mörd s'exclama :

« Au fait ! J'allais oublier ! J'voudrais te montrer quelque chose. Tu pourrais venir une minute ? »

Je levai la tête vers la chambre à Vandgave. Je n'avais plus à le soigner puisque les servantes l'avait prit en charge. J'étais libre. Je n'avais rien de prévu. Et puis, j'avais refusé si souvent la demande du jeune chef que, pour le remercier de cette belle journée, je pouvais bien accepter. Ça lui ferait sans doute plaisir.

« Okay, on peut y aller. » Annonçais-je en dévalant les escaliers.

Son regard s'illumina et un ses lèvres s'agrandirent en un immense sourire. Il ne s'attendait visiblement pas à cette réponse.

« Viens ! C'est par-là. » Ajouta t-il joyeusement.

Il s'engagea dans le couloir principal et je le suivis. Au fur et à mesure que j'avançais, tout devenait de plus en plus sombre. Je plissai les yeux mais n'arrivai pas à distinguer le fond du couloir qui était tapis dans l'obscurité. Y avait-il seulement quelque chose là-bas ? Sûrement car Mörd s'y dirigeait d'un pas assuré. Je lui fis donc confiance et continuai de marcher. Au bout de quelques minutes, je distinguai une fente lumineuse en bas de ce qui me semblait être un mur. Je me rapprochai et me rendis compte qu'il s'agissait du dessous d'une porte. Une chambre ! Il y avait sûrement des bougies à l'intérieur. Le jeune chef ouvrit la porte et me laissa entrer la première. Je le remerciai et il entra à son tour. Il ferma la porte et sortit une petite clé d'argent de la poche de sa tunique. Il la glissa dans le trou de serrure et un léger cliquetis se fit entendre.

« Voilà, on ne devrait pas être dérangés. » Murmura t-il.

Que voulait-il dire par là ? Et pourquoi fermer à clé ? Je sentis ma gorge se serrer. C'était bizarre… Bien qu'angoissée, je secouai la tête. C'était sûrement moi qui me faisais des idées…

La chambre était bien plus grande que la mienne et l'ambiance y était chaleureuse. Il y avait un grand lit à baldaquin inondé sous des coussins brodé de magnifiques arabesques. Il était en partie dissimulé par des tentures or et bleues. Je m'en approchai doucement. En le frôlant, je sentis une agréable odeur en émaner. Il s'agissait d'un mélange entre de la myrrhe et de l'aloès*. Sur le côté gauche du lit, un tapis aux poils noirs et soyeux. J'ignorais à quel animal ils appartenaient. Peut-être à un ours ? Je tournai la tête et aperçu non loin de là, un petit tabouret littéralementenvahi de différentes bougies dont la cire goutait sur le sol. Elles étaient si agréables à regarder. Leurs parfums si doux et à la fois si forts me faisaient légèrement tourner.J'avais les idées complètement embrumées. Mon corps tout entier semblait vouloir succomber à la langueur ambiante. Je fis un pas et me sentis faillir mais je réussi à rester debout. Aux pieds du tabouret gisait une paire de botte qui, à en croire leur curieuse position, avait été lancées négligemment. Mörd se dirigea vers les volets et les ferma également. Puis il tira les lourds rideaux bleus sur la fenêtre. Plus personne ne pouvait nous voir. Curieusement, mon malaise ne disparu pas. Au contraire, il s'amplifia. Je tâchai de ne pas y faire attention et continuai mes observations tout en restant proche de la porte. A côté du lit, il y avait une magnifique chaise sur laquelle se trouvaient quelques vêtements posés ici nonchalamment mais aussi une cruche dont je ne pus m'empêcher d'humer le contenu. C'était du vin. Je plissai le nez. Je n'avais jamais aimé le vin.

« Voilà, ça c'est ma chambre. » Déclara Mörd en se plantant devant moi.

Je jetai de nouveau un œil autour de moi. Elle était à l'image de son propriétaire : Luxueuse et un brin désordonnée. Je retournai la tête vers le jeune chef. Ses yeux me fixaient d'une manière étrange et je n'aimais pas du tout ç aurait dit qu'il attendait quelque chose de ma part mais j'ignorais quoi. Je sentais mes mains trembler. Je croisai mes bras contre ma poitrine et baissai la tête afin de ne pas croiser son regard. Je m'assis sur le lit et articulai, en essayant de ne pas paraître stressée :

« Elle est jolie. »

Il ne répondit pas et continua de me dévisager de la même façon. Il ne bougeait pas. Un frisson me parcouru le corps. Je ne voulais plus qu'une chose : Partir.

« Bon… Il est tard, je crois que je vais y aller. » L'informais-je en me levant.

Il fit une grande enjambée et se posta juste devant moi. Je n'avais pas remarqué qu'il était si grand que ça… Nous avions au moins dix bons centimètres d'écart. Que faire ? Je fis un discret pas de côté mais il le remarqua et me poussa brusquement sur le tentai aussitôt de me relever mais avant que je ne puisse faire quoique ce soit, il s'étala de presque tout son poids sur moi. Mes jambes étaient bloquées. Prisonnière. Ma respiration s'accéléra brutalement. Comment est-ce que j'avais fait pour en arriver là ?

« Lâche-moi tout de suite ! » Crachais-je, paniquée.

Je me hissai sur mes bras et essayai d'ôter mes jambes de sous son torse, en vain. Il était plus fort que moi. Il continua lentement d'avancer. J'étais terrifiée. Je le giflai violemment et, en me débattant, lui griffai le bras gauche. Il ne réagit même pas. Il passa une main autour de ma taille. Je retins ma respiration. Qu'est ce qu'il lui prenait ? Il me caressait paisiblement. C'était tout simplement insupportable. Comment est-ce que j'avais fait pour en arriver là ? Vandgave avait raison sur toute la ligne et je ne l'avais pas écouté. J'aurais tout donné pour le voir franchir cette porte, tout… Je gesticulais dans tous les sens ou du moins, j'essayais. Je posai mes mains contre son torse et essayai de le repousser de toutes mes forces. Comme si j'avais une chance…

« FOUS-MOI LA PAIX ! » Hurlais-je.

Son visage était maintenant à quelques centimètres du mien et il s'en approchait dangereusement. C'était impossible… Impossible… Je voulu lui donner un coup de poing mais il arrêta magistralement ma main sans même me quitter des yeux. Mon cœur tambourinait si fort qu'il raisonnait dans ma tête. Je m'apprêtai à lui donner un autre coup de poing avec ma main restante mais il l'intercepta également. Il enserra mes poignets de sa main forte malgré son jeune âge et leva sans difficulté mes bras au-dessus de ma tête. J'avais mal. Je sentais sa respiration sur mon visage, ses lèvres si près des miennes. Non… Non… Non… Je tournai violemment la tête sur le côté bien que sachant pertinemment que ça ne ferait que le retarder. Je sentis sa bouche se poser dans mon cou et commencer à le baiser délicatement. Je le détestais. Un horrible frisson me parcouru le corps. Il remonta doucement jusqu'à mon oreille et souffla :

« Je t'aime, Sif. »

J'eus l'impression qu'une décharge électrique me traversait de la tête aux pieds. Il me répugnait. J'avais envie de hurler mais je n'y arrivais pas. Sa main glissa lentement de ma taille jusqu'à ma cuisse. Tous les sons restèrent bloqués dans ma gorge. Il m'avait paralysée. Comment osait-il me toucher ? Je ne pouvais rien faire à part me mordre la langue comme une enragée. Je le haïssais. Je levai les yeux et regardai frénétiquement autour de moi, cherchant quelque chose qui pourrait m'aider, quelque chose qui pourrait l'arrê renifla mon cou et se blottit dans le creux de celui-ci. J'étais une Hofrienne et je me battrais jusqu'au bout. Hors de question de me laisser faire. Il ne passerait pas à l'acte. Je tournai la tête et aperçu un lourd et beau vase. Parfait. Je réussi à dégager ma main gauche sans éveiller ses soupçons. Je l'attrapai fermement et frappai brutalement le crâne de Mörd avec. Son étreinte se relâcha aussitôt et ses sales pattes me quittè me dégageai promptementde sous son corps immobile et bondis hors du lit. Je chancelai en repensant à ce qui avait failli se passer. Je l'avais échappée belle. Je glissai nerveusement mes doigts dans mes cheveux en pagaille. Je ne pouvais quitter Mörd des yeux. Que faire ? Je regardai affolée tout autour de moi. Sortir, je devais sortir. Je me jetai sur la porte et tirai fébrilement sur la poignée. Fermée ! Comment avais-je pu oublier ? La respiration haletante, je fouillai dans les poches de Mörd qui ne remua même pas. Je l'avais bien sonné. Je récupérai la clé et l'insérai en tremblant dans le trou de serrure. Vite… vite…. Un cliquetis retentit. J'ouvris la porte et me jetai à l'extérieur. Immédiatement, je la refermai derrière moi puis cachai la clé dans ma botte. Ça devrait le tenir occupé un peu de temps lorsqu'il serait réveillé. Je m'adossai à la porte. J'avais envie de taper contre les murs, d'hurler et de pleurer mais j'étais aussi en proie à une colère noire. Comment avais-je pu être aussi idiote ? Je ressentais le besoin d'être rassurée, de fuir le plus loin possible de cette chambre. Vandgave. Je devais le voir. Nous devions partir, maintenant. Je me mis aussitôt à courir dans le couloir obscur sans m'inquiéter de savoir si j'allais tomber ou non. Je devais le voir. Je gravis les escaliers en moins de deux et tambourinai à la porte de sa chambre. Ce silence qui suivait chacun de mes coups de poing était tout bonnement insupportable. Pourquoi ne répondait-il pas ? Je finis par m'arrêter de frapper et me laissai glisser en pleurant amèrement. Je tombai à genoux, le front contre la porte.

« Vandgave, je t'en prie… J'ai besoin de toi… » Articulais-je entre deux sanglots.

Je ne pouvais pas rester là. Non, je ne pouvais pas attendre que le jour se lève. Je me souvins alors que l'une des servantes attachait ses cheveux grisonnants avec une grande épingle. Ça m'aiderait sans doute à crocheter la serrure. Je me rappelais sans peine d'où étais sa chambre. Je m'y dirigeai, déterminée et ouvris doucement la porte qui n'était même pas fermée. La faible lueur de la lune me suffisait pour voir ou je marchais. Aussi discrète qu'une ombre, je m'avançai vers le lit ou la vieille femme dormait. Elle ronflait aussi fort que Foudre. En temps normal, ça m'aurait sans doute amusée mais je n'étais vraiment pas d'humeur à rire. Je saisis l'épingle sur le tabouret qui servait de table de nuit et me glissai hors de la chambre. Je remontai aussitôt les escaliers. J'insérai patiemment l'épingle dans le trou de serrure et, après quelques essais infructueux, la porte s'ouvrit. Enfin !

« Vandgave » Appelais-je en entrant.

Personne. Le lit était vide. Les draps étaient tirés et la couverture remise. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Les volets étaient restés ouverts, comme en plein jour, et la chambre était baignée d'une douce lumière argentée. Mon angoisse grimpa en flèche. Pourquoi n'était-il pas là ?

« Vandgave ! » Répétais-je en haussant le ton.

J'étais complètement perdue. C'était impossible… Sans que je ne m'en rende vraiment compte, mes doigts se desserrèrent et je laissai tomber l'épingle sur le sol. Je ne comprenais plus rien. Je m'agenouillai délicatement sur le sol et me recroquevillai contre le fauteuil de pierre. Que faire maintenant ? Ou aller ? Je ne savais plus. Je ne voulais pas que Mörd me retrouve. Rien qu'imaginer son visage me faisait désormais horreur. Je restai sans bouger un certain temps, fixant droit devant moi, les yeux perdus dans le vide. Parfois, j'essuyais mon visage rougi par les larmes avec mon bras puis me figeais à nouveau. Je repensai à ce qu'il s'était passé les jours précédents, notamment à l'étrange comportement des servantes et au fait que Vandgave ne me répondait jamais. Et petit à petit, je fis le lien. Les domestiques ne me permettaient pas de voir mon ami parce qu'il n'était tout simplement plus là. Elles étaient dans la confidence. L'affreux silence qui émanait de sa chambre était désormais parfaitement compréhensible. On l'avait emmené. Pourquoi ? En poursuivant ma réflexion, je me rappelai des réactions de Mörd quand Vandgave et moi étions ensembles. Il faisait toujours tout pour nous éloigner l'un de l'autre… Au départ, je n'y avais pas prêté attention mais maintenant, c'était clair comme de l'eau de roche. Mörd me désirait et ne pouvait donc supporter que je me trouve en compagnie d'un autre homme que lui. Je passais beaucoup de temps avec le jeune chef mais visiblement, ça n'était pas suffisant. Quand je devais mettre fin au cours pour aller soigner Vandgave, il était toujours très déçu. Tant que mon ami serait là, il ne pourrait m'avoir pour lui seul. Il lui fallait donc se débarrasser de Vandgave pour pouvoir mettre son plan à exécution et il avait failli réussir mais maintenant, je savais. Cela faisait cinq jours que cette mascarade durait et sans mon ami pour le gêner, il avait pu lentement tisser sa toile autour de moi. Mais une question demeurait : « Ou était Vandgave ? ». Subitement, mon esprit s'illumina. J'avais peut-être une idée. Je sortis de la chambre et descendis les escaliers le plus discrètement possible. Je couru jusqu'au sombre et étroit couloir qui menait aux prisons et m'y glissai. Je longeai les murs glacés en me frottant les épaules. Je pris ensuite l'une des torches accrochées au mur puis ouvris la lourde porte de la cave. Il faisait noir, comme à l'intérieur d'une bête. Je plongeai mon pied dans l'obscurité et sentis un barreau sous celui-ci. Cet endroit me donnait la chair de poule mais je m'en moquais. Je voulais retrouver Vandgave. Peut-être était-il blessé ? Je préférai ne pas y penser. Je m'agrippai au premier échelon et entamai ma descente vers le néant. Seul le crépitement de ma torche troublait le silence qui régnait dans la caverne. Après avoir descendu quelques barreaux, je refermai précautionneusement la porte des prisons. J'étais seule. Quand je fus en bas,je posai délicatement un pied à terre puis l'autre. Un frisson me parcouru le corps. J'étais frigorifiée. Je levai ma torche et criai :

« Vandgave ! »

Seul le faible hurlement du vent me répondit. Il était forcément là, quelque part… Je marchai promptement jusqu'à la première cage. Mes pas résonnaient dans toute la grotte. J'illuminai la cellule avec ma torche. Personne. Je continuai mes recherches tout en m'enfonçant de plus en plus dans les galeries de l'immense caverne. Les minutes s'allongèrent et se transformèrent en heures. J'avais fouillé je ne savais combien de cages et j'étais épuisée. Malgré la fatigue qui engourdissait mes membres, je continuai de chercher. Je ne voulais pas abandonner. Je levai une fois de plus ma torche dont les flammes se mourraient afin de voir l'intérieur d'une cellule.

« Vandgave ? » Appelais-je pour la énième fois sans trop y croire.

Elle était vide, comme toutes les autres. Vandgave n'était pas ici. Une fois de plus, je me laissai tomber à genoux, la tête contre les barreaux et pleurai à chaude larmes. Je voulais juste que ce cauchemar cesse. Je ne pouvais plus le supporter. Quelques crépitements se firent entendre et ma torche s'éteignit. Je me recroquevillai et entourai mes genoux de mes bras. L'obscurité m'oppressait et me terrifiait. Je n'avais plus qu'à attendre la mort.

« Sif ? » Souffla t- on tout à coup.

Je sursautai. Cette voix, je l'aurais reconnue entre mille. C'était comme si l'on m'avait versé un seau d'eau glacé sur la tête.

« Vandgave ! Ou est-ce que tu es ? » M'exclamais-je.

-Ici…

-Où ça, ici ?

-En face de toi… »

Je me levai aussitôt et, marchant à tâtons, me retrouvai bien vite devant la cellule en question. Je glissai fébrilement un bras entre les barreaux et sentis sa main.

« Tu es là… » Balbutiais-je.

-Tu m'as retrouvé…

-Tu ne peux pas savoir comme je m'en veux… Tu avais raison. J'aurais dû t'écouter… » Lâchais-je en sentant les larmes couler sur mes joues.

Il ne bougeait presque pas. Il semblait tellement faible… Tout était de ma faute.

« Je vais te faire sortir de là, d'accord ? Ne t'inquiète pas ! » Débitais-je.

-C'est trop tard, Sif… Va t-en… »

Il était là, à demi-mort alors que je m'étais promis de le protéger, alors que je m'étais promis de nous sortir de là. Je refusais de l'abandonner. Rien qu'à cette idée, je sentis mon estomac se nouer.

« Non… Je ne peux pas te laisser là… Je ne peux pas… » Répliquais-je en pleurant de plus belle.

C'était au dessus de mes forces. Vandgave ne me répondit pas. Je secouai un peu sa main.

« Vandgave ? » Murmurais-je.

Silence.

« Vandgave ! » Criais-je.

Il ne remua pas. Je me couchai sur le sol et reniflai bruyamment. Si nous devions mourir, alors nous mourrions ensembles. Tout à coup, j'entendis la lourde porte de la prison s'ouvrir et j'aperçu de la lumière au bout du tunnel. L'aube se levait. Je me mis brusquement debout. Des pas résonnèrent dans les galeries. Quelqu'un venait. Je retins ma respiration.

« Sif ? » Appela t- on.

Mörd. Je sentis mon corps se glacer. J'étais pétrifiée.

« Sif, je sais que tu es là. » Ajouta t-il.

Mon cœur battait la chamade. Je me reculai un peu trop brutalement et me cognai dans les barreaux de la cage. Un bruit de métal retentit.

« Sif ? »

Le jeune chef se tourna et s'engagea dans la galerie ou je me trouvais. Je me reculai encore un peu et me mis sur la défensive. Il buta contre la torche éteinte et la récupéra. Il l'observa quelques secondes puis releva la tête. Il avait sans doute deviné que je n'étais pas très loin.

« Sif ? »

Il n'était plus qu'à deux mètres de moi. Je n'attendis pas plus et lui sautai dessus. Je lui donnai un violent coup de poing au visage. Surpris, il tomba à terre.

« Tu croyais me faire gober tes mensonges encore combien de temps ? » Crachais-je.

Tous mes membres tremblaient. J'étais folle de rage.

« J'ai fait tout ça pour toi ! » Répondit-il en se massant la joue.

-Pour moi ? Mais t'es complètement malade ! Qu'est-ce que tu croyais qu'il se passerait quand j'apprendrais la vérité ? Parle !

-Je… Je ne voulais pas que tu partes.

-Non mais tu te fous de moi ?

-Non ! C'est vrai, j'ai menti ! Je te l'accorde. J'ai fait emprisonné Vandgavepar pure jalousie mais c'est parce que je t'aime, Sif ! Je t'aime ! Je ne peux plus vivre sans toi ! »

Ses yeux brillaient. Il était sincère. Il m'aimait, pour de vrai… Horrifiée, je reculai d'un pas.

« Je t'en prie, reste avec moi, ici sur Ygled. Pardonne-moi pour mes erreurs. Ton ami pourra partir. Il est libre. Mais reste avec moi, je t'en supplie. Nous combattrons Viggo ensembles ! » M'implora t-il en se levant.

Il s'approcha lentement de moi, le regard désolé.

« Ne me touches pas ! » Hurlais-je en brandissant mes poings.

Il s'arrêta net.

« Sif… »

-Libère-le. »

Il s'exécuta. Dès que la porte de la cage fut ouverte, je me précipitai à l'intérieur. Je collai mon oreille contre la poitrine de Vandgave. Son cœur battait. Il était encore vivant. Je pris sa main et le tirai. Quand il fut assis, je posai son bras sur mes épaules et passai le mien sous ses aisselles. Je le soulevai et l'emmenai hors de la cellule. Ma respiration était bruyante et saccadée. Même si Vandgave n'était pas lourd, j'avais énormément de mal à le porter et je me sentais faiblir. Je tournai la tête vers cet idiot de Mörd qui restait sagement à sa place, m'observant avec ses yeux de merlan frit au lieu de me donner un coup de main.

« Reste pas planté là ! Aide-moi ! » M'égosillais-je.

Il sursauta, comme si je l'avais réveillé puis obéit. Il plaça rapidement le bras de mon ami sur ses épaules et glissa le sien sous ses aisselles. Je fus immédiatement soulagée. Je me sentais bien plus légère. Nous trainâmes ainsi Vandgave jusqu'à l'échelle quand soudain, une violente secousse ébranla les prisons. De la terre mêlée à de petits cailloux coula un instant du plafond de la grotte puis s'arrêta. Qu'est ce que c'était ? Un tremblement de terre ? Aussi bref ? Pas le temps de nous poser la question. Vite, le jeune chef grimpa à l'échelle et alla chercher une corde. Je restai alors pour veiller surVandgave, toujours inconscient. Tout à coup, une nouvelle secousse fit trembler la caverne. Elle était encore plus forte que la précédente. Ma respiration était brève et haletante. Si Mörd ne revenait pas, nous serions enterrés vivants.

« Sif ! Attrape ! » Me cria le jeune chef.

Je récupérai la corde qu'il me lançait et la nouai sous les bras de mon ami.

« C'est bon ! Tire ! »

Mörd ne se fit pas prier et souleva mon ami. Quand il fut hors de danger, je grimpai à l'échelle et sortis à mon tour. A peine avais-je mis la tête hors de la trappe que j'entendis au loin des hurlements ainsi que de puissants rugissements.

« Qu'est ce qu'il se passe ? » Demandais-je, affolée.

-Je ne sais pas. Je n'ai pas eu le temps d'aller voir. Dépêche-toi avant qu'il n'y ai un autre tremblement. »

Je refusai de saisir la main qu'il me tendait et me hissai à l'extérieur des prisons. Nous soulevâmes Vandgave et traversâmes l'immense hutte qui était complètement déserte. Quand nous arrivâmes dehors, le spectacle qui s'offrit à mes yeux me glaça le sang. Il était là, ce monstre que j'avais vu plusieurs mois plus tôt. L'immense créature était accrochée à l'île grâce à ses énormes pattes avant. Tout le monde courrait dans tous les sens. On avait armé les catapultes mais les pierres étaient sans effet face à l'épaisse peau de la bête. Les habitants d'Ygled n'avaient aucune chance. Tout à coup, le monstre se dressa et poussa un rugissement différent et bien plus fort que tous les autres. Aussitôt, tous les dragons du village relevèrent la tête et s'envolèrent. Ils rejoignaient leur nouvel alpha. Pourquoi faisait-il ça ? Mon cœur tambourinait dans ma poitrine. Je ne pouvais rien faire. Les villageois appelaient leurs dragons mais aucun n'obéissait. Brusquement, mes souvenirs se superposèrent à la réalité. Une lumière blanche m'aveugla pendant quelques secondes et je me revis, cette terrible nuit ou les dragons avaient quitté Berk. Les cris, les pleurs et les hurlements résonnaient dans la bataille qui faisait rage autour de moi. C'était insupportable. Je secouai violemment la tête. Les flammes qui dévoraient les huttes éclairaient mon visage blafard. Je sentais leur chaleur lécher ma peau… Non… Je ne voulais pas revivre ça… Pas encore une fois… Je ne connaissais que trop bien cette douleur sourde et abominable qui survient lorsqu'on perd son dragon, ce lien qui se brise brutalement et qui donne l'impression qu'on vous enfonce un poignard dans le cœur… J'aurais voulu que personne d'autre n'ait à connaître le même sort. Lorsque je vis Iron non loin de moi qui commençait à battre des ailes, j'hésitai quelques instants. Ou je restais ici avec Mörd ou j'enfourchais le razolame et rejoignais la horde. D'un côté, un homme ivre de désir que je ne pouvais plus supporter et de l'autre, un fou dont j'ignorais encore les intentions qui chevauchait un monstre. Va pour le dingue ! Je sautai sur Iron qui se débattit dans tous les sens. Impossible de le calmer. Je ne le reconnaissais pas. Je dus m'accrocher fermement à son cou pour ne pas être éjectée.

« SIF ! » Hurla Mörd alors que nous quittions le sol.

Je voulu faire faire demi tour au dragon pour récupérer Vandgave mais il ne m'obéissait plus.

« Iron ! Je t'en prie, mon grand, reviens moi ! » Le suppliais-je.

Le razolame s'envola et se dirigea vers la bête. C'était comme si il ne m'entendait pas. Au prix de quelques efforts, je réussi à le faire virer. Il souleva Vandgave du bout de son museau et je le couchai devant moi. Les dés étaient jetés. Je laissai donc Iron rejoindre la meute.

« SIF ! NOOOOON ! » S'égosilla le jeune chef en courant.

Comme s'il avait pu me rattraper… Le sol s'éloignait à une vitesse fulgurante mais je n'avais pas peur. J'observais en bas les villageois, non sans un pincement au cœur. J'avais aidé beaucoup d'entre eux et avait même noué une amitié avec certaines vikings. J'avais l'impression de les trahir mais là-bas n'était pas ma place. C'était la première fois que je volais au milieu d'autant de dragons et la plupart n'étaient pas dressés. Pour le moment, ils se moquaient royalement de moi mais par prudence, je ne parlais pas et restais le dos courbée sur Iron. Je fixais le monstre qui leur servait d'alpha. En plissant les yeux, je réussi à apercevoir son dragonnier. Il n'avait pas changé depuis le jour ou je l'avais rencontré. Et dire que je pensais que je ne le reverrais jamais… Le brouillard qui nous entourait était de plus en plus dense. Je n'arrivais plus à distinguer les dragons qui volaient derrière moi. Ils n'étaient désormais que de vagues formes noires qui rugissaient lorsque nous les approchions un peu trop. Au bout de plusieurs heures, la meute plongea brusquement vers l'océan et le voyage se poursuivit. Le silence qui régnait au sein de la nuée était troublé de temps en temps par un ou deux battements d'ailes ou un léger grognement. Je luttais à présent contre un ennemi implacable qui livrait bataille à l'intérieur même de mon corps : Le sommeil. A chaque minute, c'était un véritable défi pour ne pas succomber. Je n'avais pas dormi cette nuit et j'étais épuisée mais je devais veiller sur Vandgave. Je ne l'abandonnerais pas. Tout à coup, Iron vira brusquement à droite puis à gauche et évita agilementplusieurs récifs égorgeurs de navire dissimulés dans la brume. Doucement, le vent se mit à murmurer tout autour de nous. Je souris. J'aimais l'entendre chuchoter à mes oreilles comme il le faisait souvent. Il avait le don de m'effrayer et de me séduire. Il y avait sans doute une grotte pas très loin d'ici et qui disait grotte, disait terre. Je fis un effort suprême pour lever ma tête qui devenait de plus en plus lourde et vis, enveloppé d'un manteau de nuages, une forme sombre et imposante qui flottait à la surface de l'eau.

« Une île… Leur île… » Rectifiais-je mentalement.

Nous arrivions… La horde passa sous une arche de pierre et frôla l'océan. Lentement, le brouillard se dissipa et l'île émergea de son écrin brumeux. J'eus alors une vision d'horreur. Elle abritait une seule et immense montagne noire déchirée en son milieu par une étroite crevasse. Elle était identique au nid de la mort rouge mais faisait trois fois sa taille. C'était un véritable cauchemar. Soudain, le monstre plongea dans l'océan. Les vagues créés par son corps de géant s'abattirent sur moi ainsi que sur les quelques dragons aux alentours. Pendant un instant, j'eus la respiration coupée. Je voyais trouble et ma gorge était irritée par le sel marin. Je failli lâcher prise mais me rattrapai de justesse au cou d'Iron. Vandgave ne s'était pas réveillé. J'écartai ses cheveux trempés de son visage puis levai les yeux. La bête avait disparue, comme si elle n'avait jamais existé… La meute ne la suivit pas et s'engouffra dans la faille et brusquement, le jour se fit nuit.


*Le bois vivant d'Aquilariacrassna, comme celui d'autres espèces de ce genre, produit une résine particulière, odorante en réaction à certaines agressions physiques (blessures, feu) ou biologiques (attaques d'insectes xylophages, de bactéries et champignons).
Cette résine est dite «
calambac », « gaharu, » « bois d'agar », « bois d'argile », « bois d'aloès » (ou « bois de gélose » pour les scientifiques).
La poudre ou le copeau du bois malade qui produit cette résine ou l'
huile essentielle qu'on en tire sont très recherchés par la médecine traditionnelle asiatique et de plus en plus pour l'industrie des cosmétiques et de papiers et d'encens parfumés.

C'est pas moi qui le dit, c'est wikipédia :D.