20.

Profitant de ce qu'on nettoyait son abri principal, le schinel avait réussi, de ses puissantes griffes recourbées, à forcer la porte de la cage et était parti à l'aventure dans les couloirs de la station spatiale, progressant via les canalisations au niveau du plafond, invisible.

Et cela avait donc été sans être remarqué, l'alerte non encore lancée, qu'il était parvenu dans le parc jouxtant le bâtiment où étaient scolarisés les enfants logeant dans l'aile musicale.

Les rires avaient attiré le singe au pelage rouge et aux bras démesurément longs, mais l'agitation sur les manèges l'avait agacé et il s'était laissé tomber au sol, rugissant, faisant fuir les enfants, sauf deux.

Alors que les éducateurs surveillant la récréation s'étaient précipité, mais l'accident s'était déroulé en une fulgurante poignée de secondes.

La fillette tétanisée, Alveyron s'était placé devant elle. Le schinel avait balayé l'air de son bras et sa plus longue griffe avait déchiré la joue du garçonnet.

A peine quelques minutes plus tard, Madaryne avait investi la salle des urgences, ne pouvant que constater que l'aîné de ses fils portait au visage la même marque que son père.

Ayant à poursuivre sa mission à bord du Pharaon, Alguérande n'avait pu demeurer que vingt-quatre auprès des siens, pour la sortie de l'infirmerie d'Alveyron qui avait à passer sa courte convalescence à l'appartement occupé par sa mère et son petit frère à bord de la station spatiale.

Madaryne avait raccompagné son mari jusqu'à la navette intergalactique.

- Je crois que je ne vais plus lâcher nos fils d'une semelle ! assura-t-elle, encore pâle et fébrile, toujours pas remise de l'accident.

- Ne les étouffe pas malgré tout. Ils ont à s'épanouir. Et arrête de te faire des reproches, c'est un concours de circonstances… Même les éducateurs n'ont pu que chasser le singe, le cerner jusqu'à l'arrivée du vétérinaire du zoo.

- Mais je me sens tellement coupable, responsable, sanglota presque la jeune femme. Et dire que je t'ai fait par le passé tous ces ignobles reproches…

- Concentre-toi sur nos garçons et tes concerts, mon cœur. Tu t'occupes parfaitement d'eux.

- Ta venue leur a fait grand plaisir, même en ces circonstances, reprit Madaryne d'une voix plus assurée.

- Alveyron va avoir grand besoin de toi durant les semaines à venir, poursuivit son époux. Il va vraiment réaliser ce qui lui est arrivé une fois qu'il sera sevré d'antidouleurs. Et son joli petit visage… En même temps, c'était inévitable, mais ça lui arrive bien tôt à ce pauvre petit bout de chou !

- Ton père t'avait infligé cette balafre, cela a dû être pénible pour lui de se le pardonner.

- Oh, je lui avais tiré dessus en retour, on était quitte avant même que je ne vienne les espionner au château !

- Je ne me ferai jamais à votre humour !

- Ce n'en était pas, pas vraiment. Et effectivement, Alveyron ne pourra jamais rien nous reprocher. Dès lors, ne te mine pas, ma toute belle, insista Alguérande en caressant doucement la joue de sa femme.

- Merci, Algie. C'est toi qui es un cœur. Tu as le plus grand cœur qui soit. Heureusement que tu as pu venir, j'aurais eu du mal à passer cette épreuve seule.

- J'ai une escale de prévue dans trois semaines, nous pourrons nous retrouver plus longuement.

- J'ai hâte. Bon retour à ton bord.

Madaryne aurait voulu l'interroger sur l'affrontement qui se préparait entre le Deathbird, l'Arcadia, le Karyu et le Monarque mais elle n'avait plus le temps de se lancer dans cette discussion délicate.

Elle se contenta de sauter au cou de son mari pour une longue étreinte.

Après un dernier baiser, Alguérande se dirigea vers sa navette, Madaryne quittant le plan d'envol pour suivre son départ depuis un salon.

La salle dépressurisée, le sas s'ouvrit sur la mer d'étoiles et la navette intergalactique y plongea.


- As-tu pu contacter Alguérande ?

Albator secoua négativement la tête à l'adresse de Warius.

- Il me renvoie mes messages et appels, sans en prendre connaissance.

- Il est pourtant urgent que nous synchronisions nos efforts. Si tant est que cela soit utile. Le Monarque nous verra arriver de très loin, bien avant que nous ne soyons à portée de tir pour l'atteindre ! Il nous faut impérativement au moins une protection, et ce même si Algie refuse de se mêler de la confrontation !

- Je sais, sinon je ne cesserais pas de le relancer à ce sujet ! gronda le capitaine du Deathbird.

Il soupira.

- Je ne pensais pas qu'Algie camperait à ce point sur ses positions. J'espérais naïvement un revirement de dernière minute, qu'il déboule au moment critique… Mais là, nous n'avons plus de temps pour nous retourner !

Le grand Pirate balafré réfléchit un instant.

- Alguérande a quitté les siens depuis une semaine, il a pu encaisser le choc de l'accident qui a balafré Alveyron. Je tomberai juste un peu moins mal.

- Comment vas-tu l'obliger à te répondre ?

- Je vais passer par Gander Oxymonth.


La silhouette du massif lhorois était apparue sur l'écran géant de la passerelle du Deathbird.

A quelques heures du contact avec les flocons noirs qui composaient l'avant-garde du Monarque, Albator n'avait pas pris de gants pour exposer la situation des trois cuirassés.

- Et maintenant, lieutenant Oxymonth, qu'il le veuille ou non, passez-moi mon fils !

- Je ne saurais céder à votre requête, que je rejoins bien volontiers, capitaine Albator.

- Quoi ? !

- La navette de mon commandant n'a jamais rejoint le Pharaon. Il a disparu.