Notes de l'auteur : Merci à vous tous de lire cette histoire et de me soutenir ! C'est un vrai plaisir de vous la faire partager et de bousiller vos nerfs, vos émotions voire votre sommeil (pour ceux qui lisent tout d'une traite héhéhé).

Je vous aime, ô lecteurs silencieux ou non !

Et un immense merci à mon génialissime coach Jackhall sans qui il n'y aurait pas d'histoire du tout !

Bonne lecture !

oOo

Chapitre 20 : One more fucking time

(Motörhead)

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Un peu plus tôt ce matin là...

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Est-ce le bruit de la télécommande qui heurte le sol, les murmures par milliers dans sa tête, ou bien la sensation terrifiante de sombrer dans le néant qui le tire de sa somnolence ? Castiel ne saurait le dire avec certitude, mais c'est en sursaut qu'il se trouve arraché à sa torpeur. Ses yeux s'ouvrent en grand dans la pénombre du salon, éblouis par l'écran lumineux. Ses pupilles se rétractent au centre de ses iris bleus et il cille plusieurs fois, désorienté.

Les battements précipités de son cœur couvrent les voix en sourdine de l'émission de téléachat, mais ne parviennent pas à étouffer les centaines, les milliers de chuchotements qui résonnent au plus profond de son esprit.

Il se penche pour ramasser la télécommande qui a glissé de ses doigts dans son sommeil et d'un geste engourdi, presse le bouton rouge. L'image de l'homme blond au sourire figé et au ventre cerclé d'une ceinture vibrante s'évanouit, ne laissant plus qu'un écran noir.

Le silence ne fait qu'accentuer son malaise.

Quelque chose ne va pas.

Son t-shirt colle à son dos lorsqu'il se redresse sur le canapé et prend son crâne entre ses mains tremblantes. Depuis que Metatron lui a arraché sa Grâce et l'a jeté sur Terre quasiment humain, Castiel s'est efforcé de son mieux de faire abstraction des cris et supplications de ses frères et sœurs. Mis à part sa brève expérimentation des médicaments, elles sont toujours restées présentes dans un recoin de son esprit, entêtées et obsédantes comme le roulis sur la grève. Dire qu'autrefois il trouvait leurs voix rassurantes, comme un lien tangible l'unissant à sa Famille par la Foi et l'obéissance...

L'ange déchu ignore si cela est dû à sa condition actuelle de mortel ou à la teneur même des messages qui circulent dans les canaux célestes, mais écouter ses frères et sœurs hurler leur colère, leur terreur et leur détresse est devenu pour lui le plus déchirant des supplices.

Or, les Anges ont cessé de crier.

C'est la première fois depuis qu'ils ont été bannis et projetés sur Terre. Les hurlements ont laissé place à des chuchotements précipités déployant tout un éventail allant de la crainte à l'espoir et la ferveur.

Fronçant les sourcils, Castiel ferme les yeux en se concentrant. Le flot des voix aux intonations enochianes s'amplifie mais reste confus en un entrelacs de voix superposées. Les syllabes hachurées sont entrecoupées de sifflements stridents qui lui lacèrent les tympans s'il les écoute trop attentivement.

Ses paupières closes frémissent lorsqu'il parvient enfin à distinguer quelques mots chuchotés et répétés avec ferveur.

...suivre...

...guide suprême...

...rassembler...

Une dizaine de voix plus fortes que les autres répètent le même message avec conviction, message que Castiel s'efforce d'essayer d'entendre malgré la douleur aiguë qui commence à lui vriller le crâne. Ses ongles griffent son cuir chevelu tandis qu'il grince des dents, le sang bourdonnant dans ses oreilles – un élancement de souffrance dans ses doigts meurtris manque de briser sa concentration. Le sifflement suraigu noie en grande partie l'enochian, mais le terme guide suprême revient à de nombreuses reprises, et...

« Ah bah la voilà, la cafetière, on la cherchait partout !

Castiel rouvre les yeux et baisse aussitôt les mains, comme pris en faute. Le message perd toute clarté et redevient un murmure indistinct et sourd qui rampe au fond de son crâne. Dans l'encadrement de la porte s'étire la silhouette maigre de Garth qui arbore la casquette de Bobby vissée sur son crâne. Le chasseur lui adresse un grand sourire avant de crier par-dessus son épaule :

- Kev' ! Tu peux arrêter de chercher, j'ai trouvé la cafetière et accessoirement Castiel !

- Bonjour, Garth.

Castiel se penche pour ramasser la cafetière et la tasse vide à ses pieds alors que Garth s'approche du canapé.

- Salut, poto ! Qu'est-ce que tu faisais tout seul dans le noir ?

- Je regardais la télévision.

Garth hausse les sourcils et lui prend la cafetière des mains tout en jetant un regard à la télévision.

- Tu sais que ça marche mieux quand c'est allumé ?

Pour toute réponse, Castiel se contente de lever les yeux au plafond d'un air consterné, ce qui arrache un rire au chasseur.

- Ne m'en veux pas, entre Hael et toi je ne sais jamais ce que vous savez et comprenez ou non, vous autres anges. Tu viens prendre le petit déjeuner avec nous ? On doit partir dans moins de vingt minutes, alors autant se caler l'estomac !

- Volontiers.

L'ange déchu lui emboîte le pas dans la salle de réception où sont déjà assis Hael et Kevin – le jeune Prophète camoufle un long bâillement derrière sa main, les cheveux désordonnés et les yeux lourds de sommeil.

- Installe-toi à table, je vais aller remplir ça et ramener des cookies. Kevin est devenu accro au café et est imbuvable le matin tant qu'il n'a pas eu sa tasse.

Cafetière à la main, Garth tourne les talons et disparaît dans le couloir. C'est sous le regard bleu et fixe de Hael que Castiel tire une chaise – le bruit du bois sur le sol résonne dans la salle silencieuse.

- Bonjour, Castiel.

- Bonjour, ma sœur, répond Castiel d'une voix rauque en s'asseyant. Bonjour, Kevin.

Le crâne appuyé sur une main alors qu'il mâche un morceau de chocolat, Kevin lève un regard morne vers Castiel.

- Ça n'a rien d'un bon jour. Vous descendez tous en Enfer, et pour tout ce que j'en sais, vous n'allez peut-être jamais revenir.

- C'est une possibilité, en effet.

Castiel baisse les yeux sur sa main gauche – la chair est à vif au bout de ses doigts, et de fines entailles dans la peau fourmillent de picotements désagréables. Il a utilisé du désinfectant la veille, mais il faudra encore plusieurs jours avant que la douleur sous ses deux ongles presque arrachés se résorbe. Il ferme le poing et croise les bras afin de cacher la preuve de sa vulnérabilité.

- En temps de guerre, continue-t-il d'une voix mesurée, il est parfois nécessaire de prendre un risque afin de surprendre l'ennemi sur son terrain et renverser le rapport de force. Si nous parvenons à capturer Abaddon, son armée sera déroutée, et il ne nous restera qu'à trouver un moyen de l'éliminer durablement.

- Plus facile à dire qu'à faire, ça, soupire Kevin. J'ai passé une partie de la nuit à préparer les bombes, et l'autre à étudier la tablette des démons. Mais je n'ai toujours rien trouvé concernant les Chevaliers de l'Enfer, et encore moins sur un moyen de les tuer.

- Il sera toujours temps de chercher lorsque nous l'aurons ramenée ici.

- … et si vous ne revenez pas ? Qu'est-ce qu'on va faire sans vous, Hael et moi ?

Castiel incline la tête sur le côté en étudiant la question.

- Si Abaddon nous trouve et nous élimine, ce ne sera plus qu'une question d'heures avant que Lucifer et Michael soient libérés et que la Terre soit ravagée. Vous ne survivrez pas bien longtemps.

Kevin grimace et se masse la tempe d'un air encore plus nerveux qu'avant.

- Exactement ce que j'avais besoin d'entendre. Rien de tel pour me stresser encore plus. Merci beaucoup, Castiel.

- De r... oh. C'était du sarcasme. J'étais supposé mentir pour te maintenir dans une illusion de sécurité, c'est cela ?

- Ça aurait été sympa de ta part, ouais.

Hael fronce les sourcils d'un air pensif et échange un regard avec l'ange déchu.

- Pourquoi les Humains disent-ils l'inverse de ce qu'ils veulent ?

Castiel hausse les épaules avec nonchalance – un geste humain qu'il s'est approprié il y a peu :

- C'est quelque chose que j'essaye encore de comprendre, ma sœur.

- Comprendre quoi ? surgit la voix de Garth qui vient de revenir, les bras chargés d'un plateau.

Castiel en oublie de lui répondre lorsque le chasseur dépose son fardeau sur la table – son estomac émet un gargouillis enthousiaste à la vue des paquets de cookies et des tartines de beurre de cacahuète. Kevin tend la main vers la cafetière fumante et s'empresse de se servir une tasse.

Tandis que Castiel peine à ouvrir le paquet de cookies avec sa seule main intacte, le Prophète boit sa tasse d'une traite avant de la reposer sur la table avec un soupir de soulagement.

- Garth, Dean n'est toujours pas sorti de la salle de bain ? lance Kevin en prenant une tartine. Ça fait au moins une demi-heure, là.

- Nope, répond Garth en prenant d'autorité le paquet des mains de Castiel pour l'ouvrir à sa place. En tout cas je n'ai pas entendu l'eau couler, donc il est sûrement sur le trône. Quand je suis passé devant, Crowley était en train de frapper à la porte en lui demandant s'il avait besoin d'une scie. Allez comprendre.

Garth tend le paquet ouvert à Castiel qui se sert et mord dans le cookie et mâche en savourant la saveur sucrée des pépites de chocolat fondant sur sa langue. Il ne prête plus attention aux paroles qu'échangent Kevin, Hael et Garth, ses pensées se focalisant sur Dean.

Un frisson dévale son épine dorsale au souvenir vivace et encore présent des sensations qui l'ont submergé quelques heures plus tôt. Il lui semble encore sentir la douceur humide des lèvres de son protégé contre les siennes, ainsi que le feu qui s'est intensifié dans son ventre, éveillant une étrange hâte. Une hâte qu'il n'a fait qu'effleurer en de rares occasions depuis qu'il a investi le corps de Jimmy Novak.

Tout en mâchant son troisième cookie et en acceptant une tasse de café que lui verse Garth, l'ange déchu tourne les yeux vers le couloir qui mène aux chambres, à la salle de bain ainsi qu'à la cuisine, guettant l'arrivée de Dean. Son rythme cardiaque s'accélère et il se tend lorsqu'un mouvement dans l'ombre s'approche... et retient une pointe de déception en voyant Crowley émerger des ténèbres. Le démon entre dans la salle de réception, ses mains plongées dans les poches.

- Soit l'écureuil nous fait une indigestion de tous les diables, soit il fait sa reine de beauté, annonce-t-il d'emblée d'un air contrarié. Sans doute qu'il travaille son air torturé de héros de l'humanité ou qu'il s'assure que ses cheveux sont bien artistiquement décoiffés. J'espère que vous autres au moins êtes prêts, on doit plonger en Enfer dans dix minutes, et je vous rappelle que la ponctualité est essentielle à la réussite de notre petite virée.

- Il manque aussi Sam et Fido, déclare Garth en se caressant le menton pensivement. Je ne les ai trouvés nulle part. Ils sont peut-être sortis pour une promenade ?

Crowley jette un œil au bout de la table où sont entassées les bombes et armes prêtes pour l'assaut. Puis il secoue la tête avec un étrange rictus affectueux au coin des lèvres.

- Nan, Gigantor s'est sans doute enfermé dans sa bibliothèque pour y prendre la poussière et tapoter son clavier.

- Ah oui, il m'a dit il y a deux jours qu'il essaye de répertorier tous les documents à disposition dans le bunker. Il a eu quelques soucis informatiques, à ce que j'ai compris.

- Je vais le chercher avant qu'il ne se momifie, lance le démon d'un air exaspéré. Les Winchester se font désirer alors que le sort du monde est en jeu. De vraies divas.

Le Roi de l'Enfer tourne les talons et tend la main vers le passage secret, mais se fait devancer par Garth qui se lève en attrapant un paquet de cookies au passage.

- Attends, je m'en charge, Crocro ! Le pauvre garçon n'a sûrement pas mangé, je vais lui apporter de quoi recharger ses batteries.

Alors que Garth dépasse Crowley et disparaît dans l'armoire qui pivote, Castiel termine sa tasse de café et se lève pour se diriger vers les bombes empilées, les effleurant du bout des doigts.

- J'ai pensé que le mieux était de les stocker dans des sacs à dos, précise Kevin en le suivant des yeux. Prenez-en autant que possible, on ne sait pas ce qui peut arriver là dessous.

Castiel acquiesce gravement et entreprend de remplir un sac d'armes, l'appel familier du combat frémissant sous sa peau. Cette même concentration froide et aiguisée qu'il ressent depuis toujours avant chaque guerre, avant chaque mission. Cette même conviction d'œuvrer pour le bien qu'il a éprouvée avant de mener la Garnison en Enfer pour y secourir Dean Winchester.

Mais s'y ajoute aujourd'hui tout cet assortiment d'émotions humaines, désordonnées, illogiques, organiques, ainsi que les voix des Anges en sourdine et les entraves physiques de son corps. Il tente d'ignorer ses côtes qui diffusent un élancement douloureux à chaque inspiration depuis qu'Abaddon l'a jeté contre ce pilier, et les nombreuses contusions qui marquent sa peau.

Dean subit-il lui aussi tous ces inconvénients ? Cette sensation de vertige qui liquéfie ses entrailles, cette sueur froide dans le dos et le cœur qui bat à tout rompre ? Sans doute est-ce bien pire pour lui. Pour l'avoir vu au plus bas de la déchéance et tenu son âme au creux de sa main, Castiel est mieux placé que quiconque pour savoir ce qu'il a subi en Enfer et à quel point son séjour l'a marqué.

Il n'est guère étonnant que Dean repousse le moment autant que possible. Retourner en Enfer, même brièvement, représente pour l'homme vertueux une épreuve dont nul ne peut mesurer ni même concevoir l'ampleur.

Une pointe d'inquiétude traverse son cœur, et il tourne à nouveau les yeux vers le couloir pour guetter l'arrivée de Dean, ne prêtant aucune attention à Kevin qui envoie des piques acides à Crowley – le démon semble prendre un plaisir tout particulier à les retourner contre lui. Le Prophète reste assis auprès de Hael, dédaignant les cartes que Crowley a étalées sur la table pour rappeler une dernière fois sa stratégie. Tout en achevant de remplir son sac, l'ange déchu arrache son regard du couloir vide pour baisser les yeux sur la trajectoire montrée du doigt sur le plan, écoutant attentivement les indications.

- Ce n'est pas trop tôt, l'élan, claque la voix du Roi de l'Enfer qui s'interrompt dans ses explications.

Castiel relève les yeux en fermant son sac, et observe Sam s'avancer avec Fido et Garth. Le jeune Winchester semble épuisé et des ombres se dessinent sous ses yeux – ses joues sont un peu creusées.

Crowley fait signe à Sam et Garth de s'armer avant de poursuivre en se frottant les mains :

- Il ne nous manque plus que l'écureuil pour que la Cour des Miracles puisse se mettre en marche. Theyla nous attend, et il nous faut être pile à l'heure si on ne veut pas rater Abaddon.

- Je suis là, tranche la voix grave de Dean.

Castiel tourne vivement la tête pour voir l'aîné Winchester émerger de l'ombre en fixant la lame tueuse de démons à sa ceinture avant de marcher tout droit vers la table. Il passe juste devant lui sans même lui accorder un regard. Castiel plisse les yeux en scrutant le moindre de ses gestes afin de s'assurer que son protégé se trouve en état de traverser une pareille épreuve. La main de Dean ne tremble pas lorsqu'il saisit un pistolet à eau bénite, mais la ligne dure et crispée de sa mâchoire et son regard évitant obstinément le sien semblent indiquer que son assurance n'est que feinte.

- Vous êtes prêts ? On part tout de suite, articule froidement Dean en glissant l'arme sous sa ceinture, dans son dos.

Castiel doit en avoir le cœur net – et il n'a jamais pu lire en Dean qu'en regardant droit dans ses yeux. Si Dean n'est pas en état de descendre en Enfer, Castiel le forcera à rester dans le bunker s'il le faut. Aussi s'avance-t-il d'un pas vers lui, entrant droit dans son espace personnel, comme aime l'appeler Dean cette abstraction issue de codes sociaux et culturels propres à cette époque et zone géographique.

- Bonjour, Dean.

Dean lève enfin ses yeux pour croiser son regard, mais cela dure à peine une fraction de seconde durant laquelle Castiel y décèle de la nervosité et de l'embarras, et déjà ces iris verts se sont détournés. Il penche la tête en vain pour tenter de maintenir le contact visuel.

- Ouais, bonjour, Cas', marmonne Dean en s'humidifiant les lèvres.

Malgré lui, Castiel baisse les yeux pour regarder ce bout de langue lécher les lèvres humides. Il fronce les sourcils, un peu déstabilisé par son propre trouble pendant Dean lui tourne le dos pour s'adresser au Roi de l'Enfer :

- Allez Crowley, ouvre ton putain de portail qu'on en finisse.

- Voilà ce que j'aime entendre, approuve le démon d'une voix onctueuse. Prenez vos armes, serrez bien les fesses, je vais vous faire visiter mon chez-moi. Cosette et sa copine ne savent pas ce qu'ils manquent.

Sans quitter Dean du regard, Castiel endosse son sac à dos lourd de bombes et s'empare d'une mitraillette à eau vert fluo en tâchant de ravaler son inquiétude et de vider son esprit de toute distraction – les sentiments n'ont pas leur place en mission.

Tandis que Crowley déclame ses incantations, Castiel s'approche des frères Winchester qui échangent quelques paroles inintelligibles à voix basse.

- Bienvenue en Enfer, les enfants.

Crowley leur présente la brèche entre les dimensions d'un geste de bras – on y aperçoit, troublée par la différence de réalité, l'image d'un couloir aux éclats dorés, et une silhouette aux courbes féminines dans une robe rouge. L'ange déchu connaît bien ce type d'ouvertures entre les mondes. Il en a traversé des millénaires durant, et ce depuis la création du Paradis – ce trou qui s'ouvre sur l'Enfer n'a rien de bien différent que ceux que l'ange déchu empruntait avec les autres Anges pour entrer et sortir du Paradis. Passages tous fermés aujourd'hui.

- Je rêve ou est-ce que c'est un suçon sur ton cou, Dean ?

Castiel hausse les sourcils et lève la tête vers Sam qui observe le cou de son frère d'un air estomaqué. Figé sur place, Dean repousse sa main et remonte vivement le col de sa veste.

- C'est bien ça, c'est un suçon ! poursuit Sam à voix plus basse, mais tout le monde l'écoute attentivement à présent. Qu'est-ce que... qui t'a fait ça ? Ne me dis pas que tu es sorti seul en ville cette nuit, avec le virus croatoan dans la nature ? Tu te rends compte à quel point c'est dangereux ?

Castiel sent son cœur se serrer en posant les yeux sur Dean.

Dean a l'air contrarié. En colère.

Ce même air qu'il arborait lorsqu'il refusait de lui adresser la parole ni même de le regarder, après que Naomi lui ait arraché la tablette de son corps, le laissant gravement blessé.

A-t-il commis une erreur en posant ses lèvres sur le cou de Dean pour y aspirer la peau au niveau de sa jugulaire ? Les Humains et leurs codes sociaux restent un mystère par encore bien des aspects pour Castiel, et à en juger par le comportement des frères Winchester et le regard stupéfait de Kevin, il a peut-être bien commis un impair et offensé Dean. L'aîné Winchester avait pourtant affirmé qu'il n'y avait aucun problème, mais... les Humains mentent, ou pire, disent l'exact contraire de ce qu'ils pensent. Ce qui expliquerait son attitude distante.

- Oh... je n'avais pas pensé que cela laisserait une marque, s'excuse Castiel avec un regard suppliant, peu désireux d'être à nouveau ignoré. Je suis désolé, Dean.

- Cas' ?!

Sans prêter attention à Sam, il dévisage Dean dont la colère ne semble guère s'apaiser, bien au contraire.

Ce n'est qu'en entendant Garth et Crowley évoquer un pari grivois sur sa relation avec Dean, et en notant l'air choqué de Sam que Castiel réalise son erreur. Ayant lui-même vécu des millions d'années sans corps sexué capable de ressentir des sensations chimiques véhiculées par les nerfs et traitées par un cerveau organique, il en oublie souvent à quel point l'aspect physique est important pour les Humains – c'est après tout pour cette même raison que Dean lui a rappelé des dizaines ou des centaines de fois que se tenir à moins de quinze centimètres d'autrui est considéré comme une invasion. Les interactions sexuelles, tout particulièrement, font partie de la catégorie, comme les films pornographiques, des choses dont on n'est pas censé parler.

- Cas' et toi, sérieux ? poursuit Sam face à son frère plongé dans un mutisme vibrant de colère. Mais depuis quand ? Et pourquoi tu ne m'as rien dit ?

Castiel incline la tête sur le côté, tout à fait confus à présent. Faut-il ou non en parler, finalement ? C'est à n'y plus rien comprendre. Mais quoi qu'il en soit, il a de toute évidence commis une erreur à un moment ou l'autre.

Il ouvre la bouche pour tenter de s'expliquer, mais Dean relève ses yeux dont le vert est assombri de colère et intervient d'une voix tranchante :

- Vous trouvez vraiment que c'est le moment de parler de ça ? On va littéralement descendre en Enfer, là ! Votre interrogatoire sur ce que je fais de ma vie privée peut attendre après, si on est encore vivants ! Ou non, attendez, mieux : allez tous vous faire foutre. Tous autant que vous êtes.

Dean leur tourne le dos et s'engouffre dans le passage entre les dimensions. De toute évidence, l'homme vertueux est parfaitement en mesure de se concentrer sur la mission et ne pas se laisser distraire de son objectif. Comme le ferait un soldat du Seigneur.

- Il n'a pas tort, cela dit, lance Crowley pour briser le silence gêné qui s'est abattu sur eux tous. Nous avons bien mieux à faire dans l'immédiat que de spéculer sur qui fait la femme. Allons récupérer mon trône.

Castiel adresse un pâle sourire d'excuse à Sam avant d'emboîter le pas à Dean, bien décidé à mettre sa confusion et ses questions de côté le temps de leur descente en Enfer. En trois pas, il se retrouve auprès de Dean qui fait face à une démone vêtue de rouge – Theyla, probablement.

- Voyez-vous ça, susurre-t-elle d'un air appréciateur. De la chair fraîche. Et que de beaux morceaux de choix...

Un sourire lascif se glisse sur ses lèvres alors qu'elle scrute Dean et Castiel, puis Sam et Garth. Elle hausse un sourcil blond lorsque ses yeux se posent sur le Chien de l'Enfer qui pose le postérieur à terre, langue pendante entre ses crocs et queue balayant joyeusement le sol de velours rouge.

- Et qu'est-ce donc que cette chose ? Je n'en avais encore jamais vu un aussi énorme !

- Je me rappelle t'avoir entendue me dire quelque chose de similaire à l'époque, mh ?

Un sourire plus franc étire les lèvres de la démone lorsque Crowley émerge du passage qu'il laisse se refermer derrière lui.

- Crowley, le salue-t-elle d'une voix caressante. C'est un réel plaisir de te revoir en vie. Tu n'imagines pas les rumeurs qui ont couru sur toi. Celle selon laquelle tu serais devenu l'esclave sexuel des célestes déchus était ma favorite.

Tandis que les deux démons échangent des politesses, Castiel fixe à nouveau Dean du coin de l'œil, mais le chasseur est occupé à observer les lieux avec un air partagé entre l'incrédulité, le dégoût et le soulagement. L'Enfer où tous deux ont passé quarante longues années – Castiel à le chercher, Dean à subir le traitement d'Alastair – n'a rien de semblable avec celui de Crowley. Ici, nul fleuve de lave ou de sang, ni falaises escarpées, chaînes ou espaces infinis où l'écho des cris est absorbé dans le néant. De ce que Castiel a pu visiter et voir sur les cartes, le démon a un goût prononcé pour les interminables couloirs et la décoration narcissique d'un goût douteux.

Un mouvement doublé d'un couinement enthousiaste attire l'attention de Castiel, et c'est de justesse qu'il tend la main et agrippe Fido par la peau du cou. Il lui faut s'arquer en arrière et freiner de son mieux de ses talons pour l'empêcher de se foncer sur Theyla pour lui renifler le derrière – une mauvaise habitude qu'il a prise et que Sam essaye de corriger. Et encore, l'ange déchu est parfaitement conscient que le Chien de l'Enfer ne se laisse maîtriser que parce qu'il le veut bien, étant donné que la taille et puissance de Fido surpassent celles combinées de trois ou quatre Humains.

Castiel se penche vers les yeux d'un rouge flamboyant de l'animal et gronde tout bas :

- Fido, non.

Le Chien de l'Enfer semble comprendre et rentre la langue en prenant un air plus digne, sa queue fouettant paresseusement l'air. Castiel lâche sa prise sur son épais cou et relève les yeux pour voir Garth ôter sa casquette et faire le baisemain à la démone.

- Navré, mademoiselle, déclare-t-il en français avec un accent discutable, mais je ne suis pas un garçon facile.

Theyla éclate d'un rire sonore et lorsqu'elle cille, ses globes oculaires adoptent une teinte d'un rouge aussi vif que sa robe.

- Il me plaît, celui-là ! Bien, vous autres, suivez-moi, je vais vous mener à l'usurpatrice !

Castiel jette un dernier coup d'œil à Crowley et Garth avant de suivre la démone dont les talons frappent le tapis épais de velours qui recouvre le sol et étouffe tous les bruits de pas. Au bout du couloir, il tournent et débouchent dans un autre couloir plus vaste et encore plus richement décoré, et Castiel fronce les sourcils en levant la tête. Le plafond est à perte de vue recouvert d'une fresque colorée en plusieurs tableaux, agrémentée de dorures sculptées. Et chaque personnage représenté arbore le visage fier de Crowley.

Sans interrompre sa marche, Theyla leur jette un regard par-dessus son épaule en désignant la fresque d'un geste élégant du poignet.

- Vous pouvez admirer au-dessus de vos têtes l'œuvre authentique de Michel-Ange lui-même, qu'il a peinte en cadeau pour notre Roi bien-aimé.

- Michel-Ange est en Enfer ? grimace Sam d'un air incrédule, le nez levé vers le plafond.

Les bouclettes blondes de Theyla tressautent à chaque pas et son bassin ondule en un balancement chaloupé.

- Tu serais surpris de savoir le nombre d'innocents que l'on reçoit ici parce qu'ils ont eu le malheur de déplaire aux célestes.

Castiel arrache ses yeux de la fresque en se remémorant le débat animé auquel il avait participé au Paradis quelques siècles plus tôt, et qui avait débouché sur le refus de l'âme du peintre au Paradis.

- Je me souviens de cela, déclare-t-il gravement. Le Conseil restreint a posé son veto sur son âme car ses œuvres et sa représentation de notre Famille et plus particulièrement de Dieu ont offensé les plus haut gradés. Rgoan trouvait que nous peindre sous une apparence humaine était un blasphème et une insulte.

Fido dépasse l'ange déchu et gambade aux côtés de la démone tandis qu'il scrute les environs, le doigt alerte et prêt à appuyer sur la gâchette de sa mitraillette à eau bénite. Nul démon en vue – Crowley et Theyla ont bien calculé leur itinéraire, de toute évidence.

En quelques enjambées, Dean rattrape la démone, les épaules crispées.

- Abaddon ne se doute pas de notre arrivée, c'est sûr ?

- Oh, ne t'en fais pas, mon chou, personne ne verra rien venir.

Sam, lui, ralentit le pas pour se retrouver à la hauteur de Castiel qui ferme la marche, et se penche pour murmurer à son oreille :

- Cas', dis-moi... ça dure depuis longtemps, entre Dean et toi ?

Castiel lui glisse un regard surpris, mais Sam ne le regarde pas, occupé à couvrir les arrières de Dean en jetant des coups d'œil derrière eux afin de s'assurer qu'ils ne sont pas suivis. Castiel plisse les yeux pensivement en considérant la question.

- Si tu veux parler de l'aspect charnel de notre relation, je ne suis pas sûr que longtemps soit le mot juste. Quoi qu'il est possible que d'un point de vue humain, quatre heures représentent une période conséquente, proportionnellement à votre espérance de vie limitée.

Sam pince les lèvres en baissant vers lui un regard consterné juste quand Theyla stoppe sa marche pour appuyer sur un point près d'une statue en bronze représentant un Crowley qui repousse théâtralement du pied un supplicié. Les lourdes tentures de velours rouge s'écartent et laissent place à un ascenseur tout ce qu'il y a de plus moderne, qui ouvre ses portes avec un tintement sonore.

La démone entre dans l'ascenseur garni de miroirs et leur fait signe de la rejoindre d'un geste séducteur de l'index. Castiel, Sam et Dean s'y engouffrent, et il leur faut se tasser afin de permettre au Chien de l'Enfer de les suivre. L'épaule pressée contre celle de Dean et les bombes dans son sac appuyant douloureusement contre ses vertèbres, Castiel observe les portes se refermer puis les chiffres défiler très rapidement dans les négatifs – leur descente est agrémentée de musique classique en fond sonore. Fido halète en fixant sur Sam un regard empli d'adoration, et l'ange déchu élève la main pour intercepter sa queue enthousiaste avant qu'elle ne frappe Dean au visage. Il croise alors le regard de la démone qui lui adresse un bref clin d'œil, si discret qu'il doute un instant de l'avoir réellement vu.

Lorsque les portes se rouvrent avec le même tintement, c'est pour dévoiler un couloir qui n'a rien de comparable avec celui qu'ils viennent de quitter.

- Nous y voilà, déclare Theyla d'une voix enjôleuse. C'est ici que vous trouverez Abaddon.

Fido s'extirpe tant bien que mal de l'ascenseur, puis s'ébroue avant de renifler avec curiosité le sol. Sur ses gardes, Castiel sort avant les Winchester afin de s'assurer qu'aucun ennemi n'est en vue. Une fois rassuré, il leur fait signe de les suivre. Sam et Dean sortent à leur tour en scrutant le couloir aux murs de pierre luisant d'humidité. Des lamentations et cris étouffés résonnent au loin.

- Attendez une minute, souffle Sam en écarquillant les yeux. Je reconnais cet endroit ! Ce n'est pas du tout là que nous étions supposés aller !

Castiel et Dean se tournent vivement vers l'ascenseur dont Theyla n'est pas sortie, et ont tout juste le temps de la voir esquisser un sourire carnassier.

- Bonne chance, mes jolis ! Vous en aurez besoin !

Castiel s'empresse d'appuyer sur la gâchette, mais le jet d'eau bénite ne frappe que les portes qui se referment sous leurs yeux impuissants.

- Putain de merde ! crache Dean en se précipitant.

Mais l'ascenseur a disparu – il n'y a plus à son emplacement qu'un mur froid que l'aîné Winchester palpe en vain, sans réussir à le faire réapparaître.

- Theyla nous a trahis, articule Sam d'une voix tendue en passant une main nerveuse dans ses cheveux. Il ne manquait plus que ça.

- À moins qu'il ne s'agisse de Crowley lui-même, déclare platement Castiel.

- Il ne peut pas ! s'emporte Dean en se retournant d'un bloc. Il a fait un pacte avec moi qui lui interdit de nous trahir !

- N'accusons pas Crowley sans preuves, objecte Sam malgré son air perturbé. Theyla les a peut-être bernés aussi, Garth et lui. Ce n'est pas le moment de se demander qui a trahi qui.

- La mission est donc annulée, conclut Castiel en serrant les dents.

- Étant donné les circonstances, c'est plus prudent de retrouver Garth et Crowley et sortir d'ici vivants.

Dean se détache du mur, la frustration évidente dans ses mouvements.

- Il faut déjà qu'on s'y retrouve dans ce putain de labyrinthe.

- Je sais où on est, lance Sam en observant les lieux. C'est ici que j'étais venu récupérer l'âme de Bobby.

- Ok, super, et tu connais le chemin pour sor... ?

Dean se fige en pleine phrase lorsque la voix grave de Crowley résonne autour d'eux, claire et distincte.

« Mes chers et loyaux sujets, c'est votre Roi légitime qui vous parle. J'ai un petit message à vous communiquer, si vous voulez bien cesser vos activités un moment pour y prêter toute votre attention...

Sachez avant toute chose que je ne tiendrai pas rigueur aux traîtres qui ont rejoint les rangs d'Abaddon sans savoir si j'étais en vie ou non. Je saurai me montrer magnanime si vous lui tournez le dos dès à présent pour vous ranger derrière moi.

Pour ceux qui ne seraient pas convaincus de ma légitimité et ma supériorité sur ma rivale, je vous propose dès à présent une petite démonstration de force.

Vous avez tous entendu parler des frères Winchester qui ont stoppé l'Apocalypse et botté le cul de Lucifer lui-même. Et vous connaissez tous Castiel de réputation, pour les milliers de célestes qu'il a massacrés avant de les chasser tous du paradis. Figurez-vous qu'ils sont tous les trois à ma botte, mes fidèles larbins, en vérité ! Ils se sont portés volontaires pour vous le prouver en personne.

Devant vos yeux ébahis, mes chers enfants, ils vont défaire Abaddon, son armée, et tous ceux d'entre vous qui seront assez stupides pour les défier. Ils se trouvent au niveau -827, dans le couloir B564. N'hésitez surtout pas à tester la marchandise si vous n'êtes pas convaincus.

Faites le bon choix, et rejoignez le camp des gagnants. »

- Son of a BITCH !

Fido cesse de remuer la queue et retrousse les babines, découvrant ses crocs d'un air menaçant. Il se met à gronder tout bas, ses yeux rougeoyant dans la pénombre.

- Dean... souffle Sam en ouvrant de grands yeux.

Plusieurs dizaines de démons aux yeux d'un noir d'encre viennent d'apparaître dans l'ombre à plusieurs mètres et les observent sans bouger.

- Préparez-vous à courir, ordonne Dean en un murmure rauque.

Castiel acquiesce et glisse une main dans son dos pour ouvrir discrètement son sac à dos et y cueillir une bombe – il n'y a qu'une vingtaine de démons, il sera facile de les repousser avec ceci et couvrir les arrières des Winchester pendant leur retraite...

- Bonjour, les garçons. »

La voix triomphante d'Abaddon coule comme du miel alors qu'elle émerge de l'ombre, vêtue d'une veste en cuir et d'un jean, un rictus mauvais étirant ses lèvres peintes de rose. Autour d'elle apparaissent des centaines de démons, encore et encore, jusqu'à ce que le couloir soit bondé à perte de vue.

oOo

Un gémissement s'étrangle dans sa gorge lorsque Garth entrouvre les paupières, son crâne comprimé en un étau douloureux. La joue pressée contre du tissu tiède, il cille lentement, pris d'étourdissements.

Une voix grave au-dessus de lui récite des incantations, et le chasseur réalise qu'il se trouve dans les bras de Crowley qui le porte comme une jeune mariée. Tout tourne autour de lui et une vague nausée lui fait crisper sa main contre la veste noire du démon. Sa vue se trouble et se dédouble. Les sons s'épaississent. Garth sent sa conscience lui échapper comme une poignée de sable – à peine a-t-il le temps de voir l'Enfer laisser place à la salle de réception du bunker, et Kevin se lever brusquement, que ses yeux se révulsent dans leurs orbites.

Les ténèbres l'engloutissent à nouveau.