LA SENTENCE
Démétri se courba, raide et ne fut pas long à nous quitter. Caius le suivit d'un œil impatient, jusqu'à ce qu'il disparaisse à l'ongle du hall.
- Maintenant que j'ai assisté muet à cet échange dont je ne comprends mot, cher frère, je crois que tu as des explications à me fournir ! lâcha-il sans préambules.
- En effet, c'est ton droit le plus absolu, acquiesçai-je. A dire vrai, les choses prennent une tournure pour le moins surprenante, et j'ai plus que jamais besoin de tes conseils avisés.
- Il suffit Aro ! N'insulte pas mon intelligence avec tes flatteries, tu n'as pas plus besoin de mes conseils aujourd'hui que tu en as voulu hier.
- Caius, mon frère…
Il leva une main, irrité.
- Je ne m'en formaliserais pas si tu étais resté aussi sensé que de coutumes, mais tes dernières décisions m'inquiètent et je m'interroge sur cette prévoyance sans faille qui était tienne jusqu'à très récemment.
- Tu n'as peut-être pas tort, en fin de compte.
Je soupirai feignant un accablement qui m'était étranger. Connaissant le goût plus que prononcé de Caius pour la dramaturgie, je ne voulais le priver de son plaisir inoffensif.
- Parles ! tu m'inquiètes…
Je me relevai, lui tournai le dos un instant, juste le temps de me constituer un visage de circonstance.
- Tu avais raison et je ne me suis jamais autant égaré dans mon jugement.
Je lui fis face. L'espace d'une seconde, troublé, il sembla ne pas trouver le bon comportement à adopter, mais sa mine se fit bientôt supérieur, fière. J'essayai de ne pas lui en tenir rigueur, ravalant autant que faire ce peut mon amusement. Ah, ce cher Caius, dieu le préserve, l'éternité à ses côtés est plus douce, épargnée par l'ennui…
- Comprends-tu maintenant pourquoi il importe de consulter avant d'agir ? me sermonna-il.
- Oui, plus que jamais et c'est pour cela que je me tourne vers toi en ce moment, tu es mon dernier recours, le seul sur qui je puisse compter.
Il se tut, savourant sans entrave sa propre importance enfin retrouvée et suprême.
- Il était temps, n'en perdons pas plus. Dis-moi ce qu'il en est…
- C'est Carlisle. Ces rumeurs qu'on entend, n'en sont point. Après la venue de cette indienne, j'ai envoyé mes propres informateurs quérir la vérité et ce qu'ils m'ont rapporté ne laisse point de doute. Non content de dresser l'opinion de la communauté contre Volterra et ses habitants, il se discrédite définitivement en se joignant à cet Egyptien afin de créer une armée de nouveau-nés…
- Que dis-tu ? m'apostropha un Caius frappé de stupéfaction.
- La stricte vérité.
- Est-ce de cela que tu conversais le traqueur ?
J'acquiesçai.
- Mais…s'intrigua-il, ne viens-tu pas de me dire que tes informateurs avaient déjà enquêté et rapporté les faits ? Pourquoi envois-tu l'un de nos dons les plus précieux au devant d'une perte certaine ?
- Parce que je sais qu'il n'ira pas, il a d'autres…projets dirons-nous. (Sa stupeur en devint comique) Figure toi que notre Démétri est amoureux.
Il se releva vivement, mécontent d'ignorer ce qui se jouait sous ses yeux. Je lui avais gâté son moment de gloire avec cette avalanche de déclarations dont il n'arrivait pas à trouver le fil rouge. Je regrettai à peine de devoir jouer encore un peu avec ses nerfs délicats.
- Volterra est grande, déclarai-je, et c'est ses résidents qui ont fait sa grandeur. Chacun d'eux a apporté sa pierre à l'édifice. Je suis le premier à le dire et pourtant cela me surprend à chaque fois que l'un deux fait ses preuves.
- Va à l'essentiel, mon frère.
- J'y viens, assurai-je. Je débute juste par le début, cher frère… Il y a de cela quelque temps et tu n'es pas sans le savoir, le clan s'est agrandi d'une délicieuse femme qu'on a failli laisser dépérir sans suspecter son immense potentiel.
- Fais-tu référence à ce rebu du clan Cullen pour laquelle tout le monde semble prêt à remuer ciel et terre ?
- Non, à celle là, j'y viendrais ultérieurement. Je te parle de Giana (il fronça les sourcils), cette humaine, lui rappelai-je, celle qui contribuait à notre anonymat jusqu'à très récemment. Vois-tu, tout comme toi, je n'avais pas plus suspecté ses capacités et c'est bien dommage.
- Et qu'a-t-elle donc fait pour mériter de tels égards, peux-tu me le dire ?
- Elle m'a donné une idée. Une idée d'une extrême intelligence… Une fois transformée et comme il est dans mon habitude, je sus allée voir si elle avait un quelconque don à apporter à notre communauté. Je fus vite déçu, car elle n'en avait développé aucun. Mais j'ai lu en elle et j'ai découvert qu'elle était d'une étonnante ressource. Elle a consacré sa jeunesse à nous servir, elle nous adulait et l'envie de devenir des notre la consumait de jour en jour. Mais elle savait que ses chances étaient minimes et le risque mortel. Alors, elle a eu une audacieuse idée. Tu ne pourras jamais deviner, mon frère. Personnellement, son ingéniosité m'a laissé pantois.
- Je ne peux deviner, il est vrai, alors empresse toi de finir ton récit.
Je souris, ravi d'avoir titillé son intérêt.
- Elle a dissimulé, çà et là au sein de la bâtisse un dispositif d'écoute que les humains appellent micro.
- Plait-il… ?
- J'en fus stupéfait aussi. Elle ne voulait pas prendre le risque d'être prise par surprise ; de nos décisions à son propos dépendait sa vie. Si un jour nous avions convenu de la sacrifier, elle nous aurait devancés en nous quittant. N'est-ce pas d'une ingéniosité rare ?
- Et tu as exploité son idée, flatter son intelligence au lieu de la châtier pour son insolence ?
- Ah Caius…il ne faut pas être aussi pointilleux, elle a juste voulu mettre toutes les chances de son côte et même si son entreprise parait risible étant donnée l'impossibilité qu'elle avait réellement de pouvoir nous échapper, son comportement est plus que compréhensible au vue du but qu'elle ciblait. Je dois dire qu'elle a mérité sa place parmi les nôtres. On se fait vieux cher frère, il ne faut pas perdre de vue les ressources dont le sang jeune peut faire preuve. Cette histoire nous donne une leçon.
- Une leçon que tu as préféré me cacher jusqu'à présent !
- Je n'avais aucune raison de t'ennuyer avec ce sujet avant que la démarche ne donne de résultats.
Il releva un sourcil.
- Quel genre de résultats cela peut être. Rien ne t'échappe jamais de toute façon.
- Détrompe-toi. Une fois recueillis les enregistrements de ces micros m'ont permis d'éviter le pire.
- Mais que se passe-il enfin, Aro ?!
- L'un des nôtres s'apprêtait à nous trahir.
- Comment ? …Qui est-ce ?
- C'est notre traqueur, hélas, soupirai-je. J'ai demandé à Gianna de mettre son dispositif au plus près de la fille Cullen afin de pouvoir surveiller ses rapports avec les nôtres. Je crois qu'elle en a truffé les vêtements même de cette dernière, car l'écoute fut optimale et ce que j'y entendis ne laisse point de doute. Cela m'a énormément déçu, je pensai réellement que la loyauté de Démétri m'était acquise…on ne peut vraiment jurer de rien.
- Lui ? Est-ce pour cette fille… ? (il appuya le mot avec dégout)
- Oui, tu devines juste. C'est pour elle. Et je dois te demander de t'occuper toi-même de cette affaire-là. Démétri est un fils pour moi et pour ne rien te cacher j'ai d'ores et déjà pardonné son écart que je considère comme une erreur de jeunesse, si on peut dire cela ainsi. Mais on ne peut laisser passer cela sans intervenir, il en va de notre autorité. Il faut donner l'exemple, marquer cette erreur d'une expiation juste et adéquate. Et pour cela je te fais entièrement confiance. Que penses-tu faire mon frère ?
- Il n'y a qu'une seule chose à faire et tu le sais aussi bien que moi. Il faut les châtier tous les deux, définitivement. Et leur exemple dissuadera quiconque de jamais suivre leur chemin.
J'en soupirai intérieurement, les siècles n'avaient apporté aucun discernement à Caius, il restait aussi emporté que dans sa prime jeunesse. Je tentai patiemment de guider sa décision, car il était exclu qu'il contrarie mes plans ; l'enjeu était trop grand.
- N'oublie pas le don de cette fille Caius, n'oublie pas l'emprise qu'elle a pu avoir sur lui par sa magie. Réfléchi à notre perte aussi si jamais nous sacrifions notre traqueur…on ne peut se le permettre dans un temps aussi incertain.
Il pinça les lèvres, mécontent d'être entravé dans son cruel procès, mais pris la perche que je lui tendais : la fille.
- Alors l'exemple sera la fille, et je ne veux aucune discussion là-dessus. Ramène-les-moi !
- Je le ferais. Laissons-leur un peu de temps, c'est le dernier qu'ils vivent ensemble.
Le vent soufflait fort et la mer déchainée s'en allait frapper les rochers avec une force démentielle, affolant les mouettes qui lançaient leurs cris dans le ciel ; je n'arrivais pas à me l'expliquer mais ils semblaient entrainer dans leur sillage un parfum de mélancolie. L'émotion me serrait le cœur, ou du moins est-ce ainsi que je le ressentais. Autour de nous le paysage était sauvage et splendide ; désert aussi, mortellement désert.
- Tu es bien silencieuse, souffla-il à mon oreille. Je me serrai plus fort contre lui.
- C'est juste que j'ai l'impression qu'on est seuls au monde.
- L'idée te plait-elle ?
J'acquiesçai.
- Oui, beaucoup.
Il rit de bon cœur.
- Quelque chose de drôle ?
- Oui, toi. (Ça semblait beaucoup l'amuser) Tu es différente, je crains de m'y habituer trop vite.
Il encercla ma taille, chercha mes lèvres avec empressement et les trouva sans entraves.
- Peut-être, frémis-je, électrisé par le baiser. Toi, par contre, tu ne changeras jamais.
- Mais, alors, si tu n'as pas l'espoir de me voir changer un jour, qu'est-ce qui est à la base de ce changement à mon égard ?
- Ce n'est pas vraiment un choix, avouai-je. J'ai juste admis les nuances de gris qu'il y avait entre le blanc et le noir.
- Très flatteur !s'amusa-il.
Je devais bien l'admettre. J'étais bien trop prompte au jugement, bien trop présomptueuse. En effet, qui pourrait dire quelle sorte de vampire j'aurais pu être si c'était entre les mains d'Aro que je m'étais réveillée immortelle ?
- Sommes-nous suffisamment loin…de Volterra, à présent ? Et si on nous avait vu partir?
Il était tout à fait exclu que je me laisse aller à me détendre avant d'avoir mis des milliers de kilomètres entre Aro et nous.
- Quand bien même. Je suis Démétri Volturi, éminent membre de la garde de Volterra et je fais ce que bon me semble.
Il tenta un air supérieur afin de m'amuser, mais il ne m'abusa pas. Son rire était voilé, amer.
- Où allons-nous, maintenant ? m'enquis-je.
Je voulais le faire parler, entendre sa voix ; elle était si chaleureuse, si rassurante. Et surtout, je voulais me projeter dans l'avenir pour échapper à cette angoisse qui me calcinait.
Il fit mine de ne pas m'entendre, trop occupé qu'il était de couvrir mon cou de baisers, mais la soudaine tension qui le traversa ne m'échappa pas. Je le repoussai avec douceur mais fermeté.
- Démétri… ?
Il y avait quelque chose qui n'allait pas. Son regard. Oui, cette détermination dans son regard, mais aussi ce désespoir sous-jacent.
Je clos les yeux un instant et je m'égarais dans les ténèbres ; les flues et les reflues de la mer pour seuls compagnons.
- On ne part pas, n'est-ce pas ? murmurai-je, la voix lourde.
Il attrapa mes mains, les guidas jusqu'à ses lèvres et les baisa. Une douleur intense irradia en moi, me coupa le souffle.
- Il mio angelo, tu peux me croire, il n'y a rien au monde que je ne désire plus que toi. Ce monde peut bruler, sombrer dans le chaos, disparaitre…pourvu que tu sois saine et sauve, heureuse. J'ai commis un affront… pas juste un seul au fond, mais il y'en a un que je compte bien expier. Je vais te rendre aux tiens.
- Démétri…
Il n'y avait que son prénom que je parvenais à articuler, l'émotion me serrait la voix. Comment lui dire que son affront était d'ores et déjà pardonné à mes yeux, qu'il n'en était pas le seul fautif ? Comment lui dire que le destin s'était joué de moi aussi bien que de lui et qu'il ne nous restait plus qu'à se jouer de lui à notre tour ? Comment le supplier de ne pas me laisser au bord du précipice ? Comment lui dire qu'il est mon seul refuge désormais ?
- Les tiens doivent déjà être en route, ils ne tarderont pas. Cette plage est suffisamment éloignée de Volterra pour qu'ils ne voient pas là-dedans un quelconque stratagème. Alice a du voir ce qu'il en était quoi qu'il en soit, mes intentions sont claires, ma décision prise depuis suffisamment longtemps. Tu vas rejoindre les tiens là où est ta place, quant à moi, je vais retourner vers les miens. J'aurais tellement voulu qu'il puisse en être autrement…mais c'est ce qu'il convient de faire, Angie.
Il me tint contre lui, se raccrocha à moi avec une force qui tenait du désespoir. Je ne pus m'empêcher d'en faire de même malgré ce gouffre de douleur qui me ravageait l'âme.
- Dans une autre vie, nous aurions vécu cette aventure, murmurai-je contre son épaule.
- Oui, répondit-il avec un sourire dans la voix, nous aurions été bons à ça.
- Je n'en suis pas si sûre, tu m'aurais certainement mise au comble de l'exaspération et je n'aurais pas été longue à te laisser tomber, gémis-je, en assénant un poing sur son torse.
- Peut-être, mais je t'aurais retrouvé. Je te rentrouvrais où que tu ailles, toujours…
Le paysage semblait tourner autour de nous, le fracas des vagues parut soudain plus fort, le cri des mouettes assourdissant et le vent rageur. Englouti dans ce tourbillon, je découvris à mes dépends, un vague espoir auquel me rapprocher.
- Ce n'est donc pas fini.
- Non. On la vivra peut-être cette vie, qui sait ? L'immortalité est longue, si longue que certains la disent même infinie.
Et ce fut sur cette dernière phrase, qu'enlacés l'un à l'autre, nous sombrâmes une dernière fois dans ce plaisir que le destin nous jalousait. Et notre fougue fut si violente qu'elle en concurrença les éléments déchainés qui nous tenaient lieu de dernier refuge.
- Tous les autres doivent être prévenus.
- Ils le seront, dis-je, Emmett est resté pour s'en assurer.
- Emmett est resté parce que Rose est une petite égoïste bornée, trancha-elle.
- Pour ça aussi, avouai-je. Il n'empêche qu'on veillera à ce que tout le monde soit prêt le moment venu.
- C'est donc maintenant que tout va se jouer ?
Je gardais le silence. Une hôtesse de l'air passa près de nous en coup de vent, un homme à l'arrière de l'appareil faisait un malaise et l'équipage était dur à discipliner. Tout le monde s'en allait de son petit conseil, tout un chacun s'improvisait médecin, créant ainsi un tapage infernal. Le contraste avec notre placidité était frappant.
- À quoi cela a-t-il servi de prendre les devants Edward, tu peux me le dire ?
- Il ne faut jamais jurer de rien.
- Tu as vu ce que j'ai vu, insista-elle.
- Oui. Ce ne serait pas la première fois que tu te trompes. Tes visions ne sont qu'un avenir hypothétique, combien de fois l'avenir que tu vois a-t-il changé Alice ? Ici même au bord de cet avion ? Il y a toujours un espoir.
- Il y a toujours un espoir, répéta-elle, comme hébétée. Elle prit une grande inspiration, balança la tête contre son appui-tête et ferma les yeux. Son petit visage décomposé était criant de détresse. Je savais que tu saurais me mentir au moment voulu, c'est pour ça que j'ai voulu que ce soit toi qui viennes.
- Tu as donc menti à Jasper.
- Et toi à Bella, répliqua-elle comme pour me mettre à égalité. Tu ferais mieux de préparer ta plaidoirie… même la mort ne te sauvera pas de sa furie.
Nous avions retrouvé nos esprits, repris notre calme, mais les éléments autour de nous s'acharnait encore et toujours, avec véhémence, à troubler la paix des lieux. Parler à présent était plus dur que tout, un effort surhumain. Il nous semblait avoir clos les choses, mis un point final à une histoire et ainsi être passé à autre chose. Mais, enlacés l'un à l'autre tels des rescapés d'un quelconque naufrage, nous refusions obstinément de franchir le dernier pas. Mais il le fallait, j'en avais l'intime conviction. Tous mes doutes s'étaient évaporés, comme chassés par les vents ravageurs qui s'essoufflaient à nous chasser de leur terre.
- Je crois que tu devrais partir à présent. Si comme tu le dis les miens ne vont plus tarder, tu risques de ne pas être tout à fait le bienvenu…
Et si Ben venait aussi ? L'idée me fit frémir. Il rit.
- Tu t'inquiètes pour moi ?
- Il n'y a rien de drôle là dedans, je t'assure qu'il y a de quoi être inquiet.
- Je me disais que je pouvais rester et saluer Carlisle et les autres. Il y avait une pointe de défi dans sa voix. Je n'ai pas l'habitude de fuir comme un lâche…
- C'est donc ça, encore cette foutue fierté ?
- Tu en es bourrée toi aussi, me fit-il rappelé.
- Peut-être, avouai-je. Mais je peux t'assurer que partir ne te feras pas passer pour un lâche. Ce que tu as fait pour moi…ce n'est pas tout à fait un comportement de couard.
Il garda le silence un moment.
- Il n'y a pas que ça, déclara-il enfin. Ce n'est pas aussi aisé de partir. Même si j'ai concédé le fait en théorie, la pratique est loin d'aller de soi.
Je me retournai vers lui, plongeai mes yeux dans les siens. C'était le moment de faire ses adieux, le moment propice à toutes les déclarations. Alors, pourquoi ma bouche se faisait-elle si sèche ? Pourquoi les mots me fuyaient-ils ?
- Qui aurait dit qu'on en serait là un jour, à ce faire nos adieux dans la réticence au lieu de se fuir sans scrupule ?
- Moi ! Cela a toujours été mon but, s'amusa-il, la voix légère, mais je voyais bien dans son regard qu'il comprenait le solennel de la situation.
Il prit mon visage entre ses mains, posa son front contre le mien. Ses yeux étaient emplis d'une insondable tendresse, mais ses lèvres refusaient obstinément de prodiguer quelques mots de réconfort.
- Certaines choses n'ont pas besoin d'être dites ? m'enquis-je.
Il sourit.
- Tout à fait.
Il scella ses lèvres aux miens et pour me prouver ses dires il ne lésina pas sur les moyens. Et comme nous savions que ce baiser sera l'ultime, le dernier, nous le fîmes durer en conséquence. Étourdis par notre fougue, les sens au repos, nous nous rendîmes compte de rien. De ce danger qui nous guettait nous fumes aveugle, et ce ne fut qu'une fois trop tard que nous nous réveillâmes de notre douce torpeur.
- Ils arrivent, constatai-je bêtement, il faut que tu t'en ailles !
Il riva son regard au loin et son visage pris un air d'incertitude et de perplexité.
- Ce ne sont pas les tiens, Angie, m'annonça-il, la voix blanche.
Tout se passa incroyablement vite, comme dans mes visions, je me sentais prisonnière d'une spirale infernale que rien ne saurait briser. Rien n'avait réellement changé au sein de l'ancestrale bâtisse ; mis à part quelques menus détails, tout me rappelait à mon ancienne visite, je me sentais replonger dans le même cauchemar. Les visages autour de nous étaient empreints d'une profonde perplexité, si bien que toute hostilité les avait quitté ; notre arrivée ne passait vraiment pas inaperçue.
Les portes doubles étaient ouvertes devant nous et dans la grande salle, un silence glacé nous accueillit. Edward pressa doucement mon épaule.
- Je suppose que tu vas me demander de rester calme ? murmurai-je, le cœur au bord des lèvres.
- Il le faut Alice, s'attrista-il, nous savions très bien ce qui nous attendait.
Une force me poussait à avancer malgré la terreur qui m'avait gagné. Ce fut elle que je vis en premier, à genoux à même le sol. Il n'était pas très loin, agenouillé lui aussi, la tête basse. Un garde murmurait à l'oreille d'Aro, dont le visage offrait un mélange saisissant d'effarement et de ravissement. Caius non loin exultait aussi et son regard exprimait une férocité sans borne. Tout le monde était au rendez-vous, le spectacle pouvait débuter.
Angie laissa échapper un petit gémissement de surprise lorsqu'elle nous vit, esquissa un geste pour se lever mais un garde la rappela sèchement à l'ordre.
- Ah, chère Alice et Edward, c'est donc vrai, vous êtes réellement venus. Cela aurait été un véritable plaisir en toute autres circonstances... Il se releva, sans pour autant venir à notre rencontre. Hélas, le moment est inopportun, je dois vous demander de nous excuser quelques instants.
- Au contraire, j'exige qu'ils restent. La voix cruelle de Caius retentie comme attendu, implacable. La leçon que je vais donner se doit d'avoir la plus large audience possible.
- Ce n'est pas nécessaire que cela se passe ainsi.
En comparaison de celle de Caius, la voix d'Edward parut infiniment sage, pudique. Il s'adressait à Aro, qu'il n'avait pas quitté des yeux depuis que nous étions entrés dans la grande salle. Aro soupira, consentit enfin à regarder Edward droit dans les yeux, s'apprêtait même à répliquer quelque chose mais Caius le devança sèchement.
- Oh, au contraire, cela est bien nécessaire. Il y a certains égos qui doivent être remis à leur place, certaines traîtrises qui doivent être châtiées, je suppose que vous savez de quoi je parle.
Caius se leva à son tour, fit quelque pas en silence afin de s'assurer d'avoir toutes les attentions.
- Cela fait bien longtemps que nous manquons à notre devoir, que nous abandonnons notre rôle au sein de la communauté. Nulle surprise donc de voir de petits opportuns mener leur mesquine rébellion juste sous nos yeux, nulle surprise non plus si les nôtres nous poignardent dans le dos. Afin de rattraper notre erreur, je crains que la sentence ne doive être d'une sévérité exemplaire.
Le regard de tous semblait attiré par le couple pris en faute qu'était Angie et Démétri au centre de la pièce, mais pour on ne sait quelle raison tous évitait de plier devant l'envie de loucher de leur côté ; leur prudence en devenait risible. Deux gardes en noir étaient debout derrière chacun d'eux, tels des messagers de la mort ; la mine impassible et les yeux baissés. Je tressaillis à leur vue, emplit d'une rage impuissante.
- C'est la raison pour laquelle nous sommes ici. Edward avança d'un pas et une demie douzaine de garde l'entourèrent aussitôt. Il leur accorda un regard plein de dédain et poursuivit : Carlisle est allé trop loin, nous nous ne voulons pas suivre son chemin.
Aro en perdit la voix, littéralement, Caius lui-même n'en revenait pas et autour de nous les exclamations de surprise retentirent. Angie leva les yeux vers nous, l'air effaré, les yeux incrédules. Je m'approchai, m'agenouillai près d'elle, la stupéfaction générale m'en laissait le loisir.
- Surtout n'en croit rien, murmurai-je à son oreille, tout ira bien, nous sommes là pour toi.
L'étreinte fut brève, car, bientôt on nous sépara.
- Que dis-tu ? s'exclama enfin Aro.
Edward tendit la main devant lui.
- Voyez par vous-même !
Il ne se fit pas prier plus longtemps. En se frayant un chemin parmi la foule compact de ses gardes, il vint à nous. C'était le moment qui allait plier notre destin. Cette fois Aro ne clos pas les yeux comme de coutumes, au contraire ses derniers restaient grand-ouverts, écarquillés. Je ne croyais pas telle chose possible, mais il semblait avoir blêmi. Lui qui se parait si facilement de son masque d'amabilité, s'était complètement décomposé.
Il se tourna vers moi.
- Quel genre d'escroquerie est-ce cela ?
- Notre futur, mais il reste évitable, suppliai-je.
- Mon frère, dit Aro en se tournant vers Caius, je crois qu'on doit s'isoler quelques instants en privé. Certains nouveaux faits méritent notre attention. Et sans attendre une réponse, il se tourna vers ses gardes : laissez-nous ! ordonna-il.
- Oh, mais bien entendu !
Caius fit quelques pas dans notre direction, tandis que certains des gardes prenaient la sortie et que d'autre s'échangeaient des regards pour convenir de ce qu'il fallait faire. Je me laissai aller à respirer, à revivre le temps d'une seconde. Je me répétai cette litanie désespérée que couvait mon cœur : tout ira pour le mieux, je me suis trompée, ce ne serait pas la première fois et tout va aller pour le mieux. Caius su lire en moi, ce n'était pas chose difficile, et le sourire qui étira ses cruelles lèvres me glaça d'effroi.
- Juste un dernier détail cependant, dit-il.
- Non ! hurlai-je.
Son sourire s'élargit tandis qu'il levait une main pour claquer des doigts. Les quatre gardes en noir bougèrent prestement, deux d'entre eux immobilisèrent Démétri tandis que les deux autres entourèrent Angie de leur cape. Il y eut une exclamation étouffée, un affreux bruit de désarticulation, l'étincelle d'une flamme et puis la fumée âcre qui envahit l'air.
Je perdis l'esprit.
Je voyais rouge, mes oreilles bourdonnaient, le venin me montât à la tête. Je fus sur le point de commettre une folie, mais le bras d'Edward autour de ma taille fut là pour me retenir. Son épaule accueillit les hoquets de ma rage.
Il murmurait des paroles apaisantes, et au son de sa voix je devinai qu'il essayait de lutter contre son propre sentiment d'horreur. Les alcôves de la bâtisse renvoyaient les cris déchirants de Démétri ; il était retombé à genoux, enfin lâché par ceux qui se disaient ses frères. De violents sanglots ébranlaient ses épaules. Et de loin, très loin, me vinrent les murmures d'Aro et de Caius.
- Qu'as-tu fais mon frère ? demanda l'un.
- Ce que tu sembles incapable de faire dans ta faiblesse, répliqua l'autre.
- Tu nous as tous perdus.
