Le Moldu
Chapitre XIX : Un impromptu capricieux
Une fois le scrupuleux examen du début passé, Rémy se révéla aussi chaleureux et railleur que s'y attendait Remus. Il lui rappelait un peu James ; à vrai dire, on retrouvait un peu de James et du Sirius adolescent en lui, même s'il faisait montre de quelque chose qui le différenciait radicalement des deux gryffondors. Remus mit quelques minutes à identifier ce dont il s'agissait, tant c'était subtil et bien dosé : l'ironie. Si on ressentait chez lui le même appétit de vivre qui réunissait tous ces musiciens, les plaisanteries de Rémy étaient toujours nuancées d'une certaine dérision, diffuse mais indéniablement mordante. Comme si le quadragénaire avait déjà tout vu et tout vécu avant de prendre son destin en main, de choisir les immeubles comme lieu de résidence et la musique pour compagne. On retrouvait des inflexions légèrement blasées dans tous ces propos, pour peu que l'on fût entraîné à les entendre ; et une fois que Remus les eût remarquées, elles le frappèrent d'autant plus fréquemment – tout comme certaines critiques pleines de sagacité que se permettait inopinément le guitariste. Néanmoins, cela ne donnait que plus d'authenticité à cette recherche de liberté et de joie de vivre qui les caractérisait tous ; Rémy semblait prêt à se jeter à corps perdu dans tout ce qui pourrait le conduire au bonheur, pour peu que ce fût en compagnie de ses amis.
Remus ne mit pas longtemps à se douter qu'un tel comportement ne pouvait être que le résultat des coups durs dont le guitariste avait dû être victime, et dont il devait chercher à présent à se venger de toute son âme en vivant pleinement son quotidien en homme libre et sans attaches ; comme Sirius. Cela poussa le loup-garou à le considérer avec davantage de respect, un peu comme il considérait certains survivants des deux guerres qui avaient tant perdu et qui pourtant avaient toujours trouvé la force de se relever et d'avancer.
Toutes ces réflexions, Remus se les fit à l'arrière de la camionnette, au milieu des sacs à dos, des gourdes et des provisions. Ils avaient très vite quitté l'appartement de Rémy, rassemblant prestement ses affaires – si prestement, d'ailleurs, que cela laissait présager chez Rod et Sirius une certaine expérience en la matière : ce ne devait décidément pas être la première fois que leur ami oubliait une sortie ou un événement. Quoi qu'il en soit, ils roulaient à présent depuis une bonne heure, peut être même une heure et demie ; l'un d'eux était toujours obligé de voyager avec les bagages, et régulièrement, ils alternaient entre eux ce sacrifice. Remus avait accueilli son tour doctement : cela lui laissait un petit moment pour penser. Néanmoins, le moment en question prit rapidement fin, et il réintégra l'avant de la camionnette, entre le siège passager et le siège conducteur (qui étaient reliés par une banquette qui, accessoirement, faisait un siège très acceptable). Ce fut alors au tour de Sirius de prendre sa place à l'arrière ; « au coin », comme il l'appelait, assimilant cela à une sorte de punition.
« Oh, allez, l'encourageait Rod. Même ton invité a fait sa part. Tu peux bien prendre un peu sur toi. »
A contrecœur, Sirius fit ce qu'on lui demandait et, en l'occurrence, ce qu'exigeait la situation. Remus se retrouva alors sur le siège passager, à côté de Rod ; Rémy avait pris le relais au volant. Penché sur ce dernier, il scrutait la route devant lui, allant même jusqu'à allumer les phares ; cela faisait un bon moment qu'ils avaient atteint la forêt prévue, et, une fois sous l'épais couvert des arbres qui ne laissaient filtrer que quelques infimes raies de lumière, la visibilité se détériorait rapidement. Cela n'empêcha pas le guitariste de prendre part à la conversation ; conversation qui démarra d'ailleurs aussi facilement que si Remus avait fait partie de leur groupe d'amis depuis des années, et non depuis une heure à peine. Le loup-garou se surprit à trouver cela agréable, finalement, cette sortie avec des inconnus si sympathiques qu'ils se liaient en un clin d'œil avec tout nouveau venu. Ils avaient intégré Remus à leur discussion avec une facilité déconcertante, exactement comme Sirius avait su le faire lors des « premières rencontres » entre Will Wands et John Lupin ; on comprenait aisément comment ces trois hommes-là avaient pu se lier autant, semblables qu'ils étaient dans leur ouverture d'esprit et leur bonne humeur communicative.
Rémy, néanmoins, ne manqua pas de lâcher quelques railleries au sujet de Remus ; mais celui-ci les accepta avec son calme flegmatique, imperturbable, allant même jusqu'à lui renvoyer quelques réparties lorsque l'inspiration l'en prenait ; si bien que les moqueries de Rémy se firent de plus en plus légères et affectueuses, du genre de celles qu'il adressait à ces deux autres amis.
Au bout d'une vingtaine de minutes, on entendit de grands coups dans le compartiment arrière de la camionnette ; c'était Sirius, dont la voix assourdie leur parvint tout de même à travers la cloison :
« Hey, les gars, j'ai rempli ma part du contrat là. On échange. »
Comme il n'obtenait pas de réponse, il poursuivit :
« De toute façon, il va bientôt pleuvoir ! Je vais être trempé, si je reste là ! » geignit-il, avec une mauvaise foi évidente.
Cela fit beaucoup rire Rémy ; le soleil était au beau fixe lorsqu'ils s'étaient engagés dans la forêt, et même s'il ne leur parvenait plus qu'une très faible lumière, le halot d'un vert jaune vif qui semblait envelopper la ramure des grands arbres provenait indéniablement d'une forte luminosité, plus haut au dessus d'eux. Rémy s'amusa donc à faire mariner Sirius ;
« C'est encore plus marrant quand il boude », se justifia-t-il.
En réponse, Rod adopta un air légèrement désabusé, et Remus se contenta de sourire.
Néanmoins, au fil de leur progression, le halot d'un vert tendre et luminescent s'estompa peu à peu, comme si la source de lumière qui le provoquait se voilait soudainement ; et finalement, le pronostique de Sirius se révéla des plus fiables : ils entendirent bientôt les grosses gouttes de pluie, qui s'infiltraient à intervalles réguliers à travers l'épais feuillage au dessus d'eux, pour venir s'écraser bruyamment sur le toit du pick-up.
Sirius se remit à tambouriner avec ardeur, à l'arrière ; quant à Rémy, il jura entre ces dents.
« M'enfin, il n'était pas prévu qu'il pleuve, aujourd'hui ! s'exclama Rod. C'est insensé.
- J'y comprends rien non plus » marmonna Rémy ; mais il ne semblait pourtant pas si surpris que ça.
Quant à Remus, il garda le silence ; il avait une assez bonne idée de l'explication du phénomène. Sirius avait réussi à déclencher une petite averse localisée, qui les suivait sûrement au dessus des grands arbres, et qui les arrosait si copieusement ; c'était encore une de ses manifestations magiques, provoquée cette fois uniquement par l'évocation d'une possibilité comme argument de protestation (ce qui prouvait bien que la magie accumulée en Sirius cherchait désormais par tous les moyens à lui échapper). Cela commençait d'ailleurs à inquiéter sérieusement le loup-garou ; si la magie incontrôlée de Sirius devenait de plus en plus flagrante, le Ministère allait finir par s'en rendre compte, même si cette magie n'était pas volontaire ; c'était uniquement parce que le système sorcier tout entier était encore affaibli et chamboulé par la dernière guerre qu'elle était passée inaperçue jusque là. Et s'il y avait une chose que Remus voulait éviter par-dessus tout, c'était bien que le Ministère mette la main sur ce pauvre Sirius – la situation était déjà bien assez compliquée comme ça.
« Vite, Rémy, arrête-toi, recommanda Remus ; Will va être trempé. »
L'espace d'une seconde, Rémy le regarda étrangement, comme s'il avait perçu dans ses paroles plus que ce que Remus pensait y avoir dévoilé ; mais cet instant étrange passa, et Rémy se hâta de se garer. Ils entendirent Sirius sauter à terre :
« Venez m'aider pour la bâche ! » les héla-t-il.
Les trois amis se précipitèrent au dehors et aidèrent Sirius à recouvrir l'arrière du pick-up, protégeant ainsi leurs affaires du plus gros de l'averse. Lorsqu'ils remontèrent dans l'habitacle, ils étaient trempés et riaient comme des fous ; ils essayèrent de s'entasser tous les quatre, tant bien que mal, à l'avant de la camionnette. Une fois qu'ils y furent parvenus - enfin, presque : Rod avait une jambe et un bras sous la pluie, mais il était fort heureusement parvenu à extirper un vieux ciré orange de la boîte à gants -, l'averse se calma rapidement ; en dix minutes, la forêt avait retrouvé son calme et le halot vert accueillant était revenu.
« C'est à n'y rien comprendre, s'exclama Rod.
- C'était vraiment pour nous faire chier » commenta Rémy – et Remus aurait juré l'avoir vu jeter un coup d'œil appuyé en direction de Sirius.
Ce dernier, aussi étonné que Rod, contemplait le paysage silencieusement. Puis sa bonne humeur habituelle lui revint, et il se tourna à nouveau vers eux :
« Dis, Rémy-chou, on est encore loin ?
- Ne m'appelle pas comme ça, grimaça l'intéressé. Et non, on y est presque ; on y serait déjà s'il n'y avait pas eu cette fichue averse. »
Remus rit discrètement. Rod remarqua son rire silencieux et y joignit le sien, grave, chaleureux et tonitruant ; et bientôt Rod, Remus et Sirius riaient tous les trois aux éclats sans aucune raison particulière, si ce n'était leur enthousiasme du moment. Rémy, encore grognon, pinçait les lèvres et essayait de manœuvrer le véhicule secoué par les rires de ses occupants - et dont l'une des portières était toujours grande ouverte, laissant dépasser un bras puissant et une jambe repliée.
