Chapitre 1 : La fin de l'Automne.
La neige commençait a tomber, recouvrant le vaste territoire de Nordberg d'une couverture blanche et glacée alors que l'équinoxe d'automne était passé. Les Nordbergiens engrangeaient les réserves qui leur permettraient de tenir jusqu'à la venue de l'été, ou du moins pendant l'automne, l'hiver et la première moitié du printemps qui s'annonçaient. L'alimentation des Nordbergiens n'était pas des plus variée : elle se composait essentiellement de lait de chèvres, d'hydromel, de jus de pomme et de cidre, de plusieurs tubercules propres à leur pays et qui pouvaient pousser pendant le printemps en étant profondément enterrés, de racines, de poisson séché et, surtout, de viandes diverses.
En effet, les Nordbergiens étaient depuis la fondation de leur petite confédération d'assez bon chasseurs, pistant les élans et autres bêtes laineuses et sauvages, mais s'attaquant surtout aux créatures les plus nombreuses vivant autour des cours d'eau de leur territoire : les phoques. Les nordbergiens voyaient plusieurs avantages au fait de massacrer, littéralement, les énormes troupes de phoques, adultes et jeunes. Tout d'abord, le fait de réguler la population de phoques permettait d'assurer le renouvellement des bancs de poissons qui assuraient également une part non négligeable de l'alimentation des nordbergiens. Ensuite, les phoques fournissaient de la viande, de la graisse et des peaux et fourrures particulièrement utiles. C'était d'ailleurs ce que les nordbergiens exportaient : la graisse de phoques, les peaux de phoques dont celles des bébés blanche et appréciées par les dames des royaumes du sud, mais également le poisson salé et le sirop d'érable, un autre produit couramment consommés par les nordbergiens.
Après l'équinoxe d'automne, comme chaque année, les différentes villes de Nordberg grouillaient d'activité alors que leur population préparait ses réserves pour l'hiver et le printemps. On salait la viande, on remplissait d'énormes tonneaux d'huile et de graisse, on salait également le poisson et on mettait les quelques fruits ayant poussés en été dans les réserves, les pièces les plus profondément enterrées des différentes habitations.
Dans la capitale du petit pays, peu peuplé par rapport a sa taille à cause des conditions de vie rudes, les citoyens faisaient comme leurs camarades : on préparait les provisions, du sang tachant abondement les rues devant les abattoirs ou les chèvres et autres bêtes, gibiers, bêtes d'élevages et poissons, étaient hachées et préparée pour qu'on conserve leur viande. D'ailleurs il fallait se débarrasser, assez loin de la ville, des divers restes de ces animaux : entrailles, organes non consommables, yeux... chaque habitant qui préparait sa viande salée ou son poisson rassemblait tous ces restes dans un grand tonneau ouvert qui serait placé devant la porte de son foyer, là une charrette passerait au soir pour ramasser ces ordures et irait les jeter à l'extérieur de la ville, prenant de nombreux risques : alors que l'hiver approchait les meutes de loup se faisaient plus dangereuses, le plus souvent elles rôdaient dans les bois qui entouraient la ville et attaquaient les bûcherons et autres promeneurs qui avaient eut la mauvaise idée de ne pas venir suffisamment nombreux et équipés de torches et de fourches aiguisées.
Dans sa maison, justement, Thori Braggison sortait péniblement le tonneau qu'il avait remplit. Les divers abattis et autres déchets organiques inutilisables, la plupart issus de phoques, d'élans et d'autres bêtes qu'il avait lui même abattu. Correctement salé, cette viande leur assurerait une bonne réserve pour tenir jusqu'aux temps plus cléments, et il pourrait toujours renouveler la réserve en allant chasser, comme le faisaient la majorité des nordbergiens. Une fois le tonneau sorti et la porte refermée pour éviter de laisser l'air froid de l'extérieur pénétrer dans la maison, il se dirigea vers la pièce principale. Cette dernière était la plus grande de la maison, avec deux grands fauteuils en fourrure décorés de peaux d'ours sur lesquels les deux adultes du foyer pouvaient se détendre, juste devant leur cheminée qui était allumée. Devant la cheminée, également, il y avait un « tapis » qui consistait en une grande peau d'ours blanc, un vieux trophée de chasse que Braggi, le père de Thori, avait offert a son fils pour son mariage. Pour l'instant, Astvig, la blonde épouse de Thori, se reposait sur l'un des deux sièges rembourrés, épuisée comme son époux après avoir dépecé et salé leur réserve. Sur la peau d'ours qui faisait face à la cheminée, elle avait installé les enfants : l'étrange petit garçon à la peau bleue et leur propre fille, Kelda. Les deux bébés, qui se tenaient déjà tant bien que mal « assis » sur la peau, jouaient avec de petits cubes de bois, de vieux jouets que Thori avait lui même manipulé lorsqu'il avait leur âge. Le bébé bleu empilait ses cubes les uns sur les autres, comme s'il voulait assembler une petite tour, alors que Kelda se contentait de les mettre les uns à côté des autres, chaque face d'un cube était gravée avec l'image d'un animal ou une couleur, et la petite fille s'amusait à faire différentes combinaisons.
En somme, tout allait bien, Nordberg pouvait bien se préparer : la ville survivrait a un nouvel hiver... et si un malheur arrivait, les nordbergiens sauraient prendre les bonnes décisions.
En dehors de la ville, plus tard, une troupe de douze nordbergiens traînait un grand chariot vers le sud-ouest de la ville. Tous les déchets de la journée avaient été placés dans le chariot, et il fallait bien quatre hommes pour le tirer. Les huit autres hommes présents étaient pour leur part équipés de pelles, de fourches et de torches, ils étaient normalement assez nombreux pour dissuader une meute de loups. Mais il valait mieux être prudent à l'approche de l'hiver, les prédateurs s'enhardissant aisément.
Après qu'ils aient transporté leur chariot, ils durent en ouvrir le fond sur le bord d'une grande fosse, un trou énorme qui avait été creusé bien des années plus tôt et où l'on déversait tous les déchets qu'engendrait la ville à cette époque de l'année : les organes inutilisables, quelques os ainsi que les sabots où les yeux des bêtes et poissons dépecés. C'était une tâche nécessaire que de se débarrasser de ces ordures encombrantes, mais elle était parfois dangereuse car la fosse où étaient déversés les ordures était souvent fréquentée par les grands loups bruns de Nordberg, ainsi que par plusieurs vermines en tout genre, rongeur et autres créatures qui ne se gênaient pas pour fouiller dans les ordures pour compléter leur régime.
Alors que dix des douze hommes surveillait les environs, après qu'ils aient renversés le chariot pour jeter les ordures de la ville qui allèrent rejoindre le tas fétide et gelé au fond de la fosse, deux hommes armés de râteaux s'occupaient de déloger du fond du chariot les quelques déchets qui y étaient encore collés. Le premier de ces deux hommes, un petit homme maigre et sec appelé Snorri, en profita pour lancer a son compagnon, un grand et gros roux nommé Thorsten :
- Dis, tu y crois a cette histoire de démon ?
- Pourquoi j'y croirais pas ? répondit Thorsten tout en attrapant avec son rateau des arrêtes qui s'étaient figées dans le bois. C'est pas comme si l'apparence de ce mioche laissait place a un doute, tu crois pas ?
- Ouais, mais quand même... accepter une bouche inutile, comme ça, j'suis pas trop d'accord moi.
- Ben si t'étais pas d'accord, t'avais qu'a en parler plus tôt. Maintenant, c'est trop tard : Braggison et sa blonde ont l'air de s'être attachés à cette chose. Et je ne vois personne qui accepterait de le leur enlever... surtout qu'Braggison serait sans doute pas d'accord...
- Mais quand même, cette peau bleue, ces yeux... c'est pt'être bien un démon, cette bestiole... Et j'suis sûr que ça n'apportera qu'des malheurs de le laisser en ville.
- On aurait aussi bien eut des malheurs en l'abandonnant, j'pense. Et de toute façon, qu'est-ce que tu veux qu'un gamin fasse ? Si jamais il commence a causer des problèmes, c'est pas Thori qui va nous empêcher de nous occuper de lui...
- Pour ça il faudrait déjà trouvé quelqu'un qui aurait le cran de s'opposer à Thori...
Alors qu'il parlait, Snorri dégagea à la main une griffe de belle taille enfoncée dans le bois de la charrette. Au vu de sa taille, la griffe en question devait appartenir a un ours blanc de la banquise, plus au nord.
- Personnellement, reprit Snorri, j'préférerais ne pas me frotter a un type qui a assez de cran pour chasser un ours polaire.
Thorsten resta silencieux quelques instants avant de répondre :
- Ouais, t'as pas tort...
Après quoi Snorri jeta la griffe d'ours dans fosse, désormais couverte d'une nouvelle couche d'ordure qui n'allait sans doute pas tarder a geler dans la nuit.
Alors que les humains s'éloignaient, et que le soleil se couchait, les animaux de la forêt venaient a leur tour à la fosse. De petits rongeurs, des lapins blancs ou des écureuils gris, sortaient de leur tanière afin de fouiller les ordures pour en tirer quelques subsistances qui compléteraient leur alimentation... il leur fallait se hâter, car ils savaient d'instinct que les plus lents serviraient bientôt à leur tour de complément alimentaires aux prédateurs qui ne tarderaient pas a venir, aussi bien les plus petits comme les gloutons, blaireaux ou renards des neiges, que ceux qui dominaient la chaîne alimentaire des forêts : les grands loups bruns qui terrifiaient les autres animaux tout autant que les humains.
C'est en pensant a ces multiples danger qu'une jeune mère lapine et sa portée, six lapereaux fraîchement sevrés et au poil d'un blanc éclatant, se repaissaient aussi vite qu'ils le pouvaient d'un tas d'épluchures sur les bords de la fosse. Ils devraient remonter assez vite pour éviter de se faire attraper par un prédateur, la mère le savait, c'est pourquoi elle avait insisté pour qu'ils se pressent. C'est en rongeant une épluchure de tubercule que la mère lapine aperçu, après en avoir senti l'odeur, une « proie » bien plus alléchante : une carotte complète. Certes, elle paraissait maigre, mais c'était une opportunité a ne pas manquer, il n'y avait pratiquement jamais de légume aussi entier dans la fosse.
En quelques petits bonds, la lapine s'approcha de sa « proie », furetant par prudence de tout les côtés. Ce n'est qu'arrivé juste devant la carotte qu'elle se sentit rassurée : il n'y avait rien... ou du moins, avec l'odeur ambiante des ordures, elle ne distinguait aucune odeur de prédateur. Elle ouvrit donc délicatement sa bouche pour s'emparer de l'objet de sa convoitise, sans se soucier du trou qui s'ouvrait devant elle, assez grand pour faire passer un petit humain.
La lapine, satisfaite, tenait entre ses deux mâchoires la carotte tant convoitée... quand un gourdin s'abattit sur elle dans un grand « blam » qui résonna dans toute la fosse, étendant la mère lapin sur le sol gelé, le crâne enfoncé et un œil ayant jaillit de son orbite. Des ombres du trou d'où avait jaillit le gourdin, une main griffue a quatre doigts sortit pour attraper la lapine par le cou alors qu'une créature brune, assez petite pour tenir dans le tunnel dont le trou n'était qu'une entrée, sortait a son tour armée d'un gourdin et de deux sacs de toiles. Les jeunes lapereaux, qui avaient vu le sort de leur mère, se précipitèrent pour quitter la fosse, tout comme plusieurs écureuils et blaireaux présents.
Hélas pour eux, la créature fût plus rapide et parvint rapidement a étalé au sol les petites créatures en leur défonçant le crâne a grand coups de gourdin, le tout en affichant un sourire satisfait rendu des plus inquiétants par les petites dents pointues qui composaient sa dentition. Après ce travail, la créature commença a jeter les bêtes aux têtes réduites a l'état de pulpe sanglante dans l'un de ses sacs, alors que celui qui avait frappé la mère lapine jetait à son tour sa prise dans le sac tout en mâchonnant lentement l'œil qu'il lui avait pris. Il s'empara d'ailleurs du second sac de son camarade pour y jeter plusieurs yeux de bêtes qui se trouvaient dans la fosse, ainsi que d'autres organes délaissés par les nordbergiens mais qui lui paraissait des plus appétissants. Les deux créatures se ressemblaient tellement qu'il était difficile de les distinguer l'une de l'autre.
- Blaireaux, écureuils, lapins... bonnes prises, dit la créature qui avaient abattues les animaux. Biscornu sera content.
L'autre créature, qui mâchonnait encore son œil de lapin, reprit :
- Oui, Gerbeux, Biscornu sera content. Bonne viande et bonne fourrure, très bonne idée creuser tunnel pour venir dans fosse. Et avec yeux, on pourra faire une bonne soupe.
- Bien dit Grêleux, reprit le premier Larbin. En plus, viande fraîche pas de refus : j'en ai marre de bouffer de l'humain séché.
- Grêleux comprend, Gerbeux : viande humaine séchée trop riche et pas agréable. Quand on en mange autant, ça devient lassant.
Après avoir a moitié remplit le sac contenant les bêtes mortes, et remplit un peu plus le sac qui contenait les yeux, les deux Bruns se remirent à leur position première, juste à l'entrée du tunnel qui menait vers leur repaire.
- Attendre, maintenant, Gerbeux. Bientôt autre bestioles venir, et pas échapper à gourdins.
- Ouais, Grêleux : sac pas encore plein, faut plus de bestioles.
Alors que deux Larbins patientaient, la nuit commençait a tomber, encourageant les animaux a sortir de leurs cachettes pour venir fouiller les ordures et ce n'est qu'après trois autres séances que les sacs de toiles furent remplis, l'un par des yeux encore sanglants et l'autre par plusieurs cadavres de bêtes diverses, blaireaux, lapins et écureuils ainsi qu'un couple de renard qui avait eut le malheur d'être attiré par l'odeur de sang.
Satisfaits de leur récolte, les deux Bruns repartirent, chacun tentant un des sacs, dans le tunnel qu'ils avaient utilisé pour s'embusquer dans la fosse à ordure. Grêleux prit toutefois soin de refermer la sortie du tunnel avec une grosse pierre prévue a cet effet avant de suivre son camarade, s'enfonçant tout comme le tunnel au cœur de la terre.
Le tunnel était récent, on voyait que les madriers qui servaient a le supporter étaient encore vert et avaient été renforcés avec des morceaux de fers cloués et martelés de façon sommaire, et des racines tombaient du plafond, n'ayant pas encore été arrachées. C'était une idée de Biscornu de creuser ce tunnel, qui n'était qu'un parmi la multitude que les Bruns avaient excavés, afin de permettre aux Larbins de circuler plus facilement dans le territoire. D'après le vieux Brun, un moyen de déplacement plus sûr pourrait être trouvé plus tard, quand un nouveau « maître » serait là... ce que ne comprenaient pas très bien les Bruns : ils n'avaient aucune idée de qui pourrait leur servir de maître, comme ils n'avaient aucune idée de ce qui était arrivé a l'ancienne Maîtresse de leur précédent et démoniaque seigneur, ni a l'enfant qu'elle portait.
Mais, mis a part cette ignorance, les Larbins devaient reconnaître qu'ils étaient plutôt tranquilles : leur Tanière, située dans une gigantesque caverne bien loin de la surface mais tout aussi loin du cœur bouillant de la planète, était confortable. Il y avait même des pierres flottantes dans cette caverne, les « Tréfonds » comme disait Biscornu, et qui leur permettait de voyager en deux autres endroits : vers le plafond il y avait une petite zone proche d'un écoulement de lave en fusion et qu'on avait aménagée pour y installer la nouvelle forge de Rognon, le Maître des forges, même si ce dernier ne pouvait rien forger, ne disposant pas d'une chaleur magique suffisante ou des matériaux nécessaires a la créations d'armes dignes de ce nom, il devait se contenter de bricoler avec Crasseux, qui avait été nommé Creuseur en chef, pour aménager la Tanière et la Forge ainsi que les tunnels qu'ils utilisaient pour rejoindre la surface. L'autre zone découverte se situait sous les Fondations : c'était une stalactite énorme, presque aussi grande que la Tour noire dont ils ignoraient le sort, et qu'ils avaient commencé a creusé et évidée. D'après Biscornu, lorsqu'un nouvel Overlord viendrait il aurait besoin d'une Tour digne de ce nom, et les Larbins s'employaient depuis quelques semaines a creuser la stalactite pour avoir une base de départ lorsque viendrait leur nouveau maître, même si certains étaient décontenancés par l'idée d'offrir a leur maître une demeure dont les quartiers privés, sensés être au plus haut, seraient plus proche de la surface.
Après avoir parcouru pendant quelques heures le tunnel qui menait à la surface, les deux Larbins débouchèrent enfin dans les Tréfonds, à la Tanière des Larbins. L'endroit était assez accueillant : il y avait une zone où, depuis d'énormes racines, pendaient des lianes et autres végétaux à l'odeur fétide, une autre zone qu'ils avaient sculptés en forme de Salamandre, un gros lézard rouge de la même taille qu'un loup nordbergien, accueillait plusieurs coulées et bassins de lave en fusion, une autre zone traversée par une rivière était couverte de bernacles et autres mollusques marins qui y avaient été transporté par la rivière et s'y étaient installés, une autre zone encore était plus simple, parcourue par une racine énorme mais surtout recouverte de roc dur. Ces quatre zones allaient être aménagés, la quatrième l'étant déjà et accueillait dans une sorte de fortin de bois et de pierres grossièrement fixées l'Incubateur Brun, les trois autres serviraient a installer les incubateurs Verts, Rouges et Bleus, respectivement, lorsqu'on les aurait amenés dans la Tanière. Une cinquième zone avait également été aménagée : située entre les futurs zones des Bleus et des Rouges, elle consistait en une vaste étendue de terre nue, de l'autre côté de la rivière qui parcourait la zone des Bleus. D'après Biscornu, la rivière, en plus de fournir de l'eau aux Larbins, était une sorte de « rivière des âmes » qui charriaient les âmes des Larbins morts depuis des siècles, même si elle était actuellement vide, les âmes des Larbins morts récemment ayant eut le temps de disparaître dans le Néant avant que les Bruns ne viennent occuper la Tanière. Dès que cette histoire de rivière avait été connue, ainsi que le fait qu'on pourrait en échange de la vie de certains larbins ramener les morts à la vie, Mortis s'était immédiatement proposé pour assurer la garde de la rivière. Avec l'aide de quelques autres Larbins, le Bleu s'était construit une petite maison contre un énorme pilier de roc qui jaillissait près du bord de la rivière, afin de surveiller le repos des larbins morts et afin de les ramener à la vie lorsque le prochain Overlord le souhaiterait.
En attendant, l'heure que les Larbins attendaient approchait : ils n'avaient guère de distraction, ils s'occupaient de creuser la stalactite qui formerait la tour et ils aménageaient leur « Tanière » avec de la boue séchée, de l'argile durcit et des planches de bois... aussi ils appréciaient les « pauses » qu'ils avaient, notamment celle qui avait lieu avant qu'ils n'aillent dormir, la « pause souper », où ils se réunissaient tous dans une caverne accolée à la Tanière pour partager un repas. Ledit repas était composé de leurs réserves, notamment la « viande pensante » qu'ils avaient préservé lors de leur débarquement, et de différents aliments glanés par les « fouineurs » : des carcasses d'animaux qui seraient dépecés et dont les peaux seraient tannés, notamment, mais aussi de larves, de scarabées, de poux, de tiques, de vers de terre, de mille-pattes arctiques et de plusieurs autres insectes qu'on récupérait, sous terre tout comme à la surface et sur les peaux des bêtes que les Fouineurs tuaient. Les Larbins, même s'ils aimaient la bonne nourriture, était doté d'un estomac propre a un soldat vétéran, prêt a engloutir n'importe quoi tant que ça les sustenterait et que ça ne les empoisonnerait pas.
Et leur souper commença : après plusieurs longues minutes où Jaseux, le Brun qui était considéré comme le « maître queux » de la Tanière, avaient fais bouillir ou cuir les viandes et les insectes, chacun était venu se servir. Il y avait de tout : des morceaux de lapins, grossièrement dépecés et jetés dans une marmite avec des racines et quelques fruits pour composer une bouillie qui n'aurait pas tenté le plus affamé des paysans nordbergiens, quelques pièces de viandes prises sur des blaireaux, des chèvres qui avaient eut la mauvaise idée de s'aventurer trop près des fosses a ordures de leur village, il y avait même trois élans qu'on avait attrapé. Et il y avait aussi, dans de grandes marmites, plusieurs « purées » composées de fruits, de racines et de larves et insectes mélangés. Tous ces plats, à peine cuits pour la plupart, auraient fait vomir n'importe quel mendiant affamé... pour les Larbins, au contraire, ils étaient délicieux.
Les Larbins qui s'étaient servis commençaient a dévoreur leurs repas, contenu dans des bols de fer rouillés et des assiettes de bois grossières, parmi eux trois d'entre eux s'étaient un peu isolés des autres, partageant une table branlante dotée de quatre tabourets bricolés eux aussi. C'étaient Biscornu, Mortis et Rognon, qui discutaient tout en se partageant de la viande de phoques... et plus précisément chacun avait, dans son assiette de bois, un bébé phoque complet qui avait été embroché et cuit à la broche. Alors que Mortis déchirait une nageoire antérieure, Rognon avait ouvert son phoque pour dévorer ses entrailles avec appétit alors que Biscornu extrayait un des yeux de son plat pour le gober. Tout en avalant son œil, le vieux Brun affichait un sourire de contentement.
- Eh bien, dit-il, c'est vraiment délicieux... un peu comme de l'agnelet, vous ne trouvez pas ?
Rognon, le visage barbouillé par des morceaux d'intestins, cessa un instant de bâfrer pour répondre a son aîné :
- C'est bien vrai, Maître Biscornu. Mais faut reconnaître que ces bestioles sont pires que les moutons : ces grands yeux, cette jolie fourrure toute blanche et sans tache, ce petit air innocent...
Mortis, qui venait de croquer sa nageoire et en détachait une autre, reprit :
- Je suis bien d'accord, Rognon, ces créatures sont horriblement mignonnes...
- Il est donc, reprit Biscornu en avalant le deuxième œil de son phoque, de notre devoir de les exterminer.
- Naturellement, répondit Mortis.
- Oui oui ! Taper créatures mignonnes, manger créatures mignonnes : si elles mignonnes, elles devoir mourir ! reprit joyeusement Rognon tout en reprenant la « dégustation » des intestins de son assiette.
- Par contre, c'est vraiment dommage qu'il n'y ait pas de moutons ici, soupira Biscornu. Je ne sais pas pour vous, mais leur viande me manque...
Jaseux, qui venait d'achever son service et s'était assis à côté de Biscornu, amenant avec lui un grand bol remplit de purée de larves avec un lapin, s'invita immédiatement dans la conversation :
- Je vous comprends, Maître Biscornu. Moi aussi les moutons me manquent... surtout leur laine : il n'y a rien ici d'aussi stimulant que de la lanoline...
- Ah... la lanoline, murmura Rognon... Et leurs bêlements de frayeur lorsqu'eux voir hachoir...
- Leur sang qui coule et tache la laine...
- Leur viande si juteuse après la cuisson...
- Leur panse qu'on farcit avec les intestins, les rognons, des racines, des oignons...
- La sauce qu'on obtient en mélangeant leur cervelle avec des...
- Silence ! les interrompit Biscornu. J'ai compris, les moutons vous manquent aussi, pas la peine de faire la liste de tout ce qu'on peut manger chez eux !
Les trois jeunes Larbins se turent, grommelant tout en se concentrant sur leur nourriture. Après plusieurs minutes de silence, Biscornu reprit, en s'adressant à Rognon :
- Et sinon, Rognon... comment se passe l'installation de la Tour et des Fondations ?
Le maître des forges répondit, après avoir aspiré un morceau d'intestins :
- L'excavation avance bien, Maître Biscornu. Les Creuseurs ont installés un système spécial, Mortis a vu avec eux.
- Un système « spécial » ? demanda le vieux Brun. De quel genre de « système » parles-tu, Rogno ?
- Eh bien, répondit Mortis à la place du Brun, c'est simple : la Tour se trouve juste au dessus d'un embranchement dans les courants de mana telluriques. Avec l'aide des Creuseurs de Crasseux, j'ai fait installé un portail magique. Une fois que nous aurons fourni un « moteur » à la Tour, nous disposerons d'un portail au moins équivalent à celui de la Tour noire.
- Un nouveau portail ? Eh bien, c'est une bonne nouvelle. Je me voyais mal demander a notre futur seigneur de faire le voyage à pied d'ici à la surface... surtout dans les tunnels que Crasseux et ses Larbins ont creusés.
- Pas d'inquiétude, Maître Biscornu, reprit le Bleu en fouillant son phoque qu'il venait d'ouvrir pour en sortir l'estomac, tout sera prêt... d'ici quelques années...
- Quelques années ? Je pensais que ce serait prêt plus vite...
- C'est que, répondit Mortis en mâchant une moitié d'estomac, il faut du temps pour vérifier l'alignement, trouver où nous pourrons placer la source de puissance, creuser la stalactite pour atteindre cet endroit... Et rien ne sert de se presser, après tout : nous ne l'avons pas encore, ce nouvel Overlord. Donc nous n'avons pas encore besoin d'aller à la surface.
- Oui, c'est vrai, Mortis... C'est vrai...
- En parlant de ça, Maître Biscornu, demanda Jaseux la bouche encore pleine d'un mélange de purée de larves et de viande de lapin, je me demandais : vous savez combien de temps nous devrons attendre ? Quand est-ce qu'un maître se présentera ?
- Je n'en ai pas la moindre idée, Jaseux... tout ce que je peux te dire, tu le sais déjà.
- Oui, répondit le jeune Brun, tout le monde le sait.
Et les quatre Larbins répétèrent, quasi-simultanément :
- Le Mal trouve toujours sa voie...
Bien plus loin, bien plus tard, dans une grande ville située à la frontière nord-ouest du territoire connût comme les « Douces Collines Méridionales », une armée se rassemblait.
Depuis quelques mois déjà, vers la fin de l'été précédent, une nouvelle menace avait jaillit des terres du sud, ces terres de la « Glorieuse République », avec laquelle la plupart des cités côtières des Douces Collines méridionales commerçaient. Des légions d'hommes en armes avait franchi la frontière, que les différents dirigeants des cités-états du territoire observaient grâce a des espions placés dans les nombreux camps de réfugiés qui s'étaient installés à la bordure de la province septentrionale de la République. Ces légions s'étaient successivement emparé des petites villes de Ledon, Heabluff, Baybluff, Cheafalls, et de la plus importante cité de Wafeld, la « garde du sud » comme on l'appelait. Sans la moindre déclaration de guerre, une énorme armée, plusieurs dizaines de milliers d'hommes, avait attaqués les camps, réduisant les réfugiés, pour la plupart des migrants venant de l'ancienne Seigneurie d'Abondance, une des victimes du Grand Cataclysme, en esclavage. Après cet interlude, les légions s'étaient divisées, allant seul ou par deux ou trois, déferlant sur les villes du sud qui n'avaient jamais été bien protégées.
D'après les rapports, après la prise de ces villes du sud, qui coïncidaient étrangement avec les prises des grands ports de Brisevague, Yardon, Wodale et Beaford, cinq des « légions » de l'envahisseur s'étaient rassemblées à Woton et se préparaient à marché sur la plus grande ville du territoire, celle où une armée s'assemblait : Nedon. La ville était dirigée par un conseil de marchands et de quelques petits nobles, survivants d'un passé révolu où les trois territoires des « Douces Collines » formaient un seul royaume, ce conseil élisait un maire qui nommait des conseillers, et ces postes étaient renouvelés chaque fois qu'un nouveau maire était élu. La ville, avec vingt milles habitants, était la plus grande du territoire, la plus puissante et la plus forte. Et aujourd'hui, elle était menacée : trente mille hommes, ou presque, marchaient sur elle, et le maire Gauwill Forde avait fait ouvrir en urgence les coffres de la ville. La « Garde citadine », qui ne se composait d'ordinaire que de cents trente-trois hommes, allait recevoir l'aide de compagnies mercenaires engagées à prix d'or en plus de la levée des paysans armés pour soutenir. Ainsi, au cent trente-trois hommes, équipés d'armures de mailles, d'arbalètes et de lances, s'étaient adjoints deux troupes de chevaliers, soit soixante-quatre hommes errant, en armure de mailles avec des lances de cavalerie, des épées ou des haches et masses, venait ensuite quatre unités d'arbalétriers dans des armures matelassées, soit cent nonante-deux hommes, cinq unités de lanciers dans des armures de cuir et avec des boucliers, trois cents hommes. En tout, la ville avait près de six-cents quatre-vingt neuf professionnels, avec des milices levées à la hâte : huit unités d'archers en armures matelassées, trois cents quatre-vingt quatre hommes, et dix unités de miliciens équipés eux aussi d'une armure matelassée, d'un bouclier et d'une courte lance, soit près de six cents hommes. En tout donc la ville alignait, professionnels et miliciens compris, mille six-cent septante-trois hommes. Bien sûr, le conseil de la ville savait que c'était sur le noyau de mercenaires qu'on pourrait compter, les miliciens comme les soldats de la garde n'étant pas des soldats professionnels ou courageux.
C'était ce que pensait le maire, Gauwill Forde, alors qu'il observait le rassemblement des troupes. Nedon avait été construite au confluent de trois rivières, qui allaient se jeter dans le grand océan plus au sud sous la forme d'un seul fleuve. La ville s'étendait sur trois presqu'îles situées aux fourches du « trident » que formait ces trois rivières, elle était ainsi protégée au sud-ouest et au nord par les cours d'eau. Sachant que l'ennemi montait depuis le sud-est, on avait rassemblé les troupes au sud-est de la ville, tout près du fleuve, pour pouvoir suivre son cour... que l'ennemi, les « impériaux » comme on les appelaient, suivrait sans doute également. Et le maire était inquiet en observant ce grand rassemblement depuis les murs de sa cité : un peu moins de deux milles hommes en armes, c'est tout ce qu'ils pouvaient envoyer. Le Conseil avait refusé de payer plus de mercenaires, et le maire doutait que ce faible nombre de soldat suffise contre trente milles hommes.
Alors qu'il regardait la troupe rassemblée, un homme s'approcha de lui : grand, les cheveux noirs et la peau pâle, vêtu de vêtements sombres. C'était George Mery, un des membres du conseil de Nedon, le « Conseiller aux affaires extérieures et diplomatiques nécessitant de la discrétion et de l'or à des fins d'informations »... plus prosaïquement, on l'appelait le « Maître-espion » de Nedon.
- Eh bien, monsieur le maire, ce rassemblement n'est-il pas magnifique ? Tous les soldats de notre bonne ville, ainsi que les bandes mercenaires que nous avons engagées, vont partir affronter l'ennemi. N'est-ce pas magnifique ? dit le maître-espion en affichant un sourire mielleux.
- Ne me fais pas rire, Mery. Cette entreprise est une folie, même moi je le sais alors que je n'ai jamais tenu une de ces foutues épées de ma vie ! Il faudrait plus d'hommes, plus de chevaux, plus d'armes...
- Hélas, monsieur le maire, vous savez bien que nos très chers membres du Conseil, comme les honorables marchands de Nedon, n'apprécient guère qu'on porte atteinte à leurs bourses...
- Oui... et c'est bien le problème, désormais... Mais trêves de bavardages : que me vaut votre compagnie, monsieur le maître-espion ? Avez-vous des nouvelles de cette armée qui se dirige vers nous ?
- Eh bien oui, monsieur le maire, j'ai quelques informations... par exemple, j'ai appris que cette armée ne comptait pas de cavalerie, qu'elle se déplaçait avec une grande quantité de barges le long de l'Hilion, notre fleuve, qu'elle emporte dans son sillage une grande quantité d'armes de sièges et qu'en plus, elle est... « ouverte », dirais-je, aux négociations...
- Ouverte ? Donc, il est possible de négocier avec eux ?
- Oui, monsieur le maire... quoique, dans notre position actuelle, je doute fort qu'ils acceptent ne serait-ce que de nous écouter. Leur supériorité numérique et militaire est des plus écrasante, il ne leur faudra que quelques heures pour écraser nos troupes. Mais, par chance, j'ai réussi a contacter quelques un de mes... « agents », dans les villes occupées. Il semblerait que ces « impériaux » acceptent, de négocier. En échange de quelques concessions... et a condition, bien sûr, d'être dans une position favorable...
- Une position favorable ? Comment peut-on être dans une position favorable face à eux ? Ils ont déjà conquis la moitié du pays !
- Eh bien, monsieur le maire, le général Arthund Clerke a un plan pour nous mettre en position de force. C'est d'ailleurs pour cela que je suis ici : le Conseil est réuni et il ne manque plus que vous, monsieur.
Le maire soupira avant de suivre le maître-espion. Les deux hommes se rendirent dans le corps de garde de la porte sud de la ville, où étaient réunis les capitaines de l'armée. Parmi eux, un grand homme blond et portant une armure de mailles complète de chevalier, Arthund Clerke, déplaçait de petits pions de bois sur une carte étalée sur la grande table qui occupait la plus grande partie de l'espace disponible au rez-de-chaussée du corps de garde. Le « général » était entouré par les capitaines de la milice et des troupes rassemblées, et exposait son plan :
- Messieurs, la situation n'est pas aussi critique que vous le penser. Certes, nous sommes en infériorité numérique, mais nous avons un espoir.
Il pointa du doigt un petit rond sur la carte, nommé « Camor » et autour duquel étaient réunis les pions rouges représentants les impériaux, avant de reprendre :
- Il se trouve que l'ennemi longe l'Hilion et passera par Camor, il est vraisemblable qu'ils y laisseront leurs barges de ravitaillement. Nous utiliseront donc le pont de Camor, l'un des rares points de passage sur le fleuve, pour notre opération. Les miliciens serviront d'appât : les mercenaires et la garde civile traverserons d'abord l'Hilion pour pouvoir le longer parallèlement aux forces adverses. Lorsque nos milices attireront leur attention, sur l'autre rive, à une distance raisonnable de Camor, nous fondrons sur le bourg et nous détruirons leurs barges au mouillage. Puis nous nous replierons...
- Pardonnez moi, général, demanda un petit vieillard portant une riche tenue de marchands, mais votre plan n'inclut pas donc pas de bataille ? Vous comptez simplement attaquer leurs barges de ravitaillement ?
- Oui, monsieur Artin Nordaye, c'est bien ce que je compte faire. Nous allons utiliser les miliciens pour détourner leur attention. Une fois leurs barges coulées, ils auront bien du mal a se ravitailler : la plupart des villages sur leur chemin ont déjà été pillés.
- Oui, nous le savons, reprit le maître-espion Mery. Une sorte d'exode des Halfelins a pillé les villages... ce sont des semi-hommes, pour la plupart, mais leurs trolls sont d'un calibre assez dangereux.
- Eh bien, ces demi-portions ont travaillés pour nous : grâce à leurs pillages, l'ennemi ne pourra pas se ravitailler suffisamment pour poursuivre sa marche sur Nedon une fois que leurs barges seront au fond de l'Hilion. Ainsi, s'ils se replient, nous aurons la possibilité de négocier.
- Vous penser qu'ils se replieront, général ? demanda le maire Forde. Ils pourraient tout aussi bien poursuivre leur attaque...
- C'est peu probable monsieur le maire, reprit Clerke, nous sommes aux portes de l'hiver : ils ont pût profiter de la fin de l'été ainsi que de l'automne pour prendre plusieurs villes, mais ils ralentissent déjà car, d'après les sources de monsieur Mery, leurs troupes ne sont pas habituées a notre climat. Ils viennent du sud, un territoire ou il fait sensiblement plus chaud que chez nous, donc je pense qu'ils éviterons de faire le siège de Nedon avec l'hiver qui est si proche.
- Vous avez sans doute raison, général Clerke... quand partez-vous avec la troupe ?
- Immédiatement, monsieur le maire.
Le général prit son heaume, qui se trouvait sur la table, et le cala sous son bras avant de faire signe aux autres capitaines qui se trouvaient là. Ces derniers acquiescèrent et prirent également leurs armes avant de quitter le corps de garde à la suite de leur supérieur. Tandis que les militaires partaient, laissant les civils seuls, le maire s'approcha du maître-espion et lui chuchota, discrètement :
- Mettez tout en place pour des négociations le plus tôt possible. Je ne veux pas que nous rations l'occasion que Clerke va nous offrir.
- Bien sûr, monsieur le maire, répondit Mery en s'inclinant.
Quelques jours plus tard, le plan établi par les militaires de Nedon était appliqué : les miliciens, neuf cents quatre-vingt quatre hommes, avaient attiré l'attention des envahisseurs qui marchaient sur eux depuis le village de Camor, quasi déserté par sa population et où ne restaient que quelques impériaux chargés de protéger les barges de ravitaillement. Les impériaux, sûrs d'eux, avaient déployés tous leurs hommes contre ces ennemis, ne laissant que quelques manipules d'auxiliaires vêtus de vert pour garder leurs barges.
Dissimulés par les bois qui couvraient la rive sud de l'Hilion, les soldats professionnels de Nedon approchèrent assez prêt pour charger dans le village, cavalerie en tête. Ils balayèrent une pauvre centurie d'infanterie qui se débanda dès que son centurion eut été piétiné par l'avant-garde de la cavalerie, et les fantassins se précipitèrent vers les quais où étaient amarrées les barges... pour découvrir qu'il n'y avait qu'une petite dizaine de barges présentes, moins de la moitié de ce qu'ils pensaient trouvé. Et le piège se referma.
Dans les barges à quais, la plupart couvertes par d'épaisses bâches, ces dernières tombèrent et révélèrent la présence d'un grand nombre d'archers qui tirèrent des traits enflammés, blessant ou tuant plusieurs des mercenaires et soldats choqué par cette apparition. L'un des capitaines, restés à l'arrière, ordonna de repasser le pont pour retourner sur la rive sud du fleuve, mais il était trop tard : comme par enchantement, des légionnaires en grand nombre jaillissaient des maisons qu'on pensait abandonnées. Ils portaient la tunique bleue des troupes régulières et, avec des archers, ils se déployèrent devant le pont, formant des carrés abritant les troupes de tireurs.
Sous la pression, le général Clerke décida de faire sortir ses hommes du village pour battre en retraite sur la plaine. C'est ainsi que les soldats de Nedon qui n'avaient pas été gravement blessés purent quitter le village de Camor et s'aventurer sur la plaine qui faisait face à quelques collines à l'est... et où les attendaient les six légions impériales.
Devant ce spectacle d'une véritable mer de chair et d'acier, les soldats restèrent coi. Les capitaines qui n'avaient pas été blessés se regroupèrent autour du général Clerke afin de décider de la marche a suivre, alors que les hommes formaient un semblant de ligne de batailles, les lanciers et fantassins en première lignes avec les flancs couverts par les arbalétriers mercenaires et les chevaliers, ainsi que les commandants, à l'arrière.
Après une courte délibération, il fût décidé que l'infanterie chargerait pour permettre un mouvement de contournement à la cavalerie, qui pourrait manœuvrer afin d'attaquer les arrières des impériaux. Le vrai plan était en fait de distraire l'ennemi pour permettre aux chevaliers, et donc également aux officiers qui étaient tous montés, de s'échapper.
Le plan ne pût cependant pas être appliqué : alors que la cavalerie commençait a manœuvrer, les rangs ennemis s'ouvrirent, laissant apparaître une longue ligne de catapultes et de balistes déployées derrière les archers et les légionnaires. Des buccins sonnèrent, des ordres furent lancés, et une pluie de carreaux et de rocs s'abattit sur les rangs des soldats de Nedon. L'infanterie chargea, mais sous une pluie de projectiles accompagnée d'une grêle de traits décochés par les archers, et les hommes du nord furent décimés par les impériaux bien avant d'arriver au contact.
Le seul résultat positif de la journée pour les habitants des Douces Collines fût que les chevaliers, assez rapide car leurs montures n'étaient pas caparaçonnées, parvinrent a effectuer un contournement pour se jeter férocement sur le flanc gauche de l'infanterie impériale. Un terrible massacre s'ensuivit, plusieurs centuries furent massacrées sous le choc de la charge de cavalerie avant que les autres ne forment des carrés autour des troupes d'archers pour massacrés les chevaliers. Il n'y eut aucun survivant : lorsque le dernier destrier tomba, fauché par les flèches, les légionnaires s'avancèrent, tout comme ils s'avancèrent contre les fantassins qui avaient subis la pluie de traits. Les glaives furent tirés et on acheva les blessés, alors qu'à l'arrière les cinq Grands Légats impériaux observaient le champ de bataille, accompagnés d'un sixième homme vêtu de noir.
- Eh bien, commença le grand légat Septimus Nigidius Auxilius de Meridionali, ils n'y ont pas été de main morte ces péquenauds... s'ils avaient eut plus de ces hommes montés, nous aurions eut des problèmes.
- Je suis d'accord Auxilius, reprit le grand légat Herius Tettienus Iavolenus d'Orientali, c'est la première fois qu'ils envoient ce genre de troupe contre nous. Je ne pensais pas qu'ils pouvaient avoir un tel potentiel.
- Il faudra contacter le haut-commandement pour ajouter ce genre de troupe à nos armées, déclara le grand légat Kaeso Clovius Dulcitius de Septentrionali. Ça nous serait utile, sans compter qu'en plus ça faciliterait la reconnaissance du pays.
- Je suis bien d'accord, poursuivit Drusus Lutatius Commidius d'Occidentali. Mais en attendant, nous devrions nous occuper de notre invité, vous ne pensez pas ?
- Je suis ont ne peut plus d'accord, reprit le grand légat Tullus Pontius Lupinus de Medium.
Les cinq militaires se tournèrent vers la silhouette toute de noir vêtue, qui rabaissa la capuche de sa cape un visage aux traits acérés avec des cheveux noirs mi-longs et une peau pâle.
- Messire Mery, c'est bien cela ? demanda le grand légat Lupinus dans un « commun nordique » approximatif. Vos informations étaient exacts, et nous ont permis de nous débarrasser très facilement de la « menace » que représentait cette troupe. Vous avez donc tenu vos engagements.
- Bien sûr, excellence, répondit le maître-espion de Nedon. Mes employeurs souhaitaient vous assurer de leur entière collaboration... et donc, notre arrangement est-il accepter ?
- Bien sûr, bien sûr... nous allons exiger la reddition de la cité de Nedon et nous ne toucherons pas a ses habitants, c'est ce que nous avons convenus... Mais bien sûr, il faudra que la ville accepte de devenir une cité impériale, son gouvernement devra être remplacé au plus tôt. Quoique quelques personnes pourraient conserver leur place, comme par exemple un maître-espion. Ces accords satisferons vos employeurs, j'en suis sûr.
- Assurément, excellence, assurément.
- Parfait, donc vous repartirez au plus tôt pour Nedon. Les grands légats Commidius et Dulcitius vous accompagnerons, afin que leurs légions prennent leurs quartiers d'hiver dans la ville.
Le grand légat Lupinus se tourna vers ses quatre collègues avant de reprendre :
- Messieurs, l'opération étant un franc succès, nous retournons à Woton pour hiverner. Nous nous retrouverons d'ici deux mois pour préparer nos prochaines actions au nord-ouest et au nord-est...
Quelques jours plus tard, Nedon se rendait devant les quelques douze milles hommes, à peu près, des deux légions qui se présentèrent à ses portes. La ville avait été défaite au combat, mais les négociations menées en secrets par le maire Forde et son maître-espion permirent de préserver la cité des pillages et des asservissements qui avaient suivis les prises des précédentes villes tombées au main de l'Empire.
Par contre, seul fait notable : la communauté halfeline de la ville, qui comptait quelques huit cents halfelins, disparût totalement : chaque semaine, une famille fût conduite à l'extérieur de la ville, dans l'un des deux camps fortifiés que les légionnaires avaient construits avec l'aide des habitants « consentants » de Nedon. Personne dans la ville ne sût ce qui arrivait aux halfelins, tout ce que l'on savait c'était que d'étranges silhouettes encapuchonnées et portant des bâtons aux formes bizarres apparaissaient sur les toits des maisons ou sur les murs de la ville, avant qu'un nouveau groupe de halfelin ne soit conduit à l'un des camps.
Durant cette même période et pendant le reste de la saison, avant que l'hiver ne rende la navigation impossible, des barges furent envoyées sur l'Hilion, remplies d'étranges tonneaux en forme d'amphores que les deux camps envoyaient vers les ports pour qu'ils soient amenés à la capitale impériale.
L'automne glissait lentement vers l'hiver, aussi bien dans les Douces Collines que dans le nord lointain à Nordberg. Et alors qu'on se préparait à hiverner partout, les hommes du « nord » ne savaient pas encore pourquoi ces étrangers, vêtus d'armures brillantes et manœuvrant en formations serrées, avaient envahis leurs terres. Personne ne s'en inquiétait, les grands royaumes plus au nord des Douces Collines estimaient que cet « empire » ne viendrait jamais les déranger, et les seuls personnes à surveiller les impériaux les épiaient furtivement depuis les frondaisons du royaume forestier de Verteselve, la grande forêt, qui était juste au nord-ouest de Nedon...
